‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 64 sur 140 · Cf. plus haut p · texte numérisé non relu

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En lonie, la situation n'était pas plus facile pour les Grecs et ils ne se défendaient pas avec moins d'opiniâtreté. Depuis la catastrophe tragique qui avait mis fin à l'empire des Mermnades(546), l'Asie Mineure était une terre perse. Deux routes «royales» la traversaient, de l'Est à l'Ouest et du Nord au Sud, portant aux extrémités de la presqu'île les armées et les courriers du Grand Roi : les Romains en reprendront le trace lorsqu'ils voudront rendre les communications aisées dans leur Asie proconsulaire. Vis-à-vis de la monarchie perse, qui était, pour l'époque, un prodige d'organisation et de centrahsation, les cités grecques se trouvaient dans une situation toute spéciale. Elles restaient autonomes dans leur politique intérieure, à cela près que le gouvernement perse y favorisait les petites tvrannies locales, comme plus tard les magistrats romains, dans les pavs helléniques soutiendront le parti aristocratique. Mais, outre qu'elles pouvaient recevoir une garnison perse, elles étaient tributaires depuis que Darius, qui paraît avoir été le premier des rois' de Perse à avoir l'idée d'une organisation financière méthodique 1, leur avait imposé une contribution de 400 talents d'argent. Leur esprit de liberté ne pouvait s'accommoder de cette situation dépendante ; et, d'autre part, les Hellènes de la Grèce propre ne manquaient pas une occasion de montrer qu'ils se désintéressaient du sort de leurs frères d'Asie. Si Aristagoras de Milet n'obtint pas, comme on l'a vu -, le secours de Sparte pour seconder sa propre patrie, du moins les Athéniens lui envoyèrent-ih vingt trirèmes ; les Erétriens, cinq ; et, dans un raid audacieux, les troupes grecques venues au secours de Milet poussèrent jusqu'à Ephèse, de là jusqu'à Sardes, mirent le feu à la ville, dont presque toutes les maisons étaient couvertes de chaume, et faillirent enfumerle gouverneur Artapherne (497). On n'en avait jamais fini avec ces Grecs remuants. Quand ils étaient vaincus, de généraux ils se faisaient pirates et restaient

i. Cf. plus haut, p. 94.

l'hellknisation du monde anti^uk

aussi gênants, comme corsaires, pour le commerce phénicien, qu'ils l'avaient été, comme soldats réguliers, pour la flotte perse. Au lendemain de la bataille de Ladé (494), qui fut une catastrophe pour l'ionie et un malheur panhellénique, on vit arriver sur les côtes phéniciennes un des combattants, Dionysos de Phocée, avec trois galères prises sur l'ennemi. Il terrorisa pendant quelque temps le commerce tyrien, coulant les navires marchands et s'emparant de leurs cargaisons : puis, comme s'il avait eu le sentiment du double danger qui menaçait l'hellénisme, il fit voile vers la Sicile ; et là, pendant plusieurs années, il fit la course, épargnant ses compatriotes, nous dit Hérodote, mais poursuivant les navires carthaginois et étrusques i. Les Grecs n'étaient jamais vaincus ; abattus sur un point, on les retrouvait sur un autre, toujours aussi adroits, toujours aussi insolents. Il fallait, pour les satrapes d'Ionie comme pour les marchands de Carthage ou de Tyr, renoncer à la suprématie militaire et économique sur la Méditerranée, ou anéantir cette race trop entreprenante, avide de guerre comme de butin; les guerres médiques et la guerre de Sicile n'eurent pas d'autres causes.

Au moment où les peuples allaient ainsi s'entre-choquer nous pouvons nous demander quelles étaient de part et d'autre les chances de succès ? Que les Perses aient eu pour eux le nombre, c'est ce que personne ne songe sérieusement à contester. Malheureusement les renseignements des anciens sur les forces dont pouvait disposer le Grand Roi sont fantaisistes et contradictoires ; et le fameux dénombrement d'Hérodote ressemble moins à un morceau d'histoire qu'à un fragment d'épopée ; Victor Hugo n'a eu qu'à y ajouter quelques contre-sens de génie pour en faire un des plus brillants morceaux de la Légende des Siècles-. On peut contester les 100.000 fantassins qu'Hérodote

i. Hérod., VI, 17.

