‹ L'hérésiarque & CieChapitre 13 sur 14 · COX-CITY · texte numérisé non relu

COX-CITY

Le baron d'Ormesan porta vivement la main à la cicatrice que je venais d'apercevoir, et ramena ses cheveux pour la couvrir.

— I] faut que je sois toujours très bien coiffé, me dit-il. On remarque, sans cela, cette vilaine place nette et livide de mon cuir chevelu, et j'ai Tair d'avoir la pelade... Cette cicatrice n*est pas nouvelle. Elle date d'une époque où j'étais fondateur de cité... Il y a de cela une quinzaine d'années, et c'était dans la Colombie britannique, au Canada... Cox-Cityl... Une ville de cinq mille âmes... Elle tenaitson nom deCox... Chislam Cox... un gaillard moitié homme de science, moitié aventurier. Il avait provoqué le ruth dans cette partie, vierge alors, des Mon-

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tagnes Roclieuses, où est située aujourclliui encore Cox-Cily.

Les mineurs avaient été racolés un peu partout : à Québec, dens le Maniloba,àNeTv'-Ycrk. C'est dans celle dernière Ville que jerencontrai Chisîam Cox.

J'y étais depuis six mois environ. Au demeurant, je dois l'avouer, je ne gagnais pas un sou et m'ennuyais à mourir.

Je ne vivais pas seul mais avec une Allemande assez jolie fille, dont les charmes avaient du succès... Nous nous étions connus à Hambourg. J'étais devenu son manager^ si j'ose dire...

Elle s'appelait Marie-Sybille ou Marizibill, pour parler comme les gens de Cologne, sa ville natale.

Faut- il ajouter qu'elle m'aimait à la folie?... Pour ma part, je n'enétais point jaloux. Toutefois, cette vie de paresseux me pesait plus que vous ne sauriez croire ; je n'ai pas l'âme d'un maquereau. Mais c'est en vain que je cherchais à employer mes talents, à travailler...

Un jour, dans un saZoon, je me laissai embobiner par Chislam. Cox, qui parlait tout haut, appuyé au bîir, et exhortait les consommateurs à le suivre dans la Colombie britannique. Il y connaissait un lieu où l'or abondait.

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Il entremêlait da;iSson discoars : Christ, Darwin, la Banque d'Angleterre, et, Dieu me damne si je sais pourquoi, la papesse Jeanne. Ce Chislam Cox était très convainquant. Je m'enrôlai dans sa troupe avec Marizibill, qui ne voulait pas me quitter, et nous partîmes.

Je n'emportais pas d'attirail de mineur, mais tout un matériel de bar et beaucoup d'idcoôls ; whisky, gin, rhum, etc. ; des couvertures et des balances de précision.

Notre voyage fut assez pénible, mais aussitôt arrivés là où Chislam Cox voulait nous conduire, nous bâtîmes une ville de bois qui fut baptisée Cox-City, en l'honneur de celui qui nous dirigeait. J'inaugurai mon débit de boissons, qui fut bientôt très fréquenté. L'or, en effet, était abondant, et je faisais moi-même des affaires d'or. Une grande partie des mineurs étaient Français ou Canadiens français. Il y avait là des Allemands et des individus de langue anglaise. Mais l'élément français dominait. Plus tard, il nous vint des métis français du Manitoba et un grand nombre de Pièmontais. Des Chinoisarriverentaussi. Si bien qu'au bout de quelques mois, Cox-City comptait près de cinq mille habitants, qui ne possédaient qu'une dizaine de femmes...

Je m'étais fait une situation enviable dans

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cette ville cosmopolite. Mon siloon éi-àii florissant. Je l'avais baptisé Café de PariSy et ce titre flattait tous les habitants de Cox-City.

