L HÉRÉDITÉ DES INSTINCTS
pelle ce qui a été dit plus haut : qa'il n'y a d'indispensable que les processus nerveux ; qu'il importe peu que la conscience disparaisse si les processus nerveux, qui sont les équivalents physiologiques des états de conscience, subsistent; qu'il importe même qu'elle disparaisse, parce que son absence rend l'automatisme plus parfait. Evidemment, à l'origine, tout instinct, simple ou complexe, a été une forme quelconque de l'activité psychique; mais, grâce à des répétitions perpétuelles chez l'individu et ses descendants, il s'est établi dans le système nerveux de l'animal des dispositions permanentes, des connexions stables entre divers éléments anatomiques : l'instinct s'est enregistré, organisé. A mesure que les divers états physiologiques, d'abord accompagnés de conscience, sont devenus plus rapides'', mieux coordonnés, la conscience s'est retirée d'eux, en sorte que ce mécanisme si réguher ne représente plus aujourd'hui que de la conscience éteinte.
Est-il nécessaire de faire remarquer que ces considérations sont applicables à tous les instincts^ aux plus simples et aux plus complexes? Ceux-ci, en eiËFet, ne doivent pas être pris en bloc. Il ne faut pas oubher qu'ils se sont formés par des additions successives, pendant des générations sans nombre, par la coordination, fusion et intégration d'instincts simples, et que chaque acquisition nouvelle a été fixée par la môme transformation d'un processus conscient en processus automatique.
D'ailleurs, si le plus souvent l'instinct, à part ses deux points extrêmes, consiste en un processus inconscient, purement physiologique, il est vraisemblable que dans certains cas il est accompagné de quelque degré de con-
1. Nous avons montré ailleurs que la durée d'un état est une condition nécessaire de la conscience.
science. Tels sont les instincts les plus complexes dont la coordination n'est pas toujours parfaite. En général, toutes les fois qu'il y a adaptation à des conditions nouvelles, hésitation, indécision, tâtonnement chez l'animal, il est impossible qu'il ne se produise pas des états de conscience. Il en est de l'instinct comme de l'habitude : celleci a traversé une période consciente avant d'arriver à l'automatisme parfait, et elle perd de sa perfection dans la mesure où la conscience réapparaît.
Il n'y a donc pas lieu de supposer avec Guvier « que les animaux ont dans leur sensorium des images ou sensations constantes qui les déterminent à agir comme les sensations ordinaires et accidentelles déterminent communément ». En réahté, il n'y a d'inné que le rapport entre des modifications de la sensibiHté externe ou interne et certains processus organisés dans le système nerveux de l'animal, et cette innéité résulte d'une transmission héréditaire.
En résumé, — et sans insister sur une question que nous n'avons pas à traiter ici, — chaque instinct complexe se ramène à une coordination d'instincts simples ; chaque instinct simple se réduit à une habitude héréditaire.
Bien que la division des instincts en naturels et acquis n'ait aucune raison d'être en dernière analyse, nous pouvons l'adoptera titre provisoire et pour la clarté de l'exposition.
Les instincts réputés primitifs sont ceux dont la période d'organisation remonte aux temps préhistoriques. Les documents écrits ou figurés, si anciens qu'ils soient,
l'hérédité des instincts 21 nous montrent la plupart des espèces actuellement vivantes déjà pourvues des instincts que nous leur connaissons et dont voici les principaux caractères d'après les partisans de la fixité des espèces :
L'instinct est inné, c'est-à-dire antérieur à toute expérience individuelle. Tandis que l'intelligence se développe lentement et par une accumulation d'expériences, l'instinct est parfait du premier coup. Le canard couvé par une poule va droit à l'eau; l'écureuil, avant de connaître l'hiver, fait une provision de noisettes. L'oiseau né dans une cage, rendu à la liberté, se construira un nid semblable à celui de ses parents, avec les mêmes matériaux et la même forme.
