‹ L'heptaméron. Contes de la reine de NavarreChapitre 70 sur 79 · NOUVELLE LXX · texte numérisé non relu

NOUVELLE LXX

L'incontinence furieuse d'une duchesse fut cause de sa mort et de celle de deux parfaits amants.

En la duché de Bourgogne y avoit un duc très-honnête et beau prince, ayant épousé une femme dont la beauté le contentoit si bien, qu'elle lui faisoit passer et ignorer ses conditions, tant qu'il ne regardoit qu'à lui complaire, ce qu'elle feignit très-bien lui rendre. Or, avoit le duc en sa maison un jeune gentilhomme, tant accompli de toules les perfections que l'on peut demander à l'homme, qui étoit de tous aimé, principalement du duc, qui dès son enfance l'a voit nourri près de sa personne, et, le voyant si bien conditionné, l'aimoil parfaitement, et se confioll en lui de toutes les allaires que selon son âge il pouvoil entendre. La duchesse, qui n'avoit pas cœur de fennne et de princesse vertueuse, ne se contentant de Tamoui

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que son mari lui portoit et du bon traitement qu'elle avoit de lui, regardoit souvent ce gentilhomme, qu'elle trouva tant à son gré, qu'elle Taimoit contre raison : ce qu'à toute heure mettoit peine de lui faire entendre, tant par regards piteuxetdouxquepar soupirs et contenances passionnées; mais le gentilhomme, qui n'avoit jamais étudié qu'à la vertu, ne pouvoit connoître le vice en une dame qui en avoit si peu d'occasion ; tellement que les œillades et mines de cette pauvre folle n'apportoient autre fruit qu'un furieux désespoir; lequel un jour la pressa tant, qu'oubliant qu'elle étoit femme qui devoit être priée et refuser; princesse qui devoit être adorée et dédaigner tels serviteurs, print le cœur d'un homme transporté pour décharger ce qui étoit en elle insupportable. Ainsi que son mari s'en alloit au conseil, où le gentilhomme pour sa jeunesse n'entroit point, lui fît signe qu'il vînt vers elle : ce qu'il fit, pensant qu'elle eût quelque chose à lui commander ; mais, en s'appuyant sur son bras, comme femme lasse de trop de repos, le mena promener en une galerie, où elle lui dit : «Je m'ébahis de vous, qui êtes tant beau, jeune et plein de toutes bonnes grâces, comme vous avez vécu en cette compagnie, où il y a si grand nombre de belles dames, sans que jamais vous ayez été amoureux ou serviteur d'aucune. » Et, en le regardant du meilleur œil qu'elle pouvoit, se tut, pour lui donner lieu de dire .: « Madame, dit-il, si j'étois digne que Votre Hautesse se pût abaisser en moi, ce vous seroit plus d'occasion d'ébahissement de voir un homme si indigne que moi présenter son service, pour en rapporter refus et moquerie. » La duchesse, oyant cette sage réponse, l'aima plus fort qu'auparavant, et lui jura qu'il n'y avoit dame en sa cour qui ne fût trop heureuse d'avoir un tel serviteur, et qu'il se pouvoit bien essayer à telle aventure ; car sans péril il sortiroit à son honneur. Le gentilhomme tenoit toujours les yeux baissés, n'osant regarder ses contenances, qui étoient assez ardentes pour faire brûler une glace. Et, ainsi qu'il vouloit

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s'excuser, le duc manda la duchesse au conseil, pour quelque affaire qui lui touchoit, où avec un grand regret elle alla ; mais le gentilhomme ne fit jamais semblant d'avoir entendu un seul mot qu'elle lui eût dit. Dont elle se sentoit si troublée et fâchée qu'elle ne savoit à qui donner le tort de son ennui, sinon à la. sotte crainte dont elle estimoit le gentilhomme trop plein. Peu de jours après, voyant qu'il n'entendoit son langage, se délibéra de ne regarder crainte ni honte, mais lui déclara sa fantaisie, se tenant sûre qu'une beauté telle que la sienne ne pouvoit être que bien reçue ; mais eût bien désiré d'avoir l'honneur d'être priée ; toutefois, laissa l'honneur à part pour le plaisir. Et après avoir tenté par plusieurs fois de lui tenir semblable propos que le premier, et ne trouvant nulle réponse à son gré, le tira un jour par la manche, et lui dit qu'elle avoit à parler à lui d'affaires d'importance. Le gentilhomme, avec la révérence et humilité qu'il lui devoit, s'en alla devers elle en une fenêtre profonde où elle s 'é toit retirée : et, quand elle vit que nul de sa chambre ne la pouvoit voir, avec une voix tremblante entre le désir et la crainte, lui va continuer les premiers propos, le reprenant de ce qu'il n'avoit encore choisi quelque dame en sa compagnie, l'assurant qu'en quelque lieu que ce fût, lui aideroit d'avoir bon traitement. Le gentilhomme, non moins étonné que fâché de ses paroles, lui répondit : « Madame, j'ai le cœur si bon que, si j'clois une fois refusé, jamais je n'aurois joie en ce monde, et je suis tel qu'il n'y a dame en cette cour qui daignât accepter mon service. » La duchesse rougissant, pensant .^ qu'il ne tenoit plus à rien qu'il ne fût vaincu, lui jura que,

s'il vouloit, elle savoit la plus belle dame de la compagnie qui le recevroil à grande joie, et dont il auroit parfait contentement. « llélas ! Madame, lui répondit-il, je ne crois pasqu'il y ait si malheureuse et aveuglée femme e;i cette honnête compagnie qui m'ait trouvé à son gré. » La duchesse, voyant qu'il ne voulait point entendre, lui va

