NOTICE EXPLICATIVE
DU
« En suivant l'axe du Palais des Beaux-Arts, et lorsque l'on est parvenu jusqu'à la troisième et dernière cour, on entre sous un péristyle étroit aux deux extrémités duquel se trouvent quelques marches qui conduisent, par deux entrées, dans une salle demi-circulaire, destinée à la distribution des récompenses aux élèves en peinture, architecture, sculpture et gravure de l'École. La place des professeurs est le long du diamètre de la salle, celle des élèves sur des gradins semi-circulaires, concentriques aux murs de l'hémicycle. Au-dessus du dernier rang de gradins s'élève le mur, et c'est de là jusqu'à la naissance de la voûte, que se trouve le champ occupé par la peinture de M. Delaroche. La composition porte environ quinze mètres de large sur quatre ou cinq de haut, et comprend soixante-quinze figures, dont quelques-unes sont un tiers plus grandes que nature. Le sujet conçu par le peintre est une distribution idéale de récompenses, faite aux artistes modernes au milieu du congrès des grands maîtres de tous les pays et de toutes les époques, depuis le siècle de Périclès jusqu'à celui de Louis XIV. Voici la disposition de la scène qu'a représentée l'artiste.
<( Au centre de la composition , devant un édifice d'ordre ionique rejeté à un plan assez éloigné , s'élève une espèce de trône ou de tribunal sur lequel siège Apelles, le plus grand peintre de la Grèce , ayant à sa droite l'architecte du Parthénon, Ictinus, et à sa gauche le statuaire Phidias. Les attitudes et les physionomies de ces personnages sont graves, majestueuses, et tous trois , de la place qu'ils occupent, semblent présider silencieusement la nombreuse assemblée qui se déroule à l'un et à l'autre de leurs côtés.
« En avant du tribunal où siègent ces trois grands artistes de l'antiquité , sont placées quatre figures de femmes : l'une est l'Art grec; en face, l'Art romain; puis, sur le devant. l'Art au Moyen Age, et enfin l'Art à la Renaissance. Le profil de la première rappelle le type grandiose des médailles grecques; la seconde a le caractère de ces portraits nobles et un peu sévères où ont excellé les Romains ; à cet air mystique et inspiré, à ces simples vêtements qui ne laissent apercevoir de la figure humaine que le visage et le bout des doigts, on reconnaît « ce génie novateur qui n'eut d'autre guide que la foi » , chaste et virginale figure qui contraste de la façon la plus heureuse avec sa compagne la Muse de la Renaissance. A moitié nue et laissant flotter ses brillantes draperies, celle-ci caractérise l'art moderne, depuis son affranchissement des idées chrétiennes, avec ses bons et mauvais jours, avec ses beautés et ses excès.
« Les trois grands artistes de l'antiquité et les quatre muses constituent avec une autre figure dont je me réserve de parler plus tard, la partie idéale et poétique de la composition. C'est sur l'ensemble qu'elles forment que l'œil est d'abord appelé et s'arrête; mais une fois qu'on l'a considéré et compris, selon que l'œil du spectateur est entraîné, il se promène ou à droite ou à gauche. Je commencerai par ce dernier côté.
« Au bas du tribunal, du côté où est assis l'architecte du Parthénon, Ictinus, se tiennent les sculpteurs. C'est Puget, près duquel sont Germain Pilon et Jean de Rologne. Derrière, on aperçoit la figure grave de Rernard Palissy, et plus loin, Renvenuto Cellini se promenant seul et regardant ses rivaux avec son insolence habituelle. Pierre Rontemps, l'auteur des sculptures qui ornent le tombeau de François Ier, et Jean Goujon , si célèbre par ses grands travaux au Louvre et à la fontaine des Innocents , forment le lien qui unit l'École de la Renaissance en France avec les grands statuaires italiens de la même poquo. Raccio Bandinelli et Benedetto da Maiano, assis l'un près de l'autre, se groupent avec Peter
Fischer, le naïf artiste allemand. Mais toute cette compagnie de sculpteurs célèbres semble dominée par quatre personnages auxquels le peintre a donné dans sa composition une importance qui caractérise celle qu'ils ont eue effectivement comme statuaires. C'est Donatello qui fit la Judith , placée sous la Loge de' Lan si , à Florence, s'entretenant avec Ghiberti, a qui l'on doit les fameuses portes du baptistère de cette ville, en présence de Lucca délia Robia, le grand statuaire émailleur, et de Pisanello (ou plutôt Andréa Pisano), qui replaça l'art dans la voie ouverte par les anciens.
