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CHAPITRE IV

l'hérédité de l'intelligence

L'homme est capable de s'élever de la sensation concrète et confuse à la simplicité de la notion abstraite; il peut ramener une masse innombrable de faits à une idée générale, unique, fixée par un signe; il peut, par le raisonnement, atteindre les conséquences les plus compliquées ou les plus lointaines, et deviner l'avenir d'après le passé. C'est parce qu'il peut comparer, juger, abstraire, généraliser, induire et déduire que les sciences, les religions, les arts, la morale, la vie sociale et politique sont nées et depuis ont continué leur incessante évolution. Ces facultés sont si merveilleuses que, par leurs résultats accumulés, elles ont fait de l'homme comme un être à part dans la nature.

Chercher si elles sont transmissibles par hérédité, c'est donc chercher si la vie psychologique, sous sa forme la plus haute, est soumise à cette loi biologique. En se pla çant à un point de vue étroit et superficiel, on peut soutemr que jusqu'ici nous avons établi tout au plus l'hérédité des formes inférieures de l'intelligence, que nous nous

RiBOT. — Hérédité. g

en sommes tenu simplement aux abords de la question, que nous n'avons aucun droit de conclure du moins au nlus, de l'inférieur au supérieur. Mais ici nous allons attaquer résolument la difficulté.

Le problème, tel qu'Use pose à nous, est donc celui-ci : Les modes supérieurs de l'intelligence sont-ils transmissibles comme les modes inférieurs? Nos facultés d'abstraire, de juger, de raisonner, d'inventer, sont-elles régies par l'hérédité, comme nos facultés perceptives? ou, en termes plus simples et pour parler le langage de tout le monde, le bon sens, le génie, le talent, la finesse, les aptitudes artistiques, scientifiques, pratiques, sont-ils héréditaires?

Pour y répondre, nous allons examiner la question au double point de vue de la théorie et des faits, de la logique et de l'expérience. Le raisonnement va nous montrer d'abord que l'hérédité de l'intelligence est possible; l'expérience nous montrera ensuite qu'elle eslréelle.

Si l'on admet l'hérédité des modes inférieurs de l'intelligence, — et les faits l'imposent, — il est bien difficile que^a logique seule n'amène pas à étendre l'hérédité à l'intelligence tout entière. La psychologie a toujours disf.ngué divers modes dans la faculté de connaître, et même l'étude analytique de l'intelligence n'est possible qu'à cette condition; mais ce ne sont là que des diS'érences d'aspect et non des différences essentielles.

D'ailleurs, en prenant la question d'aussi haut qu'on voudra, toute recherche sur la nature dernière de l'intelhgence doit aboutir nécessairement à l'une de ces deux conclusions : qu'elle est un effet dont la cause est l'organisme; qu'elle est une cause dont l'effet est tout ce qui existe, tout ce qui est connaissable. La première hypothèse s'appelle matérialisme; la seconde, idéalisme. Nous

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allons voir, en nous appuyant sur le raisonnement seul, qu'entre ces deux hypothèses et l'hérédité des modes supérieurs de l'intelligence il n'y a aucune contradiction, aucune incompatibilité logique.

En ce qui touche l'hypothèse matérialiste, il n'y a pas de difficulté. On le voit tout de suite : car, si l'on admet que la pensée n'est qu'une propriété de la matière vivante, comme l'hérédité est une des lois de la vie, elle sera par là même une des lois de la pensée. En termes plus précis : l'intelligence est une fonction dont le cerveau est l'organe; le cerveau est transmissible, comme tout autre organe, comme l'estomac, les poumons et le cœur; la fonction est transmissible avec l'organe; l'intelligence est donc transmissible avec le cerveau. L'hérédité physiologique entraîne, comme conséquence forcée, l'hérédité psychologique, sous toutes ses formes.

Au contraire, l'hypothèse idéaliste semble en contradiction complète avec l'hérédité de l'intelligence, mais l'opposition n'est pas si radicale qu'elle paraît au premier abord. L'idéalisme, sans tenir compte ici des variétés de doctrine, est le système métaphysique qui croit que la pensée est la seule réalité. Quelle que soit la valeur de cette hypothèse, si l'idéahsme admet, comme il le fait, que dans l'ordre des phénomènes physiques, chimiques, physiologiques, psychologiques, il y existe des coexistences et des successions qu'on peut ramener à des formules fixes, il n'a aucune raison plausible de ne pas admettre l'hérédité au nombre de ces lois empiriques, tout en niant qu'elle soit autre chose qu'une loi d'apparence. Ce dernier point nous importe peu. Ainsi l'hérédité de l'intelligence est conciliable, même avec l'idéalisme le plus transcendant.

