SECONDE
Naguères furent deux vaisseaux, Très bien faits, fort gentils et beaux ; Dont l’un juste, Pautre malin, KRessemblaient Abel et Caïn.
: Si l’un prit d’innocent le nom, L'autre ne fut estimé bon.
L'un certes toujours bien aima, Et l’autre oncq° vertu n’estima; L'un qui fut un long temps enclos Dans l’autre, et gardé en son clos, Enfin, par mauvaise nature, Dévora sa douce closture.
Les Dieux lors voyant ce mespris, Ont de feu le meschant espris.
Est-il donc bien difficile de comprendre que les deux vaisseaux sont, l’un, la mère du géant (l'Eglise primitive), l’autre le géant lui-même (le pape) ? Elle vertueuse et aimante, l’autre pervers et haineux, si bien qu’il a fini par dévorer sa mère ; absorbant ainsi en lui celle dont le sein le porta, sa douce closture, ce qui attira sur sa tête les foudres d'en baut; et c’est ce que dit Dante des géants de son Enfer, que Jupiter menace quand il tonne ; Cui minaccia Giove del Cielo ancora, quando tuona, xxI.
jusqu'à la folie (Estult, de Stultus). Il a pour gardes-du-corps ses six frères ; or quels sont les frères de l’orgueil, sinon lessix autres péchés capitaux? Son castel-fer, où il emprisonne ses captifs, correspond parfaitement au chdteau de Pleur. Sa prétention est de dominer sur tous les rois et empereurs de Ja terre; il leur cherche querelle tour à tour, les défie et finit toujours par les tuer ou les blesser grièvement, le tout pour qu'ils aient à lui livrer leur barbe de gré ou de force ; leur barbe, signe de virilité et de puissance. Que fait-il de ces barbes royales? La fourrure d’un large manteau aux longs plis flottants. La fiction est-elle assez trans- . parente?
Comme il manque encore au pels, au papale ammanto, le collet et les agrafe*, pour l’assujettir solidement sur les épaules du géant, il somme le roi Arthus, figuro du pouvoir temporel dans la Grande-Bretagne, où il s’appuie sur les douze chevaliers templistes de la Table-Ronde, succes seurs des douze fils de Joseph d'Arimathie, autrement dit sur la foi d'Amour, il somme Arthus d'avoir à se raser le menton et à lui faire, à son tour, hommage de sa barbe. Mais dans la lutte qu'il engage avec le monarque anglais c’est lui qui a le dessous. -
Tout n’est pas fini, le pape est mort, vive le pape! N'’a-til pas ses légats, ses cardinaux, plus ou moins neveux? Estult a donc des neveux, des alter ego, non moins orgueilleux que lui, qui poursuivent son œuvre. Celui qui le représente en E:pagne, où Tristan est précisément en mission pour le service d’Arthus, exige la barbe du Castillan ; le pauvre roi n’en peut mais, abandonné qu'il est de ses barons, amis et parents, car « ils tremblent tous à l’aspect d’ure éto!'e. » Plus intrépide qu'eux, Tristan, dont le potentat espagnol implore le secours, parvient à abattre l’orgueilleux géant.
A son retour dans la petite Bretagne, le Parfait chevalier a encore affaire, pour la défense de l’opprimé, avec un autre représentant du fou orgueilleux et il en triomphe de même, ainsi que de ses six frères ; mais le glaive du troisième géant, inévitablement empoisonné, comme l'épée du Morhout monacal, la langue du Serpent cresté ou mitré, la flèche du manant catholique, etc., lui a fait une profonde blessure. Il faut pour Je guérir des remèdes puissants, que la vraie foi peut seule dispenser. Par malheur la perfidie d'Iseult aux Blanches mains (montrant patte blanche), l'épouse de droit, non de fait, le prive par un odieux mensonge des secours que vient lui prodiguer la fidèle église d'Irlande, et Tristan succombe, martyr de son zèle pour la religion d'amour.
Notez que, les trois géants Dialéthès, Brunor et Estult l’orgueilleux, revizent dans Gérard de Nevers sous le nom de Brunigalans, géant anthropophaze, seigneur des laides-peries, qui se guérit d’un mal dont il est pris périodiquement et qui dure quarante jours, comme le carême « par car d'homme que il mangue » vous le retrouverez dans bien d'autre romans de chevalerie (*).
