‹ L'hérédité étude psychologiqueChapitre 13 sur 63 · I-ES FAITS · texte numérisé non relu

I-ES FAITS

gère à leur vocation; mais l’éducation ne fait pas le génie, et pour être apte aux recherches scientifiques, il faut plus que cette transmission extérieure qu’elle donne. On a remarqué aussi que beaucup de savants ont eu pour mère ou grand’mère des femmes remarquables. Ainsi Buflbn, Bacon, Condorcet, Cuvier, d’Alembert, Forbes, Watt, Jussieu, etc.'. — L’hérédité chez les philosophes est assez rare. On ne s’en étonnera pas si l’on a remarqué que la plupart n’ont pas laissé de postérité. Ainsi^ dans les temps modernes. Descaries, Leibniz, Malebranche, Kant, Spinoza, Hume, A. Comte, Schopenhauer, etc., n’ont pas été mariés ou n’ont pas eu d’enfants.

Font ou semblent faire exception aux lois de l’hérédité : Bacon (Roger), Berkeley, Berzélius, Blumenbach, Brewster, Comte, Copernic, Dcscarte.s, Galien, Galvani, Hegel, Hume, Kant, Képler, Locke, Malebranche, Priestley, Réaumur, Rumford, Spinoza, Young, etc., etc.

Ampèhb, André-Marie, mathématicien, physicien et philosophe.

Son jils, Jean-Jacques, voyageur, littérateur, historien.

Abaco, François.

Les trois /rèrei, Jean, Jacques, Etienne, littérateurs, artistes.

Son fils, Emmanuel, avocat, homme politique.

Aristotb. Quoique les généalogies anciennes soient difficiles à démêler, on peut citer :

Son père. Nicomaque, médecin d’Amyntas II, auteur de livres de médecine.

Son fils, Nicomaque, considéré par quelques-uns comme l’auteur de YEthique, qui porte son nom.

Son neveu, Gallisthènes, fils de Héro, cousine d’Aristote.

' Gallon qui note ce fait {Hereditary genius) en donne une raison qui nous parait bien hypothétique. Les femmes, dit-il, sont, plus que les hommes, attachées à la routine et aux préjugés ; et c’est on grand bonheur pour un enfant d’avoir une mère qui favorise chez lui la libre recherche du vrai. Nous reviendrons sur ce point, en traitant des lois.

[Jigili.— ■ G( .i iglc

l’hérédité de l'intelligence.

Bacon, François, lord chancelier.

Son père, Nicolas, lord gardien du grand sceau.

Sa mère, Anne Cooke, membre d’une famille très-bien douée, humaniste distinguée, connaissait très-bien le latin et le grec.

Ses frères furent remarquables, entre autres Nathaniel, (issu d’une autre mère), peintre habile.

Bkntham (Jérémie), légiste, moraliste.

Son frère, le général Samuel Bentham, officier de distinction.

Soa neveu, George, botanisie éminent, président de la a Société Linécnne »

Bbrnoüilli, Jacques, d’origine suisse, est le premier qui ait commencé la réputation d’une famille célèbre par le nombre de mathématiciens, physiciens, naturalistes qu’elle a produits. Nous donnons ici le tableau de cette famille ; chacun des membres mentionnés s’est distingué dans quelque ordre de science.

Jacques. Jean.

Nicolas. Daniel. Jean.

I Nicolas.

Jean. Jacques

Il existait encore en Suisse, dans notre siècle, des descendants de cette famille ; Christophe Bernoulli (1782-1863), professeur de sciences naturelles à l’Université de Bâle; Jérôme Bernoulli (1745-1829), chimiste et minéralogiste.

Le physicien anglais Robert Boti.e ne compte pas moins de dis-sept membres remarquables dans sa famille, la plupart mêlés à la politique.

Bbodis, Benjamin, l’un des plus célèbres chirurgiens de l’Angleterre, compte six membres distingués dans sa famille.

Buckland, William, géologue.

Son fils, Franck, naturaliste, bien connu par ses travaux populaires.

Büffon. Nous parlerons ailleurs de ses idées sur l’hérédité; il se plaisait à dire qu’il tenait de sa mère toutes ses qualités.

Son fUs, bien doué, guillotiné comme « aristocrate. »

LKS FAITS.

Cassiki, Jean-Dominique, célèbre astronome, le premier membre marquant d’une famille qu’on peut rapprocher de celle des Bernoulli.

Son fils, Jacques Cassini, astronome.

Son petit-fils, César-François Cassini de Thury, membre de l’Académie des sciences à 22 ans.

Son arrière-petit- fils, Jacques-Dominique, directeur de l’Observatoire, achève Ist carte topographique de la France.

Son arrière-arrière-petit-fils, Henri-Gabriel (1781-1832), naturaliste et philologue, mort du choléra.

Condorcet, mathématicien et philosophe; parait avoir tenu beaucoup de sa mère.

Son oncle, évêque. Il était parent du cardinal de Bernis.

Cuvier, Georges, naturaliste.

Sa mère, femme' accomplie, s’occupa beaucoup de son éducation.

Son frère, Frédéric, naturaliste. Recherches sur l’instinct.

D’Alemdert. On sait qu’il était fils naturel de Destouches, commissaire d’artillerie, et de M"' de Tencin.

Sa mère est connue pour son esprit et appartenait à une famille qui compta parmi ses membres le cardinal de Tencin , Pont de Veyle, auteur dramatique, et d’Argental, le correspondant de Voltaire.

Darwin, Erasme, l’auteur de la Zoonomie.

Ses deux fils, Charles et Robert, médecins remarquables, le premier mort très-jeune.

Son petit-fils, Charles, le célèbre auteur de Y Origine des espèces.

Nous ne citons dans cette famille que les plus marquants.

Davt (Humphrey), chimiste, et son/rère, Jean, physiologiste.

De Candolle, Augustin-Pyrame, et son fils, Alphonse, tous deux botanistes célèbres.

ËüLER, Léonard, eut un père mathématicien.

Ses trois fils, Jean, Charles, Christophe, astronomes,- physiciens, , mathématiciens.

Franklin, Benjamin.

Deux arrière-petits-fils, auteurs de traités sur les sciences naturelles, la chimie et la médecine.

l’hérkuitk DK l’intelligence. IÛ'J

Gxliléb (Galileo Galilei).

Son père, Vicenzo, a écrit une théorie de la musique.

