CHAPITRE PREMIER l'hérédité et la loi d'évolution
L'idée de progrès est toute moderne. Elle a eu pour initiateurs, au xvii« siècle, Bacon, Descartes, Pascal et surtout Leibnitz. Au xvm^ siècle, elle a été l'objet d'une foi ardente chez tous les philosophes de cette époque. Au xix" siècle, elle est devenue presque un lieu commun. Toutefois, cette idée, sous sa forme courante, est vague et incomplète.
Elle est vague d'abord. Ce mot progrès n'oflre pas un sens bien déterminé. Il représente pour les uns la simple action de marcher en avant; pour d'autres, une amélioration, ce qui est très différent. De plus, l'opinion vulgaire accepte le progrès à titre de fait, sans se demander ni sa loi ni sa cause. Se produit-il au hasard? a-t-il une loi et quelle est cette loi? Quelle est dans la nature des choses cette force cachée, cette puissance productrice qui le détermine à être? On ne pose pas même ces questions.
Elle est incomplète, et ce défaut est le plus grave. Par une illusion antiscientifique , mais qui est naturelle à l'homme en toute chose, nous ne considérons le progrès
qu'au point de vue humain. Le progrès, pour presque tout le monde, consiste dans le passage du mauvais au médiocre, du médiocre au bon, du bon au meilleur, bref, dans une amélioration. Gomme l'histoire montre que l'humanilé marche en général du moins parfait au plus parfait; comme on voit qu'avec le temps les mœurs tendent à devenir plus douces, la vie plus commode, les habitudes plus morales, les institutions sociales plus justes, les institutions politiques plus libérales, les connaissances plus étendues, les croyances plus raisonnables, on en conclut que, malgré les mouvements en arrière, les exceptions, les déceptions et les démentis, la victoire reste en définitive au progrès, c'est-à-dire à l'amélioration de l'homme et de son milieu moral ; et l'on se dit avec Herder que l'humanité ressemble à un homme ivre qui, après beaucoup de pas en avant, beaucoup de pas en arrière, finit pourtant par arriver à son but. Le progrès ainsi entendu reste un fait humain, restreint au domaine des sciences morales et politiques, confiné dans l'histoire, ayant pour limites celles qu'on assigne à la liberté.
Une vue plus exacte et en même temps plus large amène à comprendre que le progrès humain n'est qu'une partie du progrès total, et à substituer à ce mot équivoque les termes mieux appropriés d'évolulion ou de. développement. Ce changement est d'une grande importance; car à la place d'une conception humaine, subjective, hypothétique, il met une doctrine cosmique, objective, scientifique. Le progrès n'apparaît plus comme la loi de l'humanité seule, mais comme la loi de la nature entière.
On trouvera dans les Premiers priîicipes de Herbert Spencer une exposition magistrale de la loi d'évolution,prise dans sa totalité, débarrassée de toute conception de finalité et rattachée cuant à sa cause aux lois mêmes du
l'hérédité et la loi d'Evolution 265 mouvement. L'évolution, gui, dans ses traits généraux, consiste en un passage de l'homogène à l'hétérogène, de l'indéfini au défini, de l'incohérent au cohérent, après avoir atteint l'équilibre pour un moment plus ou moins long, finit par une période de dissolution.
L'évolution ainsi comprise, et ramenée quant à sa loi et quant à sa cause « à une interprétation purement physique » des phénomènes, offre un caractère scientifique que n'a pas la doctrine courante du progrès. De plus, celle-ci, ne s'inqiiiétant que du honbeur humain et le considérant comme la cause finale de tous les changements, se trouve fort embarrassée en face (les faits nombreux, incontestables, qui montrent que l'humanité, à certains moments s'arrête et retourne en arrière. L'évolution les explique' La théorie transformiste, par exemple, n'implique pas la progression nécessaire. Il est possible qu'une nouvelle race sort d'une structure plus simple et d'une intelHgence moms développée que celles qu'elle efface: un léger avantage suffit pour lui assurer la victoire sur ses concurrents La loi d'évolution rend également bien compte du pro-rès et de ce qu'on a appelé la dégradation, c'est-à-dire d'un mouvement rétrograde vers une structure inférieure ou une forme inférieure du dynamisme. Il suffit que l'être amsi dégradé, au physique ou au moral, s'adapte mieux a ses nouvelles conditions d'existence qu'un être plus richement doué.
