NOUVELLE XLII
Conlinence d'une jeune fille contre l'opiniàlre poursuite amoureuse d'un des gramls seigneurs de France, et l'heureux succès qu'en eut la damoiselle.
En l'une des meilleures villes de Touraine, demeuroit un seigneur de grande et Lonne maison, lequel y avoit été
riourri dès sa grande jeunesse. Des perfections, grâce et beauté, et grandes vertus de ce jeune prince, ne vous en dirai autre chose, sinon qu'en son temps ne se trouva jamais son pareil. Étant en l'âge de quinze ans, il prenoit plus grand plaisir à courir et chasser, que non pas à regarder les belles dames. Un jour, étant en une église, regarda une jeune fille, laquelle autrefois avoit été nourrie, en son enfance, au château où il demeuroit; et, après la mort de sa mère, son père se retira ; parquoi elle se retira en Poitou avec son frère. Celte fille, qui avoit nom Françoise, avoit une sœur bâtarde que son père aimoit trèsfort, et la maria à un sommelier d'échansonnerie de ce jeune prince, dont elle tint aussi grand état que de nul de la maison. Le père vint à mourir et laissa, pour le partage de Françoise, ce qu'il tenoit auprès de cette bonne ville. Parquoi, après qu'il fut mort, elle se retira où étoit son bien ; et, à cause qu'elle étoit à marier, et jeune de seize ans, ne se voulut tenir seule en sa maison, mais se mit en pension chez sa sœur la scmmelière. Le jeune prince, voyant cette fille assez belle pour une claire brune, et d'une grâce qui passoit celle de son état (car elle sembloit mieux gentille- femme et princesse que bourgeoise), il la regarda longuement : lui, qui jamais encore n'avoit aimé, sentit en son cœur un plaisir non accoutumé, et, quand il fat retourné en sa chambre, s'enquit de celle qu'il avoit vue en l'église, et reconnut qu'autrefois, en sa jeunesse, elle étoit allée jouer au château aux poupines ^ avec sa sœur, à laquelle il la fit reconnoître; sa sœur l'envoya quérir et lui fit fort bonne chère, la priant de la venir voir souvent. Ce qu'elle faisoit, quand il y avoit quelques noces ou assemblées, où le jeune prince la voyoit tant volontiers, qu'il pensa à l'aimer bien fort, et, pource qu'il la connoissoit de bas et pauvre lieu, espéra recouvrer facilement ce qu'il endemandoit; mais,
1 roupées.
n'ayant moyen de parler à elle, lui envoya un gentilhomme de sa chambre, pour faire sa pratique ; auquel elle, qui étoit sage et craignant Dieu, dit qu'elle ne croyoit pas que son maître, qui étoit si beau et honnête prince, s'amusât à regarder une chose si rude ^ qu'elle, vu qu'au château où il demeuroit il y en avoit de si belles, qu'il n'en falloit point chercher d'autres par la ville, et qu'elle pensoit qu'il le disoit de lui-môme, sans le commandement de son maître. Quand le jeune prince entendit cette réponse, amour, qui plus fort s'attache oii plus il trouve de résistance, lui fit plus chaudement, qu'il n'avoit fait, poursuivre son entreprise; et lui écrivit une lettre, la priant vouloir entièrement croire ce que le gentilhomme lui diroit. Elle, qui savoit très-bien lire et écrire, lut sa lettre tout du long, à laquelle, quelque prière que lui en fit le gentilhomme, ne voulut jamais répondre, disant qu'il n'appartenoit pas à personne de si basse condition d'écrire à un tel prince; mais qu'elle le supplioit ne la penser si sotte qu'elle estimât qu'il eût telle opinion d'elle, que de lui porter tant d'amitié, et que, s'il pensoit aussi, à cause de son pauvre état, la cuider avoir à son plaisir, il se trompoit, car elle n'avoit pas le cœur moins honnête que la plus grande princesse de la chrétienté, et n'estimoit trésor au monde, auprès de l'honneur et la conscience; le suppliant ne la vouloir empêcher de garder ce trésor toute sa vie, car, pour mourir, ne changeroit d'opinion. Le jeune prince ne trouva pas cette réponse à son gré; toutefois l'en aima très-fort, et ne failloit de faire mettre son siège où elle alloit à la messe, et, durant le service, adressoit toujours ses yeux h cette image; mais, quand elle l'aperçut, changea de lieu et alla en une autre chapelle, non pour fuir de le voir (car elle n'eût pas été créature raisonnable, si elle n'eût prins plaisir à le regarder), mais elle craignoit d'être vue de lui, ne
1 commune, grossière.
