CHAPITRE V l'hérédité des sentiments et des passions
On pourrait montrer, si c'était ici le lieu, que les divers modes de la sensibilité, si vagues qu'ils paraissent, sont ce qu'il y a en nous de plus profond et de plus tenace; que c'est par les sentiments, non par l'intelligence, que se produit en nous tout changement durable, bon ou mauvais, normal ou morbide. Bornons-nous à faire remarquer qu'ils sont si intimement liés aux organes et à la constitution tout entière qu'il est naturel de supposer à priori que l'hérédité les transmet. Nous allons voir que l'expérience vérifie cette hypothèse.
Mais il n'est pas sans intérêt d'examiner d'abord la question du dehors. Les sentiments, du moins les plus simples et les plus vifs, ont leurs modes d'expression naturels; c'est-à-dire que les états de conscience que nous désignons sous ce nom sont accompagnés de décharges nerveuses qui se traduisent par des mouvements, des sécrétions et d'autres phénomènes physiologiques d'une nature déterminée. Dans son grand travail sur l'expression des émotions, Darwin a fait ressortir à plusieurs re-
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prises le rôle de l'hérédité, notant beaucoup d'expressions actuellement innées comme le résultat d'une fixation héréditaire et beaucoup d'expressions sans valeur actuelle pour l'individu comme des survivances.
« Les principaux actes de l'expression, chez l'homme et les animaux, sont innés ou héréditaires, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas un produit de l'éducation de l'individu : c'est là une vérité universellement reconnue. Le rôle de l'éducation ou de l'imitation esj, tellement restreint pour beaucoup de ces actes qu'ils sont entièrement soustraits à notre contrôle, dès les premiers jours de notre vie et pendant toute sa durée : par exemple la rougeur, l'accélération des battements du cœur dans la colère. On peut voir des enfants à peine âgés de deux ou trois ans, rougir de confusion,
niême ceux qui sont aveugles de naissance L'hérédité
de nos actes expressifs explique comment les aveuglesnés peuvent les accomplir aussi bien que les personnes douées de la vue. Nous pouvons encore par là nous rendre compte de ce fait que, jeunes et vieux, chez les races les plus diverses, aussi bien chez l'homme que chez les animaux, expriment les mêmes états de l'esprit par des mouvements identiques
« Dans notre propre espèce, lorsque nous considérons certains gestes que nous sommes accoutumés à regarder non comme instinctifs, mais comme le produit d'une convention, nous tombons dans une surprise peut-être excessive, en reconnaissant qu'ils sont innés. Tel est l'acte de hausser les épaules en signe d'impuissance ou de lever les bras en ouvrant les mains et en étendant les doigts, en signe d'étonnement. Nous pouvons conclure à l'hérédité de ces gestes et d'autres encore en les voyant exécuter par des enfants en bas âge, par des aveugles-nés et par les races humaines les plus diverses. Il faut aussi se rappeler qu'on
a VU se produire chez certains individus et se transmettre à leurs descendants, parfois en sautant plusieurs générations, certains tics nouveaux associés à certains états d'esprit déterminés
Un certain nombre d'autres gestes qui semblent innés ont été probablement appris, comme les mots du langage : par exemple, celui qui consiste à élever les mains jointes
et à porter les yeux au ciel, quand on est en prière Il
n'est pas parfaitement évident que l'habitude d'incliner ou de hocher la tête, pour affirmer ou nier, soit héréditaire, car elle n'est pas universellement répandue. Cependant elle est trop générale pour qu'on puisse penser qu'elle a été acquise isolément par chacun des individus d'un si grand nombre de races ^ »
Le lecteur trouvera dans le livre de Darwin, à l'appui de ces conclusions générales, un certain nombre de faits sur le mode d'expression de la douleur, du plaisir, de la colère
On pourra dire que tout ceci est un legs physiologique plutôt que psychologique ; mais, si l'on y réfléchit, on en
1. Dans ce même ouvrage (p. 287 de la trad. franç.), Darwin rapporte le fait suivant : On sait que les Anglais haussent beaucoup moins les épaules que les Français ou les Italiens et que les enfants anglais très jeunes ne le font jamais. Ce geste fut constaté chez une petite fille de seize à dix-huit mois, ce qui provoqua cette exclamation de sa mère : « Voyez donc cette petite Française qui hausse les épaules. » Celte petite fille était issue de parents anglais. ; mais son grand-père était Parisien. Elle lui ressemblait beaucoup et avait en commun avec lui un tic particulier que Darwin décrit. Cette habitude disparut graduellement.
