‹ L'hérésiarque & CieChapitre 3 sur 14 · LA DANSEUSE · texte numérisé non relu

LA DANSEUSE

J'ai lu, jadis, dans un vieil auteur, ce récit authentique ou légendaire de la mort de Salomé. Je n'ai point orné le conte de mots hébreux, de descriptions exactes de costumes et de palais ; sophisteries qui eussent donné au récit cette couleur locale tant cherchée aujourd'hui. A la vérité, mon ignorance m'eut empêché de le faire, et j'ai même conservé à mes personnages les noms qu'ils portent dans nos évangiles.

Ceux qui avaient fait mourir saint Jean-Baptiste furent châtiés. Hérodiade avait été férue de la maigreur ragoûtante du pénitent qui invitait les hommes à prendre des bains. Bien qu'ayant agi comme Joseph chez Putiphar, le mangeur de sauterelles avait sans doute éprouvé

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des désirs charnels, tôt réprimés, pour celle qui le voulait. Lorsqu'Hérodiade, incestueuse selon la loi des Juifs, eut épousé son beau-frère Hérode Anlipas, il se mêla un peu de jalousie aux reproches faits par le Baptiste. Salomé, enjolivée, attifée, diaprée, fardée, dansa devant le roi et, excitant un vouloir doublement incestueux, obtint la tête du Saint refusée à sa mère.

Hérodiade reçut dans un vaisseau d'or la tête chevelue à face barbue. Sa passion se réveillant soudain, elle baisa ardeniment les lèvres violàtres du Baptiste décollé. Mais son ressentiment fut plus fort. Elle le satisfit en perçant à coups d'épingle la langue, les yeux et toutes les parties du chef sanglant. Le sacrilège cessa par la mort d'Hérodiade, qui, jouant encore avec la tète précieuse, succomba suivant toute vra^'semblance à une rupture d'anévrisme.

Cette femme orgueilleuse ne demeura point en enfer. Elle fait partie de ces hordes d'esprits qui peuplent les airs, et que, lorsqu'ils sontbons, j'aime fort à appelei des dieux. Bien entendu, j'entends par dieu ce sur quoi l'homme n'a nul pouvoir, et non pas cette âme du monde que Speusippe d'Athènes a le premier cru gouverner sans entendement l'univers. Les nuits d'orage, Hérodiade, annoncée par les ululements des hiboux etTeôroi des animaux, mène

uno chasse fantastique qui passe au-dessus de la cime de nos forêts.

Hérode Antipas, roi de Judée, dont le pouvoir équivalait à celui du bey de Tunis de nosjours, fut exilé par Tibère et mourut malheureux à Lyon.

Salomé, dont la belle danse avait sillé les yeux da roi, périt en dansant ; mort étrange qu'envieront les ballerines.

Cette dame dansa une fois pendant une fête sur la terrasse de marbre incrusté de serpentine d'un proconsul, et celui-ci l'emmena, lorsqu'il quitta la Judée pour une province barbare au bord du Danube.

Il arriva que, s'étant un jour d'hiver égarée seule au bord du fleuve gelé, elle fut séduite par la glace bleuâtre et s'élança dessus en dansant. Elle était comme toujours richement accoutrée et dorée de ces chaînes à mailles minuscules pareilles à celles que firent depuis les joailliers vénitiens, que ce travail rendait aveugles vers Tâge de trente ans. Elle dansa longtemps, mimant l'amour, la mort et la folie. Et, de vrai, il paraissait qu'il y eût un peu de foleur dans sa grâce et sa joliesse. Selon les attitudes de son corps înel, ses mains gesticulaient en chironomie. Nostalgiquement, elle mima encore les mouvements lents des oli-

veuses de Judée gantées et accroupies, quand choient les olives mûres.

Puis, les yeux mi-clos, elle essaya des pas presque oubliés : cette danse damnable qui lui avait valu jadis la tète du Baptiste. Soudain, la glace se brisa sous elle qui s'enfonça dans le Danube, mais de telle façon que, le corps étant baigné, la tête resta au dessus des glaces rapprochées et ressoudées. Quelques cris terribles effrayèrent de grands oiseaux au vol lourd, et, lorsque la malheureuse se tut, sa tête semblait tranchée et posée sur un plat d'argent.

La nuit vint, claire et froide. Les constellations luisaient. Des bêtes sauvages venaient flairer la mourante qui les regardait encore avec terreur. Enfin, en un dernier effort, elle détourna ses yeux des ourses de la terre pour les reporter vers les ourses du ciel, et expira.

Comme une gemme terne, la tête demeura longtemps au-dessus des glaces lisses autour d'elle. Les oiseaux rapaces et les bêtes sauvages la respectèrent. Et Thiver passa. Puis, au soleil de Pâques, ce fut la débâcle et le corps paré, incrusté de joyaux, jeté sur une rive pour les pourritures fatales.

Certains rabbins nensent que l'âme d'Adam anima aussi Moïse et David. Je ne suis pas éloigné de croire que celle de Salomé avait

empli la fille de Jephté, et que, n'ayant jamais chômé depuis, elle survit en Espagne, en Turquie, ou peut-être aux provinces danubiennes, dans le corps d'une danseuse de kolo, — cette ronde obscène qu'on peut appeler : la danse de la croupe.

D UN MONSinK A LYON OU L ENVIE

Il y eut une fois, à Lyon, un soyeux nommé Gorène auquel ses parents, fort pieux, avaient donné le prénom de Gaétan parce qu'il était né le jour de la fuite du pape à Gaète.

Gaétan Gorène était devenu un bon catholique. Il hérita la grande fortune de son père, et, lui ayant succédé, il prit pour femme une fille de sa condition.

Ses biens s'augmentaient ; il était heureux en ménage, mais sa félicité n'était pas complète. Après trois ans de mariage, il n'avait pas encore d'enfant.

Dans l'espoir d'en obtenir un, il fit suivre à sa femme les prescriptions des plus grands médecins. Il la mena en vain aux sources réputées merveilleuses contre la stérilité.

Enfin, connaissant que les ressorts humains étaient impuissants, d'accord avec sa femme, il eut recours à la religion. Il écouta les conseils du confesseur de son épouse. Mais la vertu des pèlerinages les plus fameux fut trouvée en défaut, et les prières les plus ferventes furent dites inutilement.

Le fabricant lyonnais gagna un nombre incalculable de jours d'indulgence, mais son épouse resta bréhaigne comme avant. Il blasphéma contre le ciel, douta des vérités religieuses et finalement perdit la foi de ses pères. Cet homme présomptueux ne pouvait supporter que la Divinité n'eût point fait de miracle en sa faveur. Il ne se confessa plus, ne communia plus, n'alla plus aux offices religieux et cessa de donner aux œuvres pieuses qu'il avait soutenues jusque-là.

Il relut l'histoire de Napoléon, et délibéra même de répudier une épouse stérile, demeurée pieuse malgré son mari. Il se trouva alors un médecin sans renom, mais de haute science, qui, ayant appris la détresse du riche soyeux, entreprit la cure, et, de façon ou d'autre, rendit propre à être ensemencée la terre inféconde.

Gaétan Gorène pensa étouffer de joie lorsque sa femme lui annonça un jour que, par divers

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signes irrécusables, elle avait reconnu être enceinte et qu'elle espérait même ne pas demeurer primipare si cette grossesse avait une heureuse issue. Le fabricant fut ainsi confirmé dans son impiété et s'ouvrit sur ce sujet à sa femme pour la détourner des pratiques dévotieuses.

La dame en bonne chrétienne ne manqua pas de tout raconter à son confesseur.

Celui-ci était un prêtre robuste, dans la force de Tâge, têtu dans la foi, pensant que tout est permis pour que le règne de Dieu arrive. Il avait appris avec douleur le scandale causé par l'irréligion du fabricant, et voyant le résultat obtenu par ceux qui avaient suivi ses conseils sincères, il en éprouva du dépit. Comprenant qu*à cause de la grossesse de la dame, Satan avait été le plus fort, le prêtre entreprit de ramener au bercail la brebis égarée.

Vraiment, le ciel tira une éclatante vengeance de rimpiété de Gaétan Gorène. Une nuit de prières inspira au religieux un tour qui réussit pleinement.

Un jour d*été, sachant que le mari était à Lyon pour ses affaires et la femme à la campagne, le prêtre, abandonnant la soutane, se vêtit du plus mal qu'il put, simulant un vaga-

bond, colporteur, gueux, mendiant, bélître, fainéant ou chemineau, comme on en voit sur toutes les routes.