Son fils, Vicenzo, a le premier appliqué aux horloges les inventions de son père sur le pendule.

Gboffroy Saint-Hilaire, Étienne.

Son frère, officier très-apprécié de Napoléon, mort de fatigue après Austerlitz.

Son fils, Isidore, naturaliste.

Gmelin, Jean-Frédéric. Ce fameux chimiste allemand a eu un père, deux oncles, un cousin et un fils connus par des travaux sur la botanique, la médecine et la chimie.

Gregory, James. Le plus remarquable d’une famille de mathématiciens et physiciens, qui ne compte pas moins de quinze membres remarquables, parmi lesquels son fils et ses deux petits-fils. Th. Reid était le fils d’une de ses nièces.

Haller (Albert), considéré comme le fondateur de la physiologie moderne.

Son père, légiste.

Son fils, littérateur et'historien.

Hartley, David, philosophe et médecin.

Son fils, membre du Parlement, correspondant de Franklin et l’un des plénipotentiaires de la paix de Paris.

Herschel, sir William; famille scientifique très-connue.

Son père et son frère sont connus surtout comme musiciens; le talpnt musical était héréditaire dans la famille.

Sa soeur, Caroline, collabora à ses travaux astronomiques ; couronnée par la Société royale.

Son fils, John, l’un des plus célèbres astronomes du siècle.

Deux petits-fils, également astronomes.

Hooeer, William, et son fils, Joseph, botanistes.

Humboldt, Alexandre, et son frère, Guillaume.

Hünter, John, l'un des plus célèbres anatomistes de l’Angleterre.

Son frère, William, et son neveu, Matliicw, remarquable dans la même science.

Huyghens, astronome hollandais.

Son père, mathématicien cl homme politique.

LEt: FAITS.

Son frère, mêlé à la politique, suivit Guillaume III en Angleterre.

JüssiBü (De), Bernard, peut être considéré comme le plus remarquable de cette famille de botanistes dont voici le tableau^:

X Antoine. Bernard. Joseph.

Laurent.

Adrien.

Leibniz peut être rapproché de son grand-père et de son père, professeurs de jurisprudence à Leipzig.

Linné. Le talent de ce grand botaniste se retrouve, mais à un moindre degré, dans son (ils, Charles.

Stuabt-Mill (John), philosophe et économiste.

Son père, James, connu par ses travaux de psychologie et d’économie politique.

Newton, Isaac, comme beaucoup d’hommes de génie, se présente isolé. Galton croit pourtant trouver en Charles Hutton, mathématicien, et James Hutton, grand géologue, des descendants éloignés.

CKbsted, physicien danois.

Son frère et son neveu furent des hçmmes politiques.

Son fils, naturaliste et voyageur.

Platon ne laissa pas d’enfants.

Son neveu, Speusippe, chef de son école après lui.

Pline l’Ancien, le Naturaliste.

Son neveu, Pline le Jeune.

Saüssube, géologue et physicien suisse.

Son père, auteur de traités d’agriculture et de statistique.

Son fils, naturaliste.

Say, J. -Baptiste; son fiJs, Horace, et son petit-fils, Léon, famille d’économistes.

Stephenson, Georges, et son /î/s, Robert, tous deux ingénieurs célèbres.

Watt (James) eut pour mère Agnès Muirhead, femme supérieure, qualifiée par les biographes de « ladylike. »

I,*HÉaÉDITÉ DE l’iNTELLIUENGE. I 1 1

Son grand-père était un humble professeur de mathématiques.

Son père fut pendant vingt ans bailli de Glascow.

Un de ses fils, mort à 27 ans, donnait de grandes promesses comme géologue ; ami de Humphrey Davy.

ÉCRIVAINS BT LETTRÉS.

Addison, l’un des meilleurs prosateurs de l’Angleterre, ministre sous Georges I".

Son père, « divine » for! savant, auteur.

Arnold, Thomas, Head Master de Rugby, l’un des réformateurs de l’instruction eu Angleterre.

Son fils, Matthew, poète, critique en renom.

Boileau, îiicûlas, qu’il nous a semblé plus juste de mettre ici que sous le titre de l’imagination.

Ses deux frères, Jacques, docteur en Sorbonne, Gilles, tous deux écrivains.

Bossuet. Peut être peut-on rapprocher de lui ;

Son neveu, évêque de Troycs, éditeur des œuvres de son oncle.

Bronte (Miss) (Curer Bell], a publié son célèbre roman Jane Eyre à 22 ans.

Ses deux sœurs, sous le pseudonyme de Ellie Bell et Alton Bell, ont publié divers romans.

Casaübon, Isaac, et son fils, Méric, érudits, philologues.

Champollion, J. -François, premier interprète des hiéroglyphes.

Son fils, Jean-Jacques, historien, archéologue.

Étienne, famille célèbre de lettrés et d'érudits dont les principaux membres sont :

Robert, qui a imprimé la Bible.

Son frère, Charles, humaniste, savanl.

Son fils, Henri, auteur du Lexique grec.

Son autre fils, Robert.

Fénelon, archevêque de Cambrai.

LES FAITS

Son neveu, ambassadeur en Hollande, auteur de mémoires diplomatiques. — Yildeux petits-neveux remarquables.

Grammont (Dk), l'auteur des célèbres « Mémoires. »

Son père, Philibert, courtisan de beaucoup d’esprit, écrivain.

Son grand-oncle, Richelieu (V. Richelieu).

Gbotius (Hugo de Groot), fondateur du droit international.

Son grand-père, érudit.

Son père, curateur de l’ Université de Leyde.

Son oncle. Corneille, professeur de philosophie et de jurisprudence.

Son /îis, Pierre, diplomate, érudit. ,

Hallah, Henri, l’un des principaux historiens de l’Angleterre.

Son père, doyen de Bristol, et sa mère sont donnés comme remarquables par les biographes. .

Son füs, Arthur, mort h 23 ans, est le sujet du poëme de Tennyson « In memoriam. »

Son autre fils, Henri, mort à 26 ans, promettait beaucoup.

Helvétius, écrivain et philosophe.

Son père et son grand-père, tous deux médecins distingués, inspecteurs généraux des hôpitaux de Paris.

Lahb, Charles. Le nom de cet écrivain humoristique n’est guère séparé de celui de sa sœur (talent maladif) ; a tué sa mère dans un accès de folie.

Lbssing (Gottlob Ephraïm), eut deux frères, Karl et Jean, distingués comme littérateurs.

