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Ribot. — Hérédité. . 22

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la race humaine ont produit des modifications correspondantes qui, par transmission et accumulation continues, sont devenues chez nous certaines facultés d’intuition morale, certains sentiments répondant à une conduite bonne ou mauvaise, qui n’ont aucune base apparente dans les expériences d’utilité individuelle l. »

Dès que ce degré d’organisation est atteint par une tribu quelconque, les principes généraux de la morale sont établis. La période de consolidation qui commence alors ne diffère d’ailleurs qu’en degré de la période de genèse. C’est le même processus qui continue.

On est d’accord pour admettre que les sociétés primitives ont dû passer par trois phases : l'état chasseur, l’état pasteur, l’état agriculteur. Avec ce dernier seul commence la civilisation.

Dans l’état chasseur, qui est celui de tous les sauvages actuels, les peuplades vivent de chasse, de pèche et de guerre. Ce qui caractérise cette phase, c’est le développement sans limites des instincts guerriers, des appétits sanguinaires, de la vie aventureuse et désordonnée. Us sont livrés, comme les enfants, à toutes leurs tendances sensuelles ou turbulentes. Les peuplades qui n’ont pu sortir de cet état ont péri ou végètent misérablement en attendant qu’une race supérieure vienne les effacer. Celles qui ont pu se plier au joug de quelques lois grossières, imposées par les plus sages, ont acquis à la longue des moeurs moins brutales et des appétits moins furieux. Il est très vraisemblable que l’hérédité a dû agir ici par accumulation. Les premières générations ne se sont soumises qu’avec beaucoup de peine à ces lois qui tranchaient dans le vif, en restreignant leurs tendances les plus natu-

1. H. Spencer, Lettre à Stuart Mill , dans Bain, ouvrage cité, p. 721.

relies. Elles y ont gagné pourtant quelques habitudes un peu plus calmes; et ces habitudes transmises par hérédité ont rendu les générations suivantes plus aptes à obéir à la loi. C’est ainsi que, à travers beaucoup d’exceptions et de retours aux appétits primitifs (phénomènes d’atavisme), de nouveaux progrès ont été possibles, et que les instincts sauvages ont graduellement diminué.

De même chez les peuples nomades, dont les Tartares et les Mongols nous offrent encore un exemple. Leurs mœurs sont plus douces, leurs habitudes plus sociables; mais leur goût pour la vie d’aventures les retient dans une forme inférieure de civilisation. La civilisation a besoin d’être attachée au sol; il lui faut une vie sédentaire, des villes, des routes, des propriétés individuelles, des éléments fixes qui sont ses conditions d’existence. Les Turcs et les Mantchous ont pu, sous l’action des lois et de l’hérédité, perdre les instincts nomades de leur race et s’associer à la civilisation de leurs vaincus. D’autres, comme les Mongols, s’en sont montrés incapables après avoir eu leur heure de gloire, sous Gengiskhan et Tamerlan.

Les peuples destinés à la vie sociale ont eu de bonne heure l’agriculture avec tout ce qu’elle suppose : division de la propriété, arts et instruments agricoles, préoccupation de l’avenir. C’est ici que commencerait la partie vraiment difficile et délicate de notre tâche, qu’en l’absence d’une genèse scientifique des idées morales nous sommes incapable d’aborder. Il faudrait montrer comment chaque progrès de la civilisation a supposé des conditions d’existence nouvelles; comment à ces conditions d’existence très simples, qui sont, comme nous l’avons dit, la base de toute morale, se sont substituées des conditions d’existence de plus en plus complexes, qui ont

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rendu possible chaque étape de la civilisation. Puis il faudrait montrer quel rôle l’hérédité a joué dans l’adaptation des générations successives à ces conditions nouvelles.