s'estimant digne d'en être aimée par honneur ou par mariage, ne voulant aussi, d'autre part, que ce fût par folie et plaisir. Et quand elle vit quelque lieu de l'église où elle se pût mettre, que le prince se faisoit dire la messe tout auprès, ne voulut plus aller en cette église, mais alloit tous les jours à la plus éloignée qu'elle pouvoit. Et, quand quelques noces se faisoient au château, elle ne s'y vouloit plus trouver (combien que la sœur du prince l'envoyât quérir souvent), s'excusant sur quelque maladie. Or, le prince, voyant qu'il ne pouvoit parler à elle, il s'aida de son sommelier, et lui promit de grands biens s'il lui aidoit en cette affaire. A quoi le sommelier s'offrit volontiers, tant pour plaire à son maître, que pour le fruit qu'il en espéroit, et tous les jours contoit au prince ce qu'elle disoit et faisoit ; mais que surtout, tant qu'il lui étoit possible, fuyoit les occasions de le voir. Si est-ce que le grand désir qu'il avoit de parler à elle à son aise, lui fît chercher un moyen expédient : c'est qu'un jour il alla mener ses grands chevaux (dont il commmençoit bien à savoir le métier) en une grande place de la ville, devant la maison du sommelier, où Françoise demeuroit, et, après avoir fait maintes courses et sauts qu'elle pouvoit bien voir, il se laissa tomber de son cheval dedans une grande fange, si mollement qu'il ne se fit point de mal, combien qu'il se plaignît assez, et demanda s'il y avoit point de logis où il pût aller changer ses habillements. Or, chacun présentoit sa maison; mais quelqu'un dit que celle du sommelier étoit la plus prochaine et la plus honnête : aussi fut-elle choisie sur toutes. 11 trouva la chambre bien accoutrée et se dépouilla en chemise, car tous ses habillements étoient souillés de la fange, et se mit dedans un lit. Et, quand il vit que chacun s'étoit retiré pour aller quérir ses habillements, excepté le-gentilhomme, appela son hôte et son hôtesse, et leur demanda où étoit Françoise. Ils eurent bien de la peine à la trouver; car sitôt qu'elle avoit vu ce jeune
prince entrer en sa maison, s'en étoit allée cacher au plus secret lieu de la maison ; toutefois sa sœur la trouva, qui la pria de ne craindre point de venir parler à un si honnête et vertueux prince. « Comment, ma sœur, dit Françoise, vous, que je tiens comme ma mère, me voudriezvous conseiller d'aller parler à un jeune seigneur, duquel vous savez que je ne puis ignorer la volonté? n Mais la sœur lui fit tant de remontrances et promesses de ne la laisser toute seule, qu'elle alla avec elle, portant un visage si pâle et défait, qu'elle étoit plus pour engendrer pitié que concupiscence. Et quand le jeune prince la vit près de son lit, la print par la main, qu'elle avoit froide et tremblante, et lui dit : « Françoise, m'estimez-vous si mauvais homme, si étrange et si cruel, que je mange les femmes en les regardant? Pourquoi avez-vous prins une si grande crainte de celui qui ne cherche que votre honneur et avantage? Vous savez qu'en tous lieux qu'il m'a été possible, j'ai cherché de vous voir et parler à vous, ce que je n'ai su, et, pour me faire plus de dépit, avez fui les lieux où j'avois accoutumé vous voir à la messe, afin que du tout je n'eusse non plus de contentement de la vue que j'avois de la parole ; m^ais tout cela ne vous a de rien servi; car je n'ai cessé que je ne sois ici venu par lesmoyens que vous avez pu voir, et me suis mis au hasard de me rompre le cou, me laissant tomber volontairement pour avoir le contentement de parler à vous à mon aise. Parquoi je vous prie, Françoise, puisque j'ai acquis ce loisir ici, avec un si grand labeur, qu'il ne me soit point inutile, et que je puisse, par ma grande amour, gagner la vôtre. » Et quand il eut longtemps attendu sa réponse et vit qu'elle avoit les larmes aux yeux et le regard contre terre, la tirant à lui, le plus près qu'il lui fut possible, la cuida embrasser et baiser; mais elle lui dit : « Non, Monsieur, non! ce que vous cherchez ne se peut faire; car, combien que je sois un ver de terre auprès de vous, j'ai mon honneur si cher, que j'aimerois mieux mourir