Ainsi accoutré, il alla à la ville où la dame enceinte, s'ennuyant seule, regardait par la fenêtre. C'était un jour violent d'été, à l'heure de midi dont Pan, caché dans les moissons, symbolise le rut effrayant. Le faux vagabond s'approcha de la muraille, sous la fenêtre de la dame qui s'ennuyait. Il accomplit un acte naturel qu'il est inutile de nommer et exposait un pilon à mortier, un bâton pastoral, une flûte à Robin, et mieux, un rossignol tel que beaucoup de dames l'eussent voulu entendre chanter Kyrie eleison. Celle-ci, malgré sa dévotion, ne fut pas indifférente et eut envie d'être le mortier du pilon, la cage du rossignol. Mais, étant honnête, elle ne pouvait satisfaire son vouloir. Néanmoins, il est certain qu'éprouvant des démangeaisons, elle se gratta.

Bien que les phénomènes relatifs aux envies des femmes grosses soient conte -tés par plusieurs savants, il me paraît certain aussi que la dame était enceinte d'une fille. Car, quelques mois après, elle accoucha, et, lorsque le mari, haletant d'émotion, voulut savoir de quel sexe était l'enfant, la sage- femme leva les bras au ciel en disant : « C'est un monstre! », et le

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médecin qui l'assistait dit : « C'est un hermaphrodite! »

A la suite de ce monstrueux événement, le riche soyeux faillit devenir fou de douleur. Reconnaissant que tout arrive par la main de Dieu, il se résigna, devint dévot, donna de grandes sommes aux œuvres, et édifia tout le monde par sa piété.

Le prêtre, apprenant ce qui était arrivé, rit à éclater, se roula, sauta, toussa, et finalement alla à confesse. Mais le curé lui refusa l'absolution et il dut l'implorer chez l'arche^^êque.

L'androgyne mourut bientôt. Gaétan, redevenu pieux, vécut heureux avec sa fetnme et ils eurent beaucoup d'enfants.

... Et tandis que la foule rendait gloire à celui dont les disciples accomplissaient tant de prodiges, un homme aux cheveux noirs et frisés, à la barbe rousse et fine, à la face fardée, s'approcha du diacre Philippe et lui dit :

— Devin! veuille, en retour de ta science que je désire apprendre, te laisser inculquer la mienne qui comprend avant tout les dix degrés démoniaques. Depuis longtemps, mon entendement a franchi les trois degrés ténébreux et je connais à présent les sept parvis de l'enfer proprement dit.

— Arrière ! cria le diacre Philippe, il nV a rien de commun, sorcier, entre toi et moi- Je suis le disciple de Celui qui dans sa bonté livra tes maîtres maudits à toutes les douleurs. Je

{ ^ DiSLlOTHECA

suis de son Église, et, selon son vouloir, les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle.

Mais rhomme sourit, et, assujetissant sur sa lête, delà main droite, la tiare couleur de safran 011, comme le Méandre au soleil, brillait un serpent fait d'opales, il reprit :

— Je commande durement aux légions de démons et communique avec les myriades d'anges. En leur suavité consiste ma force, et, le plus riche, le plus savant de Samarie, je veux me soumettre à celui dont les suppôts accomplissent tant de prodiges. Comment se nomme ton maître?

— C'est, répondit le diacre, Jésus de Nazareth, le Messie, Fils de Dieu.

Puis il l'endoctrina, et voyant qu'humble et soumis il reconnaissait la vérité, il lui demanda son nom, et l'homme saisit dans chaque main un anneau d'or de ses oreilles. A ses doigts, des pierres opaques, serties dans des bagues d'or, portaient gravés des signes divers. Dans cette position, le haut du corps, les bras et la tête figuraient un triangle isocèle. De longues paupières violettes voilèrent Téclat des yeux noirs, et la bouche peinte prononça :

— Simon.

Le diacre se souvint de ce nom qui avait été

STM^'N MAGE 101

celui du chef des apôtres, puis il buntisa rhomme, rappelant Pierre, et ajoutant :

— Simon, désormais tu es Pierre, comme Test le Vicaire de Dieu sur la terre.

A ce moment, le peuple ayant crié : « Place », en s*écartant, Philippe vit venir Pierre luimême, les yeux troublés parles larmes, qui ne tarissaient plus depuis que, par trois fois, il avait renié son divin Maître. Près de Tancien pêcheur du lac de Tibériade marchait Jean, le discipie bien-aimé.

Et le diacre dit :

— Voici que Pierre vient en pleurant. A côté de lui, marche, jeune et grave, Jean le préféré. Homme que le baptême a renouvelé, demandeleur de te conférer le Saint-Esprit.

Le peuple s'était dispersé. Il ne restait plus sur la place, avec le diacre Philippe et Jecm, que le nouveau baptisé. Il ramena par devant les plis de sa robe traînante, dont Tetoffe jaune était tramée de dessins violets figurant des bùîes fantastiques, et découvrit ainsi des sandales de cuir azuré, ornées au cou de-pied d'an quadruple triangle d'or. Et Pierre, se penchant vers Philippe, demanda :

— Quel est cet homme à l'attitude orgueilleuse? Il ne paraît avoir la véritable humilité du cœur.

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Et le diacre Philippe répondit :

— C'est un magicien. A son dire, il commandait durement aux légions de démons et s'accordait avec les myriades d*anges. Il s'est soumis, lui, sa science et ses suppôts surnaturels à la divine autorité du Christ, notre Maitre, et il a été baptisé.

Une longue théorie de femmes gantées, portant une cruche sur la tête, traversa la place. Elles s'approchèrent des apôtres, et l'une d'elles, gracieuse et forte, ayant déposé sa cruche, s'agenouilla devant Pierre en disant :

— Maître, on assure que vous parlez au nom de Jésus de Nazareth. Un jour, il s'entretint avec moi. J'étais assise, à peu de distance de la ville, sur la margelle du puits où nous allons. Maître, parlez-nous de Jésus.

Et le sorcier se mit devant elle, disant :

— Maître, ne lui répondez pas, c'est une prostituée.

Mais, Pierre répliqua :

— Mage écarte-toi!

Et souriant, tout en pleurs, il dit à la Samaritaine :

— Femme qui avez la foi, allez jusqu'au puits avec vos compagnes quérir Teau de votre baptême, et revenez vers moi.

Et la Samaritaine, après s'être relevée, se

dirigea, suivie des autres femmes, vers la porte de la ville.

Le sorcier, s'étant de nouveau approché de Pierre, lui dit :

— Je suis venu vers Philippe ton disciple, qui accomplit ici, avant ta venue, des prodiges admirables. Je te prie de me conférer le Saint- Esprit et le pouvoir de le conférer à mon tour.

Et Pierre demanda :

— Mage, pourquoi désires-tu le pouvoir de conférer le Saint-Esprit?

Et le sorcier répondit :

— A cause de la gloire que j'en acquerrai. Elle me mettra au-dessus des autres hommes, et un jour, si tu mourais avant moi, je serais digne de prendre ta place, ô Maître I

Et Pierre répliqua :

— Celui qui souhaite une autre gloire que celle du Très-Haut est indigne de conférer le Saint-Esprit. Va-t'en, mage, avec ta magie.

Mais le sorcier s'inclinant reprit :

— Maitre, vous êtes pauvre et je suis riche : vendez-moi la science dont ma magie n'est que l'erreur!

Pierre se détourna de lui, et demanda à Philippe :

— Comment s'appelait cet homme?

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— Simon! répondit le diacre.

Et Pierre, tombant à genoux, s'écria :

— 0 mon nom de pêcheur ! Que Simons soient tous ceux qui voudraient acheter les dons sacrés. Que ce péché exécrable soit en horreur au ciel et à la terre î

Le magicien s'était baissé, et, tandis que les manches lourdes et pendantes de sa robe soulevaient la poussière, il traça sur le sol les mots ABLANATAVALBA et ûNORARONO qui peuvent se lire indifféremment de .droite à gauche ou de g-mche à droite, et, lorsqu'il se releva, les disciples virent devant eux la vivante image de Pierre, le chef des Apôtres, mais qui ne pleurait pas et disait :

— Simon-Pierre, je ne suis nul autre que celui que tu es, et nos noms sont les mêmes. Je vivrai aussi longtemps que l'Église où tu commandes. J*en deviens pour toujours le mauvais chef, tandis que tu en es le bon pasteur. Et là où tu représenteras la bonté céleste, je serai l'infernale méchanceté qui met en branle, quand il me plaît, les légions de démons et les myriades d'anges.