L'intelligence tâtonne, s'essaye, manque son but, tombe dans l'erreur et s'en corrige. L'instinct a une sûreté mécanique : il fonctionne à la façon d'une machine. De là son caractère inconscient; il ne connaît ni le but à atteindre ni les moyens à employer ; il n'a pas à comparer, à juger, à choisir. Tout semble conduit par une pensée, sans quo rien arrive à la pensée.
L'instinct paraît immuable. Il ne semble pas, comme l'intelligence, croître et décroître, gagner et perdre. Il ne se perfectionne pas. S'il ne reste pas absolument invariable, il ne varie du moins que dans des limites restreintes; et on peiit dire que, dans les instincts, l'immutabilité est la règle, et que les variations sont l'exception.
Tels sont les caractères admis d'ordinaire; et bien qu'aucun d'eux ne soit à l'abri de la critique, bien qu'aucun ne soit vrai absolument, ils sontsufEsamment exacts pour distmguer les instincts de tous les autres phénomène^ psychologiques.
L'instinct ainsi entendu est-il transmissible ? est-il soumis à la loi de l'hérédité? Evidemment. L'hérédité des
instincts est incontestée. L'animal hérite des dispositions ' psychiques de ses auteurs tout aussi hien que de leur constitution physiologique. Le naturaliste tient compte des premiers caractères comme des seconds. Il lui paraît tout aussi essentiel pour une abeille d'extraire le pollen des fleurs, de construire des cellules, d'y déposer son miel, que d'avoir des mandibules, six pattes et quatre ailes. Une abeille ouvrière, ayant les instincts de la fourmi, lui paraîtrait tout aussi étrange qu'une abeille ayant huit pattes et des élytres. Il y a dans l'animal deux fonctions principales : l'une qui conserve l'individu, la nutrition; l'autre qui conserve l'espèce, la génération. Celle-ci transmet les instincts comme les formes physiques ; la génération est spirituelle aussi bien que matérielle. Le castor transmet à ses petits ses caractères anatomiques et physiologiques de mammifère rongeur, ses instincts constructeurs et son talent d'architecte.
Nous trouvons donc dès le début une masse innombrable de faits psychologiques, les actes instinctifs, rigoureusement soumis aux lois de la transmission héréditaire. Et il suffit d'un peu de réflexion pour voir combien est vaste le domaine de l'instinct : les invertébrés paraissent complètement réduits à cette forme de l'activité mentale. Dans l'embranchement des vertébrés , les classes inférieures, poissons, batraciens, reptiles, oiseaux, ne peuvent le plus souvent vivre, attaquer, se défendre, connaître leurs ennemis, qu'au moyen de leurs instincts. Enfin, chez les mammifères et même chez l'homme, l'instinct diminue graduellement, mais sans disparaître. Ainsi son domaine -ïst aussi étendu que celui de la vie animale, et ce domaine si vaste est régi par les lois de l'hérédité.
Puisqu'il est clair et admis de tous que l'hérédité est la règle invariable de la transmission des instincts, il est
l'hérédité des instincts 23 inutile d'entasser ici les exemples à l'appui. La ténacité des instincts est si grande et leur transmission héréditaire si sûre, qu'on les voit quelquefois survivre, pendant des siècles, aux conditions d'existence auxquelles ils étaient appropriés. « Nous avon^, dit Darwin S des raisons pour admettre une conservation assez durable d'habitudes primitives même après une domestication prolongée. Ainsi nous voyons, comme trace de la vie originelle de l'âne dans le désert, la forte répugnance qu'il éprouve à traverser le plus petit courant d'eau et le plaisir avec lequel il se roule dans la poussière. Le chameau, qui est cependant domestiqué depuis longtemps, éprouve la même répugnance à traverser un ruisseau. Les jeunes porcs, quoique bien apprivoisés, se tapissent lorsqu'ils sont effrayés et cherchent à se dissimuler même sur une place nue et découverte. Les jeunes dindons et même les poulets, lorsque la poule donne le signal du danger, se sauvent et cherchent à se cacher, comme font les jeunes perdrix et faisans, pour que la mère puisse prendre son vol, ce qu'à l'état domestique elle n'est plus capable de faire. Le canard musqué, dans son pays, perche souvent et niche sur les arbres; et nos canards musqués, domestiques, quoique très indolents, aiment à se percher sur les murs, les granges... Nous savons que, quoique abondamment et régulièrement nourri, le chien enfouit souvent, comme le renard, la nourriture dont il n'a pas besoin ; nous le voyons encore sur un tapis tourner longtemps sur luimême comme pour fouler l'herbe à la place où il veut se coucher... Nous trouvons enfin, dans le plaisir avec lequel les agneaux et les chevreaux se groupent ensemble et folâtrent sur le plus petit mamelon de terrain à leur
1, Darwin, Variation, etc., 1, 192.