que l'avoir diminué, pour quelque plaisir que ce soil en ce monde; et la crainte que j'ai, que ceux qui vous ont vu venir céans se doutent de cette vérité, me donne la peur et le tremblement que j'ai; et puisqu'il vous plaît me faire cet honneur de parler à moi, vous me pardonnerez aussi si je vous réponds selonque mon honneur me le commande. Je ne suis point si sotte. Monseigneur, ne si aveuglée, que je ne voie et connoisse bien la beauté et la grâce que Dieu a mise en vous, et que je crois la plus heureuse du monde celle qui possédera le corps et l'amour d'un tel prince. Mais de quoi me sert cela, vu que ce n'est pour moi ni pour femme de ma sorte, et que seulement le désir seroit à moi parfaite folie? Quelle raison puis-je estimer qui vous fasse adresser à moi, sinon que les dames de votre maison (lesquelles vous aimez, si la beauté et la grâce est aimée de vous) sont si vertueuses, que vous n'osez leur demander, n'espérer avoir d'elles ce que la petitesse de mon état vous fait espérer avoir de moi? Et suis sûre que, quand de telles personnes que moi auriez ce que demandez, ce seroit un moyen pour entretenir votre maîtresse deux heures davantage, en lui contant de vos victoires, au dommage des plus faibles; mais il vous plaira. Monsieur, penser que je ne suis de cette condition : j'ai été nourrie en une maison où j'ai apprins que c'est d'aimer; mon père et ma mère ont été de vos bons serviteurs. Parquoi il vous j)laira, puisque Dieu ne m'a faite princesse, pour vous épouser, ne d'état pour être tenue à maîtresse et amie, ne me vouloir mettre du rang des pauvres malheureuses, vu que je vous estime et désire être l'un des plus heureux princes delà chrétienté. Et si, pour votre passe-temps, vous voulez des femmes de mon état, vous en trouverez en cette ville de plus belles que moi, sans comparaison, qui ne vous donneront la peine de les prier tant. Arrêtezvous donc à celles à qui vous ferez plaisir, en achetant leur honneur, et ne travaillez plus celle qui vous aime
plus que soi-même; car, s'il falloit aujourd'hui que voire vie ou la mienne fût demandée de Dieu, je me liendrois bienheureuse d'offrir la mienne pour sauver la vôtre. Ce n'est faute d'amour qui me fait fuir votre personne, mais c'est plutôt pour en avoir trop en votre conscience et en la mienne; car j'ai mon honneur plus cher que ma vie. Je demeurerai, s'il vous plaît. Monsieur, en votre bonne grâce, et prierai toute ma vie Dieu pour votre prospérité et santé. Il est bien vrai que cet honneur que vous me faites, me fera, entre les gens de ma sorte, mieux estimer; car qui est l'homme de mon état (après vous avoir vu) que je daignasse regarder? Par ainsi, demeurera mon cœur en liberté, sinon que de l'obligation où je veux à jamais être, de prier Dieu pour vous; car autre service ne vous puis-je jamais faire. » Le jeune prince, voyant cette honnête réponse, combien qu'elle ne fût selon son désir, si ne la pouvoit-il moins estimer, qu'elle étoit. Il fit ce qu'il étoit possible pour lui faire croire qu'il n'aimeroit jamais femme qu'elle ; mais elle étoit si sage, qu'une chose si déraisonnable ne pouvoit entrer en son entendement. Et durant ces propos, combien que souvent l'on dît que ses habillements étoient venus du château, avoit tant de plaisir et d'aise, qu'il fit dire qu'il dormoit, jusques à ce que l'heure de souper fût venue, où il n'osoit faillir à sa mère, qui étoit une des plus sages dames du monde. Ainsi s'en alla le jeune prince de la maison de son sommelier, estimant, plus que jamais, l'honnêteté de cette fille. Il en parloit souvent au gentilhomme qui couchoit en sa chambre, lequel, pensant qu'argent feroit plus qu'amour, lui conseilla de faire offrir à cette fille quelque honnête somme pour se condescendre à son vouloir. Or, le jeune prince, duquel la mère étoit la trésorière, n'avoit que ce peu d'argent pour tous ces menus plaisirs, qu'il print avec tout ce qu'il put emprunter. Et, se trouva la somme de cinq cents écus, qu'il envoya à cette fille par le gentilhomme, la priant
