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CHAPITRE PREMIER

DÉFINITION ET MODES DE l'hÉIIÉDITÉ.

Il n'a été donné jusqu'à présent, à ma connaissance, de l'hérédité biologique aucune définition suffisamment précise. C'est pourquoi sans doute il est arrivé si souvent que des médecins surtout lui ont attribué des phénomènes auxquels elle était tout à fait étrangère. Ces phénomènes ont été qualifiés d'héréditaires alors qu'ils étaient seulement congénitaux.

En fait l'hérédité est bien, comme on l'a dit, la transmission des propriétés des ascendants aux descendants, en biologie comme en droit civil, et la confusion en ce sens a été poussée jusqu'à admettre cette transmission en ligne collatérale, ce qui est proprement une absurdité. En droit civil, l'hérédité étant purement conventionnelle, il est loisible d'établir à sa guise les lois de succession, de décider qu'on héritera de son frère ou de sa sœur, de son cousin ou de sa cousine, de son oncle ou de sa tante ;

de déterminer, en un mot, le degré de parenté en deçà ou au delà duquel la transmission des biens sera ou non imposée par la loi. L'hérédité biologique est régie par des lois naturelles, qui sont celles de la génération. Sur ces lois nous n'avons évidemment aucune prise. Elle ne peut fonctionner dès lors qu'en ligne directe et de l'ascendant au descendant. Le père ou la mère ne peut hériter du lils ou de la fille, à plus forte raison les frères et sœurs ne peuvent-ils hériter entre eux, non plus que les neveux et nièces des oncles et des tantes. Il y a vraiment lieu de s'étonner que Darwin n'ait pas aperçu la confusion à laquelle son esprit si puissant se laissait entraîner, en admettant lui-même cette hérédité collatérale. L'interprétation simple et naturelle des faits qui ont motivé l'erreur ici visée sera donnée à sa place, lorsque nous étudierons le mode de l'hérédité auquel ces faits se rapportent.

En réalité, l'hérédité biologique est la transmission des ascendants aux descendants, par voie de génération sexuelle, des propriétés ou qualités naturelles ou acquises. Quand, à propos des êtres monocellulaires, asexués par conséquent, qui ne se reproduisent point, mais se multiplient par scission, de ce qu'on appelle maintenant des microbes ou des micro-organismes, on parle d'hérédité, l'on fait du mot une application tout à fait fausse. Chez ces êtres-là, c'est l'individu qui se continue dans chacun de ses fragments, comme la plante obtenue par bourgeon ou par bouture. Il ne peut y avoir hérédité que quand l'individu provient d'un ovule fécond, animal ou végétal.

La définition que nous venons de formuler comprend tous les phénomènes héréditaires. Elle a de plus l'avantage de les préciser. L'une des plus récentes et des plus autorisées, celle de Ribot, est assurément plus élégante, mais on reconnaîtra, je pense, que le dernier avantage lui manque absolument. « L'hérédité, dit-il (1), est la loi

(1) Th. Ribot, De l'hérédité psychologique, 1882, p. I.

biologique en vertu de laquelle tous les êtres doués de vie tendent à se répéter dans leurs descendants, elle est pour l'espèce ce que l'identité personnelle est pour l'individu. Par elle, au milieu des variations incessantes, il y a un fond qui demeure : par elle, la nature se copie et s'imite incessamment. Considérée sous sa forme idéale, l'hérédité serait la reproduction pure et simple du semblable par le semblable. Mais cette conception est purement théorique, car les phénomènes de la vie ne se plient pas à cette régularité mathématique, leurs conditions d'existence se compliquent de plus en plus, à mesure qu'on s'élève du végétal aux animaux supérieurs et de ceux-ci à l'homme. »

