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La réalité dépasse souvent en invraisemblance et en coups de théâtre les fictions les plus ingénieuses des romanciers. Encore que les pages qui suivent en contiennent une preuve éclatante, je n'eusse pas entrepris de les écrire si les événements que j'y raconte ne présentaient le caractère le plus extraordinaire et le plus romanesque. Il n'est jamais bon de se mettre en scène. Mais c'est leur étrangeté même Cjue j'invoque comme excuse au regard de quiconque me blâmerait de l'avoir osé faire.
Etre devenu à l'improviste, quand on se croyait voué à une vie modeste, simple, sans accidents, un instrument de justice, l'arbitre de la destinée d' autrui, le réparateur d'un grand crime, voilà certes qui n'est pas banal et mérite bien qu'on le raconte. C'est de cette conviction que je me suis inspiré en reconstituant des souvenirs à l'exhumation desquels mes lecteurs trouveront, je l'espère, plaisir et profit.
A l'heure où je les retrace, le cycle de mes aven-
tures est fermé; j'ai gagné le port. Dans la retraite heureuse et paisible où elles m'ont fixé, à l'ombre d'un bonheur qui s'étend sur tout ce que j'aime et qui est mon œuvre, il m'est doux de me le rappeler.
Il m'est plus doux encore de pouvoir me rendre ce témoignage qu'en les circonstances critiques que j'ai traversées, ne demandant de lumière qu'à ma seule conscience, elle m'a toujours maintenu dans la voie droite et que Tunique fois où j'en étais sorti, elle m'y a promptement ramené. On porte plus allègrement le poids de l'âge, quand on est sans remords et sans reproches; on se résigne mieux à vivre sous cette neige des ans qui couvre pour ceux qui vieillissent les dernières routes de la vie.
Je passerai brièvement sur les temps qui précédèrent la brusque transformation à laquelle m'avait destiné la Providence. Ces temps sont lointains. Ils ne ^n'apparaissent plus aujourd'hui qu'enveloppés dans une brume un peu monotone, à peine ensoleillée çà et là par les incidents qui se succèdent dans toute existence.
C'est comme en un rêve que je vois mes premières années, mon enfance heureuse dans ces riantes contrées de l'Anjou, où mon père cultivait le petit domaine qu'il tenait de ses parents; sa mort foudroyante, premier coup porté à mes illusions juvéniles; puis celle de ma mère, qui me fit orphelin, et mon arrivée à Paris, chez mon oncle le vénérable abbé Malgorn, frère unique de mon père, chapelain
de Sainte-Geneviève, qui voulut se charger de moi et me recueillir.
C'est ensuite, sous sa direction, la longue période de mes laborieuses études, les succès qui les récompensèrent, mon admission à l'Ecole des chartes, et enfin, lorsque j'en sortis, pourvu de mon diplôme d'archiviste-paléographe, ma nomination comme attaché aux Archives nationales de France, où je vécus quatre ans dans la pratique de fonctions et de devoirs que j'avais choisis de préférence à d'autres parce que, plus que d'autres, ils répondaient à mes goûts.
J'ai toujours passionnément aimé les choses d'autrefois, et je n'ai jamais goûté de joie plus vive que celle qu'on peut prendre à l'étude des documents d'archives, ces paperasses vénérables, toutes blanches de la poussière du passé. Pendant longtemps, je n'ai pas connu d'autres bonheurs, et je me souviens de m'être véritablement grisé à la recherche de pièces qui pouvaient m' aider à reconstituer un personnage oublié ou un événement ignoré.
Que de fois j'ai passé la nuit à essayer de déchiffrer des écritures illisibles, à moitié effacées; et que de fois aussi, m étant, à travers de volumineux dossiers, mis en chemin vers un but déterminé, je m'en suis laissé détourner par des chemins de trar verse qui m'attiraient et me conduisaient à quelque découverte inespérée! Du sein de mon obscurité, j'ai pu rendre ainsi plus d'un service à mon pays, en
contribuant à éclairer son histoire. Si je le rappelle aujourd'hui, ce n'est pas, je le déclare, pour en tirer orgueil, mais pour démontrer qu'en certaines conditions d'existence il est aisé d'être heureux à peu de frais.
Comment tout à coup ce bonheur innocent cessa de me suffire, c'est un vrai roman, l'unique roman de ma jeunesse studieuse et sévère, sur lequel il me serait trop cruel de m'attarder. Je n'en veux dire que ce qui est nécessaire à l'intelligence de ce qui suit.
J'avais alors vingt-cinq ans. Au cours d'une période de vacances, me trouvant en Bretagne, dans le pittoresque pays de Plougastel, qui, par-dessus la rivière de Landerneau, domine la rade de Brest, je m'épris d'une jeune fille rencontrée au hasard de mes excursions et j'eus la bonne fortune de conquérir son cœur. Nous nous devinâmes réciproquement, et réciproquement nous nous choisîmes. Mais, en se promettant, elle me déclara qu'elle ne voulait pas quitter la Bretagne, où vivait son père, officier supérieur retraité, dont elle était l'unique enfant.
Cette circonstance décida de mon sort. Bientôt après, j'étais nommé archiviste du département du Finistère. J'épousai celle que j'aimais, et je me fixai à Quimper, où, pendant cinq ans, j'allais vivre de la vie la plus calme et la plus douce, vie un peu bornée, peut-être, un peu terre à terre, mais embellie par le charme ininterrompu d'un amour partagé.
Elle eût été absolument heureuse si la mort ne
nous avait enlevé prématurément le père de ma chère femme, ce qui fut pour elle une vive douleur, et surtout si Dieu avait fécondé notre union. Mais nous n'avions pas d'enfant, et c'était le nuage qui obscurcissait notre ciel. Soudain, au bout de cinq ans, ce nuage, le seul, fut dissipé, alors que nous nous étions résignés à vivre dans son ombre mélancolique. Un matin, ma chère femme m'annonça sa maternité prochaine. Elle avait attendu pour me l'annoncer d'en avoir la certitude. Je fus associé à son bonheur quand nous ne pouvions plus en douter. Nous l'attendîmes dans l'épanouissement radieux de notre espérance sans prévoir l'irréparable malheur qui nous guettait au détour du chemin.
Au terme prévu, ma femme mit au monde une fille. Mais, hélas! elle ne survécut pas aux dures épreuves de ses couches. En me rendant père, elle me fit veuf. La mort entra dans ma maison en même temps que le petit ange dont j'allais payer si cher la naissance.
Ce souvenir m'arrache encore des larmes.
Je ne me suis jamais consolé de cette perte affreuse. Ensevelie dans les ténèbres du passé, ma douleur est restée vivante; toujours vivante aussi l'image de la compagne adorée qui avait été ma lumière et qui, du fond de son éternité bienheureuse» a été le guide de ma conscience en toutes les circonstances où, entre deux chemins, j'ai dû choisir le meilleur.