vouloir changer d'opinion; mais, quand elle vit le présent, dit au gentilhomme : « Je vous prie, dites à Monsieur que j'ai le cœur si bon et honnête que, s'il falloit obéir à ce qu'il me commande, la beauté et les grâces qui sont en lui m'auroient déjà vaincue; mais là où ils n'ont eu puissance contre mon honneur, tout l'argent du monde n'y en sauroit avoir, lequel vous lui reporterez : car j'aime mieux l'honnête pauvreté que tous les biens qu'on sauroit désirer. » Or le gentilhomme, voyant cette rudesse, pensa qu'il la falloit avoir par cruauté, et vint à la menacer de l'autorité et puissance de son maître. Mais elle, en riant, lui dit : « Faites peur de lui à celles qui ne le connoissent point; car je sais bien qu'il est si sage et si vertueux, que tels propos ne viennent de lui, et suis sûre qu'il vous désavouera quand vous les lui conterez. Mais, quand il seroit ainsi que vous le dites, il n'y a tourment ni mort qui me sût faire changer d'opinion; car, comme je vous ai dit, puisque amour n'a tourné mon cœur, tous les maux ne les biens que l'on sauroit donner à personne, ne me pourroient. détourner d'un pas des propos où je suis. )i Ce gentilhomme, qui avoit promis à son maître de la lui gagner, lui porta cette réponse avec un merveilleux dépit, et le persuada à la poursuivre par tous les moyens possibles, lui disant que ce n'étoil pas son honneur de n'avoir su gagner une telle femme. Alors le jeune prince, qui ne vouloit point user d'autres moyens que ceux que l'honnêteté commande; craignant aussi que, s'il en étoit quelque bruit, et que sa mère le sût, elle auroit occasion de s'en courroucer bien fort, n'osa rien entreprendre, jusques à ce que son gentilhomme lui bailla un moyen si aisé, qu'il pensoit déjà la tenir, et, pour l'exécuter, parleroit au sommelier. Lequel, délibéré de servir son maître en quelque façon que ce fût, pria un jour sa femme et sa belle-sœur d'aller visiter leurs vendanges en une maison qu'il avoit près de la forêt; ce qu'elles lui promirent. Quand le jour fut
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venu, le fit savoir au jeune prince, lequel se délibéra d'y aller tout seul avec le gentilhomme, et fit tenir sa mule secrètement pour partir quand il en seroit heure. Mais Dieu voulut que, ce jour-là, sa mère accoûtroit un cabinet ^, le plus beau du monde, et, pour lui aider, avoit avec elle tous ses enfants; et là s'amusa ce jeune prince jusqu'à ce que l'heure promise fût passée. Si ne tint-il à son sommelier, lequel avoit mené sa sœur en sa maison, en croupe derrière lui, et fit faire la malade à sa femme ; en sorte, qu'ainsi qu'il étoit à cheval, lui vint dire qu'elle n'y sauroit aller ; et, quand il vit que l'heure tardoit que le prince devoit venir, dit à sa belle-sœur : « Je crois que nous en pouvons bien retourner en la ville. — Qui nous en garde? répondit Françoise. — J'attendois Monsieur, dit le sommelier, qui m'avoit promis de venir ici. » Quand sa sœur entendit cette méchanceté, lui dit : « Ne l'attendez plus, mon frère, car je sais bien que pour aujourd'hui ne viendra point. » Le frère la crut et la ramena. Et, quand fut en la maison, montra sa colère extrême, disant à son beau-frère qu'il éloit le varlet du diable, et qu'il faisoit plus qu'on ne lui commandoit ; car elle étoit assurée que c'étoit de son invention et du gentilhomme, et non du jeune prince, duquel il aimoit mieux gagner de l'argent en le confortant en ses folies, que de faire office d'un bon serviteur; mais, puisqu'elle le connoissoit tel, elle ne demeureroit plus en sa maison. » Et, sur ce, envoya quérir son frère pour l'emmener en son pays, et se délogea incontinent d'avccques sa sœur. Le sommelier, ayant failli à son entreprise, s'en alla au château pour savoir à quoi il tenoit que le jeune prince ii'étoit venu, et ne fut guère là qu'il ne le trouvât sur sa mule, tout seul avec un gentilhomme en qui il se fioit, et lui demanda : « Est-elle encore là? » Il lui conta tout ainsi qu'il en avoit fait. Le jeune prince fut bien marri