Maintenant que nous sommes bien fixés sur le sens précis des mots évolution, développement, progrès, nous pouvons voir comment cette loi domine toute la question des conséquences de l'hérédité. Nous nous proposons dans cette partie de notre travail de montrer comment Fhérédite a contribué à la formation de certaines facultés intellectuelles ou sensitives et de certaines habitudes morales
Nous n'avons à examiner ici la loi d'évolution que sous son aspect psychologique, et encore dans des limites très restreintes, dans ses seuls rapports avec l'hérédité.
L'évolution psychologique suppose nécessairement deux facteurs : l'un qui produit les variations (innéilé des anciens auteurs), l'autre qui produit la permanence (hérédité).
Tandis que les naturalistes contemporains ont étudié avec grand soin les causes de variation physique, leurs influences utiles ou nuisibles dans le combat pour la vie et la sélection qui en résulte ; dans l'ordre mental et social, le travail n'a pas été poursuivi avec autant d'opiniâtreté. On admet bien en général qu'il y a pour les individus et pour les races des variations psychiques utiles ou nuisibles qui augmentent ou diminuent leurs chances dans cette lutte, dont le résultat final est la survivance des plus aptes. Mais ce problème, extrêmement complexe d'ailleurs, n'a jamais été étudié dans son ensemble. Je souhaite que ce travail tente un jour quelque écrivain S'il était fait, nous pourrions le suivre pas à pas et montrer à chaque forme de variation l'influence correspondante de
1. Je dois pourtant signaler dans l'ouvrage de M. <i« Candolle dé^^^^^^ un essai important Surja sélection dans l'espèce hwm^u^. 11^™°^ i» chez les sauvages; conditions physiques de la se ection . ^«^^ Perçante, ouïe fine, force musculaire, faculté de rés ster au chaud .^^/^o.d, a humidité, à la faim ; conditions intellectuelles e hil. é à la cha Je perspicacité, éloquence pour agir sur ses semblahles hahileté a ^ cha.^e Pt à la nêche etc : - 2» chez les barbares ou peuples a demi civilises 30 chL lÏÏ'peuples civilisés; conditions physiques : force, santé, beauté taoins mportSs que chez les sauvages), résultats des exigences du iTrTce m litaire- conservation des faibles gi-àce aux progrès de la mederinl riursê demande si Rnalement le mal l'emporte ou le bien ; • condH oi^^s morales Taraude influence de l'opinion publique q m réprime Ls tte^rTop malhonnêtes; conditions ii^tellecluelles : .1 se rattache su? ce ioint aux idées exposées par Spencer, Biologie t. U, ch 12
lTÛj\w à Slcclion chez f »....» dam s„ m^fom «m i h,nd,le. 18S1.
l'hérédité et la loi d'évolution 237 l'hérédité. Il suffit à notre sujet de faire remarquer que les causes de variation tiennent ou bien à la nature intime de l'individu et de la race (c'est-à-dire à la constitution du cerveau), ou bien aux circonstances extérieures, telles que les lois, les institutions, la forme religieuse, l'opinion, l'éducation, les conseils, les traditions de famille. Le rôle de l'hérédité est d'ailleurs bien simple, comme la suite le fera voir.
Posez la variation sans l'hérédité, tout changement devient transitoire ; une modification quelconque, bonne ou mauvaise, utile ou nuisible, disparaît avec l'individu. L'évolution confinée dans ces bornes étroites perd toute signification et toute portée ; elle n'est plus qu'un accident sans valeur.
Posez l'hérédité sans les variations, et vous n'avez plus que la conservation indéfinie, incroyablement monotone, des mêmes types fixés une fois pour toutes. Les caractères physiologiques, les instincts, les facultés intellectuelles et morales sont conservées et transmises, sans modifications. Rien n'augmente, rien ne diminue, rien ne change.
Au contraire, posez la variation et l'hérédité, la vie et la variété deviennent possibles. L'évolution amène des modifications physiologiques et psychologiques ; l'habitude les fixe dans l'individu, l'hérédité les fixe dans la race. Ces modifications accumulées, et à la longue devenues organiques, rendent possibles des modifications nouvelles, dans la suite des générations : ainsi l'hérédité devient en quelque sorte une puissance créatrice. Ce fait de l'hérédité des modifications acquises a déjà paru plusieurs fois dans le cours de ce travail : quoiqu'il doive être examiné plus loin en détail, il ne sera pas inutile d'y insister ici ; il fera bien comprendre le rapport [intime de l'hérédité avec la loi d'évolution.