(*) Qu'on se reporte aux Mabinogion publiés par lady Guest, à ces contes de l'enfance, dans lesquels M. E. Renan voit «la véritable expression du génie celtique» (Rev. des Deux-Mondes, 14 février 1854), on y reconnalira, au contraire, le génie du protestantisme aibigeois s’appropriant les traditions nationales des Celtes bretons et les remaniant dans
L essence réelle du fou orgueilleux une fois reconnue à des signes qui ne permettent guère de s’y méprendre, comment admettre l’essence orthodoxe dans son antagoniste et son vainqueur ? Il semble donc que des allusions si multipliées, dans le poëme que nous venons d'analyser, sont assez palpables pour faire coniprendre dans quelle pensée Dante à placé dans l'Enfer, au nombre des apostats de la foi d'Amour, un personnage purement romanesque, et damné Tristan, coupable d’avoir épousé, quoique fictivement et seulement pour la forme, dans Iseult aux Blanchesmains, l'Eglise orthodoxe, en gardant au fond de son âme l’amour de la foi rivale. Ainsi se justifie ce hors-d’ œuvre dans notre commentaire de l'épisode de Francesca.
Peut-être ces interprétations inattendues ne paraîtront-elles pas trop inadmissibles, appuyées qu’elles sont de tant de témoignages contemporains du poëme ; car elles font apparaître, avec toute l’importance qu'il avait acquise dès cette époque, un élément trop négligé dans l’histoire du moyen âge, histoire à réédificr entièrement selon nous, savoir : l'esprit d'opposition à la papauté, le protestantisme albigeoïis.
Cet élément, nous le retrouvons, non pas seulement dans les poésies des troubadours, mais dans l’'Edda remanié, dans le Romancero, dans les compositions des trouvères comme dans celles des minnesingers. Îl se révèle en Allemagne, en Angleterre, aussi b:en qu'en Italie et en Espagne.
On reconnaîtra sans doute que nous sommes complétement dans le vrai quand, procédant d’après la même méthode historique dont nous avons usé pour le Tristan, et dont nous avions fait l'apprentissage dans nos études sur la Comédie, nous publierons les résultats de l’autopsie à laquelle nous avons soumis également Férebrace, Walter d'Aquitaine, Guillaume au Cort-Nez, Aucassin et Nicolette, Berthe au grand pied, Renaud de Montauban, Jauffre et Brunissens, Blandin de Cornouailles, Gérard de Roussillon, les Romans de la Rose et du Renard, etc., avec bonne partie de la littérature provençale,
Ce travail d'anatomie comparée est tout prêt, nous avons employé les six mois durant lesquels nous avons dù attendre notre tour de lecture, à en réunir les matériaux. Nous en avons extrait cette esquisse sur le Tristan, qui doit donner beaucoup à réfléchir à ceux qui voudraient y voir resplendir uniquement la pensée catholique. Elle n’y est qu'apparente, comme dans la Comédie, et, dans l’une aussi bien que dans l’autre, on retrouvé bientôt, une fois les premiers voiles soulevés, le protestantisme à l’état latent; c’est ce qui résultera de l'examen analytique auquel nous nous sommes livré sur les ouvrages du même genre et de même origine.
Lorsqu'on verra les Parfaits chevaliers, et les Parfaits troubadours réduits à l’état de pasteurs,'de missionnaires évangéliques, sous le titre de chevaliers errants, de chevaliers sauvages, de chevaliers volontaires,
un intérêt de propagande. On comprendra, en parcourant ces merveilleux récits, avec quel empressemeat, le prosélytisme sectaireidut's’assimiler les fables d’une race au caractère concentré, rêveur, à l'esprit aveutureyx, éprise de l'idéal de la femme, et attendant avec
une impertubable confiance ua Messie vengeur, un veltro, appelé a délivrer la Cambrie de ses oppresseurs de toute espèce, géants asthropophages, Morhout, serpept cresté, nains majfaisants, barons {lons, manants grossiers, #l£., eUC.
APPENBICE. 88
(dans les siete partidas d’Alphonse X de Castille) et leurs dames Parfaites, toujours la belle des belles, à celui d'églises, il faudra bien se rendre à l'évidence. Force sera bien alors d’accepter les Romans de geste pour ce qu'ils sont réellement, à savoir : le compte rendu allégorique, impossible sous toute autre forme, des faits et gestes de l'opposition contre la tyrannie du géant pontifical; pour des chroniques de l’hérésie, ses journaux, les bulletins de sa grande armée, ayant pour rédacteurs ses poëtes, ses proclamateurs, le plus souvent anonymes, non sans cause; car c’est dans ces romans de geste, partout colportés et commentés par leurs missionnaires, qu’ils signalaient heure par heure, pour ainsi dire, les progrès de ses invasions en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas, jusque dans la Scandinavie; ses alternatives de succès et de revers, le tout à la plus grande gloire de ses martyrs, dans un but de propagande systématiquement organisée.