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entr'ouvrir le voile de sa passion, et, pour la crainte cpie lai donnoit la vertu du gentilhomme, parla par manière d'interrogation, lui disant : « Si fortune vous avoit tant favorisé que ce fût moi qui vous portât cette bonne volonté, que diriez-vous ? » Le gentilhomme, qui pensoit songer d'ouïr une telle parole, lui dit, le genou en terre : (( Madame, quand Dieu me fera la grâce d'avoir celle du duc, mon maître, et de vous, je me rendrai le plus heureux du monde ; car c'est la récompense que je demande de mon loyal service, comme celui qui est obligé, plus que nul autre, de mettre sa vie pour le service de vous deux, étant sûr que l'amour que vous portez à mondit seigneur est accompagné de telle chasteté et grandeur, que non pas moi, qui ne suis qu'un ver de terre, mais le plus grand prince et parfait homme que l'on ne sauroit trouver, ne pourroit empêcher l'union de vous et de mondit seigneur. Et, quant à moi, il m'a nourri dès mon enfance, m'a fait tel que je suis : parquoi il ne sauroit donc avoir femme, fille, sœur ou mère, desquelles, pour mourir, je voulusse avoir autre pensée que doit à son maître un loyal et fidèle serviteur. » La duchesse ne le laissa pas passer outre, et, voyant qu'elle étoit en danger d'un refus déshonorable, lui rompit soudain son propos, en lui disant : « 0 méchant glorieux fou, qui est-ce qui vous en prie? Vous cuidez par votre beauté être aimé des mouches qui volent ; mais si vous étiez si outrecuidé de vous adresser à moi, je vous montrerois que je n'aime et ne veux aimer autre que mon mari ; et les propos que je vous ai tenus n'ont été que pour passer mon temps et savoir de vos nouvelles et m'en moquer, comme je fais des sots amoureux. — Madame, dit le gentilhomme, je l'ai cru et crois comme vous dites. » Lors, sans écouter plus avant, s'en alla hâtivement en sa chambre, et, voyant qu'elle étoit suivie des dames, entra en son cabinet, où elle fit deuil qui ne se peut raconter ; car, d'un côté, l'amour où elle avoit failli lui donna une tristesse mortelle;

d'autre côté, le dépit, lantcoiilrc elle, d'avoir commencé im si sot propos, que contre lui, d'avoir répondu si sagement, la mettoit en telle furie qu'en une heure se vouloit défaire ^ ; l'au'.re elle vouloit vivre pour se venger de cekii qu'elle tenoit pour son mortel ennemi. Or, après doncques qu'elle eut longuement pleuré, elle feignit être malade pour n'aller point au souper du duc, auquel ordinairement le gentilhomme servoit. Le duc, qui plus aimoit sa femme que lui-même, la vint visiter. Mais, pour mieux venir à la fm qu'elle prétendoit, lui dit qu'elle pensoit être grosse, et que sa grossesse lui avoit fait tomber un rhume sur les yeux dont elle étoit en grande peine. Ainsi passèrent deux ou trois jours, que la duchesse garda le lil, tant triste et mélancolique, que le duc pensa bien qu'il y avoit autre chose que la grossesse : qui le fit venir la nuit coucher avec elle; et lui faisant toutes les bonnes chères qu'il lui étoit possible, connoissant qu'il n'empêchoit en rien ses continuels soupirs, lui dit : « M'amie, vous savez que je vous porte autant d'amour comme à ma propre vie, et que défaillant la vôtre, la mienne ne peut durer. Parquoi donc, si vous voulez conserver ma santé, je vous prie, dites-moi la cause qui vous fait ainsi soupirer; car je ne puis croire que tel mal vous vienne seulement de grossesse. » Alors la duchesse, voyant son mari tel envers elle, qu'elle l'eût su demander, pensant qu'il étoit temps de se venger de son dépit, et embrassant son mari^ se printà pleurer, et lui disant : « Hélas ! Monsieur, le plus grand mal que j'aie, c'est de vous voir tromper de ceux qui sont tant obligés à garder votre bien et honneur. » Or le duc, entendant cette parole, eut grand désir de savoir pourquoi elle disoit ces propos, et la pria bien fort de lui en déclarer, sans crainte, toute la vérité; et après en avoir fait plusieurs refus, lui dit : « Je ne m'ébahirai jamais si les étrangers font guerre aux

1 Oclruire, faire mourir.

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princes, quand ceux qui leur sont les plus obligés l'osent entreprendre si cruelle, que la perte des biens n'est rien au prix. Je le dis, Monsieur, pour un tel gentilhomme (nommant celui qu'elle hayoit), lequel étant nourri de votre main, élevé et traité plus en fils qu'en serviteur, a osé entreprendre chose si cruelle et misérable que de pourchasser à faire perdre l'honneur de votre maison et de vos enfants. Et, combien que longuement m'ait fait des mines tendantes à méchante intention, si est-ce que mon cœur, qui n'a regardé qu'à vous, n'y pouvoit rien entendre, dont à la fm s'est déclaré par parole. Je lui ai fait telle réponse que mon état et chasteté doit. Ce néanmoins, je lui porte telle haine que je ne le puis regarder : qui est la cause de m'avoir fait demeurer en ma chambre, et perdre le bien de votre compagnie ; vous suppliant, Monsieur, de ne tenir une telle peste auprès de votre personne; car, après un tel crime, craignant que je le vous dise, pourroit bien entreprendre pis. Voilà, Monsieur, la cause de ma douleur, qui me semble être Irès-juste et digne : que promptement vous plaise y donner ordre. » Le duc , qui d'un cô(é aimoit sa femme et se sentoit fort injurié, d'autre côté aimant son serviteur, duquel il avoit tant expérimenté la fidélité, qu'à peine pouvoit-il croire cette mensonge être une vérité, fut en grande peine ; et, rempli de colère, s'en alla en sa chambre, et manda au gentilhomme qu'il n'eût plus à se trouver devant lui, mais qu'il se retirât à son logis pour quelque (cmps. Le gentilhomme, ignorant cette occasion, fut tant ennuyé qu'il n'étoit possible de plus, sachant avoir mérité tout le contraire d'un si mauvais traitement; et, comme celui qui étoit bien assuré de son cœur et de ses œuvres, envoya un sien compagnon parler au duc et porter une lettre, le suppliant très-humblement que si, par un mauvais rapport, il étoit éloigné de sa présence, il lui plût suspendre son jugement, jusques après avoir entendu de lui la vérité du fait, et qu'il trouveroit qu'en nulle sorte

