G 4- U + N + P GF + GB + US
+ NS + PS Total (le In ligne
g + u + n + p îiF" + uB + mS
Total de la ligne
Mile et femelle.
lOO
En comparant les deux moyennes, 70 pour les hommes et 30 pour les femmes, on est frappé d'une si grande différence, d'une prépondérance si marquée de la ligne masculine. Galton en a cherché la cause, sans arriver, de son propre aveu, à rien de hien concluant. Il ne s'arrête pas longtemps à celte hypothèse que, dans la biographie des hommes célèbres, si l'on cite leur mère, on s'occupe assez peu de leurs autres parentés féminines; car chez les hommes d'État et les grands capitaines, dont la généalogie est pourtant bien connue, la ligne féminine reste également très inférieure, comme le montrent les colonnes 2 et 3 du tableau 111. Il croit qu'une solution plus satis-
l. Dans ce tableau, pour plus de simplicité, nous avons conservé la notation de Galton. Ces lettres signifient : G = «rand-père, U = oncle, N = neveu, P = pelit-fils ; GF = bisaïeul, GB = grand-oncle; US =. cousin germain; NS = petit-neveu; PS =. arrière-petits-fils. Les capitales désignent la parenté masculine; les italiques la parenté féminine.
faisante serait d'admettre que les tantes, sœurs, filles des hommes illustres, étant habituées dans leur famille à un milieu intellectuel et moral au-dessus du commun, se miarient moins en moyenne que les autres femmes ; il pense même que son hypothèse soutiendrait la confrontation avec les faits, tout en avouant qu'il ne lui est pas possible de la faire.
Nous venons de donner, en quelques pages, les résultats d'un gros volume plein de faits et de chiffres. Tout en regrettant de nouveau que l'auteur n'ait étudié la question de l'hérédité que par un seul côté, on doit louer hautement ce goût des recherches précises, celte préoccupalion constante de l'exactitude, cette crainte d'ériger en vérités objectives des idées toutes personnelles.
On remarquera que la méthode de M. Galton , étant surtout quantitative, diffère totalement de la nôtre, qui est surtout quahtative. Dans les précédents chapitres, nous nous sommes attaché à faire voir que de la comparaison des faits ressort une grande loi biologique, loi universelle, — l'hérédité; loi nécessaire, invariable, sans exception, tant que des causes secondaires n'interviennent pas. Puis, descendant du plus général au moins général, nous avons examiné les aspects . divers de cette loi, nous avons montré comment les faits d'hérédité rentrent tous dans trois formules, quatre au plus. Les lois n'ont été pour nous que la simple généralisation des faits.
L'auteur anglais procède autrement : les faits ne sont pour lui qu'une matière à calcul ; il les groupe pour en tirer non des lois, mais des moyennes. Nulle part, chez lui, on ne trouve rien qui ressemble à une recherche ana-
lylique des formules générales de l'hérédité. Sa méthode est statistique.
Il n'embrasse pas la question de l'hérédité psychique dans son ensemble. Fidèle à son titre, il se borne aux qualités intellectuelles ; il ne s'occupe ni des instincts ni des habitudes, ni des sentiments ni des cas morbides. Nous lui en ferions plutôt un mérite. Il a abordé le problème par son côté le plus difficile, le plus contesté. Il a démontré l'hérédité sous sa forme la plus instable.
Un autre mérite, c'est que, en vertu même de sa méthode, il est conduit à poser sous sa vraie forme la question de l'hérédité du talent. Il ne se demande pas : Les descendants, ascendants, collatéraux d'un homme éminent dans la littérature, les mathématiques, les sciences naturelles, la musique, la peinture, etc., ont-ils des chances d'être remarquables dans le même art, dans la même science? mais bien : Les descendants, ascendants, collatéraux d'un homme de talent ont-ils des chances d'avoir un talent d'wwe nature quelconque? C'est la seule façon raisonnable de concevoir une hérédité aussi complexe, aussi instable que celle des dons intellectuels.
Il se vante à bon droit (Préface, vi) « d'avoir le premier traité le sujet par la statistique, en vue d'arriver à des résultats numériques. » Mais sa méthode donne-t-elle ce qu'elle promet?
Son illusion, c'est d'imaginer que sa statistique apporte avec elle la détermination quantitative. Pour arriver à sa forme parfaite, la science parcourt deux moments principaux : le premier, où elle se constitue en devenant objective; le second, où elle s'achève en devenant quantitative. La statistique s'arrête au premier, en croyant arriver au second.
