Buckle, Civilisalion in England
y a d'insuffisant à dire : Tel père illustre, tel fils illustre; donc le talent est héréditaire; quand il faudrait être en état de montrer qu'à tel mode précis d'activité mentale chez l'ascendant correspond le même mode chez le descendant ou bien de dire pourquoi cela n'est pas. Mais c est trop demander dans l'état actuel de la psychologie.
Ceci reconnu, si nous en revenons à ce qu'il y a d'essenliel dans l'objection de Buckle, nous voyons qu'à son avis, les cas d'hérédité seraient des successions purement fortuites, comme on en doit toujours découvrir quandon compare une grande masse de faits. Si l'on dépouillait sur les registres d'une loterie la liste des numéros gagnants pendant une longue période d'années, il est probable qu'on trouverait de temps en temps des successions identiques amenées par un pur effet du hasard. C'est ainsi ou à peu près que Buckle explique les cas d'hérédité : il ramène la question à un calcul de probabilité; or un mathématicien avait répondu par avance à cette singulière hypothèse.
Maupertuis, après avoir cité un exemple de sexdigitisme héréditaire pendant quatre générations, ajoute :
« Je ne crois pas que personne prenne l'exemple du sexdigitisme pour un effet de pur hasard ; mais, au cas où on le voudrait, il faut voir quelle est la probabilité que cette variété accidentelle dans un premier parent ne se répétera pas dans les descendants. Après une recherche que j'ai faite dans une ville qui a cent mille habitants, j'ai trouvé deux hommes qui avaient cette singularité.
Supposons, ce qui est un peu difficile, que trois autres me soient échappés et que sur vingt mille hommes on puisse compter un sexdigitaire; la probabilité que son fils ou sa fille ne naîtra pas avec le sexdigitisme est de 20 000 à 1; et celle que son petit-fils ne sera pas sexdigitaire est
l'hérédité est-elle une loi? 165 de 20 000 fois 20 000 ou de 400 000 000 à 1, Enfin la probabilité que cette singularité ne se continuera pas pendant trois générations consécutives serait de 8 000 000 000 à 1 : nombres si grands que la certitude des choses les mieux démontrées en physique n'approche pas de ces probabilités. »
Si l'on applique le raisonnement de Maupertuis à quelques cas d'hérédité psychologique, une maladie mentale, un aient quelconque (peintre, musicien) persistant pendant deux ou trois générations, on voit aisément ce que devient l'objection de Buckle.
La plupart de ces objections n'eussent pas été soulevées, si l'on n'avait commis la faute grave de ne raisonner que sur des exceptions. Pour bien résoudre la question, il aurait fallu d'abord la bien poser, c'est-à-dire considérer le fait de l'hérédité non partiellement, mais dans toute son extension à travers le domaine de la vie, comme nous allons le faire ici.
Pour procéder logiquement, il nous faudrait d'abord déterminer ce que c'est que l'espèce. Nous ne nous lancerons pas dans cette question inextricable. Il suffit de nous en tenir à quelques faits très simples, incontestables, très grossiers si l'on veut, mais que tout le monde admet.
Quand nous comparons deux êtres vivants, c'est-à-dire deux sommes d'attributs, et que nous trouvons que ces deux êtres ont en commun un très grand nombre d'attributs essentiels et ne diffèrent que par des attributs rares et secondaires, de telle sorte qu'on puisse les considérer
l. Maupertuis, Œuvres, t. II, lettre 17».
comme à peu près semblables, nous disons qu'ils sont de la même espèce. Les caractères nombreux et essentiels qui leur sont communs, nous les appelons spécifiques; les caractères rares et accidentels qui les différencient, nous les appelons individuels. Ainsi deux individus de l'espèce humaine ont en commun des caractères essentiels très nombreux, d'être organisés, vertébrés, mammifères, avec tout ce que cela implique, d'avoir des sens, des fonctions physiologiques ou psychologiques, comme sentir, se souvenir, imaginer, raisonner. Mais tous deux diffèrent par des caractères accidentels et individuels, en ce que le système musculaire commun aux deux est très développé chez l'un et très peu chez l'autre ; en ce que la faculté de se souvenir, commune aux deux, est faible chez l'un et merveilleuse chez l'autre; en ce que la faculté de raisonner, commune aux deux, ne s'élève pas chez l'un au-dessus des actes les plus simples et chez l'autre embrasse les abstractions les plus hautes.