2. Darwin, Z)e l'expressio?i des émotions, trad. fr., p. 381 et suiv.
3. Pages 165, 197, 198, 2/j3, 227, 333, 337, 338, 373. « La faculté d'agir facilement sur les muscles de la douleur paraît être héréditaire, comme presque toutes les facultés humaines. Une femme, appartenant à une famille célèbre par le nombre considérable d'acteurs et d'actrices renommés qu'elle a produits et qui sait rendre elle-même l'expression de lat douleur avec une précision singulière, a raconté au D' Crichton Browne que tous ses aïeux avaient possédé cette même faculté à un degré remarquable. 11 paraît aussi que le dernier descendant de la famille qui a inspiré le roman de W. Scott, ncdgaunllet, a hérité de celle même teadauce de race. » (^Ibid., d. 107.)
l'hérédité des sentiments et des passions 89 comprendra l'importance directe pour notre sujet. Des modes d'expression actuels nous remontons aux modes d'expression du passé, dont ils ne sont que le résultat organisé. Nous avons ainsi quelque jour sur les sentiments primitifs de l'animalité. Nous voyons surtout ce que l'hérédité accumule et façonne en nous ; et, dans tel mode d'expression, le plus banal, le plus universellement répandu dans l'espèce humaine, nous pouvons retrouver la marque indélébile de générations innombrables qui l'ont fait tel qu'il est et qui ont travaillé d'une manière inconsciente à le fixer pour toujours.
Au reste, nous allons étudier l'hérédité des sentiments pris en eux-mêmes.
Nous en serons réduits à ne citer que les faits saillants, c'est-à-dire les passions assez violentes ou assez bizarres pour que la médecine, l'histoire ou la justice s'en soient occupées; mais chacun, en rappelant ses souvenirs, verra facilement que certaines manières de sentir, et par suite d'agir, peuvent se conserver héréditairement dans les familles les plus obscures.
D'abord, chez les animaux, la transmission des traits du caractère individuel est un fait si commun, si bien constaté, que l'on pourrait se passer d'exemples. « Un cheval naturellement hargneux, ombrageux, rétif, dit Buffon, produit des poulains qui ont le même naturel. » Tous les éleveurs ou directeurs des haras ont fait des remarques analogues au sujet des étalons.
« L'hérédité, dit Girou de Buzareingues, peut même s'étendre chez les bêtes aux dispositions les plus bizarres. Un chien de chasse pris à la mamelle et élevé loin de son
père et de sa mère était d'un entêtement incorrigible, et, chose remarquable, il craignait au point de n'en plus chasser l'explosion de la poudre, qui excite tant d'ardeur chez les autres chiens. Sur la surprise qu'une personne en témoignait, on lui répondit : « Rien n'est moins surprenant, son père était ainsi. »
Dans le métissage des races et des espèces, la transmission des caractères n'est pas moins frappante. Nous avons w dans le croisement du cochon et du sanglier, du loup et du chien, une partie des petits hériter des instincts sauvages, une autre des instincts domestiques. Girou a observé des faits analogues dans le croisement des diverses races de chiens et de chats
Rappelons enfin le fait cité par Laycock, au sujet des chevaux, qui a été rapporté quelques pages plus haut ^ en traitant de l'hérédité de l'odorat.
L'hérédité des penchants, des instincts et des passions chez les bêtes est une très bonne démonstration de cette forme de l'hérédité chez l'homme, en ce qu'elle nous débarrasse de toutes les explications superficielles, tirées de l'influence de l'éducation, de l'exemple, de la force de l'habitude, des causes extérieures par lesquelles on a cru 'pouvoir remplacer l'hérédité.
Si nous passons à l'homme, les premiers phénomènes affectifs qui s'offrent à nous sont ceux de la sensibilité organique ou cœnesthésie , qui est une sorte de toucher