‹ L'heptaméron. Contes de la reine de NavarreChapitre 35 sur 79 · QUATRIÈME JOURNÉE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME JOURNÉE

Madame Oisille, selon sa bonne coutume, se leva beaucoup plus matin que tous les autres, et, en méditant son livre de la sainte Écriture, attendit la compagnie, qui peu à peu se rassembla ; parquoi, les paresseux s'excusèrent sur la parole de Dieu, disant : « J'ai une femme, et n'y puis aller si tôt. » Parquoi, Hircan et Parlamente, sa femme, trouvèrent la leçon fort bien commencée ; mais Oisille sut très-bien chercher les passages où l'Écriture reprend ceux qui sont négligents d'ouïr cette sainte parole. Et non-seulement lisoit le texte, mais aussi leur faisoit tant de bonnes et saintes exhortations, qu'il n'étoit possible de s'ennuyer à l'ouïr. Or, la leçon finie, Parlamente lui dit : (( J'étois marrie d'avoir été paresseuse quand je suis arrivée ici ; mais, puisque ma faute est occasion de vous avoir fait si bien parler à moi, ma paresse a doublement profité ; car j'ai eu repos de corps à dormir davantage, et d'esprit, à vous ouïr si bien dire. Or, pour pénitence, lui dit Oisille, allons donc à la messe prier Notre-Seigneur de nous donner la volonté et le moyen d'exécuter ses commandements ; et puis, qu'il commande ce qu'il lui plaira ! » Or, en disant ces paroles, se trouvèrent à l'église, où ils ouïrent la messe fort dévotement, et après se mirent à table, où alors Hircan n'oublia point à se moquer de la paresse de sa femme. Or, après dîner, ils s'en allèrent reposer pour étudier leur rôle, et, quand l'heure fut venue, se trouvèrent au liou accoutumé, et lors Oisille demanda à Hircan à qui il donnoit sa voix pour commencer la Journée. ((Si ma femme, dit-il, n'eût

commencé celle d'hier, je lui eusse donné ma voix; car, combien que j'aie toujours bien pensé qu'elle m'ait plug aimé que tous les hommes du monde, si est-ce cjue ce matin elle m'a bien montré m'aimer beaucoup mieux que Dieu et sa parole, laissant votre bonne leçon pour me tenir compagnie. Ainsi donc, je lui eusse fort volontiers baillé cet honneur; mais, puisque je ne la puis bailler à la plus sage femme de la compagnie, je la baillerai au plus sage d'entre nous, qui est Guebron ; mais je lui prie qu'il n'épargne pas les moines. » Et alors Guebron lui dit : «Il ne m'en falloit point prier, je les avois pour recommandés; car il n'y a pas fort longtemps que j'en ouïs faire un conte à M. de Saint-Vincent, pour lors ambassadeur de l'empereur, lequel est digne de n'être mis en oubli. »

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