CHAPITRE PREMIER
l’hérédité est-elle une loi?
La science ne commence qu’avec la recherche des lois. Tout ce qui précède n’avait qu’un but : la préparer. Si de cette masse de faits empruntés à la psychologie animale et humaine, à la pathologie et à l’histoire, nous n’avions l’espoir de voir surgir quelque règle certaine et fixe, ce ne serait plus qu’un amas de matériaux sans valeur, un recueil d’anecdotes curieuses, mais qui n’apporterait à l’esprit rien qui ressemble à de la science. Il s’agit donc de savoir si l’hérédité est une loi du monde moral, ou si les nombreux exemples donnés plus haut ne sont que des cas isolés, résultant du concours fortuit d’autres lois.
Peut-être, après avoir lu la première partie de ce volume, s’étonnera-t-on que la question puisse être posée. Cependant la parfaite indifférence de la plupart des psychologues à l’égard de l’hérédité semble assez dire qu’ils n’y ont pas vu une loi psychique. Quant aux physiologistes qui s’en sont plus sérieusement occupés, leurs doctrines sur ce point sont loin d’être d’accord, et [du-
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sieurs ont nettement rejeté l’hérédité psychologique. Lu question vaut donc la peine d’être étudiée.
Ce n’est pas, à parler franchement, que les objections contre l’hérédité psychologique nous paraissent bien redoutables; elles seraient même le plus souvent inexplicables, si l’on ne savait le motif qui les a inspirées. C’est la crainte, fondée ou non, des conséquences qui pourraient en résulter : préoccupation qui n’est ni scientifique, puisqu’elle procède arbitrairement, ni morale, puisqu’elle préfère quelque chose à la vérité.
Ainsi, peut-on s’arrêtera une doctrine soutenue d’abord par Lordat qui, soumettant complètement aux lois de l’hérédité le « dynamisme » (c’est-à-dire les divers modes de l’activité psychique) de l’animal, y soustrait le « dynamisme » de l’homme? L’intention de l’auteur et de ses partisans est trop transparente L C’est de créer entre l’homme et l’animal un abîme qui n’existe pas. Au double point de vue physique et mental, il est impossible de faire de l’homme un être à part, d’établir « un règne humain ». Dans le passage de l’animalité à l’humanité, l’axiome de Linné reste vrai : Natura non facit saltus. L’hérédité est une loi biologique qui découle elle-même d’une autre loi, celle du transport par la génération des attributs de la vie physique ou mentale; et les lois de 1a. génération régissent tout ce qui est vivant, la plante comme l’animal, comme l’homme. Il n’y a pas, nous le verrons plus bas, une partie du domaine de la vie qui soit soumise aux lois de l’hérédité, et une autre qui y soit soustraite.
Cette hypothèse est tellement chimérique, qu’il faudrait
\. Si les lois, dit-il, sont les mêmes dans les deux ordres (animal et humain), la ressemblance pourra nous faire pen-er que le dynamisme des bêtes est semblable au nôtre, et que l’homme n’est qu'un animai plus développé et ennobli, comme l’ont tant professé Gall et son école. Mais si ces deux hérédités présentent des lois différentes, îous pourrons contester l’identité des deux dynamismes comparés.
l’hérédité est-elle une loi?
au contraire, dans une étude même psychologique sur l’hérédité, ne jamais séparer l’animal de l’homme. Il faudrait prendre l’un après l’autre chacun des modes de la vie mentale, et voir comment il est régi par l’hérédité, tant sous sa forme inférieure, celle de l’animal, que sous sa forme supérieure, celle de l’homme. On a essayé de le faire ici, très grossièrement, ce livre n’étant qu’un essai; d’ailleurs, en l’absence d’une psychologie comparée, qui serve de base et de cadre à cette exposition, on en est réduit à tâtonner.