Dans l'introduction physiologique, nous avons montré qu'il est certain que les modifications acquises peuvent se transmettre. Nous avons vu, pour n'en rappeler qu'un exemple, quelques animaux qu'on a rendus épileptiques, par un moyen artificiel, transmettre cette disposition morbide à leurs descendants. Mais nous avons vu aussi que ce point est embarrassant; car les faits semblent montrer que ces déviations du type tendent à revenir à l'état normal, et que la loi, c'est que les accidents ne se perpétuent pas, qu'après avoir subsisté pendant quelques générations tout au plus, ils s'atténuent, puis disparaissent. Nous reviendrions ainsi par un détour à la difficulté du début : ce serait l'évolution sans l'hérédité ou du moins avec une hérédité restreinte, sans résultats valables. La difficulté n'est qu'apparente. En admettant même l'hypothèse qui nous est le plus contraire, celle du retour au type, on remarquera que ce retour n'a lieu que dans la race abandonnée à elle-même. Les expériences des éleveurs montrent que certains caractères physiologiques peuvent parfaitement être fixés et perpétués par une sélection continue, en dépit des exceptions et des cas de retour : or l'éducation agit sur les facultés mentales, exactement comme l'art de réleveur sur l'organisme .et ses fonctions. Nous verrons que l'aptitude à saisir des idées abstraites ou à se plier aux conditions de la vie civilisée ne se fixe qu'à la longue chez certaines races; abandonnées à elles-mêmes, elles retournent aussi au type mental primitif. 11 s'étabht ainsi, dans l'individu, entre l'hérédité des caractères naturels et l'hérédité des caractères acquis, une lutte où la nature doit l'emporter, si l'art ne la combat point. Le mot de Bacon est vrai de l'hérédité comme de toutes les lois naturelles : mura non nisi parendo vincilur. Mais avec le secours de l'art.
l'hérédité et la loi d'évolution 269 sous l'influence constante de l'éducation ou d'un même milieu moral, les caractères acquis se fixent, et alors s'établit dans notre constitution psychique une seconde nature, si étroitement fondue dans la première qu'on ne peut les distinguer le plus souvent.
En résumé, sans la loi d'évolution, rien de plus simple que les conséquences de l'hérédité. Elles ne vaudraient point la peine d'être étudiées à part, car elles ne consisteraient que dans la conservation indéfinie des mêmes caractères spécifiques. Mais, avec l'évolution, tout change. L'être vivant tend à se modifier sans cesse, par des causes soit internes, soit externes. Les causes internes amènent ces modifications spontanées de l'organisme et du dynamisme, que nous avons vu quelques auteurs exphquer par une loi d'innéité; tels sont un nouveau caractère physique, une nouvelle aptitude mentale. Les causes externes sont les actions de milieu, qui influent aussi puissamment sur l'être moral que sur l'être physique et tendent à la longue à le façonner d'une certaine manière. Dans la bataille de la vie, dans la lutte pour l'existence, grand fait biologique que Darwin a si bien établi que ses adversaires eux-mêmes l'ont accepté, ces modifications sont une chance de survie, si elles adaptent mieux l'individu à de nouvelles conditions. Elles font qu'il devient possible pour l'être vivant, d'abord de subsister, ensuite de se perpétuer. L'hérédité, force essentiellement conservatrice, tend à transmettre aux descendants la nature de leurs parents tout entière, aussi bien toute détérioration physique, intellectuelle, morale, que toute amélioration physique, intellectuelle, morale. La fatalité aveugle de ses lois régularise aussi bien la décadence que le progrès.