i ;{ s CONTES

il ne l'avoil offensé. Voyant cette lettre, le duc râpai sa un peu sa colère, et secrètement l'envoya quérir en sa chambre, auquel dit d'un visage furieux : a Je n'eusse jamais pensé que la peine que j'ai prise de vous nourrir, comme enfant, se dût convertir en repentance de vous avoir tant avancé ; vu que vous m'avez pourchassé ce qui m'eût été plus dommageable que la perte de ma vie et des biens, d'avoir voulu touchera l'honneur de celle qui est la moitié de moi, pour rendre ma maison et ma lignée infâmes jusques à jamais. Vous pouvez bien penser que telle injure me touche si avant au cœur, que, si ce n'étoit le doute que je fais, s'il est vrai ou non, vous fussiez déjà au fond de l'eau, pour vous rendre en secret la punition du mal qu'en secret m'avez pourchassé. » Le gentilhomme ne fut point étonné de ces propos, car son innocence le faisoit constamment ^ parler, et le supplia lui vouloir dire qui étoit son accusateur , car telles paroles se doivent plus justifier avec la lance qu'avec la langue, a Votre accusateur, dit le duc, ne porte autres armes que sa chasteté, vous assurant que nul, que ma femme même, ne me l'a dit, me suppliant de lui faire vengeance de vous. » Le pauvre gentilhomme, voyant la grande malice de sa dame, ne la voulant pas toutefois accuser, lui dit : « Monsieur, madame peut dire ce qu'il lui plaît, vous la connoissez mieux que moi, et savez si je l'ai vue hors de votre compagnie, sinon une fois qu'elle parla bien peu à moi. Vous avez aussi bon jugement que prince qui soit en la chrétienté. Parquoi je vous supplie. Monsieur, si vous avez jamais vu en moi contenance qui vous ait pu engendrer quelque soupçon, si est-ce un feu qui ne se peut tant longuement couvrir, que quelquefois ne soit connu de ceux qui ont pareille maladie. Vous suppliant. Monsieur, croire deux choses de moi : l'une, que je vous suis si loyal, que quand madame votre femme seroit la plus belle créature

1 Avec constance.

du monde, si ii'auroit Amour la puissance de mettre tache en mon honneur et fidélité ; l'autre est que, quand elle ne seroit point votre femme, c'est celle que je vois oncques dont je serois aussi peu amoureux, et y en a assez d'autres où je mettrois plutôt ma fantaisie. » Le duc commença à s'adoucir, oyant ce véritable propos, et lui dit : (( Aussi ne l'ai-je pas cru ; parquoi, faites comme vous avez accoutumé, vous assurant que, si je connois la vérité de votre côté, vous aimerai mieux que je ne fis oncques : aussi, par le contraire, votre vie esten ma main.» Dont le gentilhomme le remercia, se soumettant à toute peine et punition, s'il étoit trouvé coupable. La duchesse, voyant le gentilhomme servir, comme il avoit accoutumé, ne le put porter en patience; mais dit à son mari : « Ce seroit bien employé, Monsieur, si vous étiez empoisonné, vu qu'avez plus de fiance en vos ennemis mortels qu'en vos amis. — Je vous prie, ma mie, ne vous tourmentez point de cet affaire ; car, si je connois que ce que m'avez dit soit vrai, je vous assure qu'il ne demeurera en vie vingt-quatre heures ; mais il m'a tant juré le contraire (vu aussi que jamais ne m'en suis aperçu) que je ne le puis croire sans grande preuve. — En bonne foi, Monsieur, lui dit-elle, votre bonté rend sa méchanceté plus grande. Voulez-vous plus grande preuve que de voir un homme tel que lui, sans avoir bruit d'être amoureux? Croyez, Monsieur, que sans la haute entreprise qu'il avoit mise en sa tête de me servir, il n'eût tant demeuré à trouver maîtresse ; car oncques jeune homme ne véquit en si bonne compagnie, ainsi solitaire qu'il fait, sinon qu'il ait le cœur en si haut lieu, qu'il se contente de sa vaine espérance; et, puisque vous pensez qu'il ne vous cèle nulle vérité, je vous supplie, mettez-le à serment de son amour; car s'il en aime une autre, je suis contente que vous le croyez : sinon pensez que je dis vérité, o Le duc trouva les raisons de sa femme très-bonnes, et mena le gentilhomme aux champs, auquel il dit : « Ma femme

continue toujours en son opinion et m'allègue une raison qui me cause un grand soupçon contre vous : c'est que l'on s'ébahit que vous, étant si honnête et jeune, n'avez jamais aimé, que l'on ait su; qui me fait penser que vous avez l'opinion qu'elle dit, l'espérance de laquelle vous rend si content que vous ne pouvez penser en autre femme. Parquoi, je vous prie, comme ami, et commande comme maître, que vous ayez à me dire si vous êtes serviteur de nulle dame de ce monde. » Alors le pauvre gentilhomme, combien qu'il eût bien voulu différer et dissimuler son affection, autant qu'il tenoit chère sa vie, il fut contraint, voyant la grande jalousie de son maître, lui jurer que véritablement il en aimoit une de laquelle la beauté éloit telle que celle de la duchesse et de toute sa compagnie n'étoit que laideur et difformité au prix ; le suppliant de ne le contraindre jamais de la lui nommer, car l'accord de lui et de s'amic éloit de telle sorte qu'il ne se pouvoit rompre, sinon par celui qui premier le déclareroit. Le duc lui promit de ne l'en presser point, et fut tant content de lui, qu'il lui fit meilleure chère qu'il n'avoit encore fait. Dont la duchesse s'aperçut très-bien, et usant de finesse non accoutumée, mit peine d'entendre l'occasion ; ce que le duc ne lui cela : dont, avecques sa vengeance, s'engendra une forte jalousie, qui la lit supplier le duc de comn:iander à ce gentilhomme de lui nommer cette amie, l'assurant que c'étoit mensonge, et le meilleur moyen que l'on pourroit trouver pour l'assurer de son dire ; mais, s'il ne lui nommoit celle qu'il estimoit tant belle, il étoit le plus sot prince du monde s'il ajoutoit foi à sa parole. Alors le pauvre seigneur, duquel la femme tournoit l'opinion comme il lui plaisoit, s'en alla promener tout seul avec ce gentilhomme, lui disant qu'il éloit encore en plus grande peine qu'il n'avoit été; car il doutoit fort qu'il lui avoit baillé une excuse, pour gardei- de soupçonner la vérité : qui le tourmentoit plus ((ue jamais; parquoi lui pria tant qu'il étoit possible, de

