CHAPITRE III
LES CONSÉQUENCES MORALES DE l’hÉRÉDITS
Au début de toute étude sur la morale se trouve l’inextricable problème de la liberté. Nous avons fait ressortir assez souvent le caractère fatal de la transmission héréditaire pour qu’on puisse voir que tout ce qui est donné à l'hérédité est retranché à la liberté et que l’hérédité offre une source abondante, quoique peu explorée jusqu’ici, d’arguments en faveur du fatalisme. L’hérédité et la liberté se posent, l’une en face de l’autre, comme deux termes contraires et inconciliables. L’une, d’après l’opinion commune, crée en nous la personne, le caractère. L’autre tend à substituer l’espèce à la personne, à effacer tout ce qui est individuel, à tout soumettre à la fatalité impersonnelle de ses lois, si bien que nous soyons nécessairement déterminés à sentir, penser, agir comme nos pères, dont la pensée, en apparence éteinte, revit en nous.
Nous n’avons pas à prendre parti dans ce débat, et nous pouvons l’écarter de prime abord.
Si, en effet, on admet le libre arbitre, il suffira d’ajouter
LES CONSÉQUENCES MORALES DE L’HÉRÉDITÉ 321 aux motifs individuels qui le déterminent des motifs spécifiques.
Si l’on tient le libre arbitre pour une illusion, l’hérédité n’est qu’une forme de déterminisme en plus.
Il n’y a donc pas lieu d’insister sur une difficulté qui, de quelque façon qu’on la tranche, nous touche peu. Cependant elle nous sollicite à examiner une question que le lecteur s’est peut-être posée plus d’une fois et qui trouve ici sa place naturelle. La psychologie , même expérimentale, ne peut se passer d’un certain élément donné à titre de fait que nous appelons le moi, la personne, le caractère, que tout autre mot est impropre à désigner, dont nous ne pouvons rien dire, sinon que c’est ce qu’il y a en nous de plus intime, ce qui nous distingue et nous différencie de tout ce qui n’est pas nous, ce qui fait que nos idées, nos sentiments, nos sensations, nos voûtions nous sont données comme nôtres , et non comme des phénomènes d’un ordre étranger.
La personnalité, le caractère est-il indépendant de l’hérédité ? Le problème est important, puisqu’il sagit de savoir si, en définitive, le pouvoir de l’hérédité a des limites.
Évidemment, il n’y a que deux hypothèses à faire : ou bien admettre qu’à chaque nouvelle naissance il y a un acte de création spéciale qui met dans chaque être le germe de son caractère, de sa personnalité ; ou bien admettre que ce germe est le produit des génération antérieures, qu’il découle nécessairement de la nature des parents et des circonstances de l’acte générateur.
La première hypothèse est si peu scientifique qu’elle ne vaut pas la peine d’être discutée. Reste donc forcément la seconde.
Nous voici ramenés brusquement au cœur de notre sujet. Nous pensions échapper à l’hérédité, et nous la re-
Ribot. — Hérédité. 21
322 les conséquences
trouvons dans ce germe même qui est en nous ce qu’il y a de plus intime, de plus essentiel, de plus personnel. Après avoir montré par une longue énumération de faits que les facultés sensitives et intellectuelles se transmettent, que l’on peut hériter de tel instinct, de telle passion, de telle variété de l’imagination, aussi bien que de la phthisie, du rachitisme ou de la longévité, nous espérions du moins qu’une partie de la vie psychique était en dehors du déterminisme, que le caractère, la personne, le moi échappait à l’hérédité ; mais l’hérédité, c’est-à-dire le déterminisme, nous envahit de toute part, par le dehors, par le dedans. Bien mieux, si, avec les partisans de l’évolution, nous voyons dans l’hérédité une force qui non seulement conserve, mais crée par accumulation, le caractère n’est plus seulement transmis ; il est une œuvre fatale, construite pièce à pièce, par le travail lent, inconscient, mais incessamment accumulé des générations.
Examinons de plus près la difficulté. La personnalité a sa traduction empirique et pratique dans ce qu’on appelle le caractère, qui, seul, est la cause immédiate de nos actes. Bien que ce mot « caractère » soit vague et que l’étude en ait été négligée par la psychologie, — qui a là pourtant un curieux domaine à exploiter, — il offre un sens suffisamment fixé par l’usage pour rendre intelligible cette question : Le caractère est-il un produit de l’hérédité ?