portée , les vestiges de leurs anciennes habitudes alpestres. »
Les chiens et les chats domestiques, comme leurs semblables à rétat sauvage, grattent, pour cacher leurs ordures, là même où, le sable et la poussière faisant défaut, cette opération est inutile. Mais c'est la survivance d'une habitude héréditaire.
Plusieurs naturalistes ont signalé de même chez l'homme la persistance d'instincts à l'état rudimentaire. « Pour exprimer le dédain, on découvre les dents canines; pour exprimer la colère, le râteher complet; quoique l'homme civilisé n'ait pas pour but, en montrant ses armes, d'effrayer un ennemi. La violente expiration que nous faisons entendre dans la fureur n'a plus de raison d'être, mais elle répond à ce qui se produit en pareil cas chez les carnassiers
Au lieu d'insister inutilement sur l'hérédité des instincts, naturels et primitifs , il semble plus curieux de rechercher si les instincts acquis sonttransmissibles. Nous avons, dit plus haut, en donnant d'o,près F. Guvier et Flourensles caractères généralement attribués aux actes instinctifs, qu'aucun n'est rigoureusement vrai. Ainsi l'instinct n'est pas toujours invariable. Le castor change, selon les circonstances, le lieu et la forme de son habitation, et de constructeur se fait mineur. L'abeille peut modifier la plan de ses constructions et substituer à ses cellules en hexagone des cavités pentagonales. Dans l'île de Gorée^
1. Schneider, Der thierische Wille, 1880, V, p. 411 et suiv. - Darvrin De l'eoopression des émotions, passim.
l'hérédité des instincts 2S les hirondelles restent toute l'année, parce que la chaleur du climat leur permet de trouver de la nourriture en tout temps. Chez beaucoup d'espèces, le mode de construction du nid peut varier selon la nature du sol, la situation, la température du pays. Certes, l'instinct n'est pas un instrument aussi souple que l'intelligence ; il ne peut pas, comme elle, s'adapter à tous les milieux, se plier à toutes les circonstances, varier et modifier son action de mille manières : mais il est modifiable dans certaines limites, quand il est soumis à des influences puissantes et durables.
Deux causes principales produisent ces variations : le milieu et la domestication. Le climat, le sol, la nourriture, les dangers habituels qui entourent l'animal, les impressions qu'il reçoit, modifient son organisme et par suite ses instincts. L'action de l'homme est encore plus puissante sur lui que celle de la nature; par l'éducation, il le façonne et le phe à ses besoins ou à ses plaisirs. Nous n'avons pas d'ailleurs à rechercher ici comment se produisent ces instincts acquis ou modifiés. La seule question que nous ayons à examiner est celle-ci : Sont-ils héréditaires? L'expérience répond affirmativement, des faits nombreux montrent que les instincts acquis sont conservés et transmis par l'hérédité, comme les instincts naturels. En voici quelques-uns :
G. Leroy remarque que, dans les lieux où l'on fait une chaude guerre aux renards, les jeunes renards, avant d'avoir pu acquérir aucune expérience, se montrent, dès leur première sortie du terrier, plus précautionnés, plus ruses , plus défiants que ne le sont les vieux dans les' endroits où on ne leur tend pas de piège. Il expliquait cela par l'hypothèse d'un langage chez les animaux. F. Cuvier a raison de rattacher ce fait à l'hérédité des modi-