L'homme, quand il vient au monde, n'est donc pas cette statue, vierge d'impression, qu'avaient imaginée
Bonnet et Gondillac. Non seulement il a une certaine constitution, une certaine organisation nerveuse, qui le prédisposent à sentir, penser et agir d'une manière qui lui est propre, personnelle; mais on peut dire que l'expérience de générations infinies en nombre sommeille en lui. Il est si peu créé d'une pièce que le passé tout entier a contribué à le former. L'état actuel de son mécanisme et de son dynamisme est le résultat de modifications innombrables, lentement accumulées-, et l'on peut affirmer que, si l'hérédité agissait seule, s'il n'y avait pas des croisements, des variations spontanées, des combinaisons et des transformations psychiques dont le secret nous échappe, les descendants seraient sollicités à sentir et à penser fatalement comme leurs ancêtres. ^
Nous avons vu que l'évolution dans les êtres vivants, quoiqu'elle implique le plus souvent amélioration, progrès, passage du pire au meilleur, de l'inférieur au supérieur ne signiae cependant, au sens scientifique, que le passage du simple au complexe et de l'homogène à l'heterogène; que, par suite, elle n'amène quelquefois, au lieu de progrès, qu'affaiblissement et déchéance. C'est sous ce dernier aspect qu'il nous reste à considérer l'heredite, dans son rapport avec la loi d'évolution.
Tout ce qui vit décline et s'éteint. C'est sans doute grâce à cette vérité d'une évidence surabondante que la croyance au progrès s'est produite si tardivement. L'individu disparaît, puis la famille, puis le peuple; et de même que l'individu use plusieurs corps avant de s'etemdre, de même la famille use plusieurs individus, de même le
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peuple use plusieurs familles, de même l'humanité use plusieurs peuples. Peut-être elle-même doit-elle disparaître à son tour. Peut-être doit-elle être usée par une force plus puissante. Peut-être, dans le déroulement du monde, n'est-elle (Ju'un terme d'une série sans limites, qu'un anneau d'une chaîne sans fin.
Si l'on jeLte un coup d'œil sur une famille quelconque ayant joué un rôle dans l'histoire, voici ce qu'on verra. Son origine est si obscure, que le plus souvent on en est réduit à la supposer ou à la fabriquer; elle se révèle, grandit, atteint son apogée dans une, deux, trois personnes au plus, puis décline et s'éteint. Prenons la seconde race de nos rois. Elle part de saint Arnoul, évêque de Metz, suit une marche ascendante dans Pépin d'Héristall, Charles Martel, Pépin le Bref, Charlemagne, atteint dans ce dernier son complet épanouissement, puis décline. — La troisième race part de Robert le Fort, comte de France, arrive à son apogée sous Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe le Bel, puis s'éteint avec trois rois obscurs. Il en est à peu près de même de la branche des Valois, issue de Charles deYalois, fils de Philippe le Hardi; de la branche d'Angoulême, issue de Louis d'Orléans, fils de Charles V, et qui finit avec les faibles fils de Catherine de Médicis. Puis viennent les Bourbons, dont Henri IV, Louis XIV marquent l'apogée, et qui, depuis, n'ont fait que décliner. Il en est de même des Guise, des Gondé, etc., etc. Les familles qui n'ont joué un grand rôle que sur un petit théâtre, dans leur province "ou leur ville, n'échappent pas à cette loi. Ainsi font les peuples. Leur origine est obscure; ils grandissent, donnent la mesure de leur force, puis, fatalement, en viennent à cette période où ils n'appartiennent plus qu'à l'histoire; et cette décadence est due moins aux causes vagues auxquelles les
historiens les attribueDfc d'ordinaire qu'à une cause précise, l'affaiblissement des facultés physiques, intellectuelles, morales (et des fonctions organiques qui en sont la condition), sinon chez tous les citoyens, au moins chez le plus grand nombre.
Ici, une question se pose : quelle est la durée de l'hérédité? Naturellement il ne s'agit pas de la transmission des caractères généraux, spécifiques, qui ne peut avoir dans le temps d'autres limites que celles de l'espèce. Le problème doit être posé sous une forme plus restreinte. Etant donnée l'apparition, dans une famille, d'un talent mathématique, musical ou autre, d'un caractère particulier comme celui des Guise ou des Condé, est-il fixé pour toujours? Dans le cas contraire, combien de temps peut-il résister à la dissolution?