« En portant toujours ses regards vers la gauche, on voit succéder à cette assemblée de sculpteurs, celle des peintres qui ont plutôt recherché dans leur art les séduisantes harmonies de la couleur que la pureté des lignes et la profondeur de la pensée. Ce sont d'abord les paysagistes Claude le Lorrain, Ruysdaël, Guaspre Poussin et Paul Potter. Plus loin, Rubens assis et trahissant par son attitude et son costume la double importance qu'il avait comme peintre et comme ambassadeur, écoute avec attention, ainsi que son élève Van Dyck, le Titien qui, debout, semble développer les secrets de son art. A cette conférence assistent Paul Véronèse, Michel-Ange de Caravage, Velasquez et Murillo. Van Eyck et Jean Bellin, l'un l'inventeur de la peinture à l'huile et le fondateur de l'école flamande, l'autre le premier grand coloriste de Venise, semblent prendre plaisir à entendre ceux qui les ont suivis dans la carrière. Corrège , qui se trouve placé à l'extrémité du tableau, écoute aussi, tandis que sur le devant, se tiennent Antoine de Messine, qui apporta en Italie le procédé découvert par Van Eyck, puis Giorgion , dont le maintien de matamore indique la différence bizarre qu'il y avait entre la turbulence de son esprit et le calme et la beauté de ses ouvrages.
« En ramenant son regard jusqu'au tribunal et passant à l'aile droite du tableau , le spectateur trouve au-dessous de la figure de Phidias les architectes célèbres rassemblés. Le groupe principal de ces artistes est formé par Brunelleschi, Bramante, Baldassar Peruzzi , autour desquels sont assis Robert de Luzarches et Arnolfo di Lapo qui, vers le même temps (4220), jetèrent les fondements, l'un de la cathédrale d'Amiens , l'autre de celle de Florence. Erwin de Steinbach, l'architecte de la cathédrale de Strasbourg, se trouve réuni à Sansovino , Vignole et Palladio; et sur un autre plan on aperçoit les trois grands architectes français : Philibert Delorme, Pierre Lescot et Mansard, et l'habile architecte anglais, Inigo Jones.
« La quatrième partie de la composition , celle qui occupe l'extrémité du tableau à main droite du spectateur est consacrée aux peintres qui se sont rendus célèbres par l'élévation et la pureté de leur style , ainsi que par la profondeur de leurs pensées. Ce noble vieillard, c'est Léonard de Vinci. Près de lui, debout, se tient Raphaël écoutant avec respect le savant maître ; mais on s'aperçoit que lui aussi a sur l'art ses idées et son avis. Derrière eux est Fra Bartolomeo, l'ami de Savonarola, en habit de dominicain ; il écoute aussi Léonard, non loin de qui se trouvent Pérugin, Albert Durer, André del Sarto, Holbein, Jules Romain, Sébastien del Piombo, Dominiquin et Eustache Lesueur. Un peu plus loin, en reportant le regard du côté du tribunal, on aperçoit le chevalier Mantegna, Jean de Fiesole ; André Orcagna, peintre et architecte; puis enfin Giotto et Cimabué, les deux premiers peintres de la renaissance en Italie. En revenant au groupe de Léonard de Vinci et de Raphaël , au-dessus desquels on aperçoit la physionomie simple et spirituelle de Masaccio , reconnaissable à sa petite toque jaune, on voit le peintre de la Sixtine, le sculpteur du Jour et de la Nuit, l'architecte de Saint-Pierre de Rome , Michel-Ange , assis , solitaire au milieu de cette multitude, et dédaigneusement absorbé dans ses propres pensées. La dernière figure importante qui ferme la composition de ce côté du tableau, est celle de Nicolas Poussin. Debout, vêtu de noir , le grand artiste français , placé à peu de distance de Léonard , de Raphaël et de Michel- Ange , se tient aussi à part de son côté, et semble diriger son regard ferme et bienveillant tout à la fois sur ceux qui remplissent la salle. Deux graveurs figurent au milieu de ces peintres ; ce sont Marc- Antoine et Edelinck.