lui déclarer celle qu'il aimoit si fort. Le pauvre gentilhomme le supplia de ne le contraindre à faire telle faute envers celle qu'il aimoit si fort, que de lui rompre une promesse qu'il avoit tenue si longtemps, et de lui perdre en un jour ce çn'il avoit conservé plus de sept ans, et qu'il aimeroit mieux endurer la mort que de faire un tel tort à celle qui lui étoit si loyale. Le duc, voyant qu'il ne lui vouloit dire, entra en une si forte jalousie qu'avec un visage si furieux lui dit : « Or, choisissez de deux choses l'une, de me dire celle que vous aimez plus que toutes, ou de vous en aller banni des terres où j'ai autorité ; à la charge que, si je vous y trouve huit jours passés, je vous ferai mourir de cruelle mort. » Si jamais douleur saisit le cœur d'un loyal serviteur, elle prit celui de ce pauvre gentilhomme, lequel pouvoit bien dire : Angvstiœ sunt mild undique ^; car, d'un côté, voyant qu'en disant vérité, il perdroit s'amie si elle savoit que par sa faute lui failloit de promesse ; aussi, qu'en ne la confessant, il étoit banni du pays où elle demeuroit, et n'auroit plus moyen de la voir; ainsi pressé de deux côtés, lui vint une sueur froide, comme à celui qui, par tristesse, approchoit de la mort. Le duc, voyant sa contenance, jugea qu'il n'avoit nulle dame, fors que la sienne, et que, pour n'en pouvoir nommer une autre, il enduroit telle passion ; parquoi, lui dit assez rudement: «Si votre dire étoit véritable, vous n'auriez tant de peine à me le déclarer ; mais je crois que votre offense vous tourmente.» Le gentilhomme, piqué de cette parole et poussé de l'amour qu'il lui portoit, se délibéra de lui dire vérité, se confiant que son maître étoit tant homme de bien que pour rien il ne le voudroit révéler. Et, se mettant à genoux devant lui, les mains jointes, lui dit : «Monsieur, l'obligation que j'ai à vous et la grande amour que je vous porte, me forcent plus que la peur de nulle mort, car je vous vois en telle

1 Paroles du Psalmisle.

fantaisie, et fausse opinion de moi, que, pour vous ôter d'une si grande peine, je suis délibéré de faire ce que pour nul tourment je n'eusse fait. Vous suppliant, Monsieur, en l'honneur de Dieu, me jurer foi de prince et de chrétien que jamais vous ne révélerez le secret que, puisqu'il vous plaît, je suis contraint de dire. » A l'heure, le duc lui jura tous les serments dont il se put aviser, de jamais, à créature du monde, n'en révéler rien, ne par parole, ne par effet, ne par contenance. Le gentilhomme, ne se tenant assuré d'un si vertueux prince, comme il le connoissoit, alla bâtir le commencement de son malheur, en lui disant : •« Il y a sept ans passés, Monseigneur, qu'ayant connu votre nièce être vefve et sans parti, j'ai mis peine d'acquérir sa grâce ; et, pource que je n'étois de maison pour l'épouser, je me contentois d'être envers elle reçu pour serviteur, ce que j'ai été. El Dieu a voulu que notre affaire jusqu'ici a été conduite si sagement que jamais homme ou femme, qu'elle et moi, n'en a rien entendu , sinon vous, Monseigneur, entre les mains duquel je mets ma vie et mon honneur, vous suppliant le tenir secret, et n'en avoir en moindre estime madame votre nièce ; car je ne pense sous le ciel une plus parfaite et chaste créature. » Qui fut bien aise? ce fut le duc ; car, connoissant la très-grande beauté de sa nièce, ne douta point qu'elle ne fût plus agréable que sa femme. Mais, ne pouvant entendre qu'un tel mystère se peut conduire sans moyen, le pria de lui dire comment il la pouvoit voir. Le gentilhomme lui conte comme la chambre de sa dame sailloit dedans un jardin, et que, le jour qu'il y devoit aller , on laissoit une petite porte ouverte, par où il entroit à pied , jusques à ce qu'il oyoit japper un petit chien, que la dame laissoit aller par le jardin quand toutes ses femmes étoient retirées ; et, â l'heure, il s'en alloit parler à elle toute la nuit; et, au partir, lui assignoit jour qu'il y devoit retourner, où, sans trop grandes excuses, n'avoit encore failli. Le duc.

qui étoit le plus curieux homme de ce monde et qui, en son temps , avoit fort bien mené l'amour, tant pour satisfaire à son soupçon que pour entendre une si étrange histoire, le pria de le mener avecques lui la première fois, non comme maître, mais comme compagnon. Le gentilhomme, pour en être si avant, lui accorda. Dont le duc fut plus aise que s'il eût gagné un royaume ; et, feignant s'en aller reposer en sa garde-robe, fit venir deux chevaux pour lui et le gentilhomme , et toute la nuit se mirent en chemin pour aller où sa nièce se tenoit, laissant leurs chevaux hors de clôture. Le gentilhomme fit entrer le duc au jardin par le petit huis, le priant de demeurer derrière un gros noyer, duquel lieu il pouvoit voir s'il disoit vrai ou non. Ils n'eurent guère demeuré au jardin, que le petit chien commença à japper; et le gentilhomme marcha devers la tour, où sa dame ne faillit à venir au-devant de lui, et, le saluant et l'embrassant, lui dit qu'il lui sembloit avoir été mille ans sans le voir. Et, à l'heure, entrèrent dedans la chambre, qu'ils laissèrent ouverte, où le duc entra secrètement après eux, car il n'y avoit aucune lumière : lequel, entendant tout le discours de leur chaste amitié, se tint plus que satisfait, et attendit là, non trop longuement, car le gentilhomme dit à sa dame qu'il étoit contraint de retourner plus tôt qu'il n'avoit accoutumé, pource que le duc devoit, dès quatre heures, aller à la chasse, où il n'osoit faillir. La dame, qui aimoit mieux son honneur que son plaisir, ne le voulut retarder de faire son devoir ; car, la chose que plus elle estimoit en leur honnête amitié, c'étoit qu'elle étoit secrète devant tous les hommes. Ainsi se partit le gentilhomme à une heure après minuit ; et le duc sortit devant, et montèrent à cheval, et s'en retournèrent d'où ils étoient venus, et par les chemins le duc juroit incessamment au gentilhomme qu'il aimeroit mieux mourir que de jamais révéler son secret ; et print telle fiance et amour en lui qu'il n'y avoit nul en sa cour qui fût plus en sa grâce ;