En ce qui concerne l'homme, on ne peut répondre que par à peu près. Seule l'expérimentation donnerait la réponse exacte, et elle n'a jamais été tentée rigoureusement. Qu'on remarque en effet ce qui se passe en réalité. Chez un homme, un talent quelconque se produit. Chez ses enfants, une deuxième hérédité entre en jeu, celle de la mère avec la somme des influences ancestrales qu elle représente. De même à la troisième génération. « Dans l'histoire des familles célèbres, c'est l'histoire du nom qui a été faite et non celle du sang » Pour répondre à la question posée, il faudrait que l'union eût lieu entre deux êtres ayant exactement le même talent et qu'elle se continuât pendant plusieurs générations suivant la méthode appelée in and in. 11 est probable qu'il se produirait alors chez l'homme comme chez les animaux la fixité du caractère acquis
. Loraiu, ouv. cité, p. 10.
2. Voir dans le cliap. IV ce qui concerae les mariages consanguins.
l'hérédité et la. loi d'évolution 273 Si l'on prend la question sous sa forme pratique, c'està-dire selon nos habitudes sociales, on doit admettre que la persistance de Vhcrédilé mentale ne dépasse guère quatre à cinq générations au plus. Les nombreux exemples cités dans cet ouvrage en font foi. Lucas arrive à la même conclusion : « Le mouvement ascendant des hautes facultés d'un assez grand nombre de fondateurs de races s'arrête presque toujours à la troisième, se continue rarement jusqu'à la quatrième et presque jamais ne dépasse la cinquième génération. » L'hérédité morbide nous fournit un résultat analogue quand la maladie n'amène pas une dégénérescence complète; « la dualité des auteurs qui participent à la génération et l'action du grand nombre sur le petit nombre arrivent à détruire les types individuels en plusieurs générations, six ou sept à peu près *. »
C'est encore là, après tout, une assez belle preuve de ténacité, et la puissance de l'hérédité se mesure aussi bien dans cette lutte où elle finit par disparaître que dans ces croisements répétés qui la fixent à perpétuité.
Examinons maintenant quel rôle joue l'hérédité dans la décadence. Nous avons vu que, bien qu'elle ne puisse rien par elle-même, étant une simple tendance conservatrice, cependant elle seule rend le progrès possible durant l'époque ascendante de l'évolution. Mais aussi, quand on est entré dans la période descendante, elle affermit et régularise la décadence. Elle avait posé, l'une après l'autre, fatalement, aveuglément, les assises de l'édiQce; elle les enlève l'une après l'autre avec la même aveugle fatalité.
i. Dictionnaire de médecine, etc., Voisin, art. Hérédité, p. 466. Rappelons que, pour fixer un caractère dans une race, il faut aussi de cinq à sept générations.
RrBOT. — Hérctlilj. 18
Son influence est directe ou indirecte,
Son influence directe s'exerce par le mariage. Il n'est point rare que des raisons de famille, de convenance, un hasard ou un caprice amènent un homme émment à épouser une femme fort médiocre. On a fait remarquer que les grands hommes ne laissent souvent qu'une postérité indigne d'eux ; on en a mêm.e profité pour mettre en doute la transmission héréditaire, tandis qu'il fallait peutêtre ne voir dans ce fait qu'une confirmation éclatante de la loi. Galton, dans son travail sur les Juges d'Angleterre % remarque que, sur 31 juges qui ont été élèvés à la pairie avant la fin du règne de George lY, il y a 19 peerages qui subsistent et 12 qui sont éteints. Ayant recherché minutieusement les causes de cette extinction, il les a trouvées dans des raisons sociales, dans des motifs ae convenance qui amenaient des unions mal assorties : les pairs dont la famille a promptement disparu « épousaient des héritières ». Lors même que ces mariages inégaux ne produisent pas des résultats aussi graves, on ne peut douter que, en vertu même des lois de l'hérédité, ils doivent causer une déchéance qui, renouvelée plusieurs fois, amène nécessairement l'extinction d'une famille bien douée ou, ce qui est pis, sa médiocrité. Il est clair qu'un fils peut tenir tout aussi bien de sa mère médiocre que de son père illustre; que, dans le cas le plus ordinaire, devant être une résultante des deux, il a deux chances contre une d'être inférieur au père dont il est issu.