Macaulay, Thomas Babington, créé lord.

Son grand-père, ministre à Inverary, prédicateur éloquent.

Son père, écrivain brillant et lucide, abolitionniste zélé.

Deux oncles, l’un général, a gouverné pendant longtemps une partie de la présidence de Madras; l’autre fut précepteur de la princesse Caroline de Brunswick.

■' Niebuhb, auteur de l’Histoire romaine.

Son père, voyageur et écrivain.

Palgravb, Francis. ïravaux d’érudition sur la période anglosaxonne; a eu deux fils, l’un érudit, l’autre voyageur et orientaliste.

PoRsoN. Famille d’humanistes anglais. Nous avons déjà eu

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l’hérédité de l’intelligence. 113

l’occasion de parler de l’hérédité de la mémoire dans celte famille.

Roscok, connu par ses travaux historiques sur l’époque de la Renaissance, a eu

Trois fils légistes et poètes.

Le Sage. On peut rapprocher de ce romancier ses deux fils, auteurs dramatiques, acteurs.

ScALiOBR (Jules-César), débuta très-tard, à 47 ans.

Son fils, Joseph, érudit comme son père.

ScHLEOBL, Guillaume, et son frère Frédéric.

Leur père était un prédicateur renommé. A écrit des poèmes.

Deuxoncles,\’un poète dramatique et critique, l’autre historiographe du roi de Danemarck.

Sénèqub, Lucius Annæus.

Son père, Marcus, rhéteur, mémoire prodigieuse.

Son frère (Gallion) proconsul d’Achaïe, cité comme l’un des Romains les plus spirituels de cette époque.

Son newu, Lucanus (Marcus Annæus), le poète Lucain.

Sévigné, la marquise de.

Son fils est connu par ses Lettres comme un dissipé de beaucoup d’esprit.

Son cousin, Bussy-Rubutin, même caractère.

Stabl, Anne-Germaine db.

Son grand-père, Charles-Frédéric Necker, qui professa le droit à Genève et a écrit sur ces questions.

Son père, ministre de Louis XVI et écrivain.

Son oncle, Louis Necker, professeur de mathématiques à Genève.

Celui-ci a eu pour fils et pour petit-fils Jacques et Louis Necker, qui ont cultivé et professé, à Genève, les sciences naturelles.

Swift, Jonathan, doyen de Saint-Patrick.

Son grand-oncle le poète Dryden.

Trollopb, mistress, connue par ses romans.

Deux fils romanciers, Anthony et Thomas Trollope.

Il nous serait facile de multiplier les noms, mais nous croyons que ceux qui précèdent suffisent.

CHAriTRE VI.

l’hérédité des sentiments et des passions.

L’homme est placé au milieu de l’univers, qui n’agit sur lui que par ses propriétés. Les couleurs, les odeurs, les saveurs, les formes, les résistances, les mouvements, deviennent un mode de notre organisme, y produisent un ébrânlcmcnt de nerfs; puis toutes ccs impressions périphériques arrivent au cerveau, dans les couches optiques probablement, et de là transmises aux couches corticales du cerveau, elles se changent on ne sait eommcnt en un fait de conscience : le phénomène physiologique devient psychologique, et constitue cet état de l’esprit que nous appelons une connaissance» Ce n’est pas tout. Les vibrations nerveuses produites par les objets matériels, n’ont pas seulement pour résultat de nous faire connaître quelque chose }iors de nom, mais elles produisent aussi en nous un certain état agréable ou désagréable, que nous appelons un sentiment. Si ce retentissement de plaisir ou de douleur n’avait lieu au fond de notre être, toute connaissance ne serait pour nous, suivant le mot de Bichat, « qu’une froide série de phénomènes intellectuels. »

Ccs phénomènes de sensibilité, dont le caractère subjectif s’oppose au caractère objectif des phénomènes de connaissance, peuvent avoir une cause idéale aussi bien

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l’hérédité des sentiments et des passions. 115

qu’une cause réelle. L’expérience nous apprend que des conceptions pures, de simples idées, peuvent être nonseulement un acte de connaissance, mais produire en nous un état agréable ou douloureux. Ainsi celui qui conçoit l’idéal d’une société future, où il y aurait plus de justice, de moralité, de science et de bien-être, en même temps qu’il conçoit ce beau rêve, il se sent touché de plaisir en voyant ce qui pourrait être, de douleur, en voyant ce qui est.

Si nous ajoutons que le plaisir et la douleur peuvent être causés en nous, soit par quelque état de nos organes provenant des processus vitaux, soit par des souvenirs que la mémoire nous ramène, nous aurons énuméré, à ce qu’il semble, tous les modes de connaissance capables de produire des phénomènes de sensibilité. Causes réelles et causes idéales, causes actuelles et causes passées, tous ces éléments s’additionnent, se juxtaposent, se fondent, se neutralisent, de façon à produire ces sentiments complexes qui se produisent très-tard dans l’individu et dans l’espèce. Ainsi le sentiment de la nature, chez un poète du XIX* siècle, Byron ou Goethe, est l’effet d’un si grand nombre de perceptions actuelles, de souvenirs et d’idées fondus ensemble, qu’il défie l’analyse du plus habile psychologue. Ajoutons que la psychologie des sentiments est loin d’être aussi avancée que celle de l’intelligence.

Quand on étudie les sentiments, on peut procéder de deux manières : en naturaliste ou en métaphysieien. Dans le premier cas, on décrit et on classe les divers phénomènes de sensibilité : on fait une œuvre de psychologue. Dans le second cas, on essaye de ramener tous ces phénomènes à leur loi, à leur cause dernière : on fait une œuvre de philosophe.

LES FAITS

L’étude descriptive doit beaucoup aux contemporains, physiologistes ou psychologistes, en particulier à M. Bain, dans son grand ouvrage : The émotions and the will. Il n’existe cependant aucune classification définitive des phénomènes affectifs, car elle ne pourra être fondée que sur une embryologie .préalable des sentiments et elle n’existe pas encore. Tous les naturalistes savent bien qu’une classification naturelle repose sur l’anatomie, la physiologie et l’embryologie; de même, en psychologie, tant qu’on n’aura point cherché et décrit les manifestations du sentiment dans le règne animal et les races inférieures pour établir ainsi une étude comparative ; tant qu’on n’aura pas suivi l’évolution des sentiments, dans l’individu et dans l’espèce, pour en connaître la genèse, il sera impossible d’arriver à une classification naturelle, objective, inébranlable.