L’hypothèse d’un principe d’individuation distinct des phénomènes est de celles que la psychologie nouvelle tend à éliminer. Quand on a considéré dans l’individu son activité intellectuelle, sa vie affective, enfin ce retentissement de la vie du corps qui sert de base à tout le reste, on ne voit pas ce qu’il y aurait à chercher au delà. — L’activité intellectuelle dans toules ses formes et toutes ses manifestations paraît ce qu’il y a de moins intime dans
la personnalité, de plus extérieur à l’individu. — Avec les passions, les sentiments et les instincts, nous entrons bien plus dans le vif, et c’est pourquoi, chez l’homme qui devient alienus a se, les troubles affectifs précèdent pendant des mois, même des années, les troubles intellectuels.— Mais la base de la personnalité doit être cherchée bien plus encore dans ce sentiment fondamental de l’existence qui est comme un retentissement lointain, faible et confus du travail vital universel, qui nous avertit sans cesse de l’existence de notre propre corps. Ce Gemeingefühl , auquel le commun des hommes ne prend pas garde et que beaucoup trop de psychologues ont négligé, n’en est pas moins le support de notre vie mentale. Si l’analyse psychologique pouvait faire usage du microscope, elle résoudrait cet état général en une myriade d’états particuliers, qui sont eux-mêmes l’effet d’une myriade d’excitations vagues de l’organisme. Ainsi, ce sentiment général de l’existence se ramène à des états psychologiques élémentaires dont chacun a son antécédent 'physiologique.
Il est clair que les lignes précédentes ne prétendent pas donner une genèse complète de la personnalité, mais de simples indications. Elles suffisent pour répondre à la question posée plus haut.
L’intelligence, les sentiments, les instincts sont transmissibles par hérédité; l’organisme, dans ses formes et ses fonctions, est également transmissible. Si l’intelligence, les sentiments, les instincts, l’organisme suffisent à expliquer la personnalité, nous n’avons aucune raison d’admettre que l’hérédité est limitée par quoi que ce soit.
Sans doute les caractères nous offrent une diversité infinie; mais les éléments intellectuels, affectifs, vitaux, peuvent s'associer de tant de manières, dans des proportions si variées que les différences s'expliquent tout aussi
bien par eux que par l'hypothèse d’une entité mystérieuse et transcendante.
Au-dessus du caractère empirique, s’il plaît aux métaphysiciens d’admettre avec Kant un « caractère intelligible » qui l'explique, libre à eux. Cette doctrine dépasse l’expérience : nous n’avons pas à nous en occuper.
C’est de même au point de vue empirique et pratique que se pose pour nous le problème de la responsabilité ; peuton dire que l’hérédité la supprime ? A cette question, il n’y a pas de réponse générale; mais on peut ramener tous les cas particuliers à deux principaux.
Le premier cas est celui où les tendances héritées n’ont pas un caractère irrésistible. L’homme, héritant des modes de sentir et de penser de ses pères, est sollicité à vouloir et par suite à agir comme eux. Cette hérédité des impulsions et des tendances constitue pour lui un ordre d’influences internes au milieu desquelles il vit, mais qu’il a la faculté de juger et de vaincre. Elles n’entraînent pas plus que les autres circonstances internes ou externes la suppression, l'anéantissement du facteur personnel (quelle qu’en soit la nature), la nécessité irrésistible des actes. Il dépend, en un mot, de l’hérédité de faire naître plus ou moins vivement entraîné vers le bien ou le mal, et partant plus ou moins capable de faillir; mais on ne lui doit ni le vice ni la vertu; le vice et la vertu n’existent point fTeux-mêmes ; ils ne consistent point dans la nature fatale des impulsions externes ou internes qui agissent sur nous, mais dans le concours mental et exécutif de la volonté.
Le second cas est celui où les tendances héritées ont un caractère irrésistible. Sans parler des états de folie bien avérée où l’individu est aliemis a se, où la personnalité disparaît, assaillie et finalement vaincue par des impul-
sions fatales, des idées fixes; nous avons vu des cas où, à n’en pas douter, la tendance au vice et au crime est un héritage qui s’impose fatalement. Le facteur personnel n’a plus la force de réagir contre ces impulsions internes. Rappelons les exemples de tératologie criminelle cités sous le titre d’hérédité des sentiments et des passions. Là, il n’y a plus de coupables.