Alors, il disparut, etles apôtres le cherchaient en vain des yeux sur la place, où revenait, par la porte de la ville, la théorie des Samaritaines, qui, les bras levés, maintenaient sur leur tête

balancée le vase empli de leur eau bapLismaie.

... Et voyant s'avance/ deux vieillards d'une ressemblance parfaite, Néron demanda :

— Lequel d'entre vous est ce Galiléen dont les miracles étonnent la ville?

Mais l'un des bommes leva les yeux au ciel sans rien répondre, tandis que son compagnon s'écriait :

— Cet autre qui me ressemble n'est qu'un imposteur. Et, dans ce jardin où tu nous accueilles, ô César, je veux m'élever devant toi comme un oiseau prenant son vol. Mon art me donne le moyen de confondre ainsi ce silencieux.

L'empereur éclata de rire :

— Etrangers, dit-il, je vous ai pris d'abord pour Castor etPollux,mais ils s'aiment et vivent alternativement. Votre inimitié excite mon. imagination. Encbanteurs, faites des prodiges. Ma musique accompagnera vos gestes. Ensuite, je célébrerai votre lutte en stropbes alcaïques.

Il vit alors que le visage du vieillard qui avait parlé était calme et rusé, tandis que sur les joues du silencieux, des larmes, qui ne cessaient de couler, avaient creusé deux sillons.

Î06 l'hérésiarque et c^^

Prenant un luth accordé, Néron le fit sonner, et l'homme qui ne pleurait pas s'écria :

— Pierre, voici le moment oii je te confondrai. Mon art détruira tous les enchantements de ton ignorance. Mes alliés veillent dans le Ciel et dans l'Enfer.

Il traça sur le sol le nom d'ANATANA, qui se lit de droite à gauche et réciproquement. Une nuée sombre s'étant élevée, le magicien lui dit :

— Anatana, prince deTEnfer, si mon ennemi m'attaque au moment où venant de quitter la terre, j'aurai peine à me défendre, tu feras la nuit et combattras cet homme dans l'obscurité.

Il s'accroupit pour renouer les cordons de sa sandale droite, ornée au cou de pied d'un quadruple triangle d'or, et se releva en appelant :

— Eloah Quanah, Dieu jaloux, préposé aux portes de la demeure céleste, à l'ouest, écartetoi en ouvrant pour laisser passer ceux qui me servent !

Alors il cria :

— Kokhabiel!

Et ce fut une rumeur argentine d'armes célestes, tandis que s'avançaient Kokhabiel et les trois cent soixante-cinq mille Anges qu'il commande. Le magicien jeta un regard triom-

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phant sur Pierre qui, tombé à genoux, priait maintenant les bras en croix.

L'enchanteur appela :

— Quemuel !

Et avec un bruit semblable au chant de milliers d'oiseaux s'avancèrent Quemuel et les douze mille Esprits qui sont sous ses ordres.

Le mage commanda :

— Ange Dumiei, portier de l'enfer, laisse passer ceux qui me servent.

Et, silencieux, comme le vol des chauvessouris, s'avancèrent à califourchon sur des zèbres, des hémiones, des onagres, ou debout sur des éléphants portant de belles citadelles, ou bien assis sur des panthères, ou encore à pied, menant des ours, des onces enchaînés, les quatre-vingt dix mille Démons présents à l'exode d'Egypte.

Et le magicien dit à ceux quilui obéissaient :

— Vous qui êtes à la fois mes maîtres et mes serviteurs, voici queje m'élèverai devant César comme l'oiseau prend son vol. Défendez-moi tandis que je serai dans l'air, aûn que mon ennemi demeure sur la terre, impuissant et confondu.

Il s'approcha de Pierre et lui parla :

— Les puissances du Ciel et de l'Enfer m'obéissent. Dieu lui-même va paraître devant

lOS l'hérésiarque et c'«

U»i pour te confondre en attestant ma science et to i ignorance.

Il appela :

— Sidra!

Et rOrdre qui est la Bouche de Dieu parut au firmament où, à la parole du mage, se manifestèrent Tathmahinta, qui est le Coude gauche au Corps de Dieu, Auramat, qui est un Doigt majestueux au Pied droit du Corps de Dieu, Auhez, qui est un Doigt préhensif au Pied gauche du corps de Dieu, auprès d'Hatoumah, qui, l'Intégrité même, est aussi un Orteil au Pied gauche du Corps de Dieu.

Et quelle immense Majesté emplissait le ciel, à mesure qu'apparaissaient les célestes Puissances, qui sont des Membres au Corps de Dieu!

Dagoul \Ve Adom s'inscrivit en une distincte rubrique sur le Corps de Dieu. Alors, Kokhabiel et ses trois cent soixante-cinq mille Anges, Quemuel et ses douze mille Esprits, Anatana Tobscur, et les quatre-vingt-dix mille Démons présents à Texode d'Egypte, les légions de démons etl^s myriades d'anges de toutes hiérarchies s'inclinèrent, et le fulgurant Ohaztah p-arut qui est le Prince de la Face divine.

Prompts et inouïs, entourant, supportant le Corps adorable se manifestèrent Afapé, Elohé-

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mancith, Tamani, Ouriel et les autres Faces d'aigles, de lions ou de chérabins qui ornent le Char céleste.

Les Ofanim, classe d'anges multicolores, qui sont les roues de ce Char plus rapide que r esprit humain ne saurait le concevoir, tournèrent dans le ciel en jetant un éclat insupportable, et, prenant tous les tons, depuis les blancheurs totales et infiniment variées des plus pures régions étoilées jusqu'aux dernières nuances qui flamboient dans les abîmes, tandis que, sombre et terrible, comme une annonciation de tempête, dominait au zénith la profondeur violette d'Humasion, l'Améthyste, qui est une appellation de la Divinité.

Et Pierre, le front contre terre, suppliait le Très-Haut de confondre le magicien, qui s'écria :

— César! je vais maintenant m'élever devant toi, à la face de Dieu.

Il appela:

— Isda I Auhabiel î Auferethel !

Et Isda, qui est Tange de la nourriture, s'avança, et lui donna les forces nécessaires à Taccomplissementde son faux miracle ; ensuite, Auhabiel, l'ange aimé de Dieu et préposé à l'amour, étendit ses ailes, et, prenant le mago par les cheveux, l'emporta vers les régions supérieures, tandis qu'Auferethel, qui est l'ange du

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plomb, retenait Simon, afin qu'il ne montât pas

trop vite et ne perdît point connaissance.

Mais, soudain, s'étant levé, Pierre rompit le charme d'un seul geste, et, dans un silence auguste, s'écroula l'angélique et rayonnante majesté du Corps divin, pendant qu'avec un bruit d'argent et de soie, disparaissaient les myriades d'anges, pendant qu'avec la rumeur d'un grouillement de cloaque, s'enfonçaient dans l'abîme les légions démoniaques.

... Et crucifié la tête en bas, par respect pour l'adorable position de son Maître, Pierre aux yeux brûlés par les larmes, Pierre sur le point de mourir, regardait un homme qui lui ressemblait s'avancer vers le bourreau, auquel il demandait :

— Combien me vendrais-tu le corps de ce supplicié?

Et le bourreau répondait :

— Etranger, ce martyr qui te ressemble est sans doute ton frère... Moi aussi, je suis chrétien, car j'ai été baptisé. J'exerce mon métier, et, faisant cela, j'accomplis la volonté divine. Mais, le corps d'un martyr est un do;i SLcré de Dieu à ses lidèles, et il est interdit de

vendre les dons sacrés. Quand cet homme sera mort, tu emporteras le cadavre, afin que les croyants puissent Thonorer... En attendant, pour passer le temps, jouons aux dés mon silence contre tes sandales azurées, qu'orne, au cou de pied, un quadruple triangle d'or.

L'OTAIIKA

L'OTMIICA

Sur le pré, proche les vergers aux pruniers fleuris qui entourent le village bosniaque, le kolo tournait, ronde échevelée et chantante. Les croupes s'agitaient en cadence : celles des garçons sautaient, nerveuses et étroites ; celles des filles roulaient, lourdes et bulbeuses, et tendaient le jupon court. Les chansons s'envolaient, lyriques, satiriques ou gaillardes, et en ce cas les filles faisaient semblant de ne pas comprendre. On chantait :

Le premier disait : « Tu es une rose. »

Le second disait : « Tu es une étoile. »

Le troisième disait : « Tu es un ange des cieux. »

Mais le quatrième m'a contemplée sans rien me diro.