Quant à l’étude philosophique sur la raison dernière des phénomènes sensibles, sur leur cause, il ne semble pas qu’on ait rien ajouté d’essentiel à ce qu’en a dit Spinoza ; et les physiologistes — je parle de ceux qui savent la philosophie — semblent penser de même ; car Muller a transcrit le troisième livre de l'Éthique, et le docteur Maudsley dans son récent ou\Tage ; The physiology and Pathology of Mind, trouve a que l’admirable explication que Spinoza a donnée des passions n’a encore jamais été dépassée, et ne le sera certainement pas facilement. »

Comme le dit profondément l’auteur de VÊthique, l’explication dernière de tous les phénomènes sensibles est dans le fait du désir, « le désir étant l’appétit avec la conscience de lui-même, » et l’appétit a étant l’essence même de l’homme en tant que déterminée aux actions qui servent à sa conservation. » Le désir, c’est la consti-

l’iiérédité des sentiments et des passions. 117

tution physique et morale de l’homme, en tant qu’elle fait effort pour l’être et le bien-être, pour exister et se développer. Il a sa racine dernière dans la région de l’inconscient, et nous ignorons comment il peut arriver à la conscience, sous cette forme de tendance qui le caractérise. Le désir est une des formes de l’inconnaissable, comme la pensée. C’est l’inconnue, l’æ qui nous sert à expliquer tous les phénomènes affectifs. On peut bien ramener, en effet, la variété infinie des passions, des émotions et des sentiments à deux états très-généraux, le plaisir et la douleur, c’est à-dire une augmentation ou une diminution de l’être ; mais ces deux états ont pour cause le désir. C’est parce qu’il y a en nous des tendances qui peuvent être satisfaites ou contrariées, que nous ressentons du plaisir et de la douleur. A la vérité, quand nous éprouvons une joie ou une peine, nous désirons conserver l’un et détruire l’autre ; mais ce désir conscient, qu’on a pris quelquefois pour un effet, n’est en réalité que la continuation du désir inconscient primitif. Cet état de tension que nous nommons le désir, et qui dure toute la vie, est modifié à chaque instant ; de là nos joies et nos peines : celles-ci ne sont que des moments d’un processus continu ; en sorte que le désir est comme la trame sur laquelle les hasards de la vie brodent toutes nos émotions.

Tout dans la sensibilité tend primitivement et directement vers nous ; plus tard et indirectement, vers les autres. « L’amour de soi est le pourquoi de toutes les passions; il est la loi suprême de la sensibilité, dont la nature est de n’aspirer qu’à son propre bien. » Nous n’aimons que nous-mêmes, ou ce qui dans les autres nous ressemble. Nos tendances sympathiques, si nombreuses et si solides

DES FAITS

qu’elles soient, sont dérivées et se ramènent en définitive à ceci : nous aimer sans égoïsme. Car la sympathie, dans son sens vrai, étant «la tendance d’un individu à s’accorder avec les états actifs ou émotionnels des autres » être en communion de sentiments avec un homme ou un animal, c’est, sous un rapport, lui ressembler ; c’est être, en même temps, nous et un autre. Nos tendances égoïstes et sympathiques sont donc également naturelles ; mais les premières sont fondées sur notre nature, les secondes, sur l’analogie avec notre nature. Les beaux travaux des physiologistes sur la contagion sympathique des maladies nerveuses, pourront servir un jour de base à de nouvelles études sur la sensibilité. Nous n’avons pas à les faire ici ; nous voulions simplement montrer combien tes phénomènes affectifs tiennent à ce qu’il y a en nous de plus intime. Par le fait de la connaissance, le monde pénètre en notre personne et s’y reproduit en raccourci, puisque la pensée, c’est l’existence arrivant à la conscience d’elle-même ; mais à cet état impersonnel, par les plaisirs et les douleurs qu’il cause en nous, s’associe notre chétive personnalité : car c’est le sentir et le vouloir qui nous constituent ce que nous sommes. Les modes de la sensibilité sont si intimement liés aux organes et à la constitution tout entière, qu’on peut supposer à priori que l’hérédité les transmet. Nous allons voir que l’expérience vérifie cette hypothèse.

Nous en serons réduits à ne citer que les faits saillants, c’est-è-dire les passions assez violentes ou assez bizarres

' Bain. Th'' Emotions, cli. xii, sur la Sympathie, à lire tout entier.

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l’hérédité des sentiments et des passions. 119

pour que la médecine, l’histoire ou la justice s’en soient occupées ; mais chacun, en rappelant ses souvenirs, verra facilement que certaines manières de sentir, et par suite d’agir, peuvent se conserver héréditairement dans les familles les plus obscures.

D’abord, chez les animaux, la transmission des traits du caractère individuel est un fait si commun, si bien constaté, que l’on pourrait se passer d’exemples. « Un cheval naturellement hargneux, ombrageux, rétif, dit BulTon, produit des poulains qui ont le même naturel. y> Tous les éleveurs ou directeurs des haras ont fait des remarques analogues au sujet des étalons,

« L’hérédité, dit Girou de Buzareingues, peut même s’étendre chez les bêtes aux dispositions les plus bizarres. Un chien de chasse pris à la mamelle et élevé loin de son père et de sa mère était d’un entêtement incorrigible et, chose remarquable, il craignait au point de n’en plus chasser l’explosion de la poudre, qui excite tant d’ardeur chez les autres chiens. Sur la surprise qu’une personne en témoignait, on lui répondit ; « Rien n’est moins surprenant, son père était ainsi. »

* Dans le métissage des races et des espèces, la transmission des caractères n’est pas moins frappante. Nous avons vu dans le croisement du cochon et du sanglier, du loup et du chien, une partie des petits hériter des instincts sauvages, une autre des instincts domestiques. Girou a observé des faits analogues dans le croisement des diverses races de chiens et de chats ff On sait, dit Darwin, que lord Oxford croisa ses fameux lévriers, qui manquaient de courage, avec un bouledogue, race qui fut choisie à cause de son peu d’odorat. A la sixième et à la septième

* Girou. Ve la Génération, 120 à 125.