Une notion si vague, si générale, est apparemment philosophique, mais il est certain qu'elle n'a rien du caractère scientifique. A la rigueur, elle conviendrait peutêtre pour l'hérédité normale, pour ce qui concerne la transmission des caractères spécifiques. Sous réserve de la propriété du terme, il n'est pas douteux en effet que, par le fait de l'hérédité, au milieu des variations incessantes il y a un fond qui demeure et qu'ainsi la nature se copie et s'imite incessamment. C'est ce que nous exprimons autrement en disant que le type spécifique se transmet invariable dans la suite des générations, car c'est de ce type que Hibot veut parler quand il dit qu'il y a un fond qui demeure. D'où il appert qu'on ne peut point le ranger, à moins de contradiction, parmi les transformistes. Mais il n'appert pas moins que, dans sa définition, il n'y a point de place pour les phénomènes héréditaires de l'ordre pathologique, non plus d'ailleurs que pour ceux de l'ordre physiologique concernant les propriétés ou qualités acquises par l'individu sous l'influence des actions dites de milieu. Les uns et les autres sont cependant très réels, ainsi que nous aurons l'occasion d'en donner de nombreuses preuves. La définition de l'hérédité, pour être bonne, doit par conséquent les comprendre.

Il y a cependant des auteurs qui nient absolument l'hé-

rédité de ces qualités acquises, et d'autres qui soutiennent au contraire que seules elles sont héréditaires. Aucun observateur attentif et n'ayant d'autre préoccupation que celle de constater les faits, ne pourra consentir à se ranger ni à l'un ni à l'autre de ces deux avis imposés à leurs auteurs par des doctrines préconçues. Tout ce qui est spécifique dans l'individu, autrement dit tout ce qui caractérise son espèce, est nécessairement héréditaire^ t c'est justement le motif pour lequel cela est spécifique. C'est là ce que nous avons nommé la notion expérimentale de l'espèce, bien différente de celle qui avait cours auparavant et qui est encore admise, du reste, par la plupart des naturalistes. Mais encore une fois, les caractères spécifiques ne sont pas les seuls transmissibles héréditairement, c'est-à-dire par l'intermédiaire des éléments sexuels, ovule et cellule spermatique. Ce qui est vrai seulement, c'est que toute propriété acquise durant sa vie par l'individu, toute modification de sa forme ou de telle ou telle de ses aptitudes ne jouit pas nécessairement, comme les caractères spécifiques, de la puissance héréditaire. La tâche de la science est de rechercher et d'indiquer quelles sont, parmi ces propriétés nouvelles ou ces aptitudes modifiées, celles qui en jouissent, d'après l'observation des faits. En cela les doctrines générales n'ont rien à voir. 11 s'agit purement et simplement de déterminer ce qui, chez un individu donné, vient de l'hérédité et ce qui est dù aux actions du milieu ambiant. Nous verrons que, parmi les effets de ces actions, il en est qui restent individuels ou ne se répètent point dans la descendance, tandis que d'autres se reproduisent ou se répètent au contraire et cessent ainsi d'être individuels. Non seulement dès lors il n'est pas soutenable, comme le prétend Wcismann, qu'aucun caractère acquis ne jouit de la puissance héréditaire (ce qui serait d'ailleurs en contradiction avec l'hypothèse de Darwin sur les effets de la sélection naturelle, dont l'auteur allemand se montre

cependant un partisan convaincu (1), mais il ne l'est pas davantage que toute modification organique survenue par suite d'adaptation ou autrement se transmet de toute nécessité dans la suite des générations. La puissance héréditaire, au sujet de ces choses d'abord individuelles, sur lesquelles nous aurons à nous étendre, présente des degrés d'intensité dont la raison nous échappe le plus souvent, mais que l'observation des faits, dans La reproduction des animaux, met en complète évidence.