1 Sorle de meuble, pareil à celui que nous appelons secrétaire.
d'avoir failli à sa délibération, qu'il estimoit être le moyen dernier et extrême qu'il pouvoit prendre. Et puis, voyant qu'il n'y avoit plus de remède, la chercha tant, qu'il la trouva en une compagnie d'oii elle ne pouvoit fuir, et se courrouça fort à elle des rigueurs qu'elle lui tenoit, et de ce qu'elle vouloit laisser la compagnie de son frère. Laquelle lui dit qu'elle n'en avoit jamais trouvé une plus dangereuse pour elle, et qu'il étoit bien tenu à son sommelier, vu qu'il ne le servoit du corps et des biens seulement, mais aussi de l'âme et de la conscience. Quand le prince connut qu'il n'y avoit autre remède, délibéra de ne l'en presser plus, et l'eut toute sa vie en bonne estime. Un serviteur dudit prince, voyant l'honnêteté de cette fille, la voulut épouser; à quoi ne se voulut jamais accorder sans le commandement et congé du jeune prince, auquel elle avoit mis toute son affection. Ce qu'elle lui fit entendre , et par son bon vouloir fut fait le mariage, où elle a vécu toute sa vie en bonne réputation. Et lui fit le jeune prince beaucoup de bien. c( Que dirons-nous ici, Mesdames ? avons-nous le cœur si bas que nous fassions nos serviteurs nos maîtres, vu que cette-ci n'a su être vaincue d'amour ne de tourment? Je vous prie qu'à son exemple nous demeurions victorieuses de nous-mêmes; car c'est la plus louable victoire que nous puissions avoir. — Je ne vois qu'un mal, dit Oisille : que les actes vertueux n'ont été du temps des historiographes; car ceux qui ont tant loué leur Lucrèce, l'eussent laissée du bout de leur plume pour écrire bien au long les vertus de cette-ci, pource que je les trouve si grandes, que je ne les pourrois croire, sans le grand serment que nous avons fait de dire vérité. — Je ne trouve pas sa vertu telle comme vous la peignez, dit Hircan, car vous avez vu assez de malades dégoûlés délaisser les bonnes viandes et salutaires, pour manger les mauvaises et dommageables. Ainsi peut-être que cette fille aimoit quelque autre qui lui faisoit mépriser toute noblesse, n
Mais Parlamente répondit à ce mot, que la vie et la fin de cette fille montroient que jamais n'avoit eu opinion * à homme vivant, qu'à celui qu'elle aimoit plus que sa vie, mais non pas plus que son honneur. « Otez cette opinion de votre fantaisie, dit SafFredant, et entendez d'ond est venu ce terme à' honneur^ quant aux femmes ; car peutôlre que celles qui en parlent tant ne savent pas l'intention de ce nom. Sachez qu'au commencement que la malice n'étoitpas trop grande entre les hommes, l'amour yétoit si naïve et si forte, que dissimulation n'y avoit point de lieu, et étoit plus loué celui qui plus parfaitement aimoit. Mais quand la malice, l'avarice et le péché vinrent saisir le cœur des hommes, ils en chassèrent dehors Dieu et l'amour, et en leur lieu prindrent l'amour d'eux-mêmes, hypocrisie et fiction. Et voyant, les dames, n'avoir en leur coeur cette vertu de vrai amour, et que ce nom d'hypocrisie étoit tant odieux entre les hommes, lui donnèrent le surnom d'honneur; tellement, que celles qui ne pouvoient avoir en elles cette honorable amour, disoient que l'honneur leur défendoit; et en ont fait une si cruelle loi, que môme celles qui aiment parfaitement dissimulent, estimant vertu être vice; mais celles qui sont de bon entendement et de sain jugement, ne tombent jamais en telles erreurs; car elles connoissent la différence des ténèbres et de la lumière, et que leur vrai amour gît à montrer la pudicité du cœur, qui ne doit vivre que d'amour, et non point s'honorer du vice de dissimulation. — Toutefois, ditDagoucin, l'on dit qu'amour la plus secrète est la plus louable. — Oui, secrète, dit Simontault, aux yeux de ceux qui en pourroient mal juger ; mais claire et connue pour le moins aux deux personnages à qui elle touche. — Je l'entends ainsi, dit Dagoucin : si est-ce qu'elle vaudroit mieux être ignorée d'un côté et entendue d'un tiers; et crois que cette femme l'aimoit
1 Autiî'r opinion.) penser à.
plus fort, d'autant qu'elle ne se déclaroit point. — Quoi qu'il y ait, dit Longarine, il fout estimer la vertu, dont la plus grande est à vaincre son cœur; et, voyant les occasions et moyens qu'elle avoit, je dis qu'elle se pouvoit nommer la forte femme. — Puisque vous estimiez, dit Saffredant, la grandeur de la vertu par la mortification de soi-même, ce seigneur étoit plus louable qu'elle, vu l'amour qu'il lui portoit et la puissante occasion et moyen qu'il en avoit ; et, toutefois, ne voulut point offenser sa règle de vraie amitié, qui égale le prince et le pauvre, mais usa des moyens que l'humanité permet. — Il yen a beaucoup, dit Hircan, qui n'eussent pas fait ainsi. — ■ D'autant plus est-il à estimer, dit Longarine, qu'il a vaincu la commune malice des hommes; car qui peut faire mal et ne le fait point, cettui-là est bien heureux. — A ce propos, dit Guebron, vous me faites souvenir d'une qui avoit plus de crainte d'offenser les yeux des hommes, que Dieu, son honneur et l'amour. — Or je vous prie, dit Parlamente, que vous nous la contiez, et, pour ce faire, je vous donne ma voix. — Il y a, dit Guebron, des personnes qui n'ont point de Dieu, ou, s'ils en croient quelqu'un, l'estiment quelque chose si loin d'eux, qu'il ne peut voir ni entendre les mauvaises œuvres qu'ils font, et, encore qu'il les voie, pensent qu'il soit nonchalant et qu'il ne les punisse point, comme ne se souciant des choses de çà-bas. Et de cette opinion même étoit une damoiselle, de laquelle, pour l'honneur de la race, je changerai le nom et la nommerai Camille ; elle disoit souvent que la personne qui n'avoit affaire que de Dieu, étoit bien heureuse si au demeurant elle pouvoit bien conserver son honneur devant les hommes ; mais vous verrez. Mesdames, que sa prudence ni son hypocrisie ne l'ont pas garantie que son secret n'ait été révélé, comme vous verrez par son histoire, où la vérité sera dite tout au long, horsmis les noms des personnes et des lieux qui seront changés. »
NOUVELLE XLÏII
L'hypocrisie d'une dame de cour fut découverte par le démènement de ses amours, qu'elle pensoit bien celer.
