Acte Cinquième 2g
les assiéger toute votre vie. Je vous en ai fait hommage parce que vous êtes le plus vaillant des hommes et le plus fier des chevaliers.
Enguerrand.
A Dieu plaise que je n'en sois le plus orgueilleux !
Astéria.
Vous auriez pourtant droit de l'être, car vous avez, seul, abattu l'hérésiarque. C'est à vous et non au vaniteux Guilhem que revient la première place au palais d'Arles. Or s'il vous était fait injustice et si vous deviez recourir à votre loyale épée, ce donjon inexpugnable serait le premier fondement de votre gloire.
Enguerrand.
Je reconnais que ce burg est terrible.
Astéria.
Et votre gloire peut tout espérer. Vous le conquérant de Tarse et de Damas, le bras droit du roi de Jérusalem, guerroyer pour un autre, comme un homme de solde ! Et pour qui? pour un empereur puéril. Ne serait-ce pas à d'autres épaules que conviendrait la pourpre augustale ? Le sceptre et le globe ne doivent-ils pas être
2g4 L'Hérésiarque
l'apanage du plus vaillant comme les joyaux et les brocarts l'ornement de la plus belle ?
Enguerrand.
Vous êtes belle, en effet, Astéria.
Astéria.
Est-ce d'aujourd'hui que vous vous en apercevez, monseigneur? Avez-vous oublié l'écolier de la montagne aux portes de Vienne? N'avez-vous pas baissé les yeux le jour où vous criâtes mon nom devant le Concile ? Et lors de notre entrevue en Avignon, n'avez-vous pas senti quelque frémissement quand vous me teniez le cou dans vos mains de fer et que vous ne les avez pas serrées ? N'avons-nous pas alors échangé un regard, un de ces regards qui tiennent une âme? Ah, ce que je vous disais sur votre destin impérial est peut-être un rêve, mais mon corps à moi est-il un rêve, et ne vois-je pas des lueurs dans vos yeux? Pourquoi fuis-tu, Enguerrand, pourquoi détournestu la tête? Est-ce mon cœur qui est au-dessous du tien ? Regarde-moi donc, si tu l'oses.
Je sais, Astéria, qu'il ne faut pas vous regarder.