Il faut remarquer, en outre, que les phénomènes héréditaires ne sont pas toujours faciles à bien saisir ; et c'est là ce qui rend si nécessaire de bien définir l'hérédité, de bien préciser le sens du mot. Dire que c'est une loi biologique en vertu de laquelle tous les êtres doués de vie tendent à se répéter dans leurs descendants, ne saurait suffire pour cela. Surtout à l'égard de l'hérédité pathologique, où il ne s'agit incontestablement que de choses acquises à un moment donné, si ces choses considérées au fond se reproduisent en réalité, elles sont bien loin de se répéter toujours dans leurs manifestations immédiatement saisissables. Nous le montrerons à l'occasion de chacun des cas particuliers. Sans aucun doute l'hérédité est la reproduction du semblable par le semblable, comme l'a dit Linné et comme Ribot et tant d'autres l'ont répété depuis. Mais il importe de s'entendre sur la signification du terme, pour que la proposition conserve sa valeur réelle. Appliquée à l'animal ou au végétal tout entier, à l'être vivant comme on le comprend généralement, elle serait fausse, attendu qu'aucun individu ne ressemble complètement à ceux qui l'ont produit; il a son identité propre, et c'est pour cela, d'ailleurs, qu'il est un individu et non pas une simple unité dans le groupe naturel ou dans l'espèce à laquelle sa race appartient. L'indi-

(1) Wbismakk, Uebcr die Bedcutung der geschlechtlichen Fortpûanzung fùrdie Selektionstheorie. Tagblatt der 58* Versammlung deutscher Naturfortcher und Aerzte in Strasburg, 18-23 septembre 1885, p. 42.

vidualité est tout aussi irréductible que l'espèce. L'individu présente donc toujours quelques caractères qu'il n'a pas hérités. Ces caractères, il pourra les transmettre à sa descendance, mais celle-ci en présentera infailliblement d'autres de môme valeur, qui n'existaient point chez lui. La notion de ressemblance n'est en réalité applicable que dans un sens beaucoup plus restreint. Dans l'état actuel de la science il faut la limiter aux propriétés des éléments anatomiques, soit pour ce qui concerne leur aptitude à se grouper d'après un certain type, qui est celui de l'espèce ou type naturel, ou bien leur aptitude à fonctionner avec un degré quelconque d'activité, soit pour ce qui regarde les altérations diverses qu'ils peuvent subir. Ce dernier cas, on le comprend bien, est celui de l'hérédité pathologique, tandis que les deux autres sont ceux de l'hérédité normale ou naturelle.

Dans tous ces cas les propriétés des éléments anatomiques transmis dérivent de celles des éléments primordiaux de l'embryon, où elles étaient en puissance, comme l'on dit. Et c'est ici qu'il convient de dissiper la confusion souvent commise, dont nous avons déjà parlé, relative à la transmission, par la mère seule, de certaines altérations qui ne dérivent pas nécessairement de l'ovule. Du moins, si ces altérations ne se transmettaient jamais que par la mère, on ne serait point autorisé à les considérer comme héréditaires, car il y aurait impossibilité de distinguer entre l'hérédité proprement dite et la contamination.

Déjà Buffon avait noté cette contamination du fœtus par la mère, à propos des influences imaginaires attribuées à celle-ci par le vulgaire. Elle a été depuis bien des fois constatée expérimentalement. « Le fu'tus, ditil (1), n'a, comme nous l'avons dit, rien de commun avec la mère, ses fonctions en sont indépendantes ; il a

(1) Buffon, ttist. nat. des animaux, ch. ix.

ses organes, son sang, ses mouvements, et tout cela lui est propre et particulier : la seule chose qu'il tire de sa mère est cette liqueur ou lymphe nourricière que filtre la matrice; si cette lymphe est altérée, si elle est envenimée du virus vénérien, l'enfant devient malade de la même maladie, et on peut penser que toutes les maladies qui viennent du vice ou de l'altération des humeurs peuvent se communiquer de la mère au fœtus ; on sait en particulier que la vérole se communique, et l'on n'a que trop d'exemples d'enfants qui sont, môme en naissant, les victimes de la débauche de leurs parents... »