En un très-beau château demeuroit une grande princesse et de grande autorité, qui avoit en sa compagnie une damoiselle nommée Camille, fort audacieuse, de laquelle la maîtresse en étoit si fort abusée, qu'elle ne faisoit rien que par son conseil, l'estimant la plus sage et vertueuse qui fût de son temps. Cette Camille reprenoit tant la folle amour, que quand elle voyoit quelque gentilhomme amoureux de l'une de ses compagnes, elle les en tançoit fort aigrement et en faisoit un si mauvais rapport à sa maîtresse, que souvent elle les blàmoit, dont elle étoit plus crainte qu'aimée de toute la compagnie; et, quant à elle, jamais ne parloit à homme, sinon que tout haut et avec une grande audace; tellement, qu'elle avoit le bruit d'être ennemie mortelle de toute amour, combien qu'elle étoit contraire à son cœur; car il y avoit un gentilhomme au service de sa maîtresse^ duquel elle étoit si fort éprise qu'elle n'en pouvoitplus. Si est-ce que l'amour qu'elle avoit à sa gloire et réputation, lui faisoit du tout dissimuler son affection. Mais, après avoir porté cette passion bien un an, ne se voulant soulager, comme les autres, par le regard et la parole, brûloit si fort en son cœur, qu'elle vint chercher le dernier remède, et, pour conclusion, avisa qu'il valoit mieux satisfaire à son désir, et qu'il n'y eût que Dieu seul qui connût son cœur, que le dire à un homme qui le peut révéler quelquefois. Après cette conclusion prise, un jour qu'elle étoit en la chambre de sa maîtresse, regardant sur une terrasse, vit promener celui qu'elle aimoit tant, et après l'avoir regardé si longuement, que le jour qui se couchoit en emportoit la vue avecqnes soi, elle appela un petit page qu'elle avoit, et, en lui montrant le gentilhomme, lui dit ; « Voyez-vous
bien celui-là qui a ce pourpoint de satin cramoisi et sa robe fourrée de loups cerviers? Allez lui dire qu'il y a quelqu'un de ses amis qui veut parler à lui en la galerie du jardin céans. » Et, ainsi que le page y alla, elle passa par la garde-robe de sa maîtresse et s'en alla en cette galerie, ayant mis sa cornette basse et son touret de nez. Quand le gentilhomme fut arrivé où elle étoit, elle va incontinent fermer les deux portes par lesquelles l'on pouvoit venir sur eux, et, sans ôler son touret de nez, en l'embrassant bien fort, lui va dire le plus bas qu'il lui fut possible : « 11 y a longtemps, mon ami, que l'amour que je vous porte m'a fait désirer de trouver le lieu et l'occasion de vous pouvoir voir; mais la crainte de mon honneur a été pour un temps si forte, qu'elle m'a contrainte, malgré ma volonté, dissimuler cette passion ; mais à la fin, la force d'amour a vaincu la crainte, et, pour la connoissance que j'ai de votre honnêteté, si me voulez promettre de m'aimer et de jamais n'en parler à personne, et ne vous enquérir qui je suis, de moi je vous assure bien que je vous serai loyale et bonne amie, que jamais n'aimerai autre que vous; mais j'aimerois mieux mourir que vous sussiez qui je suis. » Le gentilhomme lui promit ce qu'elle demandoit, qui la rendit facile à lui rendre la pareille : c'est de ne lui refuser chose qu'il voulût prendre. L'heure étoit de cinq ou six heures en hiver, qui entièrement lui ôtoit la vue d'elle; et, en touchant ses habillements, trouva qu'ils étoient de velours qui, en ce temps-là, ne se portoient à tous les jours, sinon parles femmes de bonnes maisons et d'autorité, et, touchant ce qui étoit dessous, autant qu'il en pouvoit prendre jugement par la main, ne trouva rien qui ne fût en très-bon état, net et en bon point. S'il mit peine de lui faire la meilleure chère qu'il lui fut possible de son côté, elle n'en fît moins du sien, et connut bien le gentilhomme qu'elle étoit mariée. Elle s'en voulut retourner incontinent, de là où elle étoit venue; mais le gentilhomme lui dit : « J'es-