Une autre doctrine, chère aux spiritualistes, consiste à dire qu’il faut distinguer « entre les qualités morales qui tiennent au corps et les qualités morales qui servent à l’âme », que les premières sont transmissibles par hérédité, mais que les secondes ne le sont pas. Le même Lordat soutient une thèse analogue. « Dans l’homme, dit-il, l’hérédité régit tout ce qui concerne la force vitale, mais ne régit pas « les qualités indigènes ou exotiques du sens intime », ce qui, traduit en langage plus clair, signifie : les modes inconscients de l’activité vitale sont héréditaires ; les modes conscients ne le sont pas. »
Prise sous cette forme, l’objection est vague et même bien peu solide quand on la serre de près; car elle repose sur l’idée d’une distinction absolue entre l’esprit et le corps, idée qui, si elle était admissible au temps de Descartes, aujourd’hui ne l’est plus. Mais, si l’on s’en tient moins à la lettre qu'à l’esprit de l’objection, moins à ce qu’elle dit qu’à ce qu’elle veut dire, on doit reconnaître qu’elle soulève une question assez délicate que nous ne ferons qu’indiquer ici, mais qu’il faudra discuter ailleurs.
Parmi les « qualités morales qui tiennent au corps », on compte en première ligne les sensations et les perceptions. L’organisme est hérité, avec lui les organes des sens
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et les fonctions de ces organes. Mais l’imagination dépend en grande partie de notre faculté de sentir, et les sensations avec les images forment les matériaux bruts de la connaissance. Suffisent-ils à la constituer? On ne le soutient plus aujourd’hui. On sait bien que l’esprit y met quelque chose, qu’il fait entrer le phénomène dans les moules de la causalité, du temps, de l’espace. Ces conditions de toute pensée, formes subjectives de l’esprit, dit Kant, préformations de l’organisme, disent les physiologistes, sont universelles, communes à tous les hommes, par conséquent héréditaires sans exception.
S’il s’agit non plus de l’activité intellectuelle , mais des sentiments, des émotions et des passions, n’a-t-on pas quelque droit de les placer parmi les « qualités morales qui tiennent au corps » ? Il faut bien accorder que les émotions sont fort différentes, suivant que le sujet qui les éprouve est lymphatique ou nerveux, bilieux ou sanguin; et ces affections primitives sont la source d’où sortent plus tard nos sentiments les plus complexes.
Ainsi, quand on l’examine de près, cette prétendue différence entre les « qualités morales qui tiennent à l’esprit » et celles « qui tiennent au corps » s’évanouit complètement. On la cherche sans la trouver, parce qu’elle n’existe pas. On a bien voulu admettre l’hérédité pour certains modes psychiques inférieurs; on a cru ainsi lui faire sa part, et il arrive logiquement, fatalement, qu’elle envahit le domaine de la psychologie tout entier : conséquence naturelle d'une hypothèse vague, mal liée, inconsistante, en désaccord avec les faits. Et pourtant, avonsnous dit, il y a peut-être dans cette distinction un fond de vérité. Ce point important , que l’objection n’a pas su dégager ni mettre en lumière, le voici.
Supposez que l’on ait solidement établi que tous les
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modes de l’activité psychique sont transmissibles: les sens, la mémoire, l’imagination, le raisonnement, les sentiments, les instincts et les passions, les dispositions normales ou morbides; la totalité de ces modes, est-ce bien tout l’être sentant et pensant? ou bien y a-t-il en dehors quelque chose qu’on appelle le moi , la 'personne , c’est-à-dire cette force intime qui élabore d’une façon qui lui est propre tous les matériaux du sentiment et de la connaissance, et leur imprime son cachet particulier? Faut-il penser que les divers modes de l’activité psychique par leurs croisements divers expliquent seuls la personne? ou bien y a-t-il en sus quelque chose? Le moi est-il un résultat ou une cause? Si l’on remarque que des impressions semblables sont ressenties et transformées de façons très dissemblables, suivant les individus; qu’entre le génie et l’idiotie il y a toutes les variétés possibles d’activité mentale, peutêtre sera-t-on disposé à considérer comme raisonnable l’hypothèse d’un principe qui explique ces différences. Alors se poserait cette question : Le moi, la personne, l’élément constitutif de l’individu est-il transmissible par hérédité, comme les divers modes de l’activité mentale?
Telle est, à notre avis, la seule façon sérieuse d’interpréter cette objection. Nous demanderons la permission d’en ajourner l’examen; il trouvera mieux sa place ailleurs L
Je n’aurais pas insisté sur des thèses dues à des auteurs un peu oubliés, si je n’étais sùr qu’elles ont encore des partisans secrets. Les grands naturalistes de la seconde moitié de ce siècle ont si bien montré l’importance de l’hérédité et de son rôle comme loi biologique qu’on n’ose pas ouvertement la contester et qu’on sent bien qu’elle