De par mon miroir, je ne suis ni ro^e, ni étoile, ni ange,

De par mon miroir les trois ont menti.

M celui qui s'est tu sera mon bien-aimé.

116 l'hérésiarque kt cj»

Le kolo tourna un instant en silence. Les croupes remuaient, sautillaient, frétillaient, se tortillaient. Les tziganes, hommes et femmes, assis sur le talus du chemin qui borde le pré, préludèrent un autre air sur leurs guitares, et la troupe dansante entonna :

Le vieux beg turc de Sarajevo

Pesait cent dix okes.

Sa fille qui n'en pesait que trente

S'est enfuie chez les Serbes pour danserla poskotznika.

Puis les garçons chantèrent :

La fiancée n'était pas vierge, Elle était comme un sac troué..,

A ce moment un cri retentit, sauvagement :

— Otmiksb!

Et une troupe de garçons, qui, sans doute avec la complicité des tziganes, s'étaient tenus cachés derrière une haie, de l'autre côté du chemin, s'élancèrent vers les danseurs de kolo.

Au cri d'Otmika tous avaient compris qu'il s'agissait du rapt traditionnel chez les Sud- Slaves. Un amoureux éconduit, sachant que sa bien-aimée dansait le kolo sur le pré, avait réuni une troupe d'amis, et ils étaient venus, décidés à ravir la dédaigneuse. Mais le r"0-

LOT^HKÂ 117

mont avait été mal choisi. Les danseuses avaient poussé un cri de terreur et s'étaient placées derrière les danseurs, parmi lesquels il y avait peut-être Tamant favorisé. Voyant qu'une résistance s'était organisée si promptemem, les ravisseurs s'arrêtèrent, . interdits. Ils n'étaient que six, tandis qu'il y avait onze danseurs avec autant de filles. Celles-ci chuchotaient :

— C'est Orner, le petit tailleur. Il veut enlever M ara.

Orner était au premier rang des otmikari; petit, brun, fort comme un taureau, il tremblait de rage. Les tziganes pincèrent leurs guitares. Les yeux d'Orner brillèrent. Il fit un pas en avant et entonna :

Ljra kolo, igra kolo nadvadeset idva.

U ton kolu, u tom kolu, lipa Mara igra.

Kakva Mara, kakva Maramedna astauna...

Le kolo tourne composé de vingt-deux personnes.

Dans la ronde balle la Jolie Mara.

Quelle bouche de miel a Mara.. .

Un joli garçon, grand et maigre, défenseur des filies, l'interrompit :

-^ Orner, tu sais que chez nous, lorsqu'on ne sait pas le nom d'une fille ou qu'on ne veut pas la nommer, on l'appelle Mara. Dis pour quelle fille tu as crié, Otmika! afin qu'elle puisse se défendre.

118 l'hérésiarque £T ci®

Omer cria :

— Mara, la fille du vieux Teiiso.

Mara passa sa jolie tête brune et peureuse entre ses défenseurs en disant :

— Omer, je ne te veux pas de mal. Ta as assez longtemps chanté sous mes fenêtres, en toute saison. Mais je n'ai jamais répondu, Ta sais de belles chansons, mais je ne veux pas me marier avec toi.

La troupe des danseurs de kolo cria :

— Adieu, Omer! et se mit alors en marche vers le village.

Les otmikari ne s'opposèrent pas à cette retraite. Mais les tziganes, sur la route, ayant commencé Pair des Litanies de Marco, les ravisseurs psalmodièrent pour insulte à la belle Mara, ce chant misogyne :

Marco, des femmes délivre-nous.

Marco, de ces vipères délivre-nous, Marco, de ces putains délivre-nous, Marco, de ces charognes délivre-nous, Marco, de ces traîtresses délivre-nous...

Ensuite Omer se tourna rageur vers ses compagnons :

— Dire que j'étais si empressé auprès d'elle ! L'année dernière, elle se laissait faire encore. Après le kolo, elle acceptait les gnrabié mielleux, les tartes aux prunes, les alcé de fro-

ment, saindoux et miel que je lui apportais. Mais depuis, elle a été à la ville. Elle y a vu des Italiens, des Juifs, des Turcs, des V^ieanois, qui sait? et peut-être de ces Grecs que je déteste et que je ne peux voir sans leur montrer les cinq doigts de la main droite en disant : « Pende! », ce qui est la plus grave injure qu'on leur puisse faire!

Un des Otmika,ri répondit :

— Si elle connaît la ville, elle ne sera pas facile à prendre. De plus, son père a aussi des idées de la ville. Il en est venu à mépriser les institutions séculaires de notre race et il sera dans le cas de se plaindre. Votmika, traditionnelle est sévèrement punie quand il y a plainte, et il ferait ramener sa fille chez lui par les gendarmes.

Les tziganes s'étaient approchés et tendaient leurs mains ouvertes. Ils étaient beaux, mais sales et sournois. Omer leur jeta quelques pièces. L'un d'eux dit en ricanant :

— Les jours les plus heureux pour l'homme sont celui où il se marie et celui où sa femme crève.

Une vieille tzigane à face desséchée avait tiré de sa poche une' longue chevelure noire, coupée par surprise à quelque misérable gardeuse d'oies, endormie dans une prairie. Avec

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un vieux peigne cassé elle peignait cette chevelure triste comme une relique de morte, en marmonnant inintelligiblement. Elle releva la tète, et, regardant fixement Orner, elle lui dit en chevrotani .

— Pourquoi ne fais-tu pas Votmikec sur une fille d*un village voisin, comme cela se pratique ordinairement? Si tu veux, je t'en volerai une dont les cheveux seront plus beaux que ceux que je tiens.

Mais Omer répondit :

— Un héros ne vole pas, il ravit. Je veuxMara. La vieille continua :

— Si tu me donnes bien de l'argent, je ravirai pour toi Mara. Car tu n'es pas rusé, mais je suis fine comme les aiguilles de sapin, moi.

Omer réfléchit, puis consentit le prix voulu par la vieille, lui donna des arrhes et s'en alla avec ses compagnons, tandis qu'en signe de joie pour l'aubaine, les tziganes, au son d'une guitare, dansaient la khaliandra, sautant et se battant les semelles sur les fesses, en se tenant d'une main par l'oreille et de l'autre par l'organe génital.

Le lendemain, Omer ne se montra pas dans

le village. Il passa sa journée à coudre et à broder, accroupi à la turijue. Dans les rues les gens parlaient de Votmika et beaucoup désapprouvaient Orner d'avoir interrompu le kolo. Bandi, le marcliand de cochons, annonçait qu'il ferait désormais dix lieues, quand il aurait besoin d'un tailleur, plutôt que d'avoir affaire à Orner. Le vieux et riche Tenso, veuf pour la seconde fois, avait paru un instant dans la rue et avait juré qu'Orner n'aurait pas sa fille, qu'elle ne quittait plus la maison et qu'il était décidé à recourir à la gendarmerie en cas de violence. Le soir, le vieux curé entra dans la maison de Tenso. Lorsqu'il en sortit, au bout d'une heure, ceux qui le virent assurèrent qu'il avait l'air fort agité, et qu'il avait répondu d'une voix brisée par les sanglots refoulés à ceux qui lui avaient parlé.

Le surlendemain, vers deux heures, le village était presque désert, comme il Test toujours pendant l'après-midi. Le vieux Tenso, dans sa chambre, souffrait d'une rage aux dents. M ara, dans la cuisine, surveillait la cuisson du remède infaillible contre le mal de dents : des figues bouillies dans du lait. A ce moment, on

152 l'hÉRÉSTARQUE et Cie

frappa à la porte de la maison. Mara regarda par la feuètre et vit une vieille tzigane qui cria :

— FrajJe ! Frajle f {{)

Mara descendit ouvrir et la vieille lui dit :

— N'as-tu pas besoin de mes services, la belle?

— D*où viens-tu? demanda Mara.

— De Bohême, le pays merveilleux où Ton doit passer mais non séjourner, sous peine d'y demeurer envoûté, ensorcelé, incanté.

— Que sais-tu ?