dont la duchesse vint toute enragée. Mais le duc lui défendit de jamais plus lui en parler , et qu'il en savoit la vérité, dont il se tenoit pour content, car la dame qu'il aimoit étoit plus aimable qu'elle. Cette parole navra si avant le cœur de la tluchesse qu'elle en print une maladie pire que la sienne. Le duc l'alla voir pour la consoler, mais il n'y avoit ordre s'il ne lui disoit qui étoit cette belle dame tant aimée ; dont elle lui faisoit une vie si importune et le pressa tant que le duc s'en alla hors de la chambre, lui disant : « Si vous me tenez plus tel propos, nous nous séparerons d'ensemble. » Ces paroles augmentèrent la maladie de la duchesse, qui feignoit bouger son enfant : dont le duc fut si joyeux qu'il s'en alla coucher avec elle. Mais, à l'heure qu'ellele vit plus amoureux d'elle, se tournoit de l'autre côté, lui disant : (( Monsieur, puisque vous n'avez amour à femme ne enfants, nous laissez mourir tous deux. » Et, avec ces parojes, jeta tant de larmes et de cris que le duc eut grand'peur qu'elle perdît son fruit. Parquoi, la prenant entre ses bras, la pria de lui dire que c'étoit qu'elle vouloit, et qu'il n'avoil rien qui ne fût pour elle. « Ha ! Monsieur, ce lui répondit-elle en pleurant, quelle espérance puis-je avoir que vous fissiez pour moi une chose difficile, quand la plus facile et raisonnable du monde, vous ne la voulez pas faire, qui est de me dire l'amie du plus méchant serviteur que vous eûtes oncques? Je pensois que vous et moi ne fussions qu'un cœur; maintenant je connois bien que vous me tenez pour une étrangère, vu que vos secrets, qui ne me doivent être celés, vous cachez comme à une personne ennemie. Hélas ! Monsieur, vous m'avez dit tant de choses grandes et secrètes, desquelles n'avez jamais entendu que j'aie parlé; vous avez tant expérimenté ma volonté égale à la vôtre, que ne devez douter que je ne sois plus vous-même que moi. Et, si vous avez juré de jamais ne dire h autrui le secret du gentilhomme, en le me disiuil, ne l'aillez à votre honneur; car je ne suis ni ne

peux être autre que vous. Je vous tiens entre mes bras ; j'ai un enfant en mon ventre, auquel vous vivez, et ne puis avoir votre amour comme vous ayez le mien ! Mais tant plus je vous suis loyale et fidèle, tant plus vous m'êtes cruel et austère : qui me fait mille fois désirer le jour, par une soudaine mort délivrer votre enfant d'un tel père, et moi, d'un tel mari; ce que j'espère faire bientôt^ puisque préférez un serviteur infidèle à votre femme, telle que je vous suis, et à la vie de la mère et d'un fruit qui est vôtre, lequel s'en va périr , ne pouvant obtenir de vous ce que plus je désire savoir. » Ce disant, embrassa et baisa son mari, arrosant tout son visage de ses larmes, avec tels cris et soupirs que le bon prince, qui craignoit perdre sa femme et enfant tout ensemble, se délibéra de lui dire vrai; mais lui jura que, si elle le révéloit à créature du monde, elle ne mourroit d'autre main que de la sienne ; à quoi elle se condamna et accepta la punition. A l'heure, le pauvre mari déçu lui raconta tout ce qu'il avoit vu, depuis un bout jusques à l'autre : dont elle fit semblant d'être fort contente, mais en son cœur pensoit bien le contraire; toutefois, pour la crainte du duc, dissimula le mieux qu'elle put sa passion. Et, le jour d'une grande fête que le duc tenoit sa cour, où il avoit mandé toutes les dames du pays, et entre autres sa nièce; après le festin, les danses commencèrent, où chacun fît son devoir. Mais la duchesse, qui étoit tourmentée, voyant la beauté et bonne grâce de sa nièce, ne se pouvoit réjouir, et moins garder son dépit de paroître; car, ayant appelé toutes les dames, qu'elle fit asseoir auprès d'elle, commença à révéler propos d'amour; et, voyant que sa nièce ne parloit point, lui dit, avec un cœur crevé de jalousie : « Et vous, belle nièce, est-il possible que votre beauté soit sans ami ou serviteur? — Madame, lui répondit-elle, ma beauté ne m'a point fait de tel acquêt ; car, depuis la mort de mon mari, n'ai voulu avoir d'autres amis que ses enfants, dont je me tiens pour contente. — Belle nièce,

lui répondit la duchesse par un extrême dépit, il n'y a amour si secrète, qui ne soil sue, ni petit chien si affecté ni fait à la main duquel on n'entende le japper ^. » Je vous laisse à penser, Mesdames, quelle douleur sentit au cœur cette pauvre dame, voyant une chose tant couverte être à son déshonneur déclarée. L'honneur, si soigneusement gardé et si malheureusement perdu, la tourmentoit; mais encore plus le soupçon qu'elle avoit que son ami lui eût failli de promesse : ce qu'elle ne pensoit jamais qu'il piit faire, sinon pour aimer quelque dame plus belle qu'elle, à laquelle force d'amour auroit fait déclarer tout son fait. Toutefois, sa vertu fut si grande, qu 'elle n'en fi t un seul semblant et répondit en riant qu'elle ne s'entendoit point au langage des bêtes. Et, sous cette sage dissimulation, son cœur fut si pressé de tristesse qu'elle se leva; et, passant par la chambre de la duchesse, entra dedans une garde-robe où le duc, qui se promenoit, la vit entrer. Et, quand la bonne dame se trouva en lieu 011 elle pensoit être seule, se laissa tomber dessus un lit avec une si grande faiblesse qu'une damoiselle, qui s'éloit assise en la ruelle pour dormir, se leva, regardant au travers du rideau qui ce pouvoit être. Mais, voyant que c'étoit la nièce du duc, laquelle pensoit être seule, n'osa lui dire rien et l'écouta le plus paisiblement qu'elle put. Et la pauvre dame, avec voix demi-morte, commença à se plaindre et à dire : a 0 malheureuse ! quelle parole est-ce que j'ai ouïe? Quel arrêt de ma mort ai-je entendu? quelle sentence de ma fm ai-je reçue ? 0 le plus aimé qui oncques fut, est-ce la récompense de ma chastelé honnête et vertueuse amour? 0 mon cœur ! avez-vous fait une si périlleuse élection, de choisir, pour le plus loyal, le plus infidèle; pour le plus véritable, le plus fin; pour le plus secret, le plus médisant? Hélas! est-il possible qu'une chose cachée aux yeux de tous les hu-

