IV. — COLONISATION GRKCQUE KT COLONISATION PHÉNICIENNL
Si les Phéniciens ont été si âprement détestés, déjà par les contemporains d'Homère, c'est que les Grecs les trouvaient partout comme rivaux heureux et, souvent, comme prédécesseurs. Sans doute, surlespasdes premiers historiens des Phéniciens, Bochart et Movers, on a singulièrement exagéré leur rôle, croyant retrouver leurs traces partout où les légendes grecques parlent de Kadmos (en qui on voyait Kedem, l'Orient personnifié) et d'Héraklès (identifié au Melkarth de Tyr), partout où l'on signale le culte d'Aphrodite (identifiée à Astarté), partout où des noms, impossibles à expliquer par le grec, permettaient les plus fallacieux rapprochements avec une racine sémitique. Bien que ces théories aient été reprises de nos jours et exagérées, parfois avec un talent qui a séduit, par Clermont-Ganneau pour l'Elide, par Oberhummer pour l'Acarnanie, par Maass pour l'isthme de Corinthe, par Victor Bérard surtout pour l'Arcadie et pour l'ensemble des îles grecques, on peut dire aujourd'hui que ce dernier effort en leur faveur n'a fait que démontrer leur inanité. Voici à quoi se réduisent les faits certains sur l'expansion de Phénicien- dans la .Méditerranée. Vers le xii^ siècle, affranchie, par l'invasion dos Philistins, de la domination égyptienne en même temps que jetée en quelque sorte à la mer par ces nouveau-venus qui disputent le sud de la Syrie aux Hébreux tandis que les Araméens se répandent dans le nord, la Phénicie prend son
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essor propre sons la conduite de ses plus vieilles cités, Byblos, Arados, Sidon surtout. Vers le xi^ siècle, les Sidoniens commencent à disputer Chypre aux tribus des « Peuples de la Mer », Gergines, Teukriens, Achéens, qui viennent de s'y établir et qui ont déjà leur art et leur système d'écriture (syllabaire chypriote). Sur la côte, Kition, Kourion et Marion, places fortes, dans l'intérieur, Ama- Ihonte et Paphos, grands sanctuaires, et Tamas os. auprès des mines de cuivre,, ces places resteront phéniciennes pour près de huit siècles. De Chypre, profitant de la ruine de la thalassocratie minoenne qui, commencée sous les coups des Achéens, s'achève sous ceux des Doriens, les Phéniciens se répandent dans la mer Egée à la recherche des métaux précieux et de la pourpre, leur principale industrie. La pêcherie du murex a pu les mener à Itanos en Crète, à Cythère et sur la côte opposite de Laconie, puis, franchissant le Malée, dans le golfe de Tarente et sur la cote des Syrtes ; l'exploitation du plomb et de l'argent a dû les conduire à Mélos et à Thasos, celle de l'or leur a peut-être fait longer l'Asie Mineure de la côte de Lydie à la Colchide, celle de l'argent, du cuivre et de l'étain les a entraînés d'abord en Sicile, puis jusqu'en Ibérie, où le bassin du Guadalquivir, — Tarsis des Phéniciens, Tartessos des Grecs — , passait pour le pays de l'argent ; enfin, s'aventurant dans l'Océan, ils ont pu gagner le pays de l'étain, les mystérieuses Kassitérides, Galice, Bretagne ou Albion. Cette dernière expansion vers l'ouest n'est plus l'œuvre de Sidon ; la (( ville du poisson » a cédé au x^ siècle la suprématie à Tyr qui, à la fm du ix^ siècle, fonde Carthage, gardienne du détroit de Sicile, et Gadès (Cadix), qui veille aux Colonnes d'Hercule \
1. On ne doit rappeler que pour mémoire les ouvrages que domine la phrenicomanie mise à la mode par Mo vers (Die Phôniziei'. 1850) ; Clermont- Ganneau, Les l'héniciens dans le Péloponnèse (1877) ; Oberhummer, Phœnizien in Akarnanien (188:2) ; V. Bcrard, De l'orifjine des cultes arcadiens (18'J4) ; Maass, Griechen und Semiten am Isthmus von Korinth (l'.»02) ; Plus inadmissible encore sont les hypothèses de L. Siret qui fait commencer au XVI" siècle rinfluence phénicienne en Espagne (Questions de chronolorjie et d'elhnoc/raphie ibériques, 1913). Il suflit de rappeler que la
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Voilà, dans ses étapes principales, l'expansion phénicienne. De par ces faits, attestés par les historiens, par les découvertes archéologiques, enfin par le témoignage même des poèmes homériques, il est certain que, de 1100 à 800 environ, les Phéniciens ont été les maîtres du commerce de la Méditerranée ; mais, qui dit commerce ne dit pas colonisation et on n'a pas le droit de la supposer sans preuves ; la légende de Kadmos et de Phoinix n'a été interprétée par les anciens eux-mêmes au bénéfice des Phéniciens qu'en vertu d'étymologies douteuses'. Quoiqu'il en soit, on a vu que les Grecs ont repris de bonne heure les traditions égéennes et que, dès le ix^ siècle, leurs explorateurs et leurs armateurs commencent à tenir tête à ceux des Phéniciens et leur interdisent l'Archipel ; au vii*^ siècle, ils ont arrêté pour toujours l'essor méditerranéen des Sémites.