LES FAITS

génération, il ne restait pas le moindre vestige du bouledogue, dans les formes des descendants ; mais ils en avaient conservé le courage et la persévérance indomptable * . »

L’hérédité des penchants, des instincts et des passions chez les bétes, est une très-bonne démonstration de çette forme de l’hérédité chez l’homme, en ce qu’elle nous debarrasse de toutes les explications superficielles, tirées de l’influence de l’éducation, de l’exemple, de la force et de l’habitude, des causes extérieures par lesquelles on a cru pouvoir remplacer l’hérédité. Ceci nous donne en passant une preuve du profit qu’on peut retirer de la psychologie comparée.

Si nous passons à l’homme, les premiers phénomènes affectifs qui s’offreqt à nous sont ceux de la sensibilité organique ou coenesthésis, qui est une sorte de toucher interne, par lequel nous sommes avertis de l’état de nos organes, de la tension de nos muscles et de tout effort musculaire en général, de l’état de lassitude, de volupté, etc. ..Ce sentiment général de l’existence, ce Gemeingfc/ïï/il, est le résultat d’un nombre infini de petites sensations ini ternes, venant desnerfs,desmuscles,de la circulation, de la nutrition, bref de toutes les fonctions, dont l’ensemble constitue ce que nous appelons notre manière d’être.

On ne peut douter que l’hérédité ne transmette ces modes affectifs, et c’est probablement là qu’il faut chercher la source véritable de toutes les ressemblances de caractère. Mais ces états internes ont un caractère si vague, qu’il n’est guère possible d’en constater la transmission.

* Darwio. Variation, etc., I, 43.

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l’hérédité des sentiments et des passions. 121

Nous croyons cependant que l’hércdité de certains penchants, instincts ou répugnances bizarres, peut être rapportée à ces modes inconscients qui sont la base de toute conscience et de toute pensée.

Ainsi les auteurs parlent de familles, chez lesquelles les plus légères doses d’opium produisent un état convulsif. Zimmermann en cite une que l’influence du café disposait à dormir; il produisait sur elle l’effet de l’opium, l’opium au contraire était sans action. D’autres familles supportent très-mal les vomitifs, d’autres les purgatifs et d’autres les saignées.

Montaigne, que la question de l’hérédité a préoccupé parce qu’il tenait de sa famille une affection calculeuse, avait aussi hérité d’elle une antipathie invincible pour la médecine: « Cette antipathie que j’ay à leur art (des me- <£ decins) m’est héréditaire. Mon père a vescu soixante- « quatorze ans, mon ayeul soixante-neuf, mon bisayeul <L prez de quatre-vingts sans avoir gousté aucune sorte a de médecine, et entre eulx, tout ce qui n’estoit de l’u- « sage ordinaire tenait lieu de drogue. Mes ancestres « avaient la médecine à contre-cœur, par quelque incli- « nation occulte et naturelle ; car le veue mesme des a drogues faisait horreur à mon père. Le seigneur de « Gerviac, mon oncle paternel, homme d’Églîse maladif « dez sa naissance, et qui fit toutes fois durer cette vie ce débile jusqu’à soixante-sept ans, estant tombé autrefois cc en une grosse et véhémente fièbvre continue, il lui feut « ordonné par les médecins qu’on luy déclarerait, s’il ne « voulait ayder, qu’il estait infailliblement mort. Ce bonct homme, tout effrayé, comme il feut, de cette horrible Cl sentence, si respondit-il : Je suis doneques mort. Mais «c Dieu rendit tost aprez vain ce pronostique. Il estpossible

Dl'ÏS FAITS.

« que j’ay reçeu d’eulx cette dispathie naturelle à la mé- « decine^ »

Quand on passe des sensations organiques répandues dans tous le corps aux besoins et penchants qui ont pour siège un organe spécial, il est facile de donner des exemples certains de passions transmises héréditairement : c’est ce que nous allons voir pour les trois principaux besoins physiques, la soif, la faim, l’appétit sexuel.

La passion connue sous le nom de dipsomanie ou alcoolisme, est si fréquemment transmise, que tout le monde s’accorde à en considérer l’hérédité comme le règle. Non que la passion de boire se transmette toujours sous cette forme aux descendants ; mais alors elle dégénère en manie, idiotie, hallucination. De même la folie des ascendants peut devenir alcoolisme chez les descendants. Rien n’est pluspropre que cette incessante métamorphose, à faire voir combien la passion se rapproche de la folie, à montrer par quels liens intimes toutes les générations se tiennent, et par suite, quelle responsabilité pèsesurchacundenous. « Un des effets fréquents de l’alcoolisme, dit le D' Magnus Huss, c’est l’atrophie partielle ou générale du cerveau: cet organe est diminué, au point de ne plus remplir la boîte osseusse. De là une dégénérescence mentale qui, chez les enfants, produit des fous ou des idiots. »

Gall parle d’une famille russe où le père et le grandpère avaient péri tous deux prématurément, victimes de leur penchant pour les liqueurs fortes; le petit-fils, dès l’âge de cinq ans, manifestait le meme goût au plus haut degré.

Girou de Buzareingues dit connaître plusieurs familles où le goût de l’ivrognerie a été transmis par les mères.

< Montaigne. Essais^ 11, 37.

Diyiîizc-i^ by CjOOgN

l’hérbditk rtES sentiments et des passions. 123

De nos jours, Magnus Huss et le D" Morel ont recueilli tant de faits sur l’hcrcdité de l’alcoolisme, que nous n’avons qu’à choisir.

— Un homme appartenant à la classe instruite de la société et chargé defonctions importantes, parvint à cacher pendant longtemps aux yeux du public ses habitudes alcooliques; sa famille seule en souffrait. Il eut cinq enfants, dont un seul survécut. Des instincts cruels se révélèrent chez cet enfant ; dès le bas âge, il n’avait d’autre plaisir que de torturer les animauxavec des raffinements incroyables. Placé au collège, il fut incapable de rien apprendre. Il présentait dans les proportions de sa tête les caractères des microcéphales, et ne pouvait atteindre dans la sphère intellectuelle qu’un degré au delà duquel tout progrès était impossible. A dix-neuf ans, on fut obligé de le mettre dans un asile d’alienés.

— Né d’un père excentrique et adonné aux boissons

alcooliques, Charles X montra dès l’enfance les ins-

tincts les plus cruels ; placé de bonne heure dans divers établissements d’éducation, il fut chassé de tous. Contraint de s’engager, il vendit ses effets militaires pour se procurer de l’eau-de-vie, et n’échappa à la peine de mort, que sur les rapports des médecins, qui conclurent à l’irrésistibilité du penchant. 11 entra dans une maison de force, pour y mourir d’une paralysie générale.