Dans cette lutte incessante qui se livre en nous entre les caractères individuels et les caractères spécifiques, entre la personne et l’hérédité, et, si l’on veut, entre la liberté et la fatalité, la liberté est plus souvent vaincue qu’on ne pense. Mais on se refuse à l’avouer, et, comme le dit très bien Burdach, avec l’excellente intention de montrer à l’homme qu’il est libre, on oublie trop « que l’hérédité a réellement plus d’empire sur notre constitution et notre caractère que toutes les'] influences du dehors, physiques ou morales. » C’est ce que nous allons voir sous une autre forme, en examinant les rapports de l’éducation et de l’hérédité.
On s’est fort occupé de nos jours de l’influence du milieu physique. On a montré comment le climat, l’air, la configuration du sol, le régime, la nature des aliments et des boissons, tout ce que la physiologie comprend sous les termes techniques de circumfusa, ingesta, etc., façonnent l’organisme humain par leur incessante action; comment ces sensations latentes et sourdes qui n’arrivent pas jusqu’à la conscience, mais qui pénètrent incessamment, forment à la longue ce mode habituel de la constitution qu’on nomme le tempérament.
LES CONSÉQUENCES
L’influence de l’éducation est analogue; elle consiste en un milieu moral, et elle aboutit à créer une habitude. On peut même dire que ce milieu moral est aussi complexe, aussi hétérogène et changeant qu’aucun milieu physique. Car l’éducation, dans son sens exact et complet, ne consiste pas seulement dans les leçons de nos parents et de nos maîtres : les mœurs, les croyances religieuses, les lectures, les conversations entendues ou surprises sont autant d’influences muettes qui agissent sur l’esprit comme les perceptions latentes sur le corps et contribuent à notre éducation, c’est-à-dire à nous faire contracter des habitudes.
Il ne faut pourtant rien exagérer. On a fait quelquefois la part si large aux influences du milieu physique (Lamarck et ses prédécesseurs) qu’il devenait tout simplement créateur; et l’on a souvent attribué à l’éducation une telle puissance que le caractère individuel devenait son œuvre et que tout don naturel était confisqué à son profit. Descartes, faisant honneur à sa méthode de ce qui était le fruit de son génie, osait affirmer « que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée et que toute la diversité des esprits vient de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies. » L’école sensualiste, dans son horreur de tout ce qui est inné, a exagéré encore cette doctrine. Suivant Locke, « sur cent hommes, il y en a plus de quatre-vingt-dix qui sont bons ou mauvais, utiles ou nuisibles à la société par l’instruction qu’ils ont reçue; et c'est de l’éducation que dépend la grande différence aperçue entre eux. » Helvétius, poussant la doctrine à l’extrême, soutient « que tous les hommes naissent égaux et avec des aptitudes égales et que l’éducation seule fait les différences »; et avec un acharnement dont on reste stupéfait, il développe cet
LES CONSÉQUENCES MORALES DE L’HÉRÉDITÉ 327 incroyable paradoxe que les hommes ne diffèrent ni par la finesse des sens, ni par l’étendue de la mémoire, ni par la capacité d’attention, qu’ils ont tous en eux la puissance de s’élever aux plus hautes idées, la différence d’esprit ne dépendant que des circonstances
Il est très important pour nous de n’accorder à l’influence de l’éducation que sa juste part et de revendiquer contre elle les droits de l’innéité, car la cause de l’innéité est la nôtre. Ici, innéité et hérédité, c’est tout un. Que certaines qualités psychiques viennent d’une variation spontanée ou d’une transmission héréditaire, pour le moment, il n’importe. Ce qu’il nous faut montrer, c’est qu’elles préexistent à l’éducation, qui les transforme quelquefois, mais ne les crée jamais; c’est que les adversaires de l’hérédité ont eu grand tort d’expliquer par une cause extérieure, l’éducation, ce qui est dù à une cause intérieure, le caractère. Leur polémique en effet a bien souvent consisté à poser ce dilemme, décisif à leurs yeux : ou bien les enfants ne ressemblent pas aux parents, et alors où est la loi d’hérédité? ou bien les enfants ressemblent moralement à leurs parents, et alors pourquoi en chercher une autre cause que l’éducation? N’est-il pas bien naturel qu’un peintre ou un musicien apprenne son art à son fils? qu’un voleur dresse ses enfants au vol? qu’un enfant né dans la débauche se ressente de son milieu?
On doit rendre à Gall cette justice qu’il a bien vu et montré, malgré les préjugés régnants, que les facultés qui se trouvent chez tous les individus de la même espèce existent chez ces divers individus à des degrés très différents, et que cette variété d’aptitudes, de penchants, de caractères, est un fait général commun à toutes les classes