— J'enseigne à danser, chanter. Je sais jeter les sorts les plus insidieux. Je sais lire l'avenir dans la main, dans les cartes. Je sais coiffer, épiler, et même repuceler une nourrice.

Mara lui tendit la main gauche en disant ;

— Regarde !

La vieille l'examina et répliqua :

— Tu te marieras sous peu.

Mara lui donna une pièce de monnaie, en disait :

— Va-t'en, vieille I Je sais danser, chanter. Nul n'a encore écarté mes jambes. Je me coiffe seule et je ne veux pas être 4pilée.

La vieille ricana :

(1) Mademoiselle.

l'otmik\ i23

— Téremtété! J'ai épilé de belles musulcnanes, dans l'Herzégovine, et des chrétiennes aussi. Le goût de la chair lisse se propage, ma fille, et les touffes de fenouil, aux endroits sei'iets d*un corps poli, répugnent à plus d'un homme, même parui les chrétiens.

Mara tapa du pied et cria :

— Va-t'en !

Mais la vieille leva la main, et, d'un coup, défît la chevelure de Mara dont les nattes retombèrent :

— Vois-tu, la belle, tu ne sais pas te coiffer. Je vais t« recoiffer pour rien. Tournetoi.

Honteuse de son impatience, Mara se laissa faire docilement. La vieille tira une paire de ciseaux, mais, à ce moment, une main nerveuse la saisit à la gorge. La vieille poussa un cri en laissant tomber les ciseaux, qui firent un bruit métallique sur le pavé. Mara se retourna et vit d'un coup d'œil les ciseaux ouverts sur le sol et le curé serrant la tzigane à la gorge. Omer, à qui la vieille avait promis de retenir Mara à la porte, afin qu'il pût l'enlever, arrivait en courant. L'apercevant, Mara poussa un cri et referma violem.ment ia porte, qu'elle verrouilla. Omer s'arrêta désespéré en murmurant :

— Trop tard I

124 l'uéuésiarqub et c^»

A ce moment, une troupe de cochons déboucha à un tournant. Les bêtes flaireuses, aux petits yeux, aux jambes courtes, grognaient, gargouillaient, ronflaient, renâclaient, reniflaient. Derrière, le troupeau grouillant et rose sale, venait Bandi qui, armé d'un gourdin, dirigeait les cochons en se dandinant, et sifflotant. A la vue d'Orner, Bandi fit tournoyer son bâton en menaçant le tailleur. Mais le curé lui cria :

— Hé, Bandi ! laisse Orner, j'en fais mon affaire. Occupe-toi de cette vieille qui voulait voler la chevelure de Mara.

Le curé se dirigea versOmer, qu'il saisit par l'oreille et entraîna. De l'autre côté, la vieille courait : les cochons la suivaient de près, eu trottant plus vite, en frétillant et en remuant leur queue toftillée. Bandi en quelques sauts la rattrapa, et lui administra une volée qui, bien que rudement appliquée, ne retarda pas la fuite delà tzigane. En courant, elle poussait des hurlements, criait des malédictions et vomissait des juroas immondes...

Le curé tira Orner par l'oreille jusque devant

le presbytère. Là, il le lâcha enfin et parla :

l'otmika 155

— Orner, tu es le scandale de ce village. Tu veux enlever une fille qui ne veut pas de toi. Séduire une ûUe est une mauvaise action, mon fils!

Orner se récria :

— Je ne veux pas la séduire, je veux l'épouser. Qu'importe qu'elle ne me veuille pas ? L'homme doit-il s'embarrasser des volontés des femmes qui pleurent quand elles veulent et rient quand elles peuvent?

Le curé Técouta d'un air attendri :

— Ainsi, c'est différent. Omer, mon enfant, tes intentions sont donc pures... L'as-tu demandée à son père?

— Oui ! cria Omer, Tenso a juré que je n'aurais pas sa fille. Mais je veux épouser Mara. D'ailleurs vous savez tout. Vous êtes resté plus d'une heure, hier, dans sa maison.

— Oui ! répliqua le curé, je sais tout ce qui s'est passé avant. Mais j'avais pensé, comme croit Tenso, du reste, que, ne pouvant avoir Mara pour épouse, tu voulais l'enlever pour la déshonorer et l'abandonner.

— Le vieux Tenso mépriserait-il assez nos coutumes, dit d'une voix sombre Omer, pour me refuser sa fille au cas où, l'otmika ayant réussi, j'aurais enlevé Mara ?

— Hélns ! dit tristement le curé. Hélas ! mais

126 l'hérésiarque et c*«

toi, Orner, méprises-tu assez les divertissements de notre race, pour venir interrompre le kolo, la danse nationale et crier : Otmika ! pendant les rondes?

— Je croyais que les prêtres considéraient la danse comme mauvaise.

— Quoi ?. . . Il en est, c'est vrai , qui croient que la danse est Toeuvre de Satan. Moi, je suis de l'avis du curéSpangenberg qui, en 1547, prêcha que la danse est bonne, car on dansa aux noces de Cana, et Jésus y dansa peut-être aussi. Mais toi, Omer, qu'as-tu fait! N'ayant pas réussi l'enlèvement pendant la danse, qu'as-tu imaginé, Omer! Car j'ai tout deviné. Tu as pris pour complice une possédée, un être infâme, une receleuse de démons, une tzigane voleuse de chevelures.

— Le diable couche avec! dit Omer, elle m'a induit en iâcheté. Mais aussi, comment avoir Mara maintenant? Elle ne sortira plus, sinon accompagnée pour aller à la messe. Le vieux Tenso, dit-on, veut aller habiter en ville. Je suis forcé de recourir à la ruse.

Le curé réfléchit :

— Non, il n'y a rien à faire du côté du vieux Tenso. Mara veut se marier à la ville. Mon pauvre Omer, renonce àl'otmika, désaimeMara. Marie-toi avec une autre.

Jamais ! Je veux Mara !

A ce moment des enfants qui passaient vinrent baiser les mains du curé. Quand ils s'en furent allés, il sourit :

— Orner ! la place de Mara à Téglise est à gauche près de la petite porte.

Omer tressaillit :

— Mais... le péché... un rapt dans l'église... pendant la messe...

— A tu place, Omer, je commettrais ce péché. Sois héroïque, mais demande pardon à Dieu, avant et après. Moi, je t'absoudrai quand tu viendras te confesser.

Omer parut hésiter :

— Mais... les gendarmes.

— Sois héroïque, Omer, le ciel ne t'abandonnera pas. Moi, je te bénis.

Il le bénit en souriant et disparut derrière la porte du presbytère. Omer fixa un instant le sol, se gratta la tête, fit un grand signe de croix et revint dans son atelier. Le soir tombait. Plus tôt que de coutume, il alluma la lampe. Il tira des ballots d'étoffes et coupa deux vêtements, l'un d'homme, l'autre de femme. Puis, avant de s'accroupir pour coudre, il se signa et murmura :

128 l'hérésiauque kt g»«

— Notre Père, qui êtes aux Cieux, que votre règne arrive, que Votrnika réussisse...

Le dimanche suivant fut un beau jour sans nuages. Sur la place de Téglise s'était installé un de ces hommes qui promènent des phonographes de village en village. Il avait placé, pour donner l'exemple, deux des tubes de son appareil à ses oreilles, et invitait les passants àenfaire autant, moyennantdix kreutzer . Des enfants, rangés autour, le regardaient. Des hommes, groupés plus loin, parlaient de la partie de quilles de la veille. Quelques femmes babillaient en tricotant. L'une d'elles, vieille, édentée, qu'on appelait Croix de Hongrie parce qu'elle était penchée comme la croix qui termine la couronne figurée sur les monnaies hongroises, déclara :

— Omer aura Mara, allez! qu'un homme vienne à aimer une femme, il n'y a rien à faire ; il l'aura, et il faudra qu'elle l'aime.

A ce moment, la cloche sonna pour la messe, et, sur la place, parut Mara donnant le bras au vieux Tenso. Près d'eux marchaient Bandi, le meneur de porcs, fier et digne, et le joli garçon qui avait interpellé Omer sur le pré. Ils entré-

l'otmika 129

rent dans l'église qui s'emplit bientôt de tous les habitants du village, endimanchés. Selon la coutume, les hommes se placèrent d'un côté de la nef, les femmes de l'autre. Omer était venu aussi avec ses compagnons. Mara l'aperçut au fond de Teglise et remarqua qu'il était richement vêtu. Puis, elle le vit sortir avec ses amis. L'office commença.