fications acquises de l'instinct. On ne peut douter que l'instinct de la peur soit acquis chez beaucoup d'animaux sauvages et transmis à leur descendance. Knight S qui s'est livré, pendant soixante ans, à des observations suivies sur cet ordre de faits, dit que, dans cet intervalle, les mœurs de la bécasse ont éprouvé de grands changements en Angleterre, et que la crainte de l'homme pendant cette période est devenue bien plus puissante, par sa transmission à travers une série de générations. Le même auteur a trouvé des changements de mœurs analogues jusque chez les abeilles. Darwin a établi que les animaux qui habitent les îles désertes acquièrent peu à peu la crainte de l'homme, à mesure qu'ils expérimentent nos moyens de destruction. En Angleterre, dit-il, les grands oiseaux sont beaucoup plus farouches que les petits, sans doute parce qu'ils ont été partout et toujours beaucoup plus persécutés par l'homme. La preuve que cette différence n^a pas d'autre cause, c'est que, dans les îles inhabitées, les grands oiseaux ne sont pas plus craintifs que les autres ^
Quand l'animal est éducable , c'est-à-dire quand ses instincts primitifs peuvent être modihés, il faut encore, en général , trois ou quatre générations pour fixer les résultats de l'éducation et empêcher le retour des instincts sauvages. Si l'on tente de faire couver, par des canes domestiques, des œufs de canes sauvages; à peine sortis de l'œuf, les canetons obéissent à l'instinct de leur race et prennent leur volée-, et, si l'on réussit à en retenir quel-
' l Kui-M, On the hereditary propensilies or animais {Philos Trans 1837 T 363). - Divers faits recueillis par We.ssenbom prouvent que a Sence devient iastinclive, chez les outardes, quand ces oiseaux halè tent une contrée où les chasseurs sont nombreux (Milne Edwards, t. XIII,
^^'2! Darwin, Origine des espèces, ch. VIII. - P. Lucas, II, 482.
l'hérédité des instincts 27 ques-uns pour la production, il faut attendre plusieurs générations avant d'en obtenir des canards domestiques. Les haras libres ou sauvages donnent lieu à des observations du même genre. On ne dresse qu'avec beaucoup de peine les produits de ces haras, et même, après avoir été assouplis, ils sont encore bien plus indociles que les chevaux nés à l'état domestique. Il n'est pas même jusqu'au métis de chevaux sauvages et de juments domestiques, ou de rennes domestiques et de rennes sauvages, dort les produits ne gardent cette indocilité et n'aient besoin de trois ou quatre générations pour perdre entièrement les habitudes farouches de l'état de nature. Au contraire, les poulains provenant de père ou mère bien dressés naissent souvent avec une aptitude marquée au service du manège ; des écuyers ont même proposé de n'admettre à la reproduction que des sujets déjà exercés dans les cirques.
L'homme, à l'origine, n'a dressé les animaux actuellement domestiques qu'avec beaucoup de peine; et ses efforts seraient restés vains, si l'hérédité n'était venue à son secours. On peut dire que, quand l'homme a réussi à modifier à son gré un animal sauvage, il y a dans la descendance de cet animal comme dans une lutte silencieuse entre deux hérédités : l'une qui tend à fixer les modifications acquises, l'autre qui tend à conserver les instincts primitifs. Souvent celle-ci l'emporte, et ce n'est qu'après plusieurs générations que l'éducation peut être sûre de sa victoire. Mais, qu'on le remarque, dans les deux cas, l'hérédité conserve toujours ses droits.
Chez les animaux supérieurs, qui ont non seulement de l'instinct, mais de l'intelligence, il n'est rien de plus fréquent que de voir des dispositions mentales, manifestement acquises, se fixer par l'hérédité au point de
se confondre avec l'instinct, par leurs caractères d'innéité et d'automatisme. On voit de jeunes chiens tomber en arrêt dès la première fois qu'on les lance et mieux parfois que d'autres depuis longtemps exercés. Le sauvetage est héréditaire chez les races dressées à cet effet, comme, chez les chiens de berger, l'habitude de tourner autour du troupeau et de lui courir sus.