Le fait ainsi constaté dès le siècle dernier est devenu de notion courante, et non pas seulement pour la syphilis. Certes il n'est pas douteux qu'indépendamment de ce fait de contamination du fœtus par la mère, dans le cas de syphilis comme dans celui de plusieurs autres affections constitutionnelles, la transmission peut s'effectuer par hérédité. La preuve en est que ces affections se transmettent aussi souvent et probablement môme plus souvent par le père que par la mère. Dans le cas du père il ne peut pas être question de contamination proprement dite : c'est la cellule spermatique qui seule intervient. Il n'y a pas de raison pour que l'ovule, plutôt que cette cellule, échappe à l'infection. Toutefois les signes de cette môme infection d'une sorte quelconque, manifestés chez un nouveau-né, ne sont pas nécessairement d'origine héréditaire. Pour qu'il en soit autrement, pour qu'ils soient seulement congénitaux, il suffit que la mère ait été elle-môme infectée à un moment postérieur à celui de la conception. On ne peut donc avec certitude, sans une enquête sévère sur ce point, attribuer à l'hérédité maternelle les manifestations pathologiques constatées sur le nouveau-né, ou plus tard dans le développement de celui-ci. Et du reste, la remarque ne touche pas exclusivement l'ordre des choses pathologiques. Bon nombre de particularités des ôtres vivants, qu'on attribue cou-

ramment à l'un ou à l'autre des modes de l'hérédité, relèvent ainsi de la nutrition embryonnaire. Il n'est pas superflu d'y insister, en présence de la tendance qui semble s'accentuer de plus en plus chez certains auteurs à agrandir outre mesure la catégorie de ce qu'ils appellent les dégénérés héréditaires.

On ne saurait trop répéter que l'hérédité ne crée rien ; qu'elle est limitée à la transmission aux descendants de ce qui existe chez les ascendants. Elle ne le transmet pas toujours sous les mêmes apparences; nous voulons dire par là que cela ne se manifeste pas toujours par les mômes signes. Le phénomène transmis n'en reste pas moins constant. S'il s'agit, par exemple, d'une qualité déterminée de certains éléments nerveux, il est clair que la manifestation symptomatique en sera différente, selon la partie de l'appareil qui, pour des raisons encore ignorées, aura de préférence été affectée. Ce sera l'encéphale ou la moelle, et dans l'encéphale ce sera telle ou telle partie des hémisphères dont les fonctions sont différentes, ou bien le bulbe. Mais, encore un coup, rien de vraiment nouveau ne peut provenir de l'hérédité. Ceci est le point essentiel de sa définition, qui a été souvent méconnu.

Et pourtant on observe, chez les descendants, des propriétés ou des caractères qui n'existaient point chez leurs ascendants. C'est ce qui avait porté Lucas (1) à admettre, indépendamment de l'hérédité, ce qu'il a appelé Yinnéité et qui serait, d'après lui, l'un des deux facteurs de la génération des êtres vivants. S'il est vrai qu'en cela Lucas a obéi à la tendance à se payer de mots, familière aux philosophes, il n'est pas moins certain que son expression purement verbale correspond à des réalités, que seulement il n'a pas su interpréter. La prétendue loi d'innéité, opposée par lui, non pas comme il le dit à la loi, mais aux lois d'hérédité, est une pure conception de

(1) P. Lucas, Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie du système nerveux, 1847, t. I, p. Iô7.

l'esprit. Ce qui est réel, c'est qu'en outre des puissances héréditaires, le développement du nouvel être est toujours [dus ou moins influencé, dans un sens quelconque, par les conditions de sa nutrition embryonnaire. Le père et la mère, ou bien le père ou la mère seulement, impriment à ce développement une direction déterminée par les lois mêmes d'hérédité qui fonctionnent dans le cas considéré. La mère seule peut agir en dehors de ces lois, parce que seule elle fournit les éléments de la nutrition du lœtus. Là est la source d'une partie des variations dont l'importance a été beaucoup exagérée par les transformistes, mais qui n'en sont pas pour cela moins réelles. Et c'est leur réalité qui montre que tout, dans le développement des êtres vivants, n'est point uniquement régi par les lois de l'hérédité.