Les grands froids se firent sentir. C'était terrible. Cinquante degrés au-dessous de zéro constituent une température déplorable. On s*aperçut avec terreur que Cox-City ne renfermait que des provisions insuffisantes pour passer rhiver. Il n'y avait plus de communications possibles avec le reste du monde. C'était la mort prochaine en perspective. Bientôt les provisions furent épuisées, et Chislam Cox fit afficher une proclamation émouvante, dans laquelle il nous faisait connaître toute l'horreur de notre situation.

il nous demandaitpardon de nous avoir menés à la mort» et trouvait, nonobstant son désespoir, le moyen de parlerde Herbert Spencer et du faux Smerdis. La fin de ce factum était effroyable. Cox invitait la population à se rassembler, le lendemain matin, sur la place qu'on avait eu le soin de laisser au centre de la ville. Tout le monde devait apporter un revolver et se suicider à un signal, pour échapper aux affres du froid et de la faim.

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Il n*y eut pas de protestations. La solution fat trourée généralement élégante, etMarizibill elle-même, au lieu de sangloter, médit qu'elle sérail heureuse de mourir avec moi. Nous distribuâmes tout ce qui nous restait d'alcool. Le lendemain matin, nous nous rendîmes, bras dessus bras dessous, sur la place mortuaire.

Dussé-je vivre cent mille ans, je n'oublierai jamais le spectacle de cette foule de cinq mille personnes couvertes de manteaux, de couvertures. Tout le monde tenait à la main un revolver, et toutes les dents claquaient... claquaient.., je vous le jure'...

Cbislam Cox nous dominait, monté sur un tonneau. Tout à coup, il se porta le revolver au front. Le coup partit. C'était le signal et, tandis que, mort, Chislam Cox tombait de son tonneau, tous les habitants de Cox-City, y compris moi-même, se faisaient sauter la cervelle... Quel souvenir effroyable!... Quel sujet àe méditation que cette unanimité dans le suicide ! Mais quel froid terrible il faisait!...

Je n'étais pas mort, mais étourdi, je me relevai bientôt. Une blessure, ou plutôt une érafjure qui me faisait violemment souffrir, et dont la cicatrice me marquera jusqu'à la fin de mes jours, me rappelait seule que j'avais tenté de me suicider. Et pourqr.oi étais-je tout seul ?

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— Marizibill î m'écriai-je.

Rien ne me répondit. Mais, les yeux écar* quilles, grelottant de froid, je demeurai longtemps héiJ-été à regarder cesmortSj près de cinq mille qui, tous, portaient au front une blessure ▼oiontaire.

Puis, je ressentis une faim terrible qui ms torturait l'estomac. Les vivres étaient épuisés. Je ne trouvai rien dans les maisons que je fouillai. Affolé et titubant, je me jetai sur un cadavre et lui dévorai la face. La chair était encore tiède. Je me rassasiai sans aucun remords. Puis je me promenai dans la nécropole en songeant aux moyens d'en sortir. Je m'armai, me couvris soigneusement, me chargeai du plus d'or que je pus emporter. Ensuite, je m'inquiétai de la nourriture. Le corps des femmes est plus grasset, leur chair est plus tendre. J'en cherchai un et lui coupai les deux jambes. Ce travail me prit plus de deux heures* Mais je me trouvai à la tête de deux jambons^ qu'au moyen de deux lanières, je suspendis à mon cou. Je m'aperçus alors que j avais coupé les jambes de Marizibill. Mais mon âme d'anthropophage fut à peine émue. J'avais surlo'it hâlu de partir. Je me mis en marche, et, par miraclf j je joignis un campement de bûcherons, ustement le jour où mes provisions furent épuisées*

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La blessure que j3 m'étais faite à la tête fut bientôt guérie. Mais une cicatrice que je cache avec soin me rappelle sans cesse Cox-City, la nécropole boréale, et ses habitants glacés, que le froid garde ainsi qu'ils tombèrent, armés et blessés, les yeux ouverts, et les poches pleines de ]'or inutile pour lequel ils moururent.

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