Après la mort de ma femme, une période nouvelle commença pour moi, période de tristesse et de deuil. J'étais seul, absolument seul, entre un berceau et une tombe, absorbé par des souvenirs qui me déchiraient le coeur et par l'étude, où je cherchais en vain l'oubli. C'est le temps le plus affreux de mon existence. J'ai connu alors toutes les horreurs de la solitude. La solitude n'est salutaire que lorsque ne s'y mêlent pas de regrets. La mienne était pleine de regrets amers. Si j'eusse cédé aux incitations qu'elle me suggérait, il y a longtemps que j'aurais demandé au trépas la délivrance. Mais la crainte de Dieu et les devoirs de la paternité me clouaient à la vie. Je renonçai à mourir.
Je fus récompensé de ma résignation et de mon courage, lorsque, au bout de deux années, ma fille commença à me parler et à me sourire. Sa santé, son éducation, les soins matériels et moraux qu'elle nécessitait, devinrent bientôt mon unique souci. Ce fut avec ravissement que je vis son intelligence éclore, son âme se révéler et sa beauté délicate se former.
Pour remplacer sa mère, j'avais gardé sa nourrice, Yvonne Brazouer, une paysanne de Brignogan, que sa pauvreté avait amenée chez nous et que son dévouement y fixa pour toujours, lorsqu'elle-même, victime plus encore que moi de la fatalité, eut successivement perdu son mari et son enfant.
Elle est encore de ce monde, notre vieille Yvonne. Ses cheveux ont blanchi; son visage s'est ridé;
chaque jour, son corps se courbe un peu plus. Mais son dévouement ne s'est pas affaibli. Elle continue à nous le témoigner, attachée à nous par les mille liens qui l'ont faite véritablement de notre famille.
Ma petite Fernande lui dut de croître sans se ressentir, autant que je l'avais craint, de l'absence de sa mère. Yvonne fut, au plus haut degré, maternelle pour cette fillette nourrie de son lait. En dépit de son ignorance et de l'humilité de sa condition, elle trouva en soi des trésors de tendresse clairvoyante. Elle les prodigua sans compter à l'enfant qui lui était confiée et qui reçut d'elle une part de ce qu'elle avait perdu en perdant sa mère. A nous deux, nous parvînmes à remplacer celle-ci. Ma fille grandit heureuse dans une atmosphère de sollicitude et d'affection.
Les années s'écoulèrent en ce cadre étroit, où ma vie était enfermée, remplies par les simples incidents d'une éducation qui en était presque l'unique objet et par les multiples travaux de mes fonctions, auxquelles je m'étais de plus en plus attaché. Les premières dents de Fernande, son sevrage, une maladie qu'elle fit à sept ans, sa première communion et, au cours de ces faits d'ordre intime, le cataloguement de mes archives départementales, la découverte de vingt-cinq lettres autographes de la reine Anne de Bretagne, que je publiai et qui me valurent la croix de la Légion d'honneur, tels sont les grands événements de ma vie à cette époque.
Peut-être trouvera-t-on que tout cela était bien uniforme. Mais cette monotonie des journées avait son charme. Lorsque, au sortir de mes Archives, je rentrais chez moi, le soir venu, et j'y retrouvais, s'offrant, rieuse, à mes caresses, ma fille bien portante, l'intelligence alerte et l'esprit toujours en éveil, je remerciais Dieu, dont la bonté semblait s'appliquer à alléger l'irréparable malheur dont il m'avait frappé. Je sentais maintenant que je n'étais plus aussi seul. Dans les yeux de Fernande, dans le calme de mon foyer ranimé, dans l'estime publique dont je me sentais environné, je puisais cette sérénité qui constitue pour l'âme le plus précieux des biens. Je ne souhaitais rien de plus que ce qui était.
Voilà ce que j'étais tenu de dire pour me faire connaître de ceux qui doivent lire ce récit et pour les initier à mon existence telle qu'elle fut jusqu'au jour où se produisit l'événement qui devait en modifier le cours et la transformer.
Un matin d'été, seul dans mon cabinet, à la préfecture, où se trouve le dépôt des archives départementales, j 'étais fort occupé à déchiffrer un poème breton du quinzième siècle, célébrant les prouesses légendaires du chevalier du Guesclin, quand on m'annonça un visiteur. Sur la carte qu'on me présentait de sa part, je lus son nom : marquis de Kerlouan.
Le personnage m'était inconnu, mais le nom avait souvent passé sous mes yeux au cours de mes re-
cherches documentaires, lorsque j'avais entrepris de réunir les matériaux d'une histoire générale de la Bretagne. Je n'ignorais donc pas l'illustre passé de sa famille, dont il était le dernier et unique représentant.
Je savais encore qu'après une vie assez aventureuse, le marquis s'était retiré dans le vieux manoir féodal qui fut le berceau de sa maison et qui est situé sur la commune de Lannilis, aux bords de l'Aberwrack. Il y vivait en ermite, frayant peu avec ses voisins, indifférent aux choses du dehors, ayant volontairement renoncé aux avantages que lui donnait sa naissance comme au rôle qu'elle lui eût permis de jouer dans les affaires de son pays. Ce genre d'existence lui avait valu une réputation d'excentricité qui ne semblait pas imméritée. En tout cas, il était de ces hommes auxquels on ne refuse pas d'ouvrir sa porte quand ils demandent à en franchir le seuil, et je donnai l'ordre de l'introduire.
En le voyant, je ne fus ni surpris ni déçu. Il était bien tel que je venais de me le figurer dans la minute qui avait précédé son entrée : un petit vieux maigre et si sec que sa peau ressemblait à ces antiques parchemins qui remplissaient les cartons de mes archives. Il était vêtu sans élégance, comme un pauvre diable accoutumé à user à l'excès ses habits, soit avarice, soit misère, soit négligence. Il portait un chapeau tout râpé, des gants noirs défraîchis, de l'extrémité desquels sortait le bout de ses doigts.
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Sous ses cheveux blancs, qui tombaient sur ses oreilles et sur sa nuque en longues boucles raides et plates, deux petits yeux très noirs et d'une étrange vivacité éclairaient de leur lumière sa figure glabre, sillonnée de rides profondes, s'enchevêtrant les unes dans les autres, et ravagée, creusée, tourmentée comme un champ sur lequel a passé la tempête.
Je m'étais levé pour le recevoir. Il vint vers moi, son chapeau à la main, tête haute, le buste droit, m'enveloppant d'un regard scrutateur avec une audace et une persistance qui me donnèrent à penser que, ne m'ayant jamais vu, il voulait m' étudier et me juger avant de s'ouvrir à moi des motifs de sa visite.