Knight a démontré d'une façon expérimentale que le proverbe « bon chien chasse de race » est vrai. Il prit des précautions pour que les jeunes chiens, menés pour la première fois à la chasse, ne pussent être en rien dirigés par leurs aînés. Cependant, dès le premier jour, voici ce qui arriva. L'un d'eux demeura tremblant d'anxiété, les yeux fixes, les muscles tendus devant les perdrix que ses parents avaient été élevés à arrêter. Un épagneul, appartenant à une race dressée à chasser la bécasse, sut très bien, dès sa première sortie, se conduire à la manière d'un vieux chien, évitant les terrains glacés où il eût été inutile de chercher le gibier, à cause de l'absence de tout fumet. Enfin un jeune terrier d'une race dressée à la chasse des fouines entra en fureur la première fois qu'il se trouva dans le voisinage d'un de ces animaux, tandis que l'épagneul restait parfaitement tranquille
La première fois qu'on mène au bois, en Amérique, les descendants de chiens dressés de longue date à la périlleuse chasse du pécari, ils savent, comme leur père et sans nulle instruction, la tactique à suivre. Or ces chiens sont d'origine étrangère, mais acclimatés depuis longtemps dans la vallée de la Magdalena. Les chiens des autres races qui ne la savent point, si vigoureux qu'ils soient, sont d'abord dévorés. — Les lévriers d'Amérique, au lieu de
1, Knight, ouv. cité.
l'hérédité des instincts !2y prendre les cerfs en leur sautant à la gorge, les attaquent par le ventre et les renversent comme leurs ancêtres avaient été dressés à le faire pour la chasse aux Indiens *.
Ainsi donc, l'hérédité transmet les modifications acquises comme les instincts réputés naturels. Toutefois, il y a une différence importante à noter : l'hérédité des instincts est sans exception; celle des modifications en présente beaucoup. Ce n'est que quand les variations sont solidement étabhes, qu'étant devenues organiques, elles forment une seconde nature qui a supplanté la première, et qu elles ont pris, comme l'instinct, un caractère mécanique, c'est alors seulement qu'elles peuvent être transmises sans exception.
Ces faits, auxquels on pourrait en ajouter d'autres *, prouvent qu'à des époques dont on peut donner la date approximative, certaines dispositions psychiques ont été acquises par les animaux. Ces dispositions, résultant d'une variation spontanée, ou d'un changement de milieu, ou de l'expérience de l'animal, ou de l'action de l'homme, ont été fixées dans la race et ne se distinguent plus des' instincts. L'antiquité tout entière n'a-t-elle pas admis que c'est un instinct naturel qui pousse le chien à aboyer» ? Et, de nos jours, on le croit encore généralement. Cependant l'aboiement et ses variétés sont un résultat de la domestication; ce sont des habitudes héréditaires acquises et transmises par une longue suite de générations anléricures
i. Roulin, Annales des sciences naturelles, t. XVI "7
^" Vn[7i°' 'i'^^'^'^'^dance de l'homme, etc., t. I,'p. '48.
3. Voir sur ce pomt les vers bien conaus d; Lucrèce, V. .1062-1071.
vivant à côté de riiomme. Le chien à l'état sauvage n'aboie pas ; il hurle et creuse des terriers.
Dès lors, une question se pose : Si des instincts tenus longtemps pour primitifs sont acquis, à n'en pas douter, pourquoi n'en serait-il pas de même de tous les instincts? Quelles raisons avons-nous de croire que, les circonstances aidant, tous ne se sont pas formés à leur heure, puis fixés et transmis ? en sorte que tous les instincts seraient acquis et qu'il n'y aurait entre eux que des différences d'ancienneté.
Ce problème ne s'est posé que dans ces derniers temps, logiquement amené par le grand débat sur l'origine et la variation des espèces. Il est bien clair que sur une question ouverte, vivement discutée entre les maîtres, peutêtre insoluble, nous n'avons la prétention de rien décider. Il ne s'agit ici que d'exposer une hypothèse; mais cette hypothèse étant fondée sur l'hérédité, et lui attribuant un rôle de premier ordre, nous ne pouvons la passer sous silence.