2. Voir E. d'Kichthal. Hevue des Eludes grecques, 19U2. p. liO.

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compte à Marathon, plus encore la cohue bariolée de cinq millions d'hommes que Xerxès aurait entraînée derrière lui de Suse à Athènes, escortée d'une flotte de plus de 4.000 unités ; on peut descendre, pour la seconde invasion, au chiffre de 7 à 800.000 hommes, comme l'ont fait les écrivains postérieurs de l'antiquité, ou même de 100.000 combattants effectifs suivant les calculs, forcément arbitraires, des historiens modernes ; il n'en est pas moins vrai que' même avec ces chiffres réduits, le Grand Roi pouvait lever une armée infiniment plus forte que n'importe quel groupement de cités helléniques d'alors.

Mais, si l'on ne peut lui enlever la supériorité numérique, on conteste la valeur militaire de cette multitude, et on se l'imagine volontiers comme une foule aveugle conduite au fouet. C'est là une opinion un peu trop simpliste et qui n'a d'autre origine que de vouloir expliquer à tout prix la défaite des Perses. Sans doute y avait-il des non-valeurs dans l'armée de Xerxès; mais elle comprenait d'excellents éléments : les 4.000 mélophores, les 10.000 Immortels, tous de pure race iranienne, étaient des corps d'éhte ; à Marathon, il est certain que les Perses, placés au centre, culbutèrent tout ce qu'ils trouvèrent devant eux, et ce fut à un

retour offensif des deux ailes de la petite armée grecque

que fut dû le succès, d'ailleurs énigmatique, de cette bataille ; à Platées, les Immortels feront autour du corps de Mardonios une héroïque résistance. N'oubhons pas enfin que l'armée grecque, jusqu'aux guerres médiques, était une armée de fantassins, pour qui la cavalerie perse devait être un objet d'effroi. A Platées, la situation critique où se trouvèrent les Grecs avant la bataille est due à la cavalerie perse, qui empêchait le ravitaillement en eau des troupes helléniques; et ce fut la cavalerie perse qui empêcha la retraite de l'armée de Mardonios de devenir une déroute. La flotte perse comptait, elle aussi, des contingents redoutables ; les marins phéniciens pouvaient rivaliser avec n'importe quelle flotte hellénique ; à Salamine, on peut deviner, à travers le récit lyrique d'Eschyle et la narra-

If:-

tien épique d'Hérodote, qu'ils lirent à la flotte athénienne, qui leur était opposée, une belle défense. Notez que nous ne connaissons toutes ces batailles que par des récits grecs ou de source grecque, forcément partiaux ; Hérodote ne consent qu'une fois à nous parler d'un haut fait accompli du côté perse ; encore s'agit-il d'Artémise, reine de Carie, c'est-à-dire d'un personnage de culture hellénique, et son action se signalait par ce mélange de ruse et de hardiesse qui, de tout temps, depuis Ulysse jusqu'à Canaris, pouvait plaire à un auditoire hellénique. Mais imaginez quelle idée nous pourrions nous faire de telle guerre moderne, si nous ne la connaissions que du côté des vainqueurs ; et déplorons que l'absence de chroniques perses ou tyriennes ne nous permette pas de nous faire une idée plus juste de la valeur des armées du Grand Roi.

De l'autre côté de la Méditerranée, Carthage pouvait équiper une flotte dont nul ne songe à nier la valeur : et, si l'on peut contester les chiffres de 300.000 soldats, 200 vaisseaux de guerre et 3.000 transports qu'Hamilcar amena avec lui en Sicile, du moins est-il certain que son armée était recrutée parmi les populations les plus belliqueuses de la Méditerranée occidentale : les Ibères, les Gaulois, les Ligures, les Sardes, les Africains qui la composaient formaient un ensemble tout aussi bariolé et peut-être plus redoutable que l'armée de Xerxès.

Telles étaient les forces dont pouvaient disposer, aux

deux extrémités de la Méditerranée, les ennemis de l'hellénisme. Et une question se pose à ce propos : Carthaginois et Perses étaient-ils d'accord ? Les historiens de l'antiquité, frappés du parallélisme qu'on peut constater entre les deux attaques, celle de l'Ouest et celle de l'Est, en ont encore exagéré les analogies et les rapports; les uns ont placé la bataille d'Himère le même jour que celle de Marathon ; les autres ont prétendu que l'offensive des Carthaginois avait été déterminée par une ambassade envoyée par le Grand Roi et composée de Perses et de Phéniciens. Contre cette

version il y a une grave objection, c'est que le seul récit

LES CAUSES DE LA VICTOIRE HELLÉNIQUE Ul

contemporain, celui d'Hérodote, n'en dit pas un mot, et qu'on ne la trouve que chez des écrivains postérieurs agrémentée d'ailleurs de détails certainement inexacts Le silence d'Hérodote n'est cependant pas une preuve certame, car il ne donne des événements de Sicile qu'une version très résumée. Qu'il y ait eu ambassade au sens formel du mot, cela n'est pas certain ; mais qu'il v ait eu, de part et d'autres, connaissance des armements respectifs, et que le Grand Roi ait essayé, par l'intermédiaire des Phéniciens, d'influencer les Carthaginois, c'est ce qui paraît fort vraisemblable.