— Un homme d’une excellente famille ouvrière s’adonne de bonne heure à la boisson et meurt d’alcoolisme chronique, laissant sept enfants, dont voici l’histoire. Les deux premiers moururent en bas âge par suite de convulsions. Le troisième devint aliéné à vingt-deux ans et mourut idiot. Le quatrième, après des essais de suicide, tomba dans l’idiotisme le plus dégradé. Le cinquième, irritable etmisan-

LES FAITS

thrope, a rompu ses relations avec toute sa famille. Sa sœur souffre d’un état névropathique avec prédominance des phénomènes hystériques et folie intermittente. Le septième, ouvrier très-intelligent, mais d’un tempérament nerveux, émet spontanément sur son avenir intellectuel les pronostics les plus désespérants.

Le D'' Morel a raconté l’histoire d’une famille des Vosges, chez (jui le bisaïeul était dipsomane et mourut de ses excès; l’aïeul, possédé de la même passion que son père, mourut maniaque ; il eut un fils beaucoup plus sobre, mais atteint d’hypocondrie et de tendances homicides, qui eut lui-même un fils atteint de stupidité et d’idiotisme. Ainsi à la première génération excès alcooliques ; à la deuxième, ivrognerie héréditaire ; à la troisième, tendances hypocondriques ; à la quatrième, stupidité et extinction probable de la race.

M. Trélat, dans sa Folie lucide, rapporte qu’une dame régulière et économe, était prise d’accès de dipsomanie irrésistible. Furieuse contre elle-même, elle s’injuriait, s’appelait misérable et ivrogne, mêlait à son vin les substances les plus dégoûtantes; mais vainement, 1a passion était toujours la plus forte. La mère et l’oncle de cette femme étaient également dipsomanes.

Dans une occasion toute récente, à propos des enfants de la Commune, le D'' Morel a pu constater encore les effets héréditaires de l’aleoolisme. Il a procédé, dit-il, à l’examen de l’état mental de 150 enfants de dix à dixsept ans, dont la plupart ont été pris les armes à la main derrière les barricades. « Cet examen m’a confirmé d.ans mes convictions antérieures sur l’influence funeste exercée par l’alcool, non-seulement sur les individus qui en font excès, mais encore sur les descendants de ceux qui se sont

l’hérédité DEy SENTIMENTS ET DES PASSIONS. 125

livres à cette détestable boisson. Sur leur physionomie dépravée est empreint le triple cachet de leur dégénérescence physique, intellectuelle et morale * . »

Pour les passions qui ont leur source dans le besoin de manger, il serait impossible de citer des faits qui établissent d’une façon aussi frappante leur hérédité. La gourmandise et la voracité n’aboutissent pas d’ordinaire à des résultats aussi déplorables que l’alcoolisme. Il n’est pas rare cependant de trouver des familles, chez qui la voracité est héréditaire. Cette remarque a été faitesur les Bourbons. Saint-Simon nous apprend que Louis XIV était d’une voracité extraordinaire ; il en était de même de Monsieur. Presque tous les enfants du roi furent gourmands et grands mangeurs, et cette passion se transmit à leurs descendants.

Un cas plus curieux, et comparable à l’alcoolisme, par son caractère morbide, c’est le fait d’anthropophagie que nous avons cité d’après Gall, Lordat et Prosper Lucas. Une famille d’Écosse aurait été possédée d’un penchant instinctif pour l’anthropophagie, pendant plusieurs générations : divers membres de cette famille auraient payé de leur vie ce penchant, et il aurait fallu judiciairement surveiller quelques autres*. — Il est probable que des enfants de cannibales, élevés en Europe, donneraient au milieu de notre civilisation des exemples de mêmes tendances. Quoique je ne connaisse aucun fait de cette nature, il faut avouer qne le goût incurable de ces sauvages civilisés pour la vie d’aventure, leur inaptitude à se plier à

' Poartous les faits cités, voir Morel, Traité des Dégénérescences, p. 103 ; le docteur Despine, Psychologie naturelle, tom. II, 525-528; tom. III, 142. V. aussi Lucas, I, 47C-477, et II, 776.

Lucas, 1, 391 et 497.

LES FAITS

nos mœurs, dont nous donnerons plus loin beaucoup d’exemples *, justifient un peu ces présomptions.

La géophagie que A. de Humboldt a trouvée dans toutes les régions tropicales est un cas curieux d’hérédité morbide. « Les hommes, dit ce naturaliste, ont l'envie bizarre, presque irrésistible, d’avalêr delà terre, une argile grasse, à odeur forte. On est souvent obligé d’enfermer les enfants, pour les empêcher, après une pluie fraîchement tombée, de courir dehors manger de la terre. Sur les bords du Rio-Madalena, Humboldt a vu des femmes occupées à faire de la poterie, avaler de gros morceaux d’argile. Dans la mission deSan-Barjo, il vit l’enfant d’une Indienne qui, au dire de sa mère, ne voulait manger presque rien autre chose que de la terre : aussi avait-il l’air d’un squelette. Les nègres de la Guinée ont le même penchant : ils avalent une terre Jaunâtre qu’ils appellent caouac ; transportés comme esclaves en Amérique, ils cherchent à s’en procurer de semblable.

Sur tout ce qui tientà l’appétit sexuel et à la transmission héréditaire, il est à peine besoin d’insister. Cette passion est liée à un organe qui dépend de la loi d’hérédité. Des noms célèbres dans l’histoire s’offrent en foule à l’appui : Auguste et les deux J ulie, Agrippine et Néron, Marozie et Benoit IX, Alexandre VI et ses enfants, Louise de Savoie et François I", etc. Dans toutes les classes de la société, on peut citer des faits analogues, et tout le monde peut connaître des familles où cette malheureuse fdisposition est héréditaire.

a J’ai connu, dit P. Lucas, un très-bcl homme, d’une riche santé, mais d’une passion sans frein pour le vin et

* Voir 4* partie, cli. ii.