Maintenant, par l'acte de la génération d'où l'hérédité découle, l'être produit son semblable. Dans les formes inférieures, comme la gemmation et la fissiparité, le fait est évident. Dans les formes supérieures qui nécessitent le concours des deux sexes, il y a deux forces contraires en présence et par conséquent en lutte ; il en résulte que le produit ressemble (sauf les exceptions) à l'un des deux auteurs ou aux deux à la fois. Cette vérité générale que les organismes d'un type donné descendent d'organismes du même type est si bien établie par une infinité d'exemples qu'elle a le caractère d'un axiome. « La tendance chez un être vivant à se répéter dans son produit, dit un naturaliste, apparaît comme une sorte de nécessité. On aurait peine à concevoir un être qui ne ressemblerait pas à ses parents. En fait, cette tendance se rencontre partout, si bien que
l'hérédité est-elle une loi? 167 de tout temps on la trouve admise comme un de ces faits fondamentaux qui sont la base de toutes les sciences naturelles, qui jouent pour elles, faute de mieux, le rôle dévolu aux axiomes dans les sciences mathématiques. »
Ceci compris, l'hérédité nous apparaît sous son vrai jour, etles fins de non-recevoir élevées contre elle peuvent s'apprécier à leur valeur, car la question posée plus haut : « Les cas de transmission héréditaire dans l'ordre psychique sont-ils fortuits, sont-ils le résultat d'une loi? » se décompose évidemment en plusieurs questions auxquelles il est aisé de répondre :
1" Les caractères spécifiques, soit physiques, soit psychiques sont-ils transmis par l'hérédité? Oui, ils le sont toujours, chez l'animal, comme chez l'homme.
2" Les caractères moins généraux qui constituent les races ou variétés sont-ils héréditaires? Oui, ils le sont également : d'un bouledogue il ne naît pas un épagneul, ni d'un nègre un blanc. Et cela est vrai aussi des qualités psychiques : tel animal a non-seulement les instincts généraux de son espèce, mais les instincts particuliers de sa race. Le nègre hérite non seulement des facultés psychologiques communes à tous les hommes, mais d'une forme particulière de constitution mentale (prédominance de la sensibilité et de l'imagination, tendances sensuelles, inap-titude aux abstractions, etc.).
3° Les caractères purement individuels sont-ils héréditaires ? Les faits nous ont montré qu'au physique et au moral ils le sont souvent.
Ainsi, en résumé, l'hérédité régit toujours ces caractère? très généraux qui constituent l'eppèce, toujours ces caractères moins généraux qui constituent la variété, souvent les caractères individuels. Dès lors, la conclusion bien évidente qui sort de là, c'est que lliérédilé est la loi, la
non-hérédité Vexception. Supposez un père et une mère, tous deux grands, forts, sains, actifs, intelligents : d'eux naissent un fils et une fille ayant toutes les qualités contraires. Dans ce cas, où l'hérédité paraît complètement abolie, il n'en reste pas moins vrai que les différences entre les parents et les enfants sont bien peu, au prix do leurs ressemblances.
Il ne faudrait pas nous reprocher d'avoir insisté trop longtemps sur des choses évidentes. Elles sont si claires qu'on les oublie, qu'on en vient à ne plus raisonner quo sur des cas isolés et à dénaturer la question par la façon dont on la pose. Au contraire, quand on considère les faits dans leur totalité, l'hérédité apparaît comme universelle : si bien que ce qui peut surprendre, ce n'est pas qu'il y ait dans les êtres vivants des caractères héréditaires, mais qu'il y en ait qui ne le soient pas.