A l'évangile, tout le monde se dressa. Tout à coup, la petite porte près de laquelle était placée Mara s'ouvrit pour laisser passer Omer qui saisit la jeune fille à bras-le-corps, la souleva et s'enfuit en un clin d'œil. Les femmes poussèrent des cris et se sauvèrent du côté des hommes où des jurons tonnaient formidablement. Le vieux Tenso, plusieurs jeunes gens, dont Bandi, se précipitèrent vers la sortie pour rattraper les ravisseurs. Mais le vieux prêtre, à l'autel, s'était tourné. Il cria :

— Arrêtez-vous, païens! arrêtez-vous.

A la voix de leur pasteur, les hommes s'arrêtèrent, interdits. Seul, le vieux Tenso sortit. Le prêtre continua :

— Quoi ! païens ! voudriez-vous manquer la messe parce qu'un garçon enlève une fille qu'il veut épouser?

Il y eut des murmures. Le prêtre reprit plus

fort :

130 L*HËRÉSIARQLE ET C"

— Votyniksi n'est-elle pas une de nos coutumes ?

Il y eut alors des exclamations approbatives, et tous reprirent leurs places tandis que le vieux prêtre parlait :

— Ferez- vous voire salut en poursuivant les otmikdiriy ou en assistant à la messe? Orner et ses amis manquent la messe, c'est affaire à leur âme. Mais, vous autres, voudriez-vous que votre pasteur n'achève la cérémonie que devant des femmes? Pécheurs, Satan a trouvé cette nouvelle ruse pour vous induire en péché mortel! Je ne ferai pas d'autre sermon aujourd'hui. Ayez confiance en Dieu et repentez-vous. C'est la grâce que je vous souhaite.

— Amen I répondit d'une voix cassée la vieille Croix de Hongrie.

Le prêtre se tourna et dans un silence édifiant reprit la lecture de l'évangile. Le vieux Tenso rentra bientôt en gémissant. Des rires étouffes du côté des femmes accueillirent son retour.

Après la messe, les groupes se reformèrent sur la place. La vieille Croix de Hongrie parlait en faveur d'Orner, disant que Votmika était un fait accompli, qu'il fallait que Tenso se

résignât. Les filles disaient qu'Orner était un héros. Les garçons l'enviaient en constatant que Mara était une bien belle fille. Bandi et d'autres jeunes gens étaient partis pour chercher la retraite des oimikari.

Le vieux Tenso, la messe finie, s'était dirigé vers la sacristie. Le curé se dévêtissait des habits sacerdotaux. Il rit en voyant entrerTenso, Le paysan, d'un air finaud, lui dit :

— C'est vous, notre pasteur, qui avez donné cette idée à Orner. Je sais bien. Vous êtes pour les vieilles idées. Mais les idées pour lesquelles je suis ont les gendarmes pour elles, et Mara me reviendra, morte ou vive.

Le curé sourit :

— Tu as tort, Tenso. Tu as eu ta première femme, celle avec qui tu seras au ciel — si tu y vas — par Votmika,

— Dieu ait son âme, interrompit Tenso, j'ai mal agi.

— Bien, répondit le curé, mais tu sais qu'au pouvoir d'un garçon, une fille ne reste pas intacte. Que feras-tu de ta fille enceinte? Personne ne voudra l'épouser, et c'est aussi une idée de la ville. Et Tenfant qui viendra, qu'en feras-tu ? Et puis, Mara ne déteste pas Orner, comme elle le prétend. Elle m'a dit, au contraire, qu'il lui plaisait, mais qu'elle préférait

13'2 l'iiépésiarque et g'*

se marier à la ville pour devenir une dame? Demain, Mara sera folle d'Omer. Ce ne sera pas elle qui refusera de se marier avec lui. Tu es riche, marie les jeunes gens, puis achèteleur un bon commerce à la ville. Ainsi Mara pourra devenir une dame et ses vœux seront comblés. Mais, sur ton âme, souviens-toi de ta jeunesse. Respecte Votmika, le rapt sacré de notre race.

Le vieux Tenso hésita, toussota, et, finalement, éclata en sanglots, gémissant en phrases brisées :

— Ah! oui... Votmika... Votmika,,.. Ma première femme, ma Njera... la mère de Mara... Ma Njera qui sera ma compagne au ciel... j'espère... Oui, il faut les marier... ce sera une belle noce...

Et le curé accompagna Tenso jusqu'au portail

de l'éslise en disant :

— Oui, ce sera une belle noce! Les vêtements sont déjà prêts. Tu seras heureux, ensuite, vieux Tenso, d'avoir marié ta fille à un homme de ta race. Après, tu pourras t'endormir doucement dans la paix du Seigneur, et te^ petits-enfants, de ta race, eux aussi, viendront prier sur ta tombe plantée de romarin.

Sur la place, des tziganes étaient venus, jouant de la guitare. Les filles et les garçons

l'otmika 133

dansaient le kolo, et la vieille Croix de Hongrie ballail avec eux.

Il chantaient :

Il faut les mcirier, il faut les marier. Car après Votmika la fille est enceinte. Il faut les marier, Tenso, ou la tuer...

Le vieux Tenso regarda un instant le kolo, puis, délibérément, il prit part à la ronde. Et il faisait sauter sa croupe nerveusement, enchantant :

il faut les marier...

La guitare de Que vlo-ve ? était un peu du vent qui gémit toujours dans les Ardennes de Belgique...

Que vlo-ve? était la divinité de cette forêt où erra Geneviève de Brabant, depuis les bords de la Meuse jusqu'au Rhin, par l'Eifel volcanique aux mers mortes que sont les mares de Daun, l'Eifel où jaillit la source de Saint- Apollinaire, et où le lac de Maria Laach est un crachat de la Vierge...

Les yeux de Que vlo-ve ? clignotants et chassieux, à chair des paupières rouge de jambon cru, larmoyaient sans cesse et les larmes lui brûlaient les lèvres comme l'eau des fontaines acides qui abondent dans les Ardennes.

Il était le compère des sangliers, le cousin

138 l'hérésiabque et C^e

des lièvres, des écureuils, et la vie secouait son âme comme le vent d'est secoue les grappes orangées aux sorbiers des oiseaux...

Que vlo-ve ? c'est-à-dire : Que voulez-vous ? wallon wallonant de Wallonie était né prussien à Mont, lieu appelé Berg en allemand et situé près de Malmédy sur le chemin qui mène dans ces dangereuses tourbières appelées Hautes-Fanges ou Hautes-Fagnes, ou plus justement Hohe-Venn, puisqu'on est en Prusse déjà, comme l'attestent des poteaux noir et blanc, sable et argent, couleur de nuit, couleur de jour, sur toutes les routes.

Que vlo-ve? préférait son sobriquet à son nom : Poppon Remacle Lehez. Mais si on le saluait de son surnom : Li bai valet (le beau garçon), il faisait résonner l'âme de sa guitare et tapait sur le ventre de son interlocuteur en disant :

— Il sonne creux comme ma guitare, il jase ia soif, il n'a plus de péket a pisser.

On se prenait par le bras et sans se tutoyer, car on ne se tutoyé jamais en wallon, on allai f, nom de Dieu ! boire du péket qui est de la plus vulgaire eau-de-vie de grains, à laquelle, en pariant français, on donne par euphémisme le nom de genièvre.

Et c'eût été bien extraordinaire que dans un

coin de l'auberge on ne découvrît pas Guyame le poète, qui avait le don d'ubiquité, car on le voyait chez tous les débitants de bière et de péket, entre Stavelot et Malmédy. Et combien de fois était-il arrivé que des gars s'étaient battus, parce que l'un disait :

— J'ai bu hier avec Guyame à la station, il était telle heure.

— Menteur, disait un autre, à la même heure, Guyame était avec nous à l'estaminet du Bonnet h -poil, et il y avait là le percepteur des postes et le receveur des contributions.

Et, de fil en aiguille, les gars finissaient par se flanquer des beignes en Thonneur du poète.