On sait comment une théorie ébauchée au siècle dernier, reprise parLamarck, modifiée par Darwin et \Valiace, s'est rapidement répandue de nos jours dans tous les pays civihsés. Elle admet que les espèces sont variables et se sont formées par l'accumulation de petites différences, que l'hérédité a fixées. Les genres et les espèces actuellement existants, si nombreux qu'ils soient, ont dû dériver de trois ou quatre types primitifs, peut-être d'un seul. Pour cela, il a suffi de quelques variations spontanées. Si elles ont été appropriées à des conditions nouvelles d'existence, si elles ont fourni à l'individu une arme de plus pour la bataille de la vie, si l'hérédité les a transmises, .il s'est formé une espèce qui, sous l'action continue des mêmes causes, s'est éloignée de plus en plus du type primordial.
l'hérédité des instincts 31
Les variations, la concurrence vitale et la sélection, le temps, l'hérédité : tels sont les facteurs à l'aide desquels s'expliquent l'évolution des êtres, la formation et la disparition des espèces.
Cette hypothèse a jeté un jour tout nouveau sur les instincts. Dans l'animal, la constitution physique et la constitution mentale étant corrélatives, si à l'origine il n'y eut que des organismes rudimentaires, il ne dut y avoir non plus que des instincts très grossiers. D'ailleurs, l'instinct présentant, comme l'organisme, des variations spontanées, étant soumis comme lui aux lois de la concurrence vitale et de l'hérédité, on en doit conclure que, si ces causes expliquent la formation des espèces, elles exphquent aussi celle des instincts. Si une modification physique, en adaptant l'animal à un milieu nouveau, amène une déviation qui peut devenir fixe, parce qu'elle constitue un progrès sur les états antérieurs, il en sera de même pour les modifications mentales. Toute variation de l'instinct qui mettra l'animal en état de se défendre contre de nouveaux ennemis, de saisir quelque nouvelle proie, le rendra apte à survivre, dans des conditions plus comphquées.
Tant que les espèces ont été considérées comme fixes, la question de l'origine des instincts ne pouvait même être posée. L'espèce semblait avoir été mise au monde toute faite, avec ses caractères physiques et moraux. Pour l'école transformiste, au contraire, les instincts actuels sont très complexes, formés par l'accumulation lente du temps et de l'hérédité. Il s'agit de les soumettre à un procédé minutieux d'analyse, de les défaire couche par couche , de déterminer, par la comparaison, l'induction et l'analogie, ceux qui paraissent de formation plus récente, de descendre de là pas à pas vers des couches de plus
en plus anciennes, et, en procédant toujours ainsi du composé au simple, d'arriver à quelques manifestations mentales très humbles, qui peuvent être considérées comme la source d'où tout est sorti.
Ainsi, au début, un minimum d'activité psychique qui joue, dans la vie mentale, le rôle du protoplasma ou de la cellule dans la vie physiologique ; puis des actions et réactions qui, par une répétition constante, se changent en habitudes et sont fixées par l'hérédité ; puis des variations qui se changent aussi en habitudes et sont fixées également par l'hérédité ; bref, une somme dlmhiludes héréditaires : telle est , d'après l'école transformiste , la genèse des instincts.
Darwin a développé cette thèse avec une science et une habileté consommées. Il s'est bravement attaqué aux instincts les plus compliqués, les plus merveilleux, les plus inexphcables : ceux de la fourmi et de l'abeille ; s'efforçant de faire voir comment ces phénomènes si singuliers ont pu sortir, par la sélection et l'hérédité, de quelques instincts très simples.
Si nous prenons l'abeille domestique, telle qu'elle existe maintenant, sans la comparer à aucun autre. animal; si nous supposons que, dès l'origine, elle a construit ses cellules comme aujourd'hui , nous restons confondus d'étonnement et sans explication possible. Mais si, ayant recours au principe des transitions graduelles, nous cherchons à établir une série de degrés transitoires, « la nature nous révélera peut-être elle-même sa méthode de création. » Rapprochons donc l'abeille de la mélipone et du bourdon.