Suite de la note page 10.
En 4212 au plus fort de la croisade slbigeoise, plus de quatre cents Limosins, autrement dit Languedociens et Provençaux, de la religion proscrite, moines, prélats, chevaliers, allaient s'établir en Catalogne, où ils étaient certains de trouver des frères et presque des compatriotes ; Jeur langue hérétique étant, au dire de Gasp. Escolano (Hist. de Valence), le troisième idiome de l'Espagne (Verneilh Puyrazeau, 4, 435, Hist. d'Aquitaine). |
Au risque de nous faire lapider dans la ville des Capitouls, nous dirons, qu’à notre point de vue, la très-orthodoxe ville de Toulouse honore une figure albigeoise dans la problématique Isaure, dont la triade florale comporte évidemment une triple allusion à l’église proscrite, Elie est représentée dans l’églantine, comme l: rose mystique, ramenée par la persécution à l’état sauvage, mais toujours objet d'amour pour les chevaliers Sauvages. La violette est l’image de ses humbles vertus dont le parfam embaume les bois solitaires; le souci enfin est l'emblème de ses cruelles épreuves. C'est ce que nous nous flattons de démontrer, quand nous analyserons les Leys d’Amors de Guillaume Molinier et les Joyas del gay saber publiées par M. Gatien Arnoult.
Note de la page 13.
Il est si vrai que le Lancelot, traduit, sinon composé en langue provençale par Arnaud Daniel, était un roman d'essence hérétique, qu'il fut prohibé par Innocent III (Ducange, Dissert. vs, hist. de saint Louis); or n'est-il pas remarquable que Dante se soit avisé de puiser précisément dans ce roman à l'index une comparaison pour le sourire de Béatrice au chant xvi du Paradis, en même temps qu’il canonisait les héros de trois autres romans de la mêmne école, dans Guillaume au Cort-nez, Renoard et Godefroi de Bouillon, mss. 6777 de la Biblioth. impériale?
Si dans le Lancelot, la foi d'amour réduite à végéter dans les hois a nom Genièvre, plante odorante et sauvage des sites alpestres, dans Gérard de Nevers, comme dans la fondation de Clémence Isaure, elle s'appelle la violette, humble fleur des bocages au doux parfum. Elle devient laure ou laurier pour Pétrarque, l’arbre aimé de celui qui dispense la lumière et dès lors symbole de lumière. Nous avons déjà établi sur des preuves nombreuses qu’elle est la ROSE, la FLEUR par excellence pour une foule de poëtes du moyen âge.
La symbolique des Roman chevaleresques ne varie que dans les détails de forme, jamais dans le fond. Ainsi l'olivier, arbre de la Provence, y devient la figure de la foi méridionale, et donne son nom au Parfait chevalier, son missionnaire, qui opère en Ferebrace la conversion du vaillant peuple espagnol ; ainsi une forêt d'oliviers s’élève près du Mans, au scandale des doctes, pour abriter Berthe au grand pied, et la dame persécutée s'y fait un lit de feuilles d’olivier. Quand Guillaume au Cort-nez descend à Paris dans la cour dn palais, il y trouve à point nommé un olivier pour attacher son cheval, etc., etc.
C'est en multipliant de pareil rapprochements que nous finirons peutêtre par triompher de la prévention et du parti pris.
Note de la page 22.
La nécessité du mystère faisait que la plupart des compositions de cette littérature, au moyen âge, étaient publiées sans nom d'auteur ou sous un pseudonyme, presque toujours celui d’un ecclésiastique, afin d’inspirer confiance, en imprimant à l’œuvre le sceau canonique. Le zèle religieux
faisait taire alors tout sentiment d’amour-propre. Ainsi au faux Turpin etau prétendu chapelaia d'un Henri quelconque, roi d'Angleterre, on peut ajouter lechapelain d’un roi quelconque de France, collecteur des lois et sentences d'amour, et désigné sous le nom d'André: Liber de Arte amandi... À magistro Andrœa Francorum aulæ regiæ capellano. Puis.il arrivait souvent aussi que ces productions hétérodoxes avaient pour auteurs des religieux ralliés a la doctrine sectaire; car elle avait fait invasion dans bon nombre de monastères des deux sexes (voy. l’Hist. des Cath. par C. Schmidt), et l’on conçoit que ceux-là fussent peu soucieux de se faire connaître sous leur nom véritable. Cette invasion de l’hérésie dans les couvents explique pourquoi tant de personnages d’une orthodoxie fort douteuse, ou même hérétiques avérés, comme Ezzelin de Romano, finissaient alors dans le cloître une vie longtemps agitée.
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