Que doivent-ils à leurs prédécesseurs et rivaux ? Sauf l'impulsion donnée par cette rivalité même, très peu de chose sans doute. On a vu que, si l'alphabet grec, dans l'ordre et dans la forme stylisée de ses lettres, avait pu être emprunté aux Phéniciens vers le x^ siècle, l'hypothèse de l'imitation phénicienne n'était plus nécessaire depuis qu'on a reconnu, dans la cursive des Minoens, des signes semblables, qui peuvent être la souche commune des deux systèmes. On sait le soin jaloux avec lequel les Phéniciens cherchaient à cacher le résultat de leurs entreprises, préférant couler leurs vaisseaux à laisser découvrir dans leur sillage le chemin de leurs eldorados. Bien plus, la ha'ne de race empêchait Phéniciens et Grecs de s'accueillir respectivement dans leurs métropoles commerciales. C'est donc dans les pays neutres, en Egypte, en Lydie, à Chypre surtout, qu'ils ont dCi apprendre à se connaître et ces relations se limitent pour les Grecs à l'apprentissage de quelques
liaditiun |)li(jiiici<-'uiie elli'.-iiii'iiie n"a jamais fait rcMiiuntor au ilelà du UÛU la lunilaliuri des doux culoiiics pliéiiiciiîiinus les plus anciennes dans l'Ouest, Uliiiue el Gadès, et ijue la seule datée avec piécisiun, Carlhage. ne remonte qu'à 814.
1. Voir en dernier lieu A. W. Gomme, The legend of Cadmits and the lofjographi dans Journal of hellenie studies. 1913.
termes nautiques ou géographiques et à un troc de marchandises : sakkos, toile d'emballage, sac, et mna, la mine, sont parmi les mots grecs les plus sûrement empruntés aux Phéniciens. Mais deux autres noms de monnaies connus en Orient, apliis et daraqmana, paraissent empruntés à l'obole et à la drachme grecque. L'emprunt a donc été réciproque. De bonne heure même, les Grecs savent se passer de la pacotille des Tyriens ; rien ne permet d'assurer que les chefs-d'œuvre de l'argenterie phénicienne des viiivii^ siècles, trouvés en Crète, dans la grotte de l'Ida, aient été acquis et non enlevés par les fidèles du Zeus Cretois; c'est peut-être en part de butin que les descendants des marins de Minos les ont donnés au maître des dieux \
Quant à leur culture, les Phéniciens ne faisaient rien pour la répandre. Sauf à Carthage et chez ses voisines d'Afrique, ils ne semblent pas avoir fondé de villes d'où puissent rayonner leurs dieux et leurs idées ; ce ne sont que factoreries, petits établissements de guerre et de commerce jetés dans les îles côtières ou les presqu'îles avançantes. Les indigènes sont contraints d'y venir troquer leurs produits bruts pour la pacotille manufacturée en Phénicie ; on en part pour enlever leurs hommes ou leurs biens. Mais aucun ferment de civilisation ne s'en est diffusé. Le monde n'a retenu de cette colonisation que cette expression qui la condamne : « la foi punique ».
Il en est bien autrement de la colonisation hellénique. Sans doute, elle a pratiqué, elle aussi, la spoliation des indigènes, les razzias qui revenaient avec des files de captifs ployant sous le faix de leurs richesses. Toutefois, désireuse non d'exploiter pour enrichir une métropole avide, mais de
\. Pour les objections qu'on peut l'aire à la reprise par M. Poulscn (Der Orient und die f'ruhgviechuche Kunst, 1012) de la théorie de Helbig sur Tinlluence phénicienne se faisant sentir dans l'art grec dès le x" siècle, voir Revue des études anciennes, 191:^, p :206-13, Revue d'Ethnor/raphie, 1913. p. 40'J-12. Kn réalité, il n'y a pas. jusqu'au viii» siècle, de preuve d'importation phénicienne directe, tant pour l'Anatolie que pour la Grèce et l'Elrurie.