Guyame était phtisique et logeait à Thospice, à Stavelot. Comme on lui donnait partout à boire gratis, Guyame allait boire partout. Et, dès qu'il avait bu, il en contait des contes bleus, des histoires de brigands, de l'autre monde ou à dormir debout ! Il en déclamait des vers contre la famille protestante de la place de l'Eglise, contre le bossu de Francorchamps, et contre la fille rousse de Trois-Ponts, qui allait toujours en automne ramasser les champignons ! Pouah ! les champignons donnent la crève aux vaches, et elle en bouffait, la roussette, sans mourir! Ah! la sorcière!... Mais il chanteit aussi la gloire des a'jrelies, des myrtilles et

140 l'hérésiarque et g»«

le bien que font aux tripes humaines du lait et des myrtilles, c'est-à-dire le tchatcha archidivin, ambroisiaque. Il faisait souvent des vers pour les servantes qui pèlent les krompires, les bonnes pommes de terre, les magna, hona, . .

Ce jour-là, Que vlo-ve ? sur la route bordée d'arbres forts et tors, battait le briquet pour allumer sa pipe...

Quatre gars passèrent. C'étaient : Hinri de Vielsalm; Prosper le journalier, qui avait été trimardeur et avait travaillé aussi près de Paris dans les raffineries, il habitait à Stavelot présentement ; Gaspard Tassin le chasseur, braconnier de Wanne : son feutre s'ornait d'une aile d'épervier et il fumait une puante bouffarde de bois de genévrier; enfin Thomas le 6abo, c'est-à-dire le coyon, ouvrier tanneur de Malmédy. Sa femme était assez jolie, ce qui était cause qu'elle couchait avec toutes sortes de gens, bourgeois et ouvriers, tandis qu'il engrossait, quand il pouvait, des ouvrières de fabrique ou des servantes allemandes, qui, disait-il, aimaient aller schlôf avec lui, parce qu'il étau expert comme pas un àfairepimpam dur et longtemps.

OUE VLO-VK ? t4i

Après avoir allumé sa pipe, Que vlo-ve ? courut après eux et cria :

— BonjoUj ter tous!

Ils se retournèrent :

— Bonjou ba,r valet !

Que vlo-ve? les regarda joyeusement en prononçant son éternelle question, cause de son sobriquet :

— Que vlo-ve? Nom di Dlot Oyez ma guitare. L'entendez- vous?

Il tapa deux coups dessus. Elle résonna.

— Elle sonne plus creux qu'un pet du diable. Nom de Dieu ! Je fais le pari qu'on va boire du péket chez laChancesse, ici près!... Oyez-ce!...

Et ayant accordé sa guitare, il attaqua la Brabançonne. Mais on cria :

— Taisez-vous !

Alors il commença la, M arseillaisej puis après le premier couplet il cria :

— Nom di Dio t Et entonna :

Isch biii aïn Preusse,.\

Mais le baho répéta :

— Taisez-vous, vous êtes un Prussien qui ne sait pas Tallemand... Taisez-vous I... je veux al 1er schlôf avec la Chancesse.

Et les gars chantèrent en chœur :

142 l'hérésiarque et c^

i( ... Et s'il en reste un bout ce s'ra pour la servante, S'il en rest' pas du tout elle se tapera su'i'ventre! Et zon zon zon Lisette, ma Lisette Et zon zon zon Lisette, ma Lison. »

On entra chez la Chaucesse. Elle disait son chapelet, assise, les jambes écartées. Ses tétons, sous la camisole, semblaient dégringoler comme une avalanche.

Dans un coin, Guyame le poète parlait tout seul devant son verre de péket. En entrant, les gars saluèrent :

— Bonjou vos deusses!

Guyame et la Chancesse répondirent :

— Bonjou ter tous!

Elle porta des verres et servit le péket tandis qu'on chantait :

^entends le cul du verre...

Guyame s'approcha :

— Que vlo-ve ? dit le guitariste en rallumant sa pipe.

Guyame versa du péket dans un verre qu'il avait apporté. Il but, fit claquer sa langue, puis lâcha un pet en disant à Prosper :

— Essaye de l'attraper, toi qui as été Parisien.

Et comme c'était le coucher du soleil, un long troupeau de vaches, mené par uue petite fille aux pieds nus, passa lentement et longemps devant l'auberge.

Il faut maintenant prendre son courage à deux mains, car voici l'instant difficile. Il s'agit de dire la gloire et la beauté du gueux déguenillé Que vlo-ve ? et du poète Guillaume Wirin, dont les guenilles couvraient aussi un bon gueux gueusant. Allons d'ahan ! . . . Apollon ! mon Patron, tu t'essouffles, va-t'en ! Fais venir cet autre ; Hermès le voleur, digne plus que toi de chanter la mort du Wallon Que vlo-ve ? sur laquelle se lamentent tous les elfes de TAmbléve. Qu'il vienne, voleur subtil, aux pieds ailés,

Hermès, dieu de la lyre et voleur de troupeaux,

qu'il jette sur Que vlo-ve ? et sur la Chancesse toutes les mouches ganiques que Ton croit, au nord, tourmenter certaines vies comme une fatalité. Qu'il amène avec soi mon second Patron, en mitre et pluvial, l'évèque saint Apollinaire. Ce dernier voilera le calvaire de bois peint qui pâtit au carrefour ;

144 l'hérésiarque et d»

Et des santons venus des bergeries qu'attristent Des bêlements et des yeux doux d agneaux niiguons Mèneront chaque soir vers la croix de ce Christ Un long troupeau lyrique avec un crâmignon.

La nuit était venue. La Chancesse disait toujours le chapelet. Sur la table, près des bouteilles vides ou pleines de péket^ une lampe à pétrole brasillait et fumait. Que vlo-ve? avait tiré du pain et du fromage de tète de cochon. Il mangeait lentement en écoutant jaser ses compagnons, et aussi bouillir l'eau pour le café de la Chancesse.

Guyame raconta l'histoire de Poncin et de ses quatre frères, ce qui signifie le pouce et les quatre autres doigts. Poncin dans l'histoire rossait toujours Longuedame qui est le majeur. Guyame se leva et alla pisser à la porte. En revenant, il dit :

— Je voudrais être dans les fagnes derrière la baraque Michel, je serais assis dans les bruyères et les airelles, et plus heureux que saint Remâcle en sa châsse, nom di Dio ! Il y en a-t-il des boules d'or au ciel clair de ce soir ! nom di Dio di nom di Dio, le ciel est plein de couilies lumineuses qu'on appelle astres, planètes, étoiles, lunes.

Il but du péket et le babo dit :

— La femme du mayeur m*a dit que j'étais comme la lune. Mais, nom di Dio, Guyame, j'ai trois couilles et la lune n'en est qu'une. Paraît !

— Babo ! n* jasez nin comme ça, v's estez la lune malgré vos trois couilles, nom di Diol.,. Vous n'avez jamais parlé avec une chaise. Paraît?... Nonaf... Eh hien î Demandez voire à une chaise : Qu'est-ce un homme? — C'est un cul, paraît! dist-elle. Demandez à un banc : Qu'est-ce une femme ? — C'est un cul, paraît! dist-il. Demandez à l'escabeau et à Tescabelle : Qu'est-ce un valet et une bacelle? Ce sont deux culs, paraît! disent-ils. Demandez au fauteuil du curé : Qu'est-ce le curé ? Qu'est-ce sa servante? Qu'est-ce la nièce du curé, la crap^ute du fils Rawaye-Jonceux? Avec le dernier ça fait quatre culs, dist-il, ou huit fesses, paraît! Ha! ha! nom di Dio. F' n*en savez nin comme ça, vous quivcez trois couilles. Il en faut plus que ça pour atteindre le quorum etressembler au ciel. Allons, un peu de guitare, là, nom di Dio!... Que vlo-ve?...

Nost'ogne avi li qwat pis blancs Et les oreyes à l'advinant.

146 l'hébésiarqûe et c>

El rtrou di cou tôt neur

Tôt neur comme du tcherbon.

— Taisez-voas! dit le babo, je veux aller scblôf avec la Chancesse.

— Nom di Dio I cria Que vlo-ve?, vous le babo, vous n'avez même pas de censés pour payer votre péketj vous irez schlôf à Màindi ou à Stavleu. Allons, vite 1 Vous allez boire on vère sol hawai. Faites claquer vosse Uiinwe, et puis allez-vous en !

Le babo but le verre de péket, fit claquer sa langue, puis :

— Venez un peu, Que vio-ve? Je veux vgrusiner one saquoué.

Que vlo-ve? fit sa question :

— Que vlo-ve?

Puis il prit son couteau et jeta sa guitare sur ses lombes.

Ensuite il s'approcba du babo.

Guyame divaguait :

— De jolies petites vieilles dansent la maclotle daijs un jardin de tournesols, les beaux soleils! Que vlove? m'coye binamèye^ ne vous battez pas. Le babo vous étranglera comme la rampioule étrangle les arbres...