Contre les forces réunies de l'Orient et de l'Occident qu'avait à opposer l'hellénisme ? Une première qualité d'abord, celle qu'on pourrait appeler la hardiesse et l'esprit d'initiative des peuples jeunes. On a montré, dans un précédent chapitre ce qu'il y avait de tempérament aventurier dans l'histoire de l'Ionie au vi^ siècle; en particuHer dans la politique extérieure et l'expansion de Milet. On retrouve des manifestations de ce même tempérament dans la Grèce des guerres médiques \

l\ faut se défier d'une tendance naturelle et dangereuse qui consiste à voir sous un jour trop flatteur ceux qui ont fait de grandes choses. On est parfois trop disposé à idéaliser les « Marathonomaques ». Les documents figurés de la fin du vie siècle et du début du venons représentent sous un jour assez peu édifiant la génération qui a repoussé l'in-

vasion barbare ; les scènes d'ivresse et les sujets licencieux

qu'on voit représentés si couramment sur les vases peints de cette époque nous montrent le.s futurs combattants de Salamine comme des débauchés robustes et sans scrupules et non comme des patriotes austères. Et les textes historiques, même les plus favorables, ne font que confirmer cette opinion. MiUiade, le vainqueur de Marathon, est un

\ . La critique des grandes journées des guerres médiques a été renouvelée par deux ouvrages, A. Grundy, Tkegreat persian war (l'JOl) et R Delbmck Oeschich/eder KriegskunsI (gc »;,i. ioqs). Ses résultats se trouvent r.'sum.'.s par L. Obsl. Der Feldzluq des Xerxes (Leipzig, -1913)

aventurier au même titre qu'Aristagoras de Milet. Ses débuts et sa fin montrent plus d'énergie que de moralité. Avant l'invasion perse, pour des raisons que nous connaissons mal, il avait été chercher fortune loin d'Athènes :

tyran de la Chersonèse et de Lemnos, vassal de Darius, il voulut le trahir sans vergogne après la campagne de Scythie; après Marathon, son tempérament de conquistador l'entraîna dans une nouvelle et dangereuse aventure ; il voulut aller s'emparer de Paros, et sans doute en piller les trésors ; il échoua, fut blessé, et revint mourir, misérable et honni, dans la ville qu'il avait sauvée. Et Thémistocle, plein de ruse et de hardiesse, jouant au plus fin avec les Athéniens qu'il conduit où il veut, avec les Spartiates qu'il abuse, avec

le Grand Roi qu'il a toujours étrangement ménagé et chez lequel il finit par se réfugier, pauvre au début des guerres médiques, riche de 100 talents avant son exil et qui meurt en gouvernant Magnésie pour le roi de Perse (463), Thémistocle, est bien, lui aussi, de la race des colons hardis du vii^ et du VI® siècle.

Mais l'esprit d'aventure, avec l'absence de scrupules, comporte la décision et l'esprit d'initiative ; et ce sont là des qualités qu'on retrouve chez les héros des guerres médiques: la décision, qui permet à Miltiade ou à Thémistocle de faire triompher, au milieu des stratèges incertains ou des généraux malveillants, le parti de l'action, et même de l'offensive ; l'initiative, qui leur inspire dans la bataille de ces résolutions hardies et mêmes surprenantes qui décident de l'issue du combat, comme le fameux « pas de charge » de Marathon. « Les Athéniens, dit Hérodote,

furent les premiers des Grecs à attaquer l'ennemi au pas de

course ; cette manière de combattre fit l'étonnement de leurs ennemis, qui pensaient que c'était une folie de la part des Athéniens, et bien dangereuse encore, que de prendre une pareille offensive, et cela, sans être soutenu par de la cavalerie ou des archers. » A Platées, de même, à travers toutes les anecdotes et les digressions qui font le charme, et, il faut bien le dire aussi, l'obscurité du récit d'Héro-

dote, on peut deviner chez Pausanias de véritables combinaisons stratégiques, appropriées au terrain et aux circonstances. Il y a là l'indication d'une tactique nouvelle et plus souple, dont les généraux perses, plus traditionnalistes, n'avaient pas l'idée.