Il est un peu de mode maintenant d'invoquer, à propos de toutes les questions biologiques, l'autorité de Darwin. On se croirait revenu au moyen âge, tant les habitudes d'esprit, au sujet du célèbre naturaliste anglais, ressemblent à celles d'alors à l'égard d'Aristote. Et c'est même là, semble-t-il, le seul inconvénient de la grande influence exercée par Darwin sur les contemporains. Cet inconvénient toutefois n'est pas négligeable, car il a eu pour effet de détourner bon nombre de savants des voies expérimentales où la recherche avait été décidément engagée dans ces derniers temps par nos maîtres français. Je ne sais rien de plus beau, pour ma part, et de plus fécond, que les pages où Claude Bernard, par exemple, montre avec une force de raisonnement irrésistible le danger, dans la science, de l'autorité des hommes, où il établit péremptoirement qu'elle est contraire au progrès.

Sur le point qui nous occupe il semblerait, d'après ce que nous voyons, que la découverte de ces lois de l'hérédité daterait de Darwin. Non pas qu'il en ait lui-même nulle part formulé à aucun degré la prétention. Les chapitres où

11 s'est étendu sur le sujet (1) sont au contraire empreints d'un bout à l'autre de sa modestie ordinaire, poussée jusqu'à la candeur. Il y cite plus de cent ouvrages de ses devanciers, auxquels il emprunte non seulement les observations d'hérédité, mais encore les idées qu'il exprime. En ces chapitres il n'y a donc, on peut le dire, rien d'original. On y voit seulement que selon sa coutume l'auteur fait preuve d'une absence complète de sens critique. 11 accepte, pour les accumuler, toutes les observations, d'où qu'elles viennent et sans aucun contrôle. Certes celles qui lui sont personnelles méritent toute confiance. Comme observateur il a fait ses preuves. Ses travaux originaux de naturaliste n'ont été contestés par personne. On le cite avec grande raison comme un modèle de perspicacité, d'exactitude et de bonne foi. C'est peutêtre môme ces qualités personnelles, jointes à la candeur de son caractère, qui expliquent la facilité avec laquelle il tient pour avérées, sans discussion ni contrôle, les observations des autres. Toujours est-il qu'à l'égard de celles où nous avons compétence nous le trouvons presque toujours, sinon toujours, en défaut. Il serait bien étonnant que cela ne se présentât pas de même pour beaucoup des cas que nous ne sommes pas en mesure de contrôler.

Citons seulement un exemple, entre autres, de ce qui vient d'être avancé : «... Le col. Hallam, dit-il (2), a décrit une race de porcs à deux jambes, chez lesquels les membres postérieurs faisaient complètement défaut, particularité qui se transmit pendant trois générations. En fait, les races qui présentent des caractères singuliers, tels que les porcs à sabots pleins, les moutons Mauchamp, le bétail Niata, etc., sont tous des exemples de l'hérédité

(1) Charles Darwin, De la variation des animaux et des plantes sous l'action de la domestication. Traduction française de J.-J. Moulimk, t. Il, ch. xii, xiii et xiv, 1868.

(2) Loc. cit., p. 4.

DÉFINITION ET MODES DE L'HÉRÉDITÉ. il

longtemps soutenue de rares déviations de structure. »> Glissons sur la race des porcs à deux jambes. Celle-là est vraiment trop forte pour qu'on s'y arrête. Quant aux porcs à sabots pleins, il y a dans la science un certain nombre de faits qui montrent que dans la race porcine nommée par nous ibérique, habitant les régions méridionales de l'Europe, les dernières phalanges des deux doigts principaux se soudent parfois accidentellement. C'est un cas tératologique qui, d'après ce que nous en savons, peut passer pour rare. Nulle part n'a été établie l'existence d'un groupe nombreux de sujets présentant cette particularité, qu'il n'y aurait du reste aucun intérôt à propager. Personne dès lors n'est autorisé à en affirmer l'hérédité persistante, ou longtemps soutenue, comme le dit Darwin. Il en est de même, à plus forte raison, pour le bétail Niata, sur lequel nous sommes encore mieux renseignés. Il a fait l'objet, depuis une trentaine d'années, de nombreuses discussions et de recherches auxquelles nous avons pris la principale part. 11 est aujourd'hui bien connu de tous ceux qui sont au courant du sujet, que nulle part non plus il n'existe une race, dans le sens courant du mot, de ce bétail ]\iata, c'est-à-dire une suite plus ou moins nombreuse de générations présentant la particularité qui lui a fait donner son nom, signifiant, en notre langue, camus. Cette particularité consiste, en effet, essentiellement, en un raccourcissement plus ou moins exagéré des os propres du nez et des os incisifs, à la suite duquel la lèvre supérieure ne pouvant plus affleurer l'inférieure, le mufle est relevé et les dents sont toujours visibles. A un certain degré cela met l'individu dans l'impossibilité de paître les herbes et par conséquent de se nourrir à l'état de liberté. Elle se montre dans les pampas de Buenos- Ayres, où Darwin l'a le premier signalée, au Mexique, au Chili, et sans doute sur d'autres points de l'Amérique méridionale, mais en outre, elle a été aussi observée plusieurs fois chez nous, en Norman-

