‹ L'hérédité psychologiqueChapitre 46 sur 114 · Candolle, ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Candolle, ouvrage cité, p

LES FAITS

ils furent excommuniés, chassés, menacés de la mort et du bagne. Actuellement, il s’en trouve encore dans la plupart des pays de l’Europe. En Turquie et en Hongrie, ils sont forgerons, chaudronniers, musiciens ; en Angleterre, boxeurs et maquignons. En Transylvanie, en Moldavie et Valachie, ils ont des chefs et vivent à peu près dans l’aisance. Il y en a même en Russie qui sont riches et considérés. La France est la contrée où il y en a le moins : on les trouve dans le pays basque. Mais la terre classique des Bohémiens est l’Espagne. Séville, Gordoue, les cavernes du Monte-Sacro, près de Grenade, les bois déserts de l’Andalousie, les caves et les greniers de Madrid en regorgent. Logés dans des réduits infects, où l’on retrouve tout l’attirail de la sorcellerie, ils n’ont d’autre métier que de voler, de danser et de dire la bonne aventure. Un missionnaire anglican, G. Borrow, qui a réussi à vaincre leur horreur pour tous les chrétiens, qui a vécu parmi eux et parlé leur langage, nous a laissé des détails précieux sur leurs moeurs.

On admet généralement que ces nomades sont originaires du pays de Djatt, près des bouches de l’Indus (Sindli), qu’ils sont sortis de l’Hindoustam longtemps après la conquête aryenne. M. Bataillard, qui les a beaucoup étudiés, leur attribue l’introduction du bronze en Europe. Leur histoire est très diverse, étant mêlée à celle de divers pays L

« Partout, dit Borrow, ils ont les mêmes mœurs et se servent des mêmes mots. » Quand on rapproche divers termes de leur idiome, des mots sanscrits correspondants notamment les noms de nombre), l’analogie est frappante.

1. Bataillant, Les Bohémiens de l’Europe orientale , Paris, 1873.

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Il y a, à n’en pas douter, une constitution physique et nentale qui est la même chez tous les Bohémiens, quel que soit le pays qu’ils habitent. Sans doute, il est assez difficile de déterminer d’une manière précise quelle part revient à l’éducation, c’est-à-dire aux traditions transmises, et quelle part à l’hérédité. Voici pourtant ce qui semble tenir à la dernière.

Au physique, Borrow leur trouve à tous : les traits durs et aigus, les cheveux noirs comme de l’ébène, les dents fines et blanches, les yeux étincelants, le regard fascinateur.

Pour l’intelligence proprement dite, ils semblent légers et frivoles comme des enfants. « Les choses ne laissent pas leur empreinte dans l’àme du Gypsy, qui, mobile et fluide comme l’eau, reflète indifféremment toutes les images. Il croit à tout et ne croit à rien, ou plutôt il ne croit qu’à la sensation présente; la sensation passée est déjà pour lui une fable. Il est donc sceptique non seulement à l’endroit des notions morales et sociales, mais à l’endroit de ses propres impressions. Il s’abandonne et se confie au hasard des émotions fugitives, comme dans la vie il s’abandonne à tous les hasards du vagabondage. Une impression est chassée par une autre. La pure animalité domine chez lui. Les émotions, quelles qu’elles soient, poétiques ou grossières, basses ou brillantes, sont la règle et comme le moteur de son esprit. » Leur poésie, dont Borrow nous a donné des échantillons, est prosaïque, brutale, vulgaire, plutôt enfantine que naïve.

Tel esprit, telles mœurs; à des idées d’enfant une morale d’enfant. Or, si les enfants avaient une morale à eux, elle serait fort mauvaise. Hobbes a raison : Homo malus , puer robustus. Ce qui caractérise avant tout le bohémien, c’est le goût, le besoin inné du vagabondage et de la vie

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d’aven lure. La civilisation les révolte comme un esclavage; toute occupation sédentaire et rangée excite leur mépris. Le mariage n’est qu’une union temporaire, conclue en présence de quelques membres de la tribu. Le plus souvent, ils vivent organisés en corporations ou tribus, sous l’autorité d’un chef électif : ce qui est une forme politique très primitive. Pleine de haine pour les peuples civilisés, cette race possède certains vices à titre de culte héréditaire; elle les aime et les défend comme une religion. Ainsi leur plus haute ambition est de voler les chrétiens; les mères enseignent à leurs enfants le vol à l’américaine, comme la plus belle vertu possible. Ils sont d’ailleurs, à la manière des enfants, moins violents que rusés, incapables d’idées élevées, naïfs dans leurs superstitions. Bor-

row, ayant traduit dans la langue des Gypsies l’Evangile selon saint Luc, les Bohémiens acceptèrent le livre et, le regardant comme un talisman, le portaient sur eux quand ils allaient voler.

Un auteur plus récent L qui a étudié les Bohémiens du pays basque, nous les dépeint sous des traits analogues : « La civilisation se présente au Bohémien, l’enveloppe, le presse; il lui oppose une impassible inertie;... rien n’a de traits assez acérés pour percer son enveloppe. En Autriche, on a créé un village pour en fixer quelques-uns, mais leur territoire est resté inculte. Ses colons sont maquignons ou tondeurs, mais toujours vagabonds. On a voulu faire un régiment de Bohémiens ; ils ont levé le pied à la première rencontre *. »

1. Voir M. de Rochas, Les Parias de France et d’Espagne , Bohémiens et Cagots. Paris, 1876.

2. A la fin du siècle dernier , Marie Thérèse et Joseph II, le souverain philosophe, voulurent civiliser de force les Tsiganes, en les forçant à cultiver le sol, à abandonner leur costume et leur langue, — sans grand succès. On sait que les Tsiganes hongrois ont un instinct héréditaire pour la musique.

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« La vie vagabonde est inhérente au Bohémien, comme la paresse et la débauche. Il a horreur du travail comme le chien enragé de l’eau. Le vol est une condition de son existence, et il a un instinct pour le vol comme le renard pour prendre sa proie. Aussi est-ce un dicton basque : « Abattre un Bohémien est aussi légitime que tuer un « loup ou un renard. » En religion, il adopte sans discernement le culte professé dans le pays où il vit *. »

M. de Rochas ne les croit pas « complètement incivilisables ». Quelques-uns se sont mêlés aux indigènes ; « mais, même chez eux, il y a un instinct de vagabondage qui survit à leur transformation extérieure, aussi bien que l’appétit glouton qui les fait se ruer comme des vautours sur les bêtes mortes de maladies, fussent-elles déjà enterrées2 ».

Cette race offre un exemple curieux de l’incapacité native, conservée et transmise héréditairement, de s’adapter à la vie civilisée. Les Bohémiens sont, dans notre monde moral et social , ce que le dronte ou l’ornithorhynque sont dans notre monde physique : les survivants d’un âge disparu. La civilisation est un milieu très complexe, une atmosphère morale à laquelle l’homme a dû s’habituer. Il faut qu’il y ait une correspodance entre l’homme moral et son milieu moral, comme entre l’homme physique et son milieu physique. Celui qui ne peut s’adapter aux nouvelles conditions de la vie sociale doit périr, lentement peut-être, mais sûrement. Il ne reste plus que comme un objet curieux, inutile, mais trop peu approprié à son milieu, pour ne pas finalement disparaître.

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