Considérée comme cause indirecte de décadence, l'hérédité agit par accumulation. Toute famille, tout peuple, toute race apporte en naissant une certaine dose de vita-
1. Galton, p. 130-132. Sur la question de savoir s'il est vrai que les grands hommes n'ont pas de postérité, voir la conclusion.
l'hérédité et la loi d'évolution 273 lité, une somme d'aptitudes physiques et morales qui doivent se produire au jour avec, le temps. Cette évolution a pour causes les actions et réactions continuelles du milieu sur l'être et de l'être sur son milieu. Elle dure jusqu'au moment où la famille, le peuple, la race a accompli sa destinée, brillante pour quelques-uns, remarquable pour beaucoup, obscure pour le plus grand nombre. Dès que cette somme de vitalité et d'aptitudes commence à s'affaiblir, la déchéance commence. Si faible qu'elle soit au début, l'hérédité la transmet à la génération suivante, puis de celle-ci à une autre, et ainsi descendant toujours jusqu'au complet anéantissement, à moins qu'une cause extérieure ne vienne arrêter la décadence. L'hérédité n'est donc ici qu'une cause indirecte d'affaiblissement ; la cause directe est l'action du milieu, en comprenant sous ce mot tout ce qui est action extérieure, non seulement le climat et le régime, mais les moeurs, les coutumes, les idées religieuses, les institutions, les lois qui souvent sont aussi efficaces que possible pour amener l'abâtardissement de la race. En Orient, les harems avec leur vie d'ignorance absolue et d'oisiveté complète ont amené, grâce à l'hérédité physique et morale, un affaissement rapide des diverses nations : « Nous n'avons pas le harem en France, dit un naturaliste, mais d'autres causes d'une origine bien différente tendent à abaisser finalement la race. Aujourd'hui, l'amour paternel, aidé par les soins d'une science médicale plus sûre et plus habile, assure de plus en plus l'avenir des enfants, en arrachant à la mort une foule d'êtres chétifs, contrefaits ou d'une constitution viciée, qui auraient certainement péri chez les sauvages ou seulement il y a un ou deux siècles. Ces enfants deviennent hommes, se marient; par l'hérédité, ils transmettent à leurs descendants au moins une prédisposition
à des imperfeclions analogues aux leurs. Parfois même, les deux époux apportent leur part dans cet héritage. Les petits-fils vont se dégradant, et il en résulte, dans une société donnée, l'abâtardissement et finalement la disparition de certains groupes «
La seule idée un peu nette qu'on puisse se faire sur
1 Revue des cours scientifiques, t. YT, p. 690.
Aioutons que la sélection intellectuelle est par elle-même "fe cause de décadence. C'est ce que M. Jacoby a démontré avec plus de force que personne dans son ouvrage, dont nous Iranscnvons les conclusions
<< De l'immensité humaine surgissent des individus, des fam et des races crui tendent à s'élever au-dessus du niveau commun; ils gravissent péSement les hauteurs abruptes, parviennent au sommet du Bouvo r de la richesse, de l'intelligence, du talent, et, une fois armes Lut m'écipités en bas et disparaissent dans les abîmes de la folie et de la Snérescence. La mort est la grande nivelatr.ce en anéantissant tout ceTui s'élève, elle démocratise l'humanité. Mais a nature est maivai e ménagère; ell^ n'atteint le but qu'avec un gaspillage énorme de matTère et Se force. Chaque homme de génie, de talent, est un capital a cumufrde plusieurs génL.tions, dit M. Rennn^ Or - -P.lal mulé personnifié en un homme, ne rentre plus dans la richesse corn
circulation, et son seui leiiquai, h iionppimpmpnl — mais
^^^f ce phénomène -Pj^ue le^cy^ de la ^e^es ^^^^
La science, l'art, les idées pour ^^f^^^^^?-^^J^, par la produc-
des générations et des pe^pleB ^at °ns ^
tion, comme les f ^rams non tuméj pui.qi^^^^^^ Matériellement
l'avons ^".^^V' ^Tsf laî ce se^^^^ comprendre ce phéno-
perdus pour '^VnnMé dans l'ihsloiie iJ vieillesse et la décrépitude des
mène qu'on a appelé dans i , , , • ^^^]^^ d'extinction des
nations. Par le fait de ^'^^^'^'^m^^tt ^l^^^^^
peine el quelle u'a '/^^^^^J^t^M». el m.lhe.r à qui le.,,i.le;
« Les lois de la natuio boui u ' j dégénères-
chaque privilège que l'homme ° f ^ baissant qui veut
ceuces, les phrénopathies, la mo t de sa ^^^^^^^^
s'élever an-dessus du '^X./f^'^,^ leur Zheur la nature charge de toute sélection, nous a conduits a la mcmc coucmaou.