— Bonjour, monsieur, me dit-il. Vous êtes bien M. Malgorn? Oui. Enchanté de vous voir. Je vous demande pardon de vous déranger. Mais voilà longtemps que je voulais me procurer l'honneur de votre connaissance et causer avec vous.
— Je suis à vos ordres, monsieur le marquis, répondisse. Veuillez vous asseoir.
Il s'installa carrément dans le fauteuil que je lui offrais, mit son chapeau entre ses jambes et poursuivit :
— C'est pour vous demander un conseil que je viens vous trouver. Je possède à Kerlouan une énorme quantité de vieux papiers, tous ceux de ma famille depuis plusieurs siècles. Ils remplissent une grande pièce où ils sont entassés sur des étagères, dans un désordre et sous une poussière dont vous
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pourrez vous faire une idée lorsque vous saurez qu'ils s'y trouvent encore dans le même état que lorsque mon père me les légua, voici tout juste cinquante ans. Je crois bien qu'il n'y avait jamais touché ni regardé. Je ne sais donc quelle est leur valeur historique ni même s'ils en ont une, et c'est sur ces deux points que je voudrais être fixé.
— Cela ne se peut qu'autant qu'on aura procédé à un examen, objectai- je, alléché déjà par les découvertes auxquelles cet examen pouvait conduire.
— C'est bien ce que je me suis dit, reprit-il, et c'est pour vous proposer de les examiner vousmême que je suis venu vous trouver.
Je me contins pour ne pas trahir la joie dont j'étais saisi, en pensant au puissant intérêt que m'offrirait un tel travail. Résolu sur l'heure à m'en charger, je fus au moment d'exprimer ma reconnaissance. Mais brusquement tout ce que je soupçonnais du marquis, de son caractère excentrique, de sa disposition à la défiance, me suggéra de retarder mon consentement par quelques restrictions. Je craignais qu'une acceptation trop prompte n'éveillât sa susceptibilité et ne lui fît supposer que je voudrais tirer des recherches auxquelles il me conviait un profit personnel.
Je fis donc remarquer qu'elles nécessiteraient beaucoup de temps, beaucoup plus que ne m'en laissaient mes fonctions.
— J'avais prévu votre réponse, me dit-il. Je vous
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devine, en effet, très occupé, très pris durant la plus grande partie de l'année.
— Pendant onze mois, affirmai-je. Le douzième m'est laissé à titre de congé. C'est le mois de septembre, le seul dont je dispose.
— Alors, il vous serait peut-être possible de me le consacrer et de vous mettre à la besogne dès cette année, quitte à la continuer les années suivantes si vous ne pouviez accomplir votre tâche en une fois. Elle n'offre rien d'urgent et il serait plus essentiel de la mettre en train que de se hâter de l'achever. Ai-je besoin d'ajouter que je payerais généreusement le service que j'attends de vous. Je suis riche et ne recule pas devant la dépense quand elle est utile.
Ce diable d'homme prévoyait tout, allait au-devant de tout, avait réponse à tout, et vraiment il eût fallu avoir le caractère bien mal fait pour lui refuser le service qu'il sollicitait. Je dus cependant lui répondre que j'avais l'habitude, au cours de mon congé annuel, de conduire ma fille quelque part à la campagne et de préférence aux bords de la mer, d'emmener avec elle sa nourrice, et que nous nous promettions tous trop de plaisir de notre villégiature pour qu'il me fût possible d'y renoncer.
— Si j'étais seul, ajoutai- je, je le ferais bien volontiers, mais à cause de ma fille...
Il ne me laissait pas achever, et m'interrompant, il s'écria :
— Qu'à cela ne tienne. Cette villégiature, vous pourrez en jouir chez moi. Vous viendrez à Kerlouan avec Mlle Malgorn. Quel âge a-t-elle ?
— Quatorze ans.
— Une enfant encore. C'est à merveille. Elle jouera avec la fillette de mon gardien. Eh bien, acceptez-vous ma proposition? Elle doit vous séduire, il me semble. Pour un homme comme vous, érudit, savant et nécessairement curieux, ce doit être tout plaisir de fourrer son nez dans des documents que personne encore n'a compulsés. Je serais bien étonné s'ils ne vous réservaient pas des surprises.
Ce qu'il me disait, je me l'étais déjà dit, et comme on l'a vu, ma résolution était arrêtée. Je ne sais donc trop pourquoi j'eus la coquetterie de me faire prier et feignis d'abord de répugner à changer mes habitudes. Mais il insistait avec beaucoup de bonne grâce et bientôt devint pressant.
— Voyons, monsieur Malgorn, décidez-vous. Je ne connais personne qui soit mieux que vous en état d'entreprendre ce grand travail. Si vous me refusez, il ne me restera qu'à brûler mes papiers. Je ne voudrais pas en confier l'examen à tout le monde. Quant à les examiner moi-même, il n'y faut pas compter. En d'autres temps, lorsque j'étais jeune, j'ai voulu le faire, et je ne l'ai jamais pu, ayant consacré la plus grande partie de ma vie à de lointains voyages. Aujourd'hui, je suis trop vieux; mes yeux se fatiguent
vite, et j'achèverais de perdre la vue à déchiffrer ces grimoires.
J'avais assez résisté, et les prières du marquis eurent raison de ma résistance.
— Eh bien, soit, monsieur le marquis, lui dis-je, j'accepte. Mais j'y mets une condition.
— J'y souscris d'avance.
— Fonctionnaire de l'Etat, je suis tenu de travailler pour lui. Si, dans vos documents, j'en trouve qui présentent un intérêt historique d'ordre général, vous m'accorderez le droit d'en prendre copie pour les Archives départementales.
— Je ferai mieux encore, déclara-t-il. Je donnerai au département les originaux.
Sous ses allures un peu étranges, c'était, au demeurant, un excellent homme, et nous nous accordâmes promptement. Il fut convenu que, dès la fin d'août, j'irais réinstaller avec ma fille au château de Kerlouan. Yvonne devait nous accompagner. Je consacrerais le mois de septembre à un examen sommaire des papiers du marquis, et nous déciderions ensuite ce qu'il convenait d'en faire. Une indemnité largement rémunératrice me serait allouée pour ce premier travail, sans préjudice de celles qui pourraient m'être accordées dans la suite.
Quand tout ceci eut été stipulé, le marquis se retira en me répétant qu'il était heureux de me connaître. Il me laissait enchanté de lui et j'eus la certitude qu'il l'était de moi.
— Vous ne regretterez pas d'avoir exaucé ma prière.
Tel fut son dernier mot. Mais je ne pouvais prévoir encore ce qu'il entendait par là. Je ne devais l'apprendre que quatre ans plus tard, au lendemain de sa mort.
