‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 105 sur 216 · LE STYLE MYTHOLOGIQUE EN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE STYLE MYTHOLOGIQUE EN FRANÇAIS

Quoi? bannir des enfers Proserpine et PlutonT

Dire toujours « le Diable » et jamais « Alecton ? •

Sacrifier Hécate et Diane à la Lune,

Et dans son propre sein noyer le vieux Neptune?

Un berger chantera ses déplaisirs secrets

Sans que la triste Écho répète ses regrets ?

Les bois autour de lui n'auront point de Dryades?

L'air sera sans Zéphyrs, les fleuves sans Naïades,

Et par nos délicats les Faunes assommés

Rentreront au néant dont on les a formés?

Pourras-tu, Dieu des vers, endurer ce blasphème (l)?

La défense est d'un tour piquant. Le « Dieu des vers » , en effet, garda longtemps encore son aimable cortège de déités. Au fond pourtant, les « délicats » avaient raison. Un jour devait venir où la grande poésie française répudierait les mensonges du vieux symbolisme comme les puériles lenteurs de la périphrase (2), et ce n'était pas seulement la religion, c'étaient le bon sens et le bon goût qui devaient achever cette réforme de notre langue poétique. Nous croyons bien, comme on le croyait alors, que la nature parle au poète observateur autrement qu'au vulgaire. Santeuil loue fort élégamment La Quintinie d'avoir vu dans les champs ce que n'y voyaient pas les simples campagnards (3). Nous croyons de même

(1) Œuvres de P. Corneille, éd. Ad. Régnier, t. X, p. 236.

(2) La Poétique de De Laudun (1598) est le plus ancien ouvrage où je voie la périphrase recommandée comme un ornement poétique (IV, 9, p. 164).

(*) Cui se natora vident) um

Omni no exhibuit, nondum intellecta coloni».

(Santeuil, Pomma in aqro Versaliensi, p. 00, éd. 1898.)

que la nature révèle au véritable artiste disharmonies et des beautés inaperçues du peuple. Mais ce que l'artiste ajoute à l'observation populaire est quelque chose de plus intime et de plus vrai ; il ne l'emprunte pas aux vieux livres , il le tire du propre fonds d'une âme touchée par les grands spectacles de la vie. La vraie poésie de la nature a changé de langage et de méthode. Aujourd'hui le symbolisme hellénique et romain, en s'interposant entre nous et la nature, nous empêche de la bien sentir et nous gène pour la bien peindre.

Les mêmes réflexions peuvent éclairer une question qu'on a souvent discutée : si les Grecs connaissaient le sentiment de la nature tel que nous l'entendons aujourd'hui. En réalité, toute la mythologie grecque n'est-elle pas , à elle seule, l'expression la plus vive et la plus variée du sentiment de la nature chez le peuple grec, à travers les diverses phases de sa vie héroïque et religieuse ? Que si l'on cherche maintenant chez ce peuple une autre manière d'observer et d'exprimer les harmonies, les beautés du monde extérieur, les luttes violentes ou le jeu régulier des éléments, il faut reconnaître que ce genre de description est très-rare dans ce qui nous reste de la littérature grecque. La méthode austère d'Aristote dans le traité du Ciel et dans les météorologiques (1) ne répond guère à l'idée que nous cherchons. Quelques belles pages de Platon y répondraient mieux,

(l) Le traité du Monde, où les descriptions ont quelque chose de plus animé, n'est point d'Aristote; on s'accorde aujourd'hui à le reconnaître.

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