Les bourdons n'offrent que des instincts assez grossiers. Ils déposent leur miel dans de vieux cocons, en y ajoutant quelquefois de courts tubes de c.'re. D'autres fois, ils
l'hérédité des instincts 33
constx'-uisent des cellules isolées, d'une forme globuleuse irrégulière.
Entre les cellules parfaites de l'abeille domestique et la grossière simplicité des cellules du bourdon, on trouve, comme degré de perfection intermédiaire, les cellules de la mélipone domestique du Mexique. La mélipone ellemême est intermédiaire, par sa structure, entre l'abeille et le bourdon, mais plus voisine de celui-ci. Elle construit un rayon de cire presque régulier, composé de cellules cylindriques dans lesquelles les larves éclosent , et de quelques grandes cellules, destinées à recevoir les provisions de miel. Les dernières sont presque spliériques et situées à une assez grande distance les unes des autres. Or le calcul montre que si la mélipone construisait ses sphères à égales distances, et si elle les faisait de la même grandeur, en les disposant symétriquement sur deux rangs, il en résulterait une structure aussi parfaite que celle du rayon de l'abeille domestique. « Nous pouvons conclure de là en toute sécurité, dit Darwin, que si les instincts actuels de la mélipone, qui n'ont rien de fort extraordinaire, étaient susceptibles de quelques légères modifications, cet insecte pourrait arriver peu à peu à construire des cellules d'une perfection aussi merveilleuse que celles de notre abeille. »
La sélection naturelle n'agissant qu'en accumulant les variations légères d'organisation, ou d'instinct, qui peuvent être avantageuses à l'individu, on peut se demander comment ce sont les variations successives et graduelles de rmstinct constructeur, plutôt que de tel autre, qui ont forme peu à peu le talent architectural de l'abeille domestique. Darwin répond : « L'abeille doit consommer une grande quantité de miel pour sécréter une faible quantité de cire; et elle vit de son miel pendant l'hiver. Tout ce
RiiiOT. — Hérédité. 3
qui amènera une épargne de cire amènera une épargne de miel et par suite sera utile à l'avenir de la ruche. » Ceci posé, si l'on suppose que des bourdons hivernent, ils auront besoin d'une grande quantité de miel ; par suite, toute modihcation d'instinct qui les amènerait à construire leurs cellules assez près les unes des autres pour avoir une cloison mitoyenne leur épargnerait un peu de cire et leur serait avantageuse par conséquent. Il serait donc de plus en plus avantageux aux bourdons de construire leurs cellules de plus en plus régulières, de plus en plus rapprochées, comme celles de la mélipone. Toujours, pour la même raison, il serait avantageux à la méhpone de construire ses cellules encore plus rapprochées et plus régulières qu'aujourd'hui, et de se rapprocher ainsi peu à peu du rayon parfait de l'abeille domestique. « Ainsi on peut expliquer le plus merveilleux de tous les instincts connus, à l'aide de modifications successives, innoml^rables mais légères, d'instincts plus imparfaits dont la sélection naturelle aurait profité »
Dawin a essayé d'expliquer de même les instincts esclavagistes de certaines fourmis. On sait, par les observations célèbres de P. Huber, que les fourmis amazones volent les larves des fourmis noir-cendrées qui deviennent leurs esclaves. Incapables d'autre travail que la guerre, elles sont nourries, portées, soignées et même gouvernées par
1 Darwin, Origine des espèces, ch. VIII, § 8. - D'après 0. Schmidt, Hermanii MûUer aurait montré « que dans les caractères physiques des ditférentes espèces de guêpes, d'abeilles rapaces et d'abeilles actuel émeut Stes Tpossède tous les degrés de transition qui permettent de se rSenter et de reconstruire l'évolution de ces êtres au cours des s.è- S aue es mêmes espèces offrent dans leurs habitudes ou instincts la même rans tion, suivant les circonstances et les organes, du simple au ^t^rlcrpt ', l'artificiel et que même la plus haute complication de cette meTi le^se acî^v t^^^^^^^ ôtîe considérée comme le résultat d'une évoln- «oT sans q^^^^^^ besoin de faire intervenir une solution per saltuvu » lI; sonnées natureUes et la philos, de nnconsctent, trad. franç., p. 47.)