Après son départ, je me mis en quête de ce qui avait trait à la famille de Kerlouan. Grâce au classement que, dès mon entrée en fonctions, j'avais fait dans mes archives pour faciliter les recherches, je mis assez vite la main sur deux dossiers relatifs à cette famille.
Le premier se composait d'une douzaine de pièces qui tiraient leur principale valeur de leur ancienneté. L'une d'elles était une ordonnance d'Anne de Bretagne par laquelle cette princesse, au moment de son mariage avec le roi de France Louis XII, créait messire Alain de Kerlouan membre de son conseil, en récompense de ses services et de ceux de ses ancêtres.
Par une autre ordonnance, signée de Louis XV, un sire abbé de Kerlouan, à son retour de Venise, où il avait rempli les fonctions d'ambassadeur de France, était promu à l'archevêché de Rennes. Enfin, et pour clore la série de ces pièces, j'en trouvai une datée de 1778, établissant qu'à cette époque le marquis Fabrice de Guéheneuc, seigneur de Kerlouan, avait été nommé lieutenant général des armées du roi.
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C'en était assez pour me prouver que les membres de cette illustre maison avaient tenu une place considérable dans l'histoire de leur pays et pour que l'obscurité voulue de leur héritier m'eût causé quelque étonnement, si je n'avais su par expérience que, depuis la Révolution et grâce aux progrès de ■la démocratie, les plus nobles et les plus glorieuses familles, faute par leurs représentants actuels d'avoir pu se tailler un rôle à l'égal de celui des aïeux, sont bien déchues de leur antique grandeur.
Je fermai ce premier dossier en soupirant. N'étaitce pas dommage que tout le passé de gloire dont je venais de retrouver quelques vestiges eût abouti au peu de chose que semblait être le petit vieux que j'avais reçu tout à l'heure, en qui rien, pas même les traits, n'en rappelait les acteurs? Je ne sais rien de plus triste qu'une gloire qui décroît, s'efface et descend dans l'oubli.
Le second dossier que j'ouvris ensuite me ramenait à des temps plus proches de nous. Il consistait en quelques fragments d'actes judiciaires datant du Directoire. Je fus surtout intéressé par la lecture de la minute d'une assignation donnée par l'accusateur public de Ouimper, le 30 fructidor an V de la République une et indivisible, autrement dit le 16 septembre 1797, au citoyen Fabrice- Alain Kerlouan, domicilié dans la commune de Lannilis, d'avoir à comparaître, à titre de témoin, devant le tribunal criminel de Quimper, à l'effet de déposer dans le
procès intenté à Baptiste Galeron et autres, accusés d'avoir attiré sur les récifs de l'île Vierge, proche Plouguerneau, un navire en perdition, X Art émise, massacré l'équipage et pillé la cargaison.
Sous la même enveloppe que l'assignation se trouvait une lettre adressée à l'accusateur public par Alain Kerlouan, dans laquelle il s'excusait de ne pouvoir, en raison de ses infirmités, se rendre à l'appel dont il était l'objet et se déclarait prêt à faire sa déposition devant tout magistrat qui se présenterait chez lui pour la recueillir.
Suivait une copie de cette déposition reçue par le juge de paix de Kerlouan et dans laquelle il était visible que le témoin s'était efforcé de ne rien dire qui pût aggraver la situation des accusés. Il affirmait n'avoir rien su de leurs desseins ni rien vu de leurs actes et ne connaître l'affaire que par la rumeur publique. Il déclarait en outre que le principal d'entre eux, celui que l'accusation regardait comme le chef de la bande, Baptiste Galeron, avait toujours joui d'une réputation d'honnête homme et qu'assurément toute sa vie protestait contre le crime qui lui était imputé.
J'acquis du reste, en parcourant le dossier, la preuve immédiate que les efforts du témoin pour sauver Galeron avaient été vains. Un billet de ce malheureux, écrit après la condamnation à mort prononcée contre lui, recommandait à Kerlouan ses enfants, qu'il laissait dans la misère.
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Comment ces pièces se trouvaient-elles dans mes archives, je l'ignorais. En les lisant, je me rappelai que je les avais lues autrefois. Mais je n'y avais alors attaché aucune importance, puisque le souvenir en était sorti de ma mémoire. A cette heure encore, elles ne m'intéressaient que parce que le hasard venait de me mettre en présence d'un membre de la famille de Kerlouan et que j'étais destiné sans doute à retrouver au château d'autres traces de ce vieux procès, dont je n'avais jamais entendu parler depuis vingt-cinq ans que j'habitais Quimper.
Le drame qu'il était aisé à mon imagination de reconstituer ne pouvait donc retenir longtemps mon attention et ne la retint pas. Je remis les deux dossiers en place, en me promettant comme un plaisir de curieux et d'érudit de rechercher à loisir au château de Kerlouan les pièces de cette dramatique procédure qui pouvaient y exister, et bientôt je n'y pensai plus.
Lorsque le même jour, en rentrant chez moi, j'appris à ma fille l'usage que je comptais faire de mes vacances, elle eut des cris de joie et battit des mains. La perspective d'un séjour de quelques semaines dans un vieux manoir souriait à son imagination romanesque. C'était du nouveau dans l'uniformité de notre existence, et tout ce qui est nouveau plaît à la jeunesse.
Je me souviens encore que le ciel était radieux le matin du jour où nous partîmes, Fernande, Yvonne et moi, pour nous rendre à l'invitation du marquis. Le soleil baignait d'une lumière vibrante notre jolie ville de Quimper. Il semblait promettre de nous tenir fidèle compagnie pendant la durée de nos vacances.
La veille, j'étais allé prendre congé de M. le préfet. En apprenant le but de mon déplacement, il m'avait autorisé à prolonger mon séjour à Kerlouan, si l'étude à laquelle j'allais me livrer l'exigeait. Je partais donc avec l'agrément de mon chef hiérarchique, libre de tout souci, heureux de la joie de ma fille et des perspectives ouvertes à ma curiosité.
Aujourd'hui, les voyageurs qui de Quimper se rendent à Lannilis sont tenus de passer par Brest. Ils y trouvent un petit chemin de fer d'intérêt local, qui les conduit en moins de deux heures à leur destination. Mais, à cette époque, il n'existait pas. On s'arrêtait à Landerneau, d'où partait deux fois par jour une diligence qui vous transportait à Lannilis. C'est la route que nous prîmes.
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Elle est charmante, cette route. A partir de Landerneau, elle passe par des sites pittoresques et traverse des villages où d'antiques églises offrent aux yeux le spectacle imposant de leurs splendeurs architecturales.