Jappement.

mailla, ait été révélée à madame la duchesse? Hélas ! mon petit chien tant bien appris, le seul moyen de ma longue et vertueuse amitié, ce n'a pas été vous qui m'avez décelée , mais celui qui a la voix plus criante que le chien, et le cœur plus ingrat que nulle bête. C'est lui, qui, contre son serment et sa promesse, a découvert l'heureuse vie que, sans faire tort à personne, nous avons longuement menée. 0 mon ami! l'amour duquel seul est entré dedans mon cœur, avec lequel ma vie a été conservée, faut-il maintenant qu'en vous déclarant mon mortel ennui, mon honneur soit mis au vent, mon corps en la terre, mon âme où éternellement elle demeurera ? La beauté de la duchesse est-elle si extrême qu'elle vous ait transmué •, comme faisoit celle de Circé? Vous a-t-elle fait venir, de vertueux, vicieux; et de bon, mauvais; et d'homme, béte cruelle? 0 mon ami ! combien que vous failliez de promesse, si vous tiendrai-je la mienne : c'est de jamais plus ne nous voir après la divulgation de notre amitié ; et aussi, ne pouvant vivre sans votre vue, je m'accorde volontiers à l'extrême doulem- que je sens, à laquelle ne veux chercher remède, ni par raison ni par médecine, car la mort seule y mettra la fin, qui me sera trop plus plaisante que de demeurer au monde sans ami, sans honneur et sans contentement. La guerre ou la mort ne m'ont point oté mon ami ; mon péché ne ma coulpe ne m'ont point ôté mon honneur ; ma faute ne mon démérite ne m'ont fait perdre mon contentement ; mais c'est l'infortune cruelle, qui rend ingrat le plus obligé de tous les hommes, qui m"a fait recevoir le contraire de ce que j'avois desservi ^. Hélas ! madame la duchesse î quel plaisir vous a été quand par moquerie m'avez allégué mon petit chien ! Or, jouissez-vous du bien qu'à moi seule appartient. Vous vous moquez de celle quipensoit, par bien celer et vertueusement aimer, être exempte de toute moquerie. Oh ! que

1 Transformé.

- Mérité.

k 4 8 CONTES

ce mot m'a serré le cœur, qu'il m'a fait rougir de honle et passer de jalousie ! Hélas! mon cœur, je sens bien que n'en pouvez plus: l'amour mal reconnu vous brûle; la jalousie et le tort que l'on vous fait vous glace et amortit par dépit et regret, ne permettant de vous donner consolation. Hélas! mon âme, par trop avoir adoré la créature, avez oublié le Créateur? Il vous faut retourner entre les mains de Celui duquel l'amour vaine vous avoit ravie ^ : prenez confiance, mon âme, de le trouver meilleur père que n'avez trouvé ami celui pour lequel l'avez souvent oublié. 0 mon Dieu, mon Créateur, qui êtes le vrai et parfait ami, par la grâce duquel l'amour que j'ai portée à mon ami n'a été tachée de nul vice, sinon de trop aimer, je supplie votre miséricorde de recevoir l'âme et l'esprit de celle qui se repent avoir failli à votre premier et juste commandement; et, par le mérite de Celui duquel l'amour est incompréhensible, excuser la faute que trop d'amour m'a fait faire ; car en vous seul j'ai ma parfaite confiance. Et adieu, mon ami, duquel le nom sans effets me crève le cœur. » A cette parole, se laissa tomber tout à l'envers, et lui devint la couleur blême, et les lèvres bleues, et les extrémités froides. En cet instant, arriva en la salle le gentilhomme qui l'aimoit ; et, voyant la duchesse qui dansoit avec les dames, regarda partout oh était s'amie; mais, ne la voyant point, entra en la chambre de la duchesse, et trouva le duc qui se promenoit, lequel, devinant sa pensée, lui dit à l'oreille : « Elle est allée en cette garde-robe, et sembloit qu'elle se trouvoit mal. » Le gentilhomme lui demanda s'il lui plaisoit bien qu'il y allât. Le duc l'en pria. Ainsi qu'il entra dedans la garderobe, la trouva qui étoitau dernier pas de sa mortelle vie, laquelle il embrassa, lui disant : « Qu'est-ce ci, m'amie? me voulez-vous laisser? » La pauvre dame, oyant la voix que tant bien elle connoissoit, print un petit ^ de vigueur

t f:'cst-à-(lire, enlro les mains de Dieu, à qui im vain amour avait ravi celte âme. 2 Pour 11)1 pp.H. Se trouve eiirore dans Mulif'ie et dins La l'oiilaine.

et ouvrit l'œil, regardant celui qui étoit cause de sa mort. Mais, en ce regard, l'amour et le dépit accrurent si fort qu'avec un piteux soupir rendit son âme à Dieu. Le genlilhomme, plus mort que la mort, demanda à la damoiselle comment cette maladie l'avoit prise, laquelle lui conta tout du long, et les paroles qu'elle lui avoit ouï dire. A l'heure, il connut que le duc avoit révélé son secret à sa femme dont il sentit une telle fureur, qu'embrassant le corps de s'amie, l'arrosa longuement de ses larmes en disant: (( 0 moi, traître, méchant et malheureux ami ! Pourquoi est-ce que la punition de ma trahison n'est tombée sur moi et non sur elle qui est innocente? Pourquoi le ciel ne me foudroya-t-il le jour que ma langue révéla la secrète et vertueuse amitié de nous deux pour jamais ? Pourquoi la terre ne s'ouvrit-elle pour engloutir ce fausseur de foi? Ma langue, punie sois-tu comme celle du mauvais riche en enfer ! 0 mon cœur, trop craintif de mort et bannissement, déchiré sois-tu des aigles perpétuellement comme celui d'ixion ! Hélas ! m'amie, le malheur des malheurs, le plus malheureux qui oncques fut, m.'est advenu : vous cuidant regarder, je vous ai perdue ; vous cuidant voir longuement vivre avec honnêteté et plaisant contentement, je vous embrasse morte mal contente de moi, de mon cœur et de ma langue jusqu'à l'extrémité ! 0 la plus loyale et fidèle femme qui fut oncques ! Je passe condamnation d'être le plus muable, déloyal et infidèle de tous les hommes. Je me voudrois volontiers plaindre du duc, sous la promesse duquel je me suis confié, espérant par là faire durer notre heureuse vie. Hélas ! je devois savoir que nul ne pouvoit garder mon secret mieux que moi-même. Le duc a plus de raison de dire le sien à sa femme, que moi le mien à lui. Je n'accuse que moi seul de la plus grande méchanceté qui oncques fut commise entre amis. Je devois endurer d'être jeté en la rivière comme il me menaçoit ; au moins, m'amie, tu fusses d(Mnouréevive, et moi, glorieusement mort.