Pour comprendre qu'il en est ainsi, malgré les appa-
renées, malgré les chiffres alignés et le luxe des calculs, prenons un fait moral et social très important, la liberté humaine. On a voulu l'étudier à l'aide des données statistiques. Quételet, dans sa Physique sociale, et après lui Buckle, dans sa Civilisaiiou en Angleterre, en ont fait un très habile emploi. Ils ont montré que le nombre des crimes en général, et de chaque espèce de crime en particulier, varie beaucoup moins qu'on ne le suppose; que, au commencement de chaque année, tant que les circonstances restent identiques , on pourrait prédire presque sûrement combien il s'en produira dans chaque pays. Si l'on jette un coup d'œil sur les relevés de la justice criminelle en France et que l'on compare plusieurs années, on sera étonné de voir que les divers crimes et délits, rangés sous une vingtaine de titres, oscillent dans des limites très restreintes. Le nombre des suicides reste aussi le même sensiblement ; pendant une période de cinq ans, ils ont varié à Londres entre 266 et 213. Bien mieux, des faits qui paraissent complètement livrés au hasard et résulter d'une pure étourderie ne se produisent pas sans régularité : on a constaté à Londres et à Paris que tous les ans on jette à la poste à peu près le même nombre de lettres sans adresse.
Je n'ai nul désir de rechercher ici, en discutant ces faits, si nous sommes libres ou non, ni si une pareille méthode peut trancher ce problème. Je ne cherche qu'une / chose : si elle peut conduire à la détermination quanti ta- / tive, c'est-à-dire à la certitude absolue. Il est clair qu'il n'en est rien. Quand on nous dit que la méthode atatis- \ tique nous permet de prédire le nombre des assassinats, des vols, des suicides, des mariages, on veut dire simplement qu'elle les prévoit en gros et par à peu près ; mais, dans la vraie connaissance quantitative, rien ne se déter-
mine en gros ni par à peu près. Etant donné un grand homme dans une famille, pense-t-on qu'avec les moyennes de M. Galton on puisse déterminer combien il aura de frères, de fils ou de neveux illustres, avec autant de certitude qu'on calcule l'heure et le jour d'une éclipse !
C'est donc une illusion de croire que, parce qu'on emploie des procédés mathématiques, on arrive à une certitude mathématique. Mais le service réel que rendent ces chiffres, le voici. Il y avait une foule de faits épars, sans lien visible entre eux, paraissant livrés au hasard. Le statisticien les compare et constate qu'il y a là des uniformités, c'est-à-dire des lois ; et, comme de l'uniformité des effets on peut inférer l'uniformité des causes, comme des faits moraux et sociaux on peut remonter aux états psychologiques dont ils découlent, il en résulte que la statistique peut rendre de grands services à la morale et à la psychologie. Groupant en faisceaux certains phénomènes de la vie sociale, elle fournit ainsi un moyen de vérification et de contrôle ; elle permet aux vues purement subjectives de l'esprit d'acquérir une valeur objective et de passer de l'état conjectural à l'état scientifique. Elle fournit au psychologue et au moraliste des matériaux à élaborer, des observations et des expériences; mais c'est là commencer la science, nullement l'achever.
Gomment d'ailleurs s'imaginer que, actuellement, dans les sciences morales, le chiflVe puisse tout résoudre? Les philosophes de notre siècle (et l'école positiviste y a contribué pour une bonne part) ont montré que les sciences ne sont pas des corps de doctrine isolés, détachés les uns des autres, mais qu'il y a entre elles une subordination hiérarchique, telle que les plus complexes reposent sur les plus simples et les supposent. Les sciences mathématiques, physiques, biologiques, morales et sociales, repré-
sentent autant de moments d'un processus continu qui va du simple au complexe. Les phénomènes sociaux supposent la pensée et la sensation ; ceux-ci supposent la vie ; la vie suppose des conditions physiques et chimiques ; les faits physiques et chimiques supposent des conditions mathématiques, temps, espace, quantité, qui ne sont ellesmêmes que les conditions les plus vagues et les plus générales de l'existence. Dans cette série d'une complexité croissante et d'une généralité décroissante, il serait illusoire de supposer que, la science inférieure n'étant pas constituée, la science supérieure puisse l'être. Mais la détermination quantitative n'existe que dans les mathématiques et une partie de la physique ; elle n'a pas encore pénétré dans la biologie ; comment donc arriverait-elle jusqu'aux sciences morales et sociales? Il est même douteux que jamais elle y parvienne. Le chiffre est un instrument à la fois trop grossier pour effiler la fine trame de ces phénomènes, et trop fragile pour pénétrer bien avant dans leur nature si compliquée et si multiple. Avec sa précision apparente, il s'en tient à la surface ; car il ne peut nous donner que la quantité, et ici elle est bien peu au prix de la qualité.
En somme, cette recherche statistique sur l'hérédité ne tient pas ce qu'elle promet. Mais, en comparant les faits et en groupant des chiffres, elle arrive par une autre voie que nous au même résultat : à établir l'hérédité psychologique et la réalité objective de ses lois.
Depuis la publication du livre de Galton, M. de Gandolle, dans un ouvrage que nous avons déjà cité plusieurs fois [Histoire des sciences et des savants en Europe depuis deux siècles), a consigné le résultat de recherches analogues, mais
qu'il afai tes à sa manière. Son enquête, minutieusement conduite, se borne aux savants. Elle ne remonte guère au-delà de la moitié du xvii" siècle, afin d'éliminer les généalogies obscures et les documents douteux. De plus, pour éviter dans le choix des noms qui servent de base à son travail toute appréciation personnelle, par suite contestable, voici la méthode qu'il a suivie.