En arrivant à Lannilis, on n'est pas déçu. C'est un gros bourg avec de belles maisons blanches, des jardins ombreux. De tous les côtés, on y entre et on en sort par des chemins larges, bien entretenus, bordés d'arbres ou de haies d'aubépines que couvraient, dans la saison où nous étions, des verdures robustes aux nuances variées. Le paysage environnant avec ses landes nues, les murs de terre qui les entourent, est à l'ordinaire monotone et mélancolique. Mais, ce jour-là, ces verdures bordant les chemins lui donnaient une physionomie agreste et riante.
La diligence s'arrêta sur la place de l'Eglise. Le marquis nous y attendait. Je l'avais vu de loin et le désignai à Fernande. Avec l'irrévérence et la spontanéité naturelles à son âge, elle éclata de rire.
— Oh ! qu'il est drôle ! s'écria-t-elle.
Le fait est qu'avec son vieux chapeau de paille à larges bords, ses cheveux flottants, sa figure en casse-noisette, ses guêtres en cuir jaune montant jusqu'au genou et dessinant ses jambes fluettes, le long manteau couleur de poussière qui l'enveloppait, l'énorme canne qu'il avait brandie en nous apercevant et qui semblait trop lourde pour ses petites mains toutes ridées, il était un tantinet ridicule et
ne prêtait que trop à la moquerie. Je n'en réprimandai pas moins Fernande en lui faisant remarquer quelle devait le respect à M. de Kerlouan, d'abord parce que c'était un vieillard, et ensuite parce que nous avions accepté son hospitalité.
Elle se le tint pour dit, redevint sérieuse et le salua avec grâce au moment où, la portière ouverte, il lui tendait la main pour l'aider à descendre de voiture.
— Soyez les bienvenus, nous dit-il. Je suis heureux de votre arrivée, et c'est un plaisir pour moi de vous recevoir.
— Le plaisir est partagé, monsieur le marquis, répondis-je. Mais je suis tout confus du dérangement que nous vous imposons. Peut-être nous trouverez-vous bien sans gêne de vous envahir ainsi à trois.
— Mais pas du tout, pas du tout. Vous verrez que je ne me suis pas mis en frais à cause de vous. Je vous accueille ainsi que des amis, à la bonne franquette. Maintenant, mon cher monsieur Malgorn, ajouta-t-il, comme je me plais à croire que vous aimez la marche, je vous propose de parcourir à pied la distance qui nous sépare du château, deux kilomètres à peine. C'est une promenade qui vous permettra de faire connaissance avec mon pays. Quant à votre fille, si elle craint la fatigue, elle pourra monter avec sa nourrice dans l'omnibus que j'ai amené pour le transport de vos bagages.
— Je ne crains pas la fatigue, monsieur le marquis, objecta Fernande, et nous préférerons vous suivre, Yvonne et moi.
— Tout est alors pour le mieux, fit-il d'un accent de belle humeur.
Nous nous mîmes en chemin, et bientôt, quittant la grande route, nous prîmes à travers les landes par une succession d'étroits sentiers que coupaient de distance en distance les murs de terre qui les enclosent et que nous franchissions par des escaliers creusés dans leur épaisseur.
En moins de vingt minutes, nous eûmes atteint une vaste prairie à laquelle venait aboutir la grande route que nous avions laissée de côté. Là s'ouvrait une longue et large avenue, bordée à droite et à gauche d'une double rangée de hêtres.
Les troncs massifs et les ramures vigoureuses de ces arbres vénérables attestaient leur vieillesse. Malgré la largeur de la triple nef dont ils semblaient être les piliers, ils se rejoignaient à leur sommet, et, au-dessus de l'épais gazon qui couvrait le sol de la nef centrale, ils formaient une voûte verte que le ciel embrasé criblait de flèches d'or. C'était comme un haut tunnel percé de trous, à l'extrémité duquel on apercevait, dans la lumière flamboyante du soleil, la façade grisâtre du vieux château.
Avant de pénétrer sous l'avenue, nous passâmes devant une borne massive où se voyait une cou-
ronne seigneuriale gravée dans la pierre, au-dessus d'un blason armorié.
— Nous voici chez moi, dit le marquis. Cette borne a été plantée là au quinzième siècle par les Kerlouan d'alors. Vous pouvez y lire la date de sa plantation, monsieur l'archiviste.
Je m'arrêtai pour regarder l'inscription et les armes. Quand je relevai les yeux, j'aperçus Fernande courant en avant de nous, librement, comme chez elle, guettant les papillons qui remplissaient l'espace de taches multicolores et cueillant les fleurettes qui étoilaient le gazon. Sa nourrice, qu'elle entraînait, avait peine à la suivre.
Je ne pus m'empêcher de sourire, et, la désignant au marquis :
— Les inscriptions et les archives ne l'intéressent pas.
Il sourit à son tour, mais si tristement que j'en fus impressionné, et je le fus plus encore en l'entendant me répondre d'un accent d'amertume :
— Elle est délicieuse, votre fille, monsieur Malgorn. Vous êtes bien heureux de posséder un tel trésor. Moi, je n'ai joui que durant quelques instants du bonheur d'être père. Mon unique enfant mourut le jour de sa naissance, et ce qu'il y eut de plus affreux, c'est que sa mère mourut le même jour. Il y a longtemps de cela, très longtemps. Mais de telles blessures ne se ferment jamais.
La douleur noblement supportée est aussi une
parure. Elle imprime je ne sais quel caractère auguste aux fronts sur lesquels elle a passé. Celle du marquis, que je pouvais d'autant mieux comprendre que j'avais été frappé du jnême coup que lui, le grandissait soudain à mes yeux. Je ne vis plus ses petits ridicules. Il me devenait sacré, et j'eus le pressentiment que j'allais m'attacher à ce vieillard qui me témoignait sa confiance et me traitait déjà comme un ami.
Un long silence succéda à sa remarque. Nous avancions sans nous rien dire, et peu à peu la façade du château se dessinait avec les mille détails de son architecture quatre ou cinq fois séculaire. Un mur bas tapissé de mousse et où des brèches s'ouvraient çà et là servait d'enceinte à la cour d'entrée, qu'il laissait voir par-dessus sa crête, au long de laquelle couraient des plantes sauvages. Au milieu de cette cour, se dressaient les armatures d'un puits antique, auxquelles pendait une chaîne rouillée. A droite, des degrés en ruine conduisaient à une terrasse étroite, sorte d'observatoire établi là sans doute pour embrasser jusqu'à son extrémité le chemin qui venait de Lannilis. A gauche, les communs déroulaient leurs toitures en tuiles creuses aux couleurs éteintes. En face, apparaissait le château, formé d'une construction à deux étages, resserrée entre deux tours, l'une ronde et crénelée à son sommet, l'autre carrée et surmontée d'un pignon.