Prenez garde à vous, Que vlo-ve ? Il va vous fout' un coup su V tiesse.

Dansons ia Crâraagnole Vive le son, Vive le son...

Voilà le plus beau des cràmignons.

Le babo et Que vlo-ve? se dévisageaient, se défiaient, armés chacun d'un couteau. Et à ce moment la Chancesse était plus belle qu'Hélène qui n'était d'ailleurs pas plus jeune qu'elle quand Paris l'enleva.

La Chancesse avait remis son chapelet dans sa poche et regardait les combattants en grU" sinant :

— Nom di Diol one pa,rteye di toupet!

Prosper lui cria :

— Cestdiit vOj la, crapaute î

Puis il se leva et, suivi de ses deux compagnons, il sortit en chantant :

« S'il n'en reste pas du tout elle se tapera sur le ventre Depuis r 1er janvier jusqu'au 31 décembre Et zon zon zoo... »

Que vlo-ve ? et le babo se défiaient, les yeux dans les yeux ;

1^8 L'HÉRESlARQU:-; ET C"

— Que vlo-ve? j'irai sciiiôf avec la Chancesse î

— Le babo ! La garce est pour les garçons, Mareye, vosse femme est une garce.

— Que vlo-ve? Vous n'savez rdn la couleur de son cul.

— Babo! vous rC coucherez maïe avec la Chancesse et vosse femme a la vérole.

Et Que vlo-ve ? s élança sur le babo. Ils s'étreignirent et se donnaient des coups de couteau. Leur sang coulait. La Chancesse pleurait en criant :

— Que n'affaire !

Et Guyame chantait lentement :

— Je regarde ceci qui peut servir de miroir à Tamour. Belle Chancesse qui faites se battre dans votre débit un héros à trois couilles et un musicien insigne, Que vlo-ve? Li bai valet errant'... Belle Chancesse, c'est moi je cruis, qui irai au schlôf avec vous ! Préparez, car j'ai faim, une bonne fricassée que je veux magni avec vous, la belle!... Honneur aux héros, dont le sang tombe comme la cascade de Goo. Ecoutez! écoutez! oyeZ'Ve!... Les elfes sortent de TAmblève .. L'un pleure parce qu'il a brisé ses petits souliers de verre... Ecoutez ! écoutez !... Le vent bruit dans les aunes... Belle Chancesse, si les autres se battent, on va baller. Ah ! pauv'

babo, jô vois que c'est vos qu'estes o labviat.

Que vlo-ve? et le babo continuaient à se tirer des pintes de sang en l'honneur de la Chancesse qui dansait maintenant la maclotte vis-à vis de Guyame, tandis que la bouilloire chantait plus fort. Le babo faiblissait. Que vlo-ve? lui avait fait sauter ses boutons de culotte et, comme elle était tombée, le cul s'étalait cauteleux, contourné, piteux comme deux quartiers de lune. Bientôt, à cause d'un coup habile porté pur Que vlo-ve? sa raie culière naturellement sombre, d'un brun verdâtre et velue, s'ensanglanta et à cette aurore, le babo se mit à gémir. Il criait :

— Nenni, je ne ferai pas pim-pam avec la Chancesse. Ah ! Que vlo-ve? voilà que j'ai mal aux couilles !

Et Que vlo-ve ? s'acharnait.

— Ah ! v's avez trois couilles I Friand ! Ah ! Galant !

Et il lui donna un tel coup de pied dans le ventre que le babo tomba sur son derrière ensanglanté, on eût dit, à cause des menstrues ; tandis que Guyame et la Chancesse cessaient leur maclotte.

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Mais voici l'instant superbe t.. .

Que vlo-ve ? ivre de sang se rua sur le baho et de son couteau lui laboura la poitrine. Le babo râlait doucement :

— Nora di Diol Nom di Dio! Nom di Dio!

Ses yeux se renversèrent. Que vlo-ve? se redressa en tenant la main du babo. De son couteau il se mit à couper le bras à la jointure. Le babo cria :

— Aïe! Aïel vo direz-ve à ma Mareye que je lui envoie on betch d'amour.

Mais la Chancesse cria :

— V'estez cocu! tandis que le babo faisait un dernier soubresaut et mourait comme un poisson près du pêcbeur.

Que vlo ve ? continuait à couper, .. Le bras se détacha enfin. Que vlo-ve ? poussa un cri de satisfaction et de sauvagerie. Comme son veston roussi de vieillesse et taché de sang avait une pochette sur la poitrine, Que vlo-ve ? y enfonça le bras dont la main pendait comme une belle fleur...

La lampe brasillait et fumait. Sur le feu, l'eau était en colère, elle nasillait, ronflait, ron-

chonnait Que vlo-ve? affalé sur un banc, caressait sa guitare. Guyame dit :

— Que vlo-ve? mcoye binameye, arveye! Je vous aimerai toujours. Fuyez cette nuit, car les gendarmes vous prendraient demain. Moi, je rentre à l'hospice, et je serai grondé parce que j'arriverai en retard.

Il s'en alla doucement et ses pas résonnèrent longtemps sur la route...

Que vlo-ve? et la Chancesse regardaient le corps. L'eau bouillait. Tout à coup Que vlo-ve? se leva et chanta :

«... Arveye!

Rabrassons-nous pour nous qwitter, Puisque, c'est houye li dièreine fèye Et voss' mohonne qui ji vins hanter.

— N'jasez nin comme ça, dit la Chancesse, j* v's ainme, bai valet.

Elle s'approcha de Que vlo-ve? Le cadavre les séparait. Ils s'embrassèrent. Mais le bras du mort étant remonté dans la pochette, droit et pareil à une tige tlorie de cinq pétales, se trouva entre eux.

Dans la triste lumière, ils embrassèrent \<à main morte, et, comme la paume était tournée

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du côté de la Chancesse, les ongles du babo la chatouillèrent au visage. Elle frissonna ;

— Ah I douceur de miséricorde I Et Que vlo-ve? cria :

— Nom di Dio ! nom di Dio !

Sur le feu, l'eau murmurait la prière des morts. Que vlo-ve ? continuait :

— Nom di Dio! il est mort.

La Chancesse ajouta :

— Le sang coule jusqu'à la porte.

— Il fuit sous la porte, remarqua Que vlo-ve? En descendant, il ira jusqu'à la caserne des carabiniers, et, ceux-ci, en remont ;!iit le long de la coulure, arriveront jusqu'au babo. Nom di Dio! nom di Dio ! arveye la Chancesse !

Ayant ouvert brusquement la porte il se mit à courir sur la route.

Sa guitare voletait près de lui comme un faucon privé, lui-mèoie bondissait comme un crapaud, et le vent d'est dans la nuit claire battait des ailes comme mille compagnies de perdreaux. Les sorbiers des oiseaux, au bord du chemin, poussaient leurs branches au sud, désespérément. La Chancesse sur la porte cria longtemps :

— Que vlo-ve ? li bai valet ! Que vlo-ve ? Que vlo-ve?

Mais Que vlo-ve? marchait maintenant sur la route. Il prit sa guitare et gratta son chant de mort. En marchant et jouant, il regardait les étoiles habituelles, dont les lueurs versicolores palpitaient. Il songea :

— Je les connais toutes de vue, mais nom di Dio ! Je vais subitement les connaître chacune en particulier, nom di Dio !

Or, TAmblève était proche et coulait froide, entre les aunes qui l'emmantellent. Les elfes faisaient craquer leurs petits souliers de verre sur les perles qui couvrent le lit de la rivière. Le vent perpétuait maintenant les sons tristes de la guitare. Les voix des Elfes traversaient Teau, et Que vlo-ve? du bord les entendait jaser :

— Mnieu, mnieu, mnieu.

Puis il descendit dans la rivière, et, comme elle était froide, il eut peur de mourir. Heureusement les voix des Elfes se rapprochaient :

— Mnié, mnié, mnié.

Puis, nom di Dio! dans la rivière il oublia brusquement tout ce qu'il savait, et connut que l'Amblève communique souterrainement avec le Lethé, puisque ses eaux font perdre connaissance. Norii di Dio ! Mais les elfes jasaient

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si jolimeiit maintenant, de plus en plus près :

— Mniè, mniè, mniè...

Et partout, à la ronde, les Elfes des pouhons, ou fontaines qui bouillonnent dans la forêt, leur répondaient...

OU

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