observant la loi que vraie amitié commande ; mais, l'ayant rompue, je demeure vif, etvous, pour aimer parfaitement, êtes morte, car votre cœur, tant pur et net, n'a su porter, sans mort, de savoir le vice qui étoit en votre ami. 0 mon Dieu ! pourquoi me créâtes-vous homme ayant l'amour si léger et cœur tant ignorant ? Pourquoi ne me créâtes-vous le petit chien qui a fidèlement servi sa maîtresse? Hélas ! ijion petit ami, la joie que me donnoit votre japper est tournée en mortelle tristesse, puisque, par moi, autre que nous deux a ouï votre voix. Si est-ce, m'amie, que l'amour de la duchesse, ni de femme vivante, ne m'a fait varier, combien que plusieurs fois la méchante m'en ait requis et prié; mais ignorance m'a vaincu, pensant à jamais assurer votre amitié : toutefois, pour cette ignorance, je ne laisse d'être coupable, car j'ai révélé le secret de m'amie; j'ai faussé ma promesse, qui est la seule cause dont je la vois morte devant les yeux. Hélas! m'amie, me sera la mort moins cruelle qu'à vous, qui, par amour, a mis fin à votre innocente vie : je crois qu'elle ne daigneroit toucher à mon infidèle et misérable cœur, car la vie déshonorée et la mémoire de ma perte par ma faute est plus insupportable que dix mille morts. Hélas ! m'amie, si quelqu'un, par malheur ou malice, vous eût osé tuer proprement ^ j'eusse mis la main à l'épéepour vous venger. Ce n'est donc raison que je pardonne à ce meurtrier qui est cause de votre mort, par un acte qui est plus méchant que de vous donner un coupd'épée. Si je savois un plus méchant bourreau que moi-même, je le prierois d'exécuter votre traître ami. 0 Amour, par ignoramment aimer, je vous ai ofiensé ; aussi, ne me voulez secourir, comme vous avez fait celle qui a gardé toutes vos lois. Et n'est pas raison que, par un si honnête moyen, je finisse ; mais il est raisonnable que ce soit par ma propre main ; et, puisqu'avec mes larmes j'ai lavé votre visage, et avec

1 Réellement, ce qu'on appelle tuer

DE LA IIEIXE DE ^'AYAivRl-. 4 al

ma langue vous ai requis pardon, il ne me reste plus qu'avec ma main je rende mon corps semblable au vôtre, et laisse aller mon âme oii la vôtre ira ; sachant qu'un amour vertueux et honnête n'a jamais fin en ce monde n'en l'autre. » Et, à l'heure, se levant de dessus le corps, comme un homme forcené et hors du sens, tira son poignard ; et, par grande violence, s'en donna au travers du cœur, et, derechef, print s'amie entre ses bras, la baisant par telle affection qu'il sembloit plus être atteint d'amour que de la mort. La damoiselle, voyant le coup, s'en courut à la porte crier à l'aide. Le duc, oyant le cri, et doutant le mal de ceux qu'il aimoit, entra le premier dedans la garde-robe; et, voyant ce piteux couple, s'essaya de les séparer pour sauver, s'il lui eût été possible, le gentilhomme. Mais il tenoit s'amie si fermement, qu'il ne fut possible de lui ôler, jusqu'à ce qu'il fût trépassé. Toutefois, entendant le duc qui parloit à lui : « Hélas ! et qui est cause de ceci ? » avec un regard furieux, lui répondit : (( Ma langue et la vôtre. Monsieur. » Et en ce disant, trépassa, le visage joint à celui de s'amie. Le duc, désirant en entendre plus avant, contraignit la damoiselle de dire ce qu'elle en avoit vu et entendu, ce qu'elle fit tout au long sans en épargner rien. Gonnoissant, à l'heure, le duc, qu'il étoit cause de tout le mal, se jeta dessus les deux amants morts, et, avec grands cris et pleurs, leur demanda pardon de sa faute, en les baisant tous deux par plusieurs fois ; et puis, tout furieux, se leva, tirant le poignard du corps du gentilhomme. Et, tout ainsi qu'un sanglier, étant navré d'un épieu, court d'impétuosité contre celui qui a fait le coup; ainsi s'en alla le duc chercher celle qui l'avoit navré jusques au fond de son âme : laquelle il trouva dansant en la salle, plus joyeuse qu'elle n'avoit accoutumé comme celle qui pensoit être bien vengée de la nièce du duc. Le duc la print au milieu de la danse et lui dit : u Vous avez prins le secret sur votre vie, et sur votre vie tombera la punition. » En ce disant.

la print par sa coiffure, et lui donna du poignard dedans la gorge ; dont la compagnie fut si étonnée, que Ton pensoit que le duc fût hors de sens. Mais, après avoir parachevé ce qu'il vouloit, assembla tous ses serviteurs dedans la salle, et leur raconta l'honnêteté et piteuse histoire de sa nièce, et le méchant tour que lui avoit fait sa femme; qui ne fut sans faire pleurer les assistants. Après, le duc ordonna que sa femme fût enterrée en une abbaye qu'il fonda, et fit faire une belle sépulture, où le corps de sa nièce et du gentilhomme furent mis ensemble, avec une épitaphe delà tragédie de leur histoire. Et le duc en- Ireprint voyage contre les Turcs, où Dieu le favorisa tant qu'il en rapporta honneur el proufit ; et, trouvant à son retour son fils aîné suffisant pour gouverner son bien, s'en alla rendre religieux en l'abbaye où sa femme étoit enterrée et les deux amants, où il passa sa vieillesse heureuse avec Dieu.