die, où elle est connue sous le nom de tête de boule-dogue. Le musée de l'Ecole d'Alfort contient le squelette d'un veau normand du genre, qui a été préparé et décrit par le professeur Barrier, il y a quelques années.

Il n'y a rien de commun, évidemment, entr? le bétail de la Normandie et celui de l'Amérique méridionale, si ce n'est qu'ils sont de môme genre. Dareste, de son côté, a longuement et minutieusement décrit un veau présentant, à quelques variantes près, la môme particularité, et qui était né d'une vaclie flamande à La Bassée, près de Lille.

Nous aurons à revenir sur ces faits. Pour l'instant il suffit de les mentionner, pour constater que pas plus en Amérique qu'en France ces sujets tératologiques ne sont admis à se reproduire, quand ils sont viables, ce qui n'est le cas qu'exceptionnellement. Nous avons vu, au Jardin zoologique du Bois de Boulogne, un couple de ces Niatas à un faible degré, envoyé à notre propre instigation par le professeur Besnard, de la Quinto Normal de Santiago. Ce couple a engendré un veau présentant la môme particularité. Mais ce veau est mort subitement quelques jours après sa naissance. Dans les pampas, les propriétaires de troupeaux tuent, dès qu'ils les ont découverts, ceux qui naissent ainsi, afin d'éviter qu'ils se reproduisent plus tard, au cas où ils seraient viables. Ce n'est pas, en elTet, un avantage pour eux, loin de là, qu'ils soient conformés ainsi. Personne n'a donc nulle part pu voir la particularité en question se perpétuer par hérédité dans une suite de générations. On n'en a constaté que des cas isolés, survenant accidentellement sous des conditions tératologiques encore inconnues. D'où il suit que Darwin n'était nullement autorisé par les faits à présenter ces cas comme des exemples de l'hérédité longtemps soutenue de rares déviations de structure, selon ses expressions.

Restent les moutons Mauchamp, dont l'histoire lui était vraisemblablement inconnue dans ses détails. Des auteurs

récents, et notamment de Quatrefagcs (1), ont parlé de leur prétendue race comme si elle existait encore. Il y a cependant longtemps déjà qu'il ne s'en trouve plus nulle part aucun représentant. Seul l'État français a, durant de longues années, entretenu un troupeau de ces moutons dans l'une de ses bergeries nationales. Las des dépenses qu'il occasionnait sans utilité quelconque, la particularité distinctivc qu il présentait n'étant recherchée par aucun éleveur, il s'est enfin décidé à le supprimer. Cette particularité consistait, ainsi qu'on le sait sans doute, en ce que ces moutous, au lieu de porter, comme les autres mérinos, une toison formée de brins frisés régulièrement, en mèches serrées, en portaient une dont les brins, à peine ondulés et d'un éclat soyeux, formaient des mèches pointues et tombantes. C'était donc uniquement une variété de lainage dans la race des mérinos.