time beaucoup le bien que, sans mon mérite, vous m'avez donné; mais encore estimerai-je plus celui que j'aurois de vous h ma requête. Je me tiens si satisfait d'une telle grâce, que je vous supplie me dire si je ne dois plus espérer de recouvrer encore un bien semblable, et en quelle sorte il vous plaira que j'en use ; car, vu que je ne puis vous connoître, je ne sais comment le pourchasser. — Ne vous souciez, dit la damoiselle, mais assurez-vous que tous les soirs, avant le souper de ma maîtresse, je ne faûdrai de vous envoyer quérir; mais qu'à l'heure vous soyez sur la terrasse où vous étiez tantôt. Je vous manderai seul, et qu'il vous souvienne de ce qu'avez promis. Par cela entendez-vous que je vous attends en cette galerie; mais si vous oyez parler d'aller à la viande*, vous pourrez bien pour le jour vous retirer, ou venir en la chambre de ma maîtresse ; et surtout, je vous prie, ne cherchez jamais de me connoître, si vous ne voulez la séparation de notre amitié. » La damoiselle et le gentilhomme s'en retournèrent chacun en leur lieu; et continuèrent longuement cette vie, sans qu'il s'aperçût jamais qui elle étoit, dont il entra en grande fantaisie, pensant en lui-même qui ce pouvoit être; car il ne pensoit point qu'il y eût femme au monde qui ne voulût être vue et aimée, et se douta que ce fût quelque malin esprit : ayant ouï dire à quelque sot prêcheur que qui auroit vu le diable au visage, l'on n'aimeroit jamais. En cette doute, se délibéra savoir qui étoit celle qui faisoit si bon visage; et, l'autre fois qu'elle le manda, porta avec lui de la craie, et, en l'embrassant, lui fit une marque sur l'épaule par derrière, sans qu'elle s'en aperçût; et, incontinent qu'elle fut partie, s'en alla hâtivement le gentilhomme en la chambre de sa maîtresse, et se tint auprès de la porte pour regarder le derrière des épaules de celles qui entroient, et, entre autres, vit entrer madamoiselle Camille, avec une
' Au repas.
telle audace qu'il craignoit la regarder, comme les autres, se tenant très-assuré que ce ne pouvoit être elle ; mais, ainsi qu'elle se tournoit, avisa la croix blanche, dont il fut si étonné, qu'à peine pouvoit-il croire ce qu'il voyoit, €t , toutefois , ayant bien regardé sa taille , qui étoit semblable à celle qu'il touchoit, les façons de son visage^ qui, au toucher se pouvoient connoître, connut certainement que c'étoit elle; dont il fut très-aise de voir qu'une femme qui jamais n'avoit eu le bruit d'avoir serviteur, mais d'avoir refusé tant d'honnêtes gentilshommes, s'étoit arrêtée à lui seul. Amour, qui n'est jamais en un état, ne put endurer qu'il véquît longuement. en ce repos, et le mit en telle gloire et espérance, qu'il se délibéra de lui faire connoître son amour, pensant, quand elle seroit connue, qu'elle auroit occasion d'augmenter; et un jour que cette grande dame alloit au jardin, la damoiselle Camille s'en alla pourmener en une autre allée. Le gentilhomme, la voyant seule, s'avança pour l'entretenir, et, feignant ne l'avoir point vue ailleurs, lui dit : c Madamoiselle, il y a longtemps que je porte une affection sur mon cœur, laquelle, de peur de vous déplaire, ne vous ai osé révéler; dont je suis si mal que je ne puis plus porter cette peine sans mourir, car je ne crois pas que jamais homme vous sût tant aimer que je fais. » La damoiselle Camille ne lui laissa pas achever son propos, mais lui dit avec une très-grande colère : « Avez-vous jamais ouï dire que j'aie eu ami ne serviteur? Je suis sûre que non ; et m'ébahis d'ond vous vient cette hardiesse, de tenir tels propos à une si femme de bien que moi; car vous m'avez assez hantée céans, pour connoître que jamais je n'ai aimé autre que mon mari; et, pour ce, gardez-vous de continuer ces propos. » Le gentilhomme, voyant une si grande fiction, ne se put tenir de rire et lui dire : (( Madamoiselle, vous ne m'êtes pas toujours si rigoureuse que maintenant. De quoi vous sert-il d'user envers moi de telle dissimulation? Ne vaut-il pas mieux avoir une amitié paris.