A côté de cette supériorité morale, les Grecs avaient dans leur armement un avantage considérable. Ils étaient habitués aux marches pénibles avec un lourd chargement. La victoire grecque, dit Eschyle, fut le triomphe de la lance sur l'arc i ; et la bataille de Platées, d'après le récit d'Hérodote, montra l'infériorité du fantassin perse, mal défendu par son bouclier d'osier contre l'hoplite athénien ou Spartiate muni de sa mmiyepanoplia, avec le bouclier, le casque,

la cuirasse, les jambières, l'épée et la lance.

Les Grecs avaient encore un autre avantage, dû aux circonstances : ils combattaient chez eux, en Sicile comme dans la Grèce propre. Leur mobilisation ne fut pas comphquée, l'approvisionnement ne les embarrassa jamais; tandis que les Carthaginois, s'ils avaient été vainqueurs! auraient eu à résoudre le problème, — problème devant lequel Annibal lui-même échoua deux siècles et demi plus tard — , d'entretenir une armée à plusieurs jours de traversée des côtes d'Afrique. Le problème fut encore plus difficile pour les Perses lors de l'invasion de Xerxès.Il fallait quatre mois à une armée pour aller de Suse à Sardes, qui fut le point de concentration des troupes royales lors de la seconde invasion ; mais, à Sardes, on était encore fort loin de l'Hellespont ; et, après l'Hellespont, l'armée perse avait encore à traverser les âpres régions de la Thrace avant de déboucher en Macédoine ; si bien que, partie de Sardes en

mars ou avril, elle n'atteignit Salonique qu'en juin. Le trajet par mer n'était pas plus sûr; les tempêtes sur la côte magnète, plus encore que la valeur des Grecs à la bataille de l'Artémision, se chargèrent de faire perdre à la flotte perse, avant Salamine, sa supériorité numérique.

1. Eschyle, Pers., U7-U9 : rôrôoov tô?ov pûjjia to vtxwv 'H ^oooxoivou

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Mais ce n'était pas tout d'amener une armée en Grèce : il fallait l'y entretenir. Xerxès avait bien pensé à la question de l'approvisionnement, et des postes de ravitaillement avaient été établis en Thrace ; il n'en est pas moins vrai que ni lui ni personne ne pouvait résoudre, à cette date, le problème de faire vivre en Attique, qui nourrissait avec peine, et en temps de paix, 150.000 habitants, une armée que les évaluations les plus modestes ne peuvent réduire

à moins de 200.000 hommes, y compris les valets d'armée, et toute cette tourbe qui a toujours accompagné les armées

d'Orient.

A côté des avantages que leur donnaient leurs qualités

naturelles et leur situation géographique, les Grecs avaient un dangereux défaut : ils l'ont toujours eu, depuis les disputes héroïques et légendaires sous les murs de Troie jusqu'aux querelles navrantes qui ont précédé et motivé, au ne siècle avant notre ère, l'intervention romaine : ils n'étaient pas unis. A Sparte, à la veille de Marathon, le roi Démarate avait fait expulser son collègue Gléomène, pour être plus tard forcé lui-même par Léotychidas de quitter la ville. En Attique, les Pisistratides déchus avaient conservé des partisans ; et, si les Perses choisirent Marathon comme heu de débarquement, c'est parce qu'ils savaient trouver dans cette partie de l'Attique des partisans des anciens tyrans, qui étaient déjà revenus une fois par là cinquante ans

auparavant. Divisées intérieurement, les cités étaient ennemies entre elles. A l'instant le plus grave de l'histoire de la Grèce, pendant les années pleines de menaces qui séparent Marathon de Salamine, les Athéniens et les Eginètes engagèrent les uns contre les autres une lutte obscure et âpre^ ; ces dissensions faisaient perdre aux cités le sens de l'intérêt général ; et, quand Thémistocle voulut persuader les Athéniens d'avoir une flotte de premier ordre et de mettre « leur avenir sur la mer », il fut obhgé d'invoquer, non pas, comme on pourrait le croire, le péril perse, mais bien le péril éginète, le seul auquel le gros public d'Athènes fût sans doute sensible à ce m (ornent. Au reste, si l'on veut s'en rendre compte.

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