«Voilà, Mesdames, l'histoire que vous m'avez priée vous raconter, que je connois bien, à vos yeux, n'avoir été entendue sans compassion. Il me semble que devez tirer exemple de ceci, pour vous garder de mettre votre affection aux lionneurs; car, quelque honnête et vertueuse qu'elle soit, elle a toujours h la (in quelque mauvais déboire. Et vous voyez encore que saint Paul ne ^eut que les gens mariés aient cette grande amour ensemble; car d'autant que notre cœur est affectionné à quelque chose terrienne, d'autant s'éloigne-il de l'affection céleste; et plus l'amour est honnête et vertueux, et plus difficile en est à rompre le lien : qui me fait vous prier, Mesdames, de demander, à toute heure, à Dieu son Saint-Esprit, par lequel votre cœur soit tant enflammé en l'amour de Dieu, que vous n'ayez point de peine, à la mort, de laisser ce que vous aimez trop en ce monde. — Puisque l'amour étoit si honnête, dit Hircan, comme vous nous la peignez, pourquoi la falloitil tenir secrète? — Pource, dit Parlamente, ((ue la malice des hommes est telle que jamais ne

IJE LA lŒLNE DE .XAVARKE. 4o3

pensent que grand amour soit joint à honnêteté ; car ils jugent les hommes et les femmes vertueux selon leurs passions ; et pour cette occasion, est besoin que, si une femme a quelque bon ami outre ses plus grands et prochains parents, qu'elle parle à lui secrètement, si elle y veut parler longuement; car l'honneur d'une femme est aussi bien mis en dispute, pour aimer par vertu, comme par vice, vu que l'on ne se prend qu'à ce que l'on voit. — Mais, dit Guebron, quand ce secret est décelé, on y pense beaucoup pis. — Je levons confesse, dit Longarine; parquoi, le meilleur est n'aimer point. — Nous appelons de cette sentence, dit Dagoucin, car si nous pensions les dames être sans amour, nous voudrions être sans vie. J'entends qu'elles ne vivent que pour l'acquérir; et, encore que ce n'advienne point, l'espérance les soutient, et leur fait faire cent mille choses honorables, jusques à ce que vieillesse change ces honnêtes passions en autres peines. Mais, qui penseroit que les femmes n'aimassent point, il faudroit au lieu d'hommes d'armes, faire des marchands, et en lieu d'acquérir honneur, ne penser qu'à amasser du bien. — Doncques, dit Hircan, s'il n'y avoit point de femmes, vous voudriez dire que nous serions tous méchants, comme si nous n'avions cœur que celui qu'elles nous donnent.- Mais je suis bien de contraire opinion, et pense qu'il n'est rien qui abatte plus le cœur d'un homme que de hanter ou trop aimer les femmes; et, pour cette occasion, défendoient les Hébreux que, l'année que l'homme seroit marié, n'allât point à la guerre, de peur que l'amour de sa femme le retirât des hasards que l'on y doit chercher. — Je trouve, dit Saffrcdant, celte loi sans grande raison; car, il n'y a rien qui fasse plus tôt sortir l'homme de la maison que d'être marié, pource que la guerre de dehors n"est pas plus insupportable que celle de dedans; et crois que pour donner désir aux hommes d'aller en pays étrange, et ne s'amuser en leurs foyers, il les faudroit marier. — 11 est vrai, dit F]mar-

siiitte, que le mariage leur ôte le soin de leur maison; car ils s'en fient à leurs femmes, et ne pensent qu'à acquérir honneur, étant sûrs que les femmes auront assez de soin du proufit. » Saffredant lui répondit : « En quelque sorte que ce soit, je suis bien aise que vous êtes de mon opinion. — Mais, dit Parlamente, vous ne débattez de ce qui est plus à considérer : c'est pourquoi le gentilhomme, qui étoit cause de tout le mal, ne mouroit aussitôt de déplaisir comme celle qui étoit innocente. » Nomeriîde lui dit : « C'est pource que les femmes aiment mieux que les hommes. — Mais c'est, dit Simontault, pource que la jalousie des femmes et le désir les fait crever sans savoir pourquoi, et la prudence des hommes les fait enquérir de la vérité, laquelle, connue par bon sens, montre leur grand cœur, comme fit le gentilhomme, qui, après avoir entendu qu'il étoit l'occasion du mal de s'amie, montra combien il l'aimoit sans épargner sa propre vie. — Toutefois, dit Émarsuitte, elle mourut par vraie amour, car son ferme et loyal cœur ne pouvoit endurer d'être si vilainement trompé. — Ce fut la jalousie, dit Simontault, qui ne donna lieu à la raison ; et, parce qu'elle crut le mal qui n'étoit point en son ami, tel comme elle pensoit, sa mort fut contrainte, car elle n'y pouvoit remédier; mais celle de son ami fut volontaire, après avoir connu son sort. — Si faut-il, dit Nomerfide, que l'amour soit grand, qui cause une telle douleur. — N'en ayez point peur, dit Hircan, car vous ne mourrez d'une telle fièvre. — Non plus, dit Nomerfide, non plus que vous ne vous tuerez, après avoir connu votre ofiense. » Parlamente, qui doutoit le débat être à ses dépens, leur dit en riant : « C'est assez que deux soient morts d'amour, sans que l'amour en fasse battre deux autres, car voilà le dernier coup de vêpres qui nous départira *, veuillez ou non. » Par son conseil, la compagnie se leva, et s'en allèrent ouïr vêpres.

' St'p.irera.

DE LA TxUyL DE >AYARKE. 455

n'oiiblianl en leurs bonnes prières les âmes des vrais amants, pour lesqiielsles religieux, de leur bonne volonté, dirent un De profundis. Et, tant que le souper dura, n'eurent autre propos, que madame du Verger '- ; et, après avoir un peu passé leur temps ensemble, chacun se retira en sa chambre. Et ainsi mirent fin à la septième Journée.

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