faite qu'imparfaite ? » Camille lui répondit : « Je n'ai en vous amitié parfaite n'imparfaite, sinon comme aux autres serviteurs de ma maîtresse ; mais, si vous continuez les propos que me tenez, je pourrai bien avoir telle haine qu'elle vous cuira. » Le gentilhomme poursuivit encore son propos, et lui dit : « Et où est la bonne chère que vous me faites quand je ne vous puis voir ? Pourquoi m'en privez-vous, maintenant que lejour me montre votre beauté^ accompagnée d'une si parfaite et bonne grâce ? » Camille, faisant un grand signe de sa croix, lui dit : « Vous avez perdu votre entendement, ou vous êtes le plus grand menteur du monde, car jamais, en ma vie, ne pense vous avoir fait meilleure chère ne pire que je vous fais, et vous prie me dire comment vous l'entendez. » Alors le pauvre gentilhomme, pensant la gagner davantage, lui alla conter le lieu où il l'avoit vue, et la marque de la croix qu'il avoit faite pour la connoître, dont elle fut si outrée de colère, qu'elle lui dit qu'il étoit le plus méchant homrne du monde, et qu'il avoit controuvé contre elle une mensonge si vilaine, qu'elle mettroit peine de l'en faire repentir. Lui, qui savoit le crédit qu'elle avoit envers sa maîtresse,, la voulut apaiser; mais il ne lui fut possible ; car, en le laissant là, furieusement s'en alla où étoit sa maîtresse, laquelle laissa toute la compagnie pour venir entretenir Camille qu'elle aimoit comme soi-même, et, la trouvant en si grande colère, lui demanda ce qu'elle avoit : ce que Camille ne lui voulut celer, et lui conta tons les propos que le gentilhomme lui avoit tenus, si mal à l'avantage du pauvre gentilhomme que, dès le soir, sa maîtresse lui manda qu'il eût à se retirer tout incontinent en sa maison , sans parler à personne , et qu'il y demeurât jusqu'à ce qu'il fût mandé, ce qu'il fit hâtivement, pour la crainte qu'il avoit d'avoir pis ; et, tant que Camille demeura avec sa maîtresse, ne retourna le gentilhomme en cette maison, ni oncques puis n'ouït nouvelle de celle cpii lui avoit bien pro-
mis qu'il la perdroit dès l'heure qu'il la cliercheroit. (( Par cela, Mesdames, pouvez-yous voir comme celle qui avoit préféré la gloire du monde à sa conscience, a perdu l'une et l'autre, car aujourd'hui est vu aux yeux d'un chacun ce qu'elle vouloit cacher à ceux de son mari et serviteur, et, fuyant la moquerie d'un, est tombée en celle de tous; et si ne peut être excusée par simplicité d'une amour naïve, de laquelle chacun doit avoir pitié; mais accusée doublement d'avoir couvert sa malice du manteau d'honneur et de gloire, et se faire devant Dieu et les hommes autre qu'elle n'étoit. Mais Celui qui ne donne point sa gloire à autrui en découvrant ce manteau, lui en donne double infamie. — Voilà, dit Oisille, une vilaine inexcusable ; car, qui peut parler pour elle, quand Dieu, l'honneur et même l'amour l'accusent? — Qui ? dit Hircan, le plaisir et la folie, qui sont deux grands avocats pour les dames. — Si nous n'avions d'autres avocats, dit Parlamente, qu'eux avec vous, notre cause seroit mal soutenue : mais celles qui sont vaincues de plaisir ne se doivent plus nommer femmes, mais hommes, desquels la fureur et concupiscence augmentent leur honneur ; car un homme qui se venge de son ennemi et le tue pour un démentir, en est estimé plus gentil compagnon : aussi est-il, quand il en aime une douzaine avec sa femme. Mais l'honneur des femmes a autre fondement : c'est douceur, patience et chasteté. — Vous parlez des sages, dit Hircan. — Pource, dit Parlamente, que je n'en veux point connoître d'autres. — S'il n'y en avoit point de fclles, dit Nomerfîde, ceux qui veulent être crus de tout ce qu'ils disent et font, pour suborner la simplicité féminine, se trouveroient bien loin de leur espoir. — Je vous prie, Nomerfîde, dit Guebron, que je vous donne ma voix, afin que vous donniez quelque conte à ce propos. — Je vous en dirai un, dit Nomerfîde, autant à la louange d'un amant que le vôtre a été au mépris des folles femmes. »