l'hérédité des instincts 3o les noir-cendrées. En Angleterre, les fourmis sanguines ont aussi des esclaves; elles les emploient aux travaux de la fourmilière, mais y travaillent elles-mêmes. Selon Darwin, cet instinct s'explique ainsi : A l'origine, les fourmis auront volé des œufs étrangers pour s'en nourrir, quelques-uns auront éclos, et les fourmis étrangères auront rendu dans la communauté des services comme travailleurs. De là l'instinct d'aller capturer des œufs pour avoir des esclaves. Puis les maîtres, après avoir laissé à leur^ esclaves une partie du travail, comme les fourmis anglaises, en seront venus à s'en déshabituer complètement, comme les fourmis suisses.
Depuis la publication du grand ouvrage de Darwin, ses adversaires et ses critiques se sont mis à recueillir avec ardeurles cas les plus embarrassants. Tels sont les instincts àesodynères et des cerceris, guêpes solitaires qui placent près de leur œuf des insectes vivants, frappés de paralysie par l'moculation d'une gouttelette de venin dans le ganglion thoracique : ce qui permet à la larve aussitôt éclose de se repaître d'une proie vivante. Tels encore les instincts des Xylocopes ceux des Talégales, gallinacés australiens qui
Lve future Sur cirln. H? u" - Salerie pour nourrir la
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ponte d unTetiSme î„r.^^^^ T'^ d'approvisionnement de pollen, uu troisième œu îl M ' ^"'l deuxième loge : ain.i po»;
ne couvent pas, mais qui plusieurs semaines avant la ponte entassent des mètres cubes d'herbes sèches et de débris végétaux et y déposent leurs œufs, qui subissent une incubation artificielle, grâce à la chaleur développée par la fermentation : — instinct qui est bien fixé dans la race, ne résulte pas de l'imitation, puisque des individus élevés à Paris ont agi de même à l'âge adulte.
Les transformistes de leur côté ont soutenu la lutte sur tous les points, produisant des faits, opposant des arguments de tout genre, rapprochant les instincts complexes d'autres plus simples et plus facilement explicables. La difficulté du problème serait fort diminuée si la filiation des espèces animales, si leur arbre généalogique pouvait être dressé d'une manière complète et incontestable. Ce résultat n'est pas atteint. Le fùt-il, il y aurait encore place à beaucoup de conjectures dans la détermination des instincts. On ne peut donner qu'une esquisse probable de leur évolution. « Il sera toujours impossible d'expliquer les instincts actuels dans leurs variétés et leurs complications infinies. Les data sont inaccessibles, et même, en supposant qu'on les atteigne, on ne pourrait les saisir d'une manière complète ^ »
Que faut-il donc penser, en définitive, de cette solution sur l'orioine des instincts? Nous n'avons pas à la juger ici : ce serait\ors de notre compétence. Cette question est hee à celle de l'origine des espèces, et la science ne la pas encore tranchée. Y parviendra-t-elle? On ne peut nier que chaque jour le transformisme gagne du terrain. Si un jour
chemin frayé par XIII, p. 467. - 0 a troa-
î:rSs crSÏ tr^ïauf nombre do faits analogues, p. 47,, o2S.
''l: S.L-t spencer, Principes ,e psyckolooie, t. I. § 194-198.
L'IIÉIIÉDITÉ DES INSTINCTS 37
l'hypothèse de Darwin est complètement justifiée, il faudra hien admettre alors que tous les instincts sont acquis, que ce qui est stable actuellement fut variable à l'origine, que toute stabilité vient de l'hérédité qui conserve et accumule, et que dans la formation des instincts son rôle est souverain.
En résumé, dans l'hypothèse qui considère les instincts comme fixes ou ne variant que dans de faibles limites, l'hérédité est simplement conservatrice.
Dans l'hypothèse transformiste, l'hérédité est réellement créatrice, puisque sans elle, nulle modification acquise ne pouvant se transmettre, la formation des instincts proprement dits, même peu compliqués, serait impossible.