De cette masse de pierre, où le temps avait laissé
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ses stigmates en taches de moisissures et en longues lézardes, se dégageait une impression de ruine et d'abandon, qui eût péniblement frappé les arrivants, si le fond du parc sur lequel elle se détachait n'en eût égayé la physionomie générale. Mais les arbres qu'on voyait derrière et sur les côtés l'embellissaient et corrigeaient ce qu'au premier abord cette physionomie offrait d'attristant.
— Le voilà donc, ce noble château de Kerlouan, rn écriai-je enthousiasmé.
— Il n'est ni bien beau ni très neuf, observa le marquis. Mais, tel qu'il est, il me plaît. Je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, y rien changer. Quoiqu'il ait l'air de tomber en ruine, il durera bien autant que moi.
— C'est dommage de ne pas le réparer.
— Je laisse ce soin à mes héritiers. Quand on est vieux, on n'aime pas les maçons.
En causant ainsi, nous étions entrés dans la cour. Du seuil des communs, un homme hissé sur une échelle émondait une treille qui couvrait la nudité des murailles. Il portait le costume des gens de Plougastel : la culotte bouffante, le gilet en drap vert à boutons de métal et le feutre noir à coiffe basse et à larges ailes enrubannées d'où sortaient ses longs cheveux gris étalés sur ses" épaules.
Le marquis me le présenta en ces termes :
— Yves Kermarrec, portier et gardien de céans,
bon à tout, véritable Michel Morin, mon homme de confiance. Il est né sur les terres de Kerlouan et a passé sa vie à mon service. Son père était originaire de Plougastel et lui-même a conservé le costume des natifs de cette paroisse. C'est le dévouement en personne. Il donnerait sa vie pour moi.
Kermarreo me saluait sans interrompre sa besogne. Assise au pied de l'échelle, sa femme tricotait tout en surveillant sa petite fille, leur fille, dont notre arrivée avait interrompu les jeux et qui nous regardait toute surprise. D'un signe, le marquis l'appela. Elle accourut et offrit son front aux baisers du vieillard.
— Je t'amène une compagne, Perrine, lui dit-il, une gentille demoiselle qui jouera avec toi.
Mme Kermarrec s'était levée et souriait en entendant le marquis parler à sa fille.
Il reprit en s'adressant à moi :
— Elle est bien élevée, cette petite. Ce sera une ressource pour Mlle Malgorn.
Les deux enfants eurent bientôt fait connaissance. Ils s'éloignèrent, se tenant par la main, et nous les vîmes disparaître du côté du parc.
Le marquis continua :
■ — Quant à vous, monsieur l'archiviste, je vais vous conduire dans votre appartement. Lorsque vous en aurez pris possession, je vous ferai faire le tour du propriétaire; puis je vous mettrai en présence des fameux papiers.
— Commençons par là, monsieur le marquis.
— Qu'il soit fait selon votre désir. Je comprends votre impatience, et je crois bien que si j'étais à votre place, j'exprimerais le même désir que vous. Venez donc avec moi.
Nous entrâmes dans le château. Il n'était pas en meilleur état au dedans qu'au dehors. L'escalier semblait prêt à crouler. Un peu partout, dans les vastes salles du rez-de-chaussée, les murailles et le mobilier témoignaient, comme la façade, de la volontaire et extrême incurie du propriétaire. Les sculptures des boiseries s'en allaient par morceaux. Le vernis des meubles s'effritait. Dans leurs cadres dédorés, les tableaux n'avaient plus de couleurs. Des tapisseries aux dessins effacés étalaient devant les murs des lambeaux de personnages sur l'image desquels s'était exercée l'action du temps et que blanchissait la poussière des siècles.
Sous leur dégradation, cependant, toutes ces choses attestaient encore leur richesse passée et le luxe dont elles étaient jadis la preuve. Mais il était clair que, depuis longtemps, on n'en prenait plus soin et qu'il n'y avait plus de mains vigilantes pour les défendre contre l'usure et contre les mites.
Je faisais ces remarques en suivant le marquis dans les pièces que nous traversions pour gagner les. archives, et je me demandais pour quels motifs il s'était désintéressé de sa maison et des trésors qu'elle renfermait au point de la laisser tomber en
cet état lamentable. Enfin, au bout des salons que nous venions de parcourir, il poussa une porte et nous nous trouvâmes dans une pièce en rotonde, aux murs de laquelle étaient fixées des étagères montant jusqu'à la voûte.
Là s'entassaient des liasses de papiers jaunis. Il eût été bien difficile de les compter, ces liasses, tant il y en avait. Je les mesurai du regard, non sans un peu d'effroi, je l'avoue. Le marquis me comprit et dit comme s'il voulait s'excuser :
— Evidemment c'est une lourde tâche que vous avez assumée à ma prière. Il faut, néanmoins, qu'elle s'accomplisse, et personne n'est mieux que vous en état de l'accomplir; mais, croyez-le, je ne serai pas ingrat.
— Eh! monsieur le marquis, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je calcule seulement qu'elle nécessitera des mois et des mois, et qu'avec le peu de temps dont je dispose, ce n'est pas avant plusieurs années que je la mènerai à bonne fin.
— Le temps ne fait rien à l'affaire. L'important est que nous vivions assez, vous pour en finir, moi pour la voir finir.
— Ceci est le secret de la Providence, répondis-je.
Alors, il ajouta :
— Nous sommes ici dans la tour ronde. Elle a toujours servi d'asile à ces papiers, que l'épaisseur de ses murs protège contre l'incendie.
— Je me mettrai dès demain à l'ouvrage et procéderai à un premier examen.
— Tout ce que vous ferez sera bien fait. Vous êtes dans votre empire et maître absolu. Kermarrec se tiendra à votre disposition pour descendre les dossiers.
A ce moment, mon regard fut attiré par une porte que je n'avais pas encore remarquée et qui faisait face à celle par laquelle nous étions entrés. Voyant qu'il revenait sur ses pas, en m'invitant à le suivre, je désignai cette porte, et je demandai :
— Ne passons-nous pas par ici ?
Je fus frappé par la vivacité avec laquelle il me répondit :
— Ce n'est pas un passage. C'est un cabinet sans issue. Ce qu'il renferme ne vous intéresserait pas. Cela n'intéresse que moi.
J'aurais eu mauvaise grâce à insister. Je le suivis, convaincu que ma question l'avait troublé et qu'il souhaitait qu'elle ne se renouvelât pas. Par le chemin où. nous avions déjà passé, nous regagnâmes le vestibule de l'entrée, au fond duquel le grand escalier déroulait ses spirales autour d'une colonne montante.
— Je vous conduis dans votre appartement, me dit-il. Je vous ai logé au premier étage, dans la chambre de l'archevêque, ainsi nommée parce que, du vivant de mon arrière-grand-oncle, Mgr de Kerlouan, archevêque de Rennes, elle lui était réservée
lorsqu'il venait au château, qui appartenait à son frère aîné.