L’uÉllÉDlfÉ DES SENTIMENTS ET DES PASSIONS. 127

les femmes. Il eut un fils qui, à peine adolescent, poussait à l’extrême les deux vices. Il enleva une maitresse à son . père, qui ne lui pardonna pas, même’à la mort. Ce fut son début ; depuis il s’est ruiné et a été réduit à vendre ses matelas, pour payer des filles. Le fils de ce même homme vient de mourir jeune, mais incorrigible, des mêmes vices que son père et son aïeul, b Voici, dit le même auteur, un fait encore plus instructif peut être : « Un cuisinier d’un rare talent dans son métier, a été toute sa vie et aujourd’hui même, à plus de soixante ans, entraîné vers tes femmes avec frénésie. A cette passion s’est joint le goût de la sodomie. Un de ses fils naturels, qui vit séparé de lui, qui ne le connaît pas et qui n’a pas encore dix-neuf ans révolus, a, presque dans l’enfance, donné tous les signes d’un lubrique érotisme, et, chose remarquable, il a comme son père le goût de s’attaquer indifféremment à l’un et à l’autre sexe'. »

Il existe aussi des exemples bien avérés de l’hérédité du penchant au viol. Le Droit rapporte qu’en 1S46, à Pontoise, un père, Alexandre de M..., avait eu la douleur de voir son fils aîné, âgé de seize ans à peine, violer sa cousine et la tuer ; dernièrement son second fils tentait aussi de violer une petite fille. La peine de ces jeunes gens a été atténuée, parce que l’instruction a prouvé qu’ils subissaient l’influence d’une folie héréditaire*.

Sil’onpasse des penchants qui sont purement physiques, au moins dans leur origine, à des passions d’un ordi e

' P. Lucas, I, 479.

a Ibid., p. 504.

LES FAITS

plus complexe, et qui sont — ou plutôt qui semblent — indépendantes de l'organisme, comme le jeu, l’avarice, le vol, l’homicide, nous les trouverons également soumises à la loi de l’hérédité.

La passion du jeu atteint souvent un tel degré de fureur qu’elle est une forme de la folie et transmissible comme elle, a Une dame, avec laquelle j’ai été lié, jouissant d’une grande fortune, avait, dit Gama Machado, la passion du jeu et passait des nuits à jouer: elle mourut jeûne d’une maladie pulmonaire. Son fils aîné qui lui ressemblait parfaitement, également passionné pour le jeu, passait de même ses nuits à jouer. Il mourut de consomption comme sa mère, et presque au même âge qu’elle. Sa fille qui lui ressemblait, hérita des mêmes goûts et mourut jeune \ »

La passion de l’argent produit les mêmes conséquences. « J’ai remarqué, dit le docteur Maudsley* dans sa Pathology of 3Iind, que quand un homme a beaucoup travaillé pour arriver de la pauvreté à la richesse et pour établir solidements a famille, il en résulte chez les descendants une dégénérescence physique et mentale, qui amène quelquefois l’extinction de la famille à la troisième ou à quatrième génération. Quand cela n’a pas lieu, il reste toujours une fourberie et une duplicité instinctives, un extrême égoïsme, une absence de vraies idées morales. Quelque opinion que puissent avoir d’autres observateurs expérimentés, je n’en soutiens pas moins que l’extrême passion pour la richesse, absorbant toutes les forces de la vie, prédispose à une décadence morale, ou intellectuelle et morale tout à la fois. »

L’hérédité de la tendance au vol est si généralement ad-

< Da Gama Machado, p. 14?.

^ Maudiley, loc. cil., p. ?34.

l’iiéhkdité des sentiments et des passions. 12‘.)

mise qu’il est superflu d’entasser ici des faits dont fourmillent tous les journaux judiciaires. Nous n’^en citerons qu’un seul, mais décisif, emprunté à la Psychologie naturelle du docteur Despine : c’est le tableau de la famille Chrétien.

Jean Chrétien, souche commune, a 3 enfants ; Pierre, Thomas et Jean-Baptiste.

I. Pierre a pour fils Jean-François, condamné aux travaux forcés à perpétuité, pourvoi et assassinat.

II. Thomas a eu.: 1° François, condamné aux travaux forcés pour assassinat : 2“ Martin, condamné à mort pour assassinat. Le fils de Martin est mort à Cayenne pour vol.

III. Jean-Baptiste a eu pour fils Jean-François, époux de Marie Tanré (d’une famille d’incendiaires). Ce Jean- François a eu sept enfants : 1® Jean-François, condamné pour plusieurs vols, mort en prison. 2° Benoist tombe du haut d’un toit qu’il escaladait et meurt. 3" X... dit

' Clain, condamné pour divers vols, mort à 25 ans. 4® Marie- Reine, morte en prison, enfermée pour vol. 5® Marie- Rose, même sort, mêmes actes. 6® Victor, actuellement détenu pour vol. 7® Victorine, femme Lemaire, dont le fils est condamné à mort pour assassinat et vol ‘ .

Nous avons cité ce cas, parce qu’il coupe court à toutes les explications tirées de l’influence de l’éducation et de l’exemple. Il est certain qu’il est difficile, dans beaucoup de cas, de faire la part de la nature et celle de l’éducation et que les enfants de voleurs ont beaucoup de chance de n’être pas formés à la vertu par leurs parents; toutefois la

^ Despine, tome II, p. 410. On y trouvera plusieurs faits de ce genre. Remarquez la tendance de ces familles 4 s’unir entre elles, ce qui affermit la transmission héréditaire. V. aussi Lucas, I, p. 480 et suiv.

DES FAITS

nature reste toujours la plus forte. Divers auteurs, entre autres Gall, ont cité des cas de disposition au vol, où Tinfluence des parents n’était pas possible ; mais voici un exemple plus curieux : il montre deux hérédités en lutte, Tune mauvaise, celle du père, Tautre bonne, celle de la mère.

En 1845, la Cour d’assises de la Seine frappait de peines afflictives et infamantes trois membres sur cinq d’une famille de voleurs. Le père n’avait pas trouvé chez ses enfants les dispositions qu’il aurait désirées. Il lui avait fallu employer la contrainte à Tégard de sa femme et des deux derniers nés, jusqu’à la fin rebelles à ses ordres. L’aînée de ses filles au contraire s’était élancée, comme d’instinct, sur ses traces et s’était montrée aussi ardente et aussi violente que lui. Elle tenait du père ; les deux autres enfants de la mère.