Il nous reste à montrer, par des exemples, que cette

hérédité n'est pas seulement possible, mais réelle. Ici se présente une difficulté. Il était relativement facile de constater l'hérédité sous les formes nettes, étudiées jusqu'à présent (instincts, perceptions, sentiments) : cela sera plus facile encore, nous le verrons, pour les formes morbides; mais il s'agit maintenant d'un mode d'activité extrêmement complexe, même sous ses formes les plus simples. L'activité intellectuelle, en effet, suppose des images et des concepts formant les associations les plus diverses, unifiés en jugements ou en raisonnements qui constituent des séries de longueur variable. Ces opérations, différentes en quantité et en qualité, combinées et coordonnées de mille manières, sont soumises à des actions extérieures qui provoquent des réactions, c'est-à-dire des états nouveaux.

Décomposer l'activité intellectuelle en opérations élémentaires (imagination, jugement, etc.), comme le fait la psychologie anolytique, et rechercher si chacune de ces formes est transmissible par hérédité, c'est poser la question sous une forme artificielle, souvent inacceptable.

La nature des choses nous impose une autre méthode. Tout mode d'activité intellectuelle, quel qu'il soit,aboutit à un effet, à un résultat, trivial ou relevé, vulgaire ou insolile, théorique ou pratique; il se traduit par une création artistique ou industrielle, une œuvre scientifique ou simplement un acte de la vie ordinaire. Ces résultats, qui sont la forme concrète et pour ainsi dire palpable de l'activité mentale, peuvent seuls servir de point d'appui à notre recherche et nous permettre de découvrir si, d'une génération à l'autre, un mode d'intelligence est transmis. Sans doute, cette méthode synthétique est un procédé un peu grossier, mais il n'y en a pas d'autre possible. D'ailleurs, comment supposer que ce composé si complexe se

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transmette d'un bloc? La fragilité est en raison directe de la complexité. Sans parler de l'atavisme, il y a, dans l'acte de la génération, deux facteurs en lutte; l'étrange, c'est qu'une forme mentale particulière soit quelquefois transmise dans des conditions si défavorables.

Nous sommes donc obligés de poser la question sous cette forme très générale : Entre l'intelligence des parents et celle des enfants^ y a-t-il quelque rapport d'hérédité?

« Prenons, dit Gandolle, le fils d'un grand capitaine ou d'un mathématicien célèbre; en supposant qu'il ressemble à son père et non à sa mère, il y aurait seulement probabilité au moment de la naissance, pour le fils du grand capitaine, d'être un homme disposé à commander; pour le fils du grand mathématicien, d'être un homme disposé à calculer : ce qui peut faire du premier un piqueur ou un majordome, et du second un teneur de livres très exact »

C'est là, en définitive, tout ce qu'on peut attendre de l'hérédité dans la plupart des cas. Le même auteur ne « trouve d'indice d'une hérédité spéciale de facultés que dans les mathématiques et la musique. En ce qui concerne les mathématiques, il y a des faits, soit dans l'histoire des savants, soit dans l'observation ordinaire,d'après lesquels une certaine facihté de calculer serait héréditaire, à peu près comme celle de comprendre instinctivement la musique. On peut avoir cette facilité sans aller loin dans les mathématiques, comme on peut' avoir l'oreille juste sans être compositeur; mais, pour être mathématicien, il

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faut avoir le point de départ d'une aptitude naturelle au calcul, car, sans cela, on se dégoûte de travaux trop lents et trop fatigants K »

Avant d'entrer dans les détails, j'appellerai l'attention sur un fait si banal qu'on l'oublie, quoiqu'il soit la plus solide preuve de l'Hérédité intellectuelle. L'activité de l'intelligence, au moins chez l'homme actuel, suppose comme conditions nécessaires certaines notions de temps, d'espace, de cause. Quel qu'en soit -le nombre et de quelques noms qu'on les désigne, — catégories, formes de la pensée, idées innées, préformations du cerveau, — cela n'importe pas. En fait, elles existent et sont léguées invariablement. Ce sont des caractères spécifiques, c'est-à-dire qu'il est aussi contradictoire de concevoir l'homme sans elles qu'un vertébré sans axe cérébro-spinal. Celui qui en est dépourvu est un idiot, un être à part, un semblant d'homme. Il s'ensuit donc que les conditions fondamentales de l'intelligence sont héréditaires et que le doute ne peut porter que sur les caractères individuels.

Ceux-ci sont-ils transmis? Nous venons de dire avec quelles restrictions cette question peut être posée. Si l'on veut regarder autour de soi, interroger sa propre expérience, on verra que certaines formes d'intelbgence l'esprit caustique ou rabelaisien, la réflexion ou 1 esprit pratique - sont héréditaires. Mais nous ne pouvons pas nous contenter de dire au lecteur : Regardez. Il nous faut produire des exemples, et, comme il faut qu'ils soient connus de tous,nous ne pouvons les emprunter qu a 1 his-

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