Tous ceux qui ont suivi de près le troupeau savent que l'hérédité de la particularité en question n'avait point tardé à s'y montrer extrêmement précaire. Après chaque agnelage il fallait éliminer une forte proportion d'individus nés avec le lainage ordinaire ou naturel de la race, bien qu'ils fussent issus de père et de mère à toison soyeuse. C'est grâce à une sélection persévérante et toujours soutenue qu'on arrivait à grand'peine à maintenir un efTectif d'ailleurs peu nombreux de sujets conservant plus ou moins la particularité. Cela montre clairement qu'elle ne jouissait point d'une bien grande puissance héréditaire, et que sans les soins dont elle a été l'objet, elle eût bientôt disparu, en raison même de l'une des lois les plus impérieuses de l'hérédité.

La collection de l'École de Grignon contient des échantillons de laine provenant de l'ancien troupeau national des mérinos de Mauchamp, où les faits que nous venons de constater sont mis en évidence de la façon la plus nette,

(I) A. diQuatiiepaoes, Histoire générale des races humaines. Introduction à létude des races humaines. Paris, Hennuyer, 1887-1889.

ainsi que nous le montrerons plus loin. Il y a donc là encore une nouvelle preuve du peu de confiance que mérite le sens critique de Darwin. Il semble que tout ce qu'il lisait ou tout ce qu'on lui racontait fût pour lui parole d'évangile. Mais il faut ajouter, à son honneur, que sa crédulité ne s'appliquait pas seulement aux assertions qui viennent à l'appui de ses idées. 11 montrait la même facilité pour celles qui les contredisent. Et c'est justement ce qui fait le danger de sa grande autorité.

En somme, sans méconnaître la valeur du puissant esprit qui a exercé une si grande inlluence sur la pensée humaine à notre époque, il est permis de dire que sur le sujet de l'hérédité il ne nous a rien appris de nouveau. Tout ce qui, dans son œuvre, est vrai, était connu et avait été publié avant lui, et il n'a même pas su, ainsi que nous le montrerons à l'occasion, éliminer les anciens préjugés dont ce sujet est entaché. 11 les a au contraire naïvement acceptés tous. En réalité, son autorité dans le cas est donc absolument nulle, et il n'est conséquemment ni juste ni sage d'y faire appel par pur entraînement doctrinal. On peut admirer tant qu'on voudra la doctrine transformiste. C'est affaire de sentiment philosophique, étranger à la science positive. Dans le domaine de celle-ci, les faits seuls ont une incontestable valeur.

Ces faits établissent que l'hérédité se manifeste selon plusieurs modes que nous devons d'abord énoncer ici, pour les développer plus tard.

Rappelons avant tout qu'elle ne concerne que la reproduction sexuelle des espèces animales ou végétales, et ajoutons qu'ici nous ne nous occupons point des dernières, à l'égard desquelles la compétence nous manquerait. La multiplication par scission ou par bourgeonnement, comme elle se produit chez les êtres qu'on qualifie d'inférieurs, exclut l'idée d'hérédité, ce qui n'a pas toujours été bien compris, notamment par les savants qui s'occupent de microbiologie. Dans ces cas, les êtres nou-

veaux ne sont que la continuation pure et simple de celui qui leur a donné naissance. Chacun, dès le début de son existence, contient en fait tous les éléments caractéristiques de son auteur. Il n'en est à proprement parler qu'une bouture. Il est complet des sa formation. Il ne lui reste qu'à grandir. Il n'est pas question là, comme dans la reproduction sexuelle, de deux éléments primitifs, dont les propriétés peuvent être et sont, en réalité, souvent différentes, et dont les combinaisons peuvent avoir des résultats très divers. C'est ce qui régit ces combinaisons qu'on appelle les lois de l'hérédité, lois que l'observation met en évidence et dont le déterminisme nous échappe encore, malgré les tentatives qui seront exposées dans le chapitre suivant.