On peut appliquer à l’instinct de Vassassinat tout ce qui a été dit du vol. Les cas de transmission héréditaire sont aussi concluants et aussi nombreux. Nous avons vu plus haut l’hérédité de l’homicide s’ajouter chez une partie de 1a famille à l’hérédité du vol, et nous croyons inutile de citer des faits qu’on trouve partout'. En voici du moins deux exemples, où les conditions du crime rendent impossible tout doute sur la transmission héréditaire :

On lit dans les Annales médico-psychologiques de 1853 que deux jeunes fdles, Adèle et Lucie H.., âgées Tune de treize ans, Tautre de dix-sept ans, avaient été placées à Paris pour faire leur apprentissage. Adèle était remarquablement douce et laborieuse ; Lucie insociable, odieuse à sa mai • tresse et à ses compagnes. Exaspérée de son isolement,

< Duns Lucas, 1.504,520; Despinc, 11,281, 283. Moreau; Psychologie morbide, 319, 321.

l’hérédité des sentiments et des passions. 131

elle essaya par des caresses et des menaces de décider sa jeune sœur à tuer leur commune maîtresse. Comme Adèle résistait, Lucie lui passa autour du cou un lacet pour l’étrangler. Adèle poussa un cri et la maitresse survint. Lucie, désespérant de trouver un complice, résolut d’accomplir elle-même sa vengence. Elle réunit des fragments de vitre, et les réduisit en une poudre qu’elle mêla aux mets servis à sa maitresse. Celle-ci souffrait de douleurs d’entrailles depuis plusieurs jours sans en savoir la cause, quand elle découvrit le verre pilé aux mains de Lucie.

La jeune fille fut arrêtée par le commissaire de police. Mais l’enquête a établi que le grand-père de Lucie s’était livré pendant sa vie à plusieurs tentatives de meurtre, dont il avait terminé la série en étranglant sa propre femme. . . . Les enfants de cet homme n’ont jamais manifesté le moindre symptôme de cette monomanie homicide ; elle s’était reproduite, comme on le voit, à la deuxième génération.

Dans tous les cas ou la transmission héréditaire est un fait d’atavisme, il est clair qu’on ne peut pas arguer de l’influence de l’éducation. Ainsi en est-il de tous les assassinats précoces ou commis pour les motifs les plus frivoles, comme celui-ci :

Un jeune garçon de quatorze ans issu d’une famille mal famée se rendait armé de son arc à la fête d’une commune voisine. Il rencontre une petite fille de six ans qui portait trente sous pour acheter du pain. Il la renverse, l’étrangle, jette son corps dans une pâture, loin de la route, prend les trente sous et s’en va à la fête les dépenser joyeusement.

Le goût inné et incurable du vagabondage, dontlesraces

LES FAITS

inférieures et les bohémiens offrent de si beaux exemples, est encore une conséquence incontestable dé l’hérédité.

Nous les examinerons plus tard au point de vue social dans la quatrième partie de cet ouvrage.

La conclusion, inattendue peut-être, à laquelle tout ce qui précède nous conduit, la voici : rien ne ressemble plus à la passion que la folie. Et il faut entendre ceci dans le sens strict. L’opinion vulgaire admet assez volontiers que l’une comme l'autre obscurcit l’intelligence et paralyse la volonté ; mais elle répugnerait à admettre qu’une passion violente est, quant à ses causes génératrices, identique à la folie. Pourtant, quand on feuillette les annales Judiciaires et surtout médicales, pour y trouver des faits d’hérédité dans l'assassinat, le vol, l’alcoolisme, à côté des cas, en quelque façon homogènes, où l’on voit la passion des ascendants se transmettre identique chez les desçendants, on en voit d’autres, hétérogènes, où la passion des premiers devient folie chez les seconds, et la folie des premiers passion chez les seconds. Ces cas sont très-nombreux. Nous n’en avons cité aucun, quoiqu’ils soient d’excellents exemples d’hérédité; mais voulant nous en tenir à des faits absolument incontestables, nous avons écarté toute hérédité par métamorphose.

Nous ne voulons pas soutenir que toute passion violente ou tout crime ne soit qu’une variété de la folie, mais seulement que, dans beaucoup de cas, les conditions qui les engendrent sont identiques, a Rien n’est tranché et isolé dans la nature. Tout s’y lie par des anneaux intermédiaires que l’observation attentive finit par trouver là où l’on n’eùt pas osé les soupçonner de prime abord. Il serait à souhaiter, dans l’intérêt de la science, que l’on Ht des recherches sur les ascendants des criminels, en remon-

l’hiSrkditiî des sentiments et des passions. 133

tant à deux ou trois générations au moins. Ce serait un excellent moyen de mettre en évidence cette parenté qui existe entre les infirmités cérébrales, qui donnent lieu aux anomalies psychiques génératrices du crime, et les affections pathologiques des centres nerveux et du cerveau en particulier. Le fait constaté par les docteurs Ferrus et Lélut, que la folie est bien plus fréquente chez les criminels que chez les autres hommes, n’est-il pas une preuve que le crime et la folie ont des liens qui les unissent intimement ' ? » Grand est le nombre des criminels dont les ascendants ont donné des marques de folie. Verger, le célèbre assassin de l’archevêque de Paris, est de ce nombre. Sa mère et un de ses frères sont morts, avant son crime, de la folie suicide.

Le docteur Bruce Thomson, médecin des princes d’Écosse, dans un travail récent : On tlie hereditary nature of crime, adopte la même conclusion et donne des chiffres à l’appui. Sur 5,432 détenus, il en a trouvé 673 dont l’état mental ne lui a pas paru sain, quoique, d’après l’opinion commune, il n’y eût pas lieu de les admettre dans une maison de fous. Sur 904 convicts emprisonnés à Perth, 440 sont revenus en prison, montrant ainsi l’entraînement fatal de la passion. Dans une maison de détention, 109 prisonniers étaient issus de 50 familles seulement. Une famille y comptait huit de ses membres ; plusieurs en avaient deux ou trois.

Il n’entre pas dans notre sujet de chercher jusqu’à quel point la passion a le caractère fatal de la folie, ni quelles conséquences pratiques découleraient de là. Nous voulions montrer seulement : 1“ que des passions qui

< Cespine. Psychologie naturelle, II, 983.

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restent inexplicables, tant qu’on les considère dans l’individu isolé, s’expliquent dès qu’on les suit dans leurs métamorphoses à travers les générations et qu’on les rattache à la grande loi de l’hérédité ; 2“ que la passion est si voisine de la folie que les deux formes d’hérédité au fond n’cn sont qu’une : de sorte que nous venons de donner ici par avance un chapitre détaché de l’hérédité morbide.

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