Il s'en réfère au choix des académies de Paris, de Londres et de Berlin, et ne tient compte que de leurs membres étrangers. Il a toutes les chances possibles de ne trouver dans ces listes que des savants illustres, d'une renommée européenne, choisis pour leur mérite, non par une coterie ou des influences personnelles : ce qui n'est pas rare quand il s'agit de membres nationaux.
L'Académie des sciences de Paris, depuis sa fondation, a toujours élu huit associés étrangers (sans compter des correspondants nationaux ou étrangers dont le nombre a varié de 40 à 70). La Société royale de Londres compte aussi des membres étrangers, dont le nombre a varié suivant les époques, mais est fixé à 50 depuis 1829. M. de Gandolle dresse la liste de ces savants, et il fait un travail analogue pour l'Académie des sciences de Berlin et ses membres étrangers.
L'auteur s'est proposé d^'élucider à l'aide de la statistique * plusieurs questions dont nous. n'avons rien à dire ici. Bornons-nous à ce qui regarde l'hérédité.
« L'Académie des sciences de Paris, dit M. de Gandolle, choisit depuis deux siècles huit associés étrangers sur tous les pays civilisés, sauf la France. Lorsqu'on réfléchit aux conditions d'un pareil choix, la probabilité que deux
1. Par exemple : De quelles parties de la société sortent les hommes qui font le plus avancer les sciences? Quelles sont les conditions politiques, religieuses ou autres qui favorisent ou entravent le développement scientifique? etc., etc.
hommes de la même famille soient nommés pendant un laps de temps de deux cents ans paraît infiniment petite : huit sur deux cents millions formant la population des pays civilisés, moins la France; en tout quatre-vingt-douze en deux siècles, c'est-à-dire sur près d'un milliard de personnes.
M A la vérité, il faut supprimer la masse des cultivateurs, ouvriers, etc., qui constituent la majorité de la population et ne donnent qu'une très petite proportion d'hommes voués aux sciences. Il faut retrancher aussi les femmes et les enfants. Ne pensons donc qu'aux hommes instruits. Arrivons même à estimer à peu près le nombre des savants qui ont écrit depuis deux siècles ; nous trouverons encore que la chance pour chacun d'eux d'être nommé associé étranger est extrêmement faible.
« J'estime qu'en botanique seulement quatre mille auteurs ont écrit depuis deux siècles. On a probablement autant écrit en moyenne dans les autres sciences. Gomme il y a en tout huit sciences représentées à l'Académie {zoologie, botanique, médecine, chimie, géologie et minéralogie, physique, astronomie, mathématiques), il y aurait eu depuis deux siècles environ seize mille auteurs. Déduisons un quart pour les Français : reste douze mille. Sur ce nombre, quatre-vingt-douze ont été nommés associés étrangers, c'est-à-dire sept ou huit sur mille.
« Cherchons aussi à estimer vaguement combien de savants illustres n'ont pas eu de fils, ni surtout de fils parvenu à l'âge de cinquante ou soixante ans, auquel une célébrité est généralement reconnue; il en résulte une probabilité excessivement faible que le père et le fils se trouvent sur la même liste.
« Cette coïncidence s'est pourtant présentée quatre fois ; dans la famille des Bernoulli, des Euler et des Herschel. «
L'auteur répond ici à une objection. Ne peut-on pas dire que l'élection du père a entraîné celle du fils? — Ordinairement, lorsqu'un fils illustre se présente pour succéder à un père également célèbre, il se forme d'abord deux opinions extrêmes : l'une défavorable au fils à cause du père, l'autre favorable au fils à cause du père; puis une opinion qui, sans s'inquiéter de la filiation, ne s'occupe que des titres et finit par l'emporter
« Outre les quatre associés étrangers dont les pères avaient eu aussi ce titre, nous voyons sur la liste des membres cinq fils de professeurs de sciences, médecins, pharmaciens, etc., d'hommes s'occupant d'études scientifiques. En somme, il y a eu neuf associés étrangers, fils de savants illustres ou d'hommes de sciences, c'est-à-dire une proportion de 10 0/0. »
Tel est le résultat de la comparaison des associés étrangers avec leurs pères. Si on les compare à leurs fils, on trouve une proportion d'environ 17 0/0.
En prenant la Société royale de Londres et ses quarante-huit membres en 1829, et en recueillant les documents biographiques qui les concernent , l'auteur leur trouve des ascendants scientifiques dans la proportion d'environ 10 0/0.
Quant aux descendants, il arrive à un chiffre à peu près analogue de 10 0/0, sans pouvoir en garantir l'exactitude.
« La ligne descendante a donc fourni plus de savants spéciaux et connus que la ligne ascendante. Galton était arrivé à des conclusions analogues K »
M. de GandoUe, en rapprochant ses résultats de ceux de Galton, n'a d'ailleurs pas la prétention, comme l'auteur
1. M. de Candolle est bon juge de la question, étant lui-même dans ce cas.