L'hérédité est unilatérale ou bilatérale, ce qui veut dire que l'être procréé hérite exclusivement soit de son père, soit de sa mère, ou bien qu'il hérite des deux à la fois. Dans le dernier cas, il hérite de l'un et de l'autre en des proportions indéfiniment variées. Il va de soi qu'alors la fraction paternelle ou maternelle grandit à mesure que l'autre diminue, et réciproquement. Une notion fort commune, mais qui n'en est pas moins une pure chimère, attribue aux deux fractions l'égalité non pas seulement habituelle, mais constante. C'est ce qu'on nomme le demisang. Je ne pense pas que ce partage égal des puissances héréditaires ait jamais été observé. 11 n'en est pas moins de notion courante et il a été la source d'une multitude d'erreurs sur le sujet de l'hérédité, qui ne sont malheureusement point restées dans le domaine théorique. Les éleveurs d'animaux savent ce qu'il leur en a coûté de s'y être conformés.

Il y a des cas où l'hérédité semble n'être ni unilatérale ni bilatérale, ce qui signifie qu'elle ne paraît venir ni du père ni de la mère immédiatement. Ce n'est en fait qu'une apparence. Quand on connaît les deux lignées paternelle et maternelle, on constate qu'en ce cas les choses ne s'en

sont pas moins passées comme devant. Seulement, au lieu que l'héritage provienne des parents immédiats, du père ou de la mère, ou des deux à la fois, il provient d'un aïeul ou des aïeux.

La constatation de ces faits a conduit à reconnaître des puissances héréditaires de diverses sortes, dont la connaissance permet d'interpréter exactement tous les cas qui se présentent à l'observation, ainsi qu'on le verra par la suite. Elle a fait acquérir aux notions sur l'hérédité un degré de précision et de netteté qui, j'ose le dire, n'avait pas été atteint jusqu'alors.

11 y a d'abord l'hérédité ou la puissance héréditaire individuelle ; puis l'hérédité ou la puissance héréditaire de famille, encore nommée consanguinité; enfin l'hérédité ou la puissance héréditaire de race, connue sous les noms d'hérédité ancestrale et plutôt d'atavisme.

Dans tous les cas de reproduction, deux au moins de ces trois modes de l'hérédité, la puissance individuelle et l'atavisme, entrent nécessairement en lutte ou en conllit. C'est le plus fort qui l'emporte, et s'ils étaient d'égale force il y aurait partage. Mais c'est habituellement l'atavisme qui a la prédominance.

Il a été parlé d'Une prétendue loi de prépondérance et l'on a dit qu'elle pouvait être directe ou indirecte, c'està-dire suivre le sexe, ou bien s'effectuer d'un sexe sur le sexe contraire. Cette loi faussement attribuée à Darwin remonte à Buffon au moins, et sans doute la notion, qui n'est d'ailleurs qu'un préjugé, en était répandue bien avant le temps de l'illustre naturaliste français. Nous aurons l'occasion d'y revenir, de même qu'à l'égard de celle relative à l'hérédité aux périodes correspondantes de la vie, où il s'agirait de l'apparition, chez les descendants, de certaines dispositions physiques et mentales se manifestant chez eux au môme âge que chez les ascendants. Il y a là des confusions que l'exposé complet des trois modes réels de l'hérédité nous permettra de dissiper facilement.

II est pourtant si simple de comprendre que toute chose, qu'elle soit héréditaire ou non, se manifeste à son moment normal dans le développement de l'individu! L'aptitude à la puberté, par exemple, et bon nombre d'autres relatives aux diverses phases de la vie, comme celle des follicules pileux de la face, ne se manifestent qu'à un certain âge, qui varie d'ailleurs selon les races et même dans chaque race selon les familles. Ce n'est assurément point en raison d'un mode particulier d'hérédité. Ces aptitudes, ainsi que toutes celles dont l'individu est doué, lui ont été transmises dès avant sa naissance, alors qu'il était encore à l'état fœtal. Il se développe ensuite dans les diverses directions qui lui ont été dès lors imposées par les propriétés de ses éléments primitifs, venant de ses parents, soit immédiats, soit ancestraux.

Avant d'étudier en détail les trois modes de la puissance héréditaire que nous avons retenus, et qui suffisent à l'interprétation précise de tous les faits, ainsi qu'on le verra, il nous faut exposer l'état de la science au sujet de ces propriétés des éléments primitifs de l'être vivant animal.

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