Cette chambre, très vaste et très haute, n'avait pas le même air de délabrement que les salons du rez-de-chaussée. Quoique les couleurs passées des tentures et les tons éteints des meubles révélassent leur antiquité, ils étaient dans un état de conservation qui faisait contraste avec le piteux état de ce que j'avais déjà vu.
Je fus saisi de respect devant ces témoins muets de la vie d'autrefois et infiniment flatté en pensant que j'allais résider au milieu d'eux. Les dernières flammes du soleil à son déclin les doraient de reflets mourants et à la poésie des souvenirs qu'ils rappelaient ajoutaient la poésie immuable du merveilleux paysage que je pouvais admirer par les vitres embrasées.
— J'espère que vous vous trouverez bien ici, reprit le marquis. Vous aurez votre fille près de vous, continua-t-il en ouvrant une porte. Voici sa chambre, et là, de l'autre côté, celle de sa nourrice.
J'exprimai ma reconnaissance pour ces arrangements, qui témoignaient de beaucoup de sollicitude. Mais il les écoutait avec impatience, et bientôt il y coupa court en me faisant remarquer que nous n'avions plus que le temps de faire une promenade dans le parc avant dîner.
Délicieux, ce parc, avec ses futaies d'ormes et de hêtres et ses trois terrasses superposées, dont la
dernière dominait à pic l'Aberwrack. Cette petite rivière, qui va se jeter dans la mer à quelques kilomètres de Kerlouan, subit tous les effets du flux et du reflux. Son lit étroit s'emplit à la marée haute et se vide à la marée basse. Il était plein en ce moment et ses eaux claires, assombries par l'ombre des arbres qui bordent ses rives en cet endroit, coulaient avec un bruit doux, monotone et reposant.
Comme j'admirais le site, Fernande et Perrine, sa nouvelle amie, qui s'étaient éclipsées aussitôt après notre arrivée, surgirent à mon côté. Toute rouge d'avoir couru, ma fille se jeta contre moi, joyeuse et criant :
— Ah! papa, comme c'est joli!
Sans me permettre de lui résister, elle me prenait par la main et m'entraînait à travers le parc, me forçant à admirer les fleurs et les fruits, les palmiers et les camélias plantés en pleine terre, les platesbandes de buis, les figuiers aux larges feuilles et toute cette végétation un peu exotique qu'on trouve en certains coins de Bretagne et qui leur donne la physionomie des pays du Midi.
La joie de Fernande, ses cris, ses extases, ravissaient le marquis. Craignant d'abord qu'il n'en fût importuné, je voulus calmer l'exubérance de l'enfant.
■ — Laissez-la rire à l'aise, s'écria-t-il. Je vis ordinairement dans le silence, un silence bien lourd, bien
triste quelquefois. Ce n'est pas un mal qu'un peu de bruit y succède. Et puis, je désire tant qu'elle se plaise ici, votre fille, et que vous vous y plaisiez vous-même.
Je me mis à rire, et je dis :
— Voilà un désir qui sera promptement exaucé.
Quant à Fernande, elle était déjà partie sur les pas de la fillette qui lui servait de guide et qui devait être sa fidèle compagne durant notre séjour à Kerlouan.
C'est à dessein que je m'étends sur les circonstances qui suivirent immédiatement notre arrivée au château. Elles aideront à donner à mes lecteurs une idée juste de l'intimité qui se créa, dès le premier moment, entre le marquis et moi. Sans effort et sans intention, je l'avais conquis, et jusqu'au jour de sa mort, où je reçus, à ma grande surprise, une marque éclatante de son amitié, la plus éclatante qu'il pût m'en donner, elle ne devait jamais se ralentir.
J'en eus, du reste, le pressentiment très net durant cette soirée qui nous réunissait pour la première fois. C'était après le dîner. En sortant de table, nous étions venus nous asseoir devant le château. Nous y respirions l'air de la nuit, qui s'emparait des espaces et y répandait sa fraîcheur et ses parfums. Je n'éprouvai jamais plus complet bienêtre. Fernande jouait à quelques pas de nous. Je jouissais avec délices du plaisir de la voir heureuse. Je songeais aux satisfactions du travail qui m'atten-
dait le lendemain, tout content, moi qui hais l'oisiveté et pour qui le travail est un jeu, de pouvoir utiliser mes vacances.
Le marquis paraissait goûter aussi vivement que je les goûtais moi-même les enchantements de cette heure bénie. Il avait allumé sa pipe et en tirait en silence des bouffées de fumée. Sa figure, que j'avais vue jusque-là sérieuse, était devenue souriante. Elle trahissait l'apaisement momentané de son âme, qu'à tort ou à raison je supposais le théâtre de tourmentes, depuis que je savais par quelles infortunes son existence avait été traversée.
Nous demeurâmes longtemps ainsi sans éprouver ni l'un ni l'autre le besoin de parler. Il est des instants où le silence a des douceurs infinies. On ne parle pas parce qu'on pense et parce qu'il n'est pas rare que la pensée nous berce mieux que la parole. Nous trouvions naturel de ne rien nous dire et de nous abandonner à l'influence de la paix solennelle qui nous environnait.
Neuf heures sonnèrent à la pendule du salon, sous la croisée duquel nous étions assis. Par cette croisée ouverte, le bruit argentin de la sonnerie arriva jusqu'à nous. En même temps, Yvonne parut. Elle avait dîné à l'office et venait chercher Fernande pour la mettre au lit. L'enfant nous embrassa et s'éloigna avec elle. Nous restâmes seuls, le marquis et moi.
Bientôt après, sa pipe éteinte, je le vis en secouer les cendres sur son pouce, et il me dit :
— C'est un grand bonheur pour moi de vous avoir dans ma maison, monsieur Malgorn. On se lasse de tout, et je commençais à me lasser d'y vivre seul, toujours seul.
— Mais si vous y êtes souvent seul, monsieur le marquis, observai-je, c'est que la solitude vous agrée. Vous pourriez remplir la vôtre. Vous avez des parents, des amis.
— Je suis sans parents, me répondit-il, ou plutôt ceux qui me restent, des cousins éloignés, n'ont pas les mêmes goûts que moi. Ils ne me recherchent qu'à cause de ma fortune, dont ils espèrent hériter, — ce en quoi ils se trompent; — j'aime mieux ne pas les voir. Je ne les vois jamais. Quant à des amis, ceux que j'avais se sont retirés peu à peu. Ils trouvent maussade ma personne et terriblement triste mon existence. Ils ne se soucient pas de s'y mêler. En vérité, je suis seul dans ce monde, tout seul, monsieur Malgorn, et j'en suis bien affligé. Aussi vous serai-je toujours reconnaissant d'avoir consenti à venir passer quelques jours sous mon toit. Il me plaît de vous le dire et de vous le répéter, et d'espérer qu'en me quittant vous me promettrez de revenir.