« Pour résumer en peu de mots l'ensemble de cette vaste composition, après avoir rappelé que devant les trois artistes de l'antiquité , Apelles , Ictinus et Phidias , s'échelonnent les quatre figures de femmes personnifiant les arts en Grèce , à Rome , au Moyen Age et à la Renaissance ; qu'à droite sont les architectes, à gauche les sculpteurs; que les peintres, divisés en deux sections, sont groupés, les uns à droite, autour de Léonard de Vinci, de Raphaël, de Michel-Ange et de Poussin; les autres à gauche, avec Jean Bellin, Titien, Rubens, Rembrandt etVelasquez, il ne me reste plus qu'à faire connaître la dernière figure qui, comme la clef d'une voûte, arrête, fixe et donne un sens à toute cette composition. Au centre du tableau, devant les quatre figures allégoriques et à peu de distance de la bordure inférieure,
est une jeune femme à genoux, au type oriental, à la carnation chaude et vivace, ayant près d'elle un monceau de couronnes et en saisissant une pour la lancer hors du tableau , vers les assistants. C'est le Génie des arts, toujours jeune, toujours beau. Entouré de ses plus fervents et de ses plus glorieux adeptes, il vient couronner les efforts des jeunes disciples qui s'élancent dans la carrière.
« II serait difficile de faire sentir par des paroles l'art avec lequel le peintre a su , pour la pensée et pour l'œil ', unir les cinq grandes divisions de cette scène. Les groupes si nombreux qui la composent et qui jettent tant de variété dans la ligne générale, conservent néanmoins une unité remarquable et ne présentent qu'un tout simple , majestueux et tranquille que l'esprit saisit rapidement et qui sollicite la curiosité et l'attention au plus haut degré. La manière dont M. Delaroche a éclairé sa scène contribue puissamment à cet aspect de calme et de tranquillité. Profitant de l'ouverture de la demi-coupole, il a disposé sa lumière et projeté ses ombres, comme si tous les personnages qu'il avait à peindre étaient effectivement éclairés par cette lumière naturelle; d'où il résulte que la dispensation du jour dans la coupole même, et sur ses détails, se trouve en harmonie parfaite avec le modelé des figures qui sont rangées en demi-cercle sur le tableau.
a Le centre de la composition où sont réunis les trois grands maîtres de l'art antique , les types des quatre grandes époques des arts et la jeune femme qui distribue des couronnes, tout cet ensemble est traité dans un style grave et élevé , pour lequel le peintre semble s'être inspiré de ce que l'antiquité grecque nous a laissé de plus pur. Dans le groupe où figurent Titien , Rubens et Rembrandt , entourés de la foule des grands coloristes, il règne une certaine liberté de lignes, un laisser-aller de mouvements et un éclat dans la teinte des chairs et dans les vêtements, qui contrastent de la manière la plus heureuse avec le groupe opposé où dominent les dessinateurs par excellence, Masaccio, Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Lesueur et Nicolas Poussin.
« En comparant la manière large et grandiose dont ces dernières figures sont traitées , avec le style plus humble et quelquefois familier que M. Delaroche a choisi pour rendre des personnages accessoires, on est frappé de la diversité et du nombre des modes qu'il a employés pour répandre la vie et la variété dans une composition , où il entre, comme on l'a dit, soixante-quinze personnages. Considéré sous ce rapport
seulement, l'ouvrage de M. Delaroche donnerait la preuve de l'incroyable flexibilité de son talent, qui lui a permis de parcourir tous les degrés, tous les modes de Part, depuis le genre simple, familier et pittoresque jusqu'à la manière la plus grande, jusqu'au style le plus sévère et le plus élevé. »
Delécluse.
(Extrait du Journal des Débats.)