On s’est demandé si, l’essentiel de la morale étant ainsi réduit à des lois établies d’avance et organisées en nous par le travail des générations antérieures, « que nous ne pouvons détruire parce que nous ne les avons pas créées, que nous ne pouvons arracher parce que nous ne les avons pas mises en nous, » c’est-à-dire à une sorte d’instinct, cet organisme moral ne pourrait pas être oblitéré par le développement de l’intelligence : en sorte que la conscience individuelle détruirait ce que l’hérédité a fait *. Des exemples sans nombre montrent que l’instinct disparaît dès qu’une conscience claire peut se substituer à lui. Même pour la moralité, le cas n’est pas hypothétique. Je ne parle pas des criminels qui paraissent complètement dénués de sens moral et qu’à ce titre il est plus juste d’assimiler à des aveugles ou à des sourds de naissance; mais des hommes très intelligents ont pu détruire en eux tout sens moral à force de raisonnements et de calculs.

Ce problème intéresse plutôt l’avenir de la morale que l’hérédité. Je doute pourtant que cette prévision se réalise. L’instinct ne disparaît que devant une forme d’activité mentale qui lui est supérieure, qui le remplace en faisant mieux. La victoire de l'intelligence n’est qu’un cas de la « survivance du plus apte ». Elle ne pourrait tuer le sentiment moral qu’en trouvant mieux.

L’hérédité a pourtant un revers. Si Dar accumulation elle contribue aux progrès, elle conserve aussi ou ramène

1. Voir sur ce point un intéressant chapitre dans Guyau, La morale anglaise contemporaine, p. 318-333.

au cours delà civilisation des sentiments et des tendances qui ne sont plus en rapport avec un tel milieu. Nous en avons déjà donné des exemples. N’est-il pas assez naturel de voir des faits d’atavisme dans ces instincts sanguinaires, ces goûts sauvages, cette passion des courses folles et sans but, ce besoin irrésistible d’aventures qu’on retrouve chez certains hommes, en apparence très civilisés? Certes, il y a dans ces vices un fonds de puissance et de grandeur tel que leur suppression totale serait un affaiblissement des forces vives de l’humanité : aussi l’œuvre de la civilisation n’est pas de les détruire, mais de les régler. Elle utilise ces activités inquiètes, en les lançant dans les pays sauvages et les terres vierges. Là, en dehors de la civilisation, ces hommes travaillent pour la civilisation. Ceux qui restent dans un milieu civilisé, sans pouvoir s’y adapter, ne sont qu’un fléau, car c’est l’humanité primitive qui reparaît en eux, quand son milieu a disparu.

Ainsi la science vérifie ce que beaucoup de religions avaient entrevu et exprimé à leur manière. C’est, chez elles, une croyance assez commune que l’homme est un être déchu, qu’il garde la tache d’une faute originelle, transmise par hérédité. La science interprète cette vague hypothèse. Sans chercher ce qu’a été l’humanité à l’origine, il est bien sûr que ses commencements sont très humbles. L’homme primitif, ignorant et sans idées, livré à l’orage incessant de ses appétits et de ses instincts, qui n’étaient que les forces de la nature déchaînées en lui, ne s’est élevé que lentement à l’idéal. Art, poésie, science, morale, toutes ces manifestations, les plus élevées de l’âme humaine, sont comme une plante fragile et précieuse, venue tard, et que le long travail des générations a fécondée. Certes, il est aussi impossible de gouverner la vie sans idéal qu’un vaisseau sans compas et sans étoiles

LES CONSÉQUENCES mais l’idéal ne s’est pas révélé d’un bloc, il ne s’est dévoilé que peu à peu. Chaque peuple a eu le sien; chaque génération même a eu le sien qui a servi aux autres à aspirer plus haut, vers un idéal plus complet, à peu près comme, sur les grandes montagnes, à mesure qu’on monte, on embrasse un plus vaste horizon. Et, dans cette lente conquête où l’humanité essaye de dépouiller ce qu’il y a en elle d’inférieur, les instincts primitifs, qui sont bien une tache originelle, reparaissentà chaque instant, indélébiles, quoique affaiblis, pour nous rappeler non une chute, mais le peu d’où nous sommes partis.

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