— J'y suis engagé, monsieur le marquis, et si Dieu me prête vie je reviendrai, attiré par la sympathie que vous me témoignez et par la tâche que vous m'avez confiée. Peut-être même fmirez-vous par trouver que je reviens trop souvent.
Il haussa les épaules et répondit, une pointe de raillerie dans la voix :
— Vous n'en croyez pas un mot. Vous avez trop de clairvoyance pour n'avoir pas compris que si vous êtes ici, c'est que vous me plaisez et que j'ai l'espoir de vous plaire. Il est des hommes avec qui on vit dix ans, vingt ans, trente ans, sans que la confiance s'établisse entre eux et nous. Il en est d'autres, au contraire, avec qui on s'entend et on se comprend dès qu'on les connaît. Nouveaux venus dans notre vie, il semble qu'ils y aient toujours été et qu'on les a toujours aimés. Vous êtes de ceux-là, monsieur Malgorn. Si j'en avais déjà rencontré de pareils à vous, je n'aurais pas vécu dans cet isolement qui me pèse tant aujourd'hui.
— Soyez convaincu qu'il en existe en plus grand nombre que vous ne pensez, monsieur le marquis, et que si vous vous étiez donné la peine de les chercher, vous les auriez trouvés.
— Oui, peut-être, murmura-t-il. Mais le temps m'a manqué pour les chercher. Après la mort de ma femme, j'ai fui la société; elle me faisait horreur; j'ai beaucoup voyagé, et dans mes longues pérégrinations, je n'ai pas eu le loisir d'étudier les âmes. Et puis, je suis sans patience. Quiconque ne me plaît pas tout de suite ne me plaira pas plus tard. Ma première impression ne se corrige jamais. Vous, vous m'avez plu dès notre première rencontre, et j'ai compris sur l'heure que vous deviendriez prompte-
ment mon ami. Tout me convient en vous : votre science, votre simplicité, votre franchise, votre chaleur de cœur, sans parler de votre fille, qui me rappelle l'enfant que j'ai perdu, comme vous me rappelez vous-même que vous avez été frappé par la mort de votre femme dans les mêmes conditions que moi. Je n'avais pas eu l'occasion de lui dire en quelles circonstances j'étais devenu veuf, et je fus très surpris en constatant qu'il les connaissait.
— Vous savez donc ma douloureuse histoire ? lui demandai-je.
— Avant d'aller à vous, me dit-il, j'avais pris mes informations.
Notre entretien se continua par des confidences réciproques. Nous étions entrés en confiance et nous éprouvions le besoin de ne plus rien nous cacher de ce qui pouvait contribuer à nous révéler plus complètement l'un à l'autre. Aussi fut-ce tout naturellement qu'après avoir épuisé le chapitre de ce qui nous était personnel, je fus amené à faire allusion à ce procès de 1797 dont j'avais retrouvé la trace dans les archives départementales et dans lequel avait figuré à titre de témoin un de ses ancêtres.
Je pouvais craindre de l'émouvoir en lui rappelant ce dramatique et lointain souvenir, et je mis à lui en parler beaucoup de circonspection et de réserve. Mais j'eus bientôt compris que mes craintes étaient sans fondement et mes précautions inutiles. Il ne connaissait que très vaguement cette histoire, bien
que le Kerlouan qui y avait joué un rôle fût son grand-père, mort en 181 5, à un âge avancé. Ce grand-père n'aimait pas qu'on l'entretînt de ce procès, m'apprit-il, et lui-même n'en parlait jamais, pour ne pas raviver la douleur que lui avait causée la condamnation de Baptiste Galeron.
— Etait-il donc convaincu de l'innocence du condamné? demandai-je.
— J'incline à le croire, bien que je ne l'aie jamais entendu se prononcer à cet égard. Du reste, je l'ai à peine connu, mon grand-père. J'avais six ans lorsqu'il est mort, et les impressions qu'on ressent à cet âge sont si fugitives...
— Mais votre père en savait peut-être plus long que vous, monsieur le marquis.
— Il m'a toujours affirmé le contraire, mon grandpère ayant constamment refusé de répondre aux questions que son fils lui faisait à ce sujet. Je n'ai jamais su autre chose que ce que vous savez vousmême, monsieur Malgorn. Il y eut un acte de brigandage commis contre un navire, VArtcmise. L'équipage fut massacré, la cargaison pillée; mais quant à la question de savoir qui avait fait le coup et si les malheureux qui furent condamnés, Galeron en tête, étaient les coupables, je suis impuissant à la résoudre.
En entendant cette réponse, qui ne m'apprenait rien, je me dis et je fis remarquer au marquis que, très probablement, je découvrirais dans ses ar-
chives quelque pièce propre à dissiper nos doutes. Mais cette perspective ne paraissait pas l'intéresser; il me répondit avec indifférence :
— C'est possible; au reste, il importe peu, après un siècle écoulé, que le condamné fût innocent ou qu'il fût coupable; il n'existe plus d'héritiers de son nom.
Le lendemain, dès six heures du matin, j'étais au travail dans la salle des archives. Yves Kermarrec, mis à mon service, avait transporté sur une table, devant la croisée ouverte, une douzaine de dossiers pris au hasard dans le tas; ma journée se passa à en examiner le contenu.
Je dois confesser que je n'y trouvai rien de ce que j'avais espéré. Au point de vue historique, ils étaient nuls, ne contenant guère que les comptes des châtelains de Kerlouan de 1750 à 1780. Au point de vue de la vie privée des gens du dix-huitième siècle, ils offraient un peu plus d'intérêt. Ils m'apprirent le prix des blés à cette époque, le salaire des ouvriers qu'on embauchait au temps des récoltes, le taux des fermages. Mais tout cela n'était pas pour me passionner, et le moindre autographe
de quelque illustre personnage, un document relatif au procès Galeron, quelque brevet royal, témoignage de la faveur dont avait joui la maison de Kerlouan ou des services que ses membres avaient rendus aux ducs de Bretagne et aux rois de France, eussent bien mieux fait mon affaire.
Toutefois, je ne me décourageai pas. Je savais par expérience qu'il en est de la chasse aux documents comme de la chasse au gibier. Dans celle-ci, les mécomptes sont nombreux, et souvent il arrive que, durant plusieurs heures, le chasseur bat la plaine sans voir se lever le vol de perdrix ou détaler les lièvres que ses rêves lui ont montrés tombant sous ses coups et remplissant sa carnassière. De même pour la chasse aux documents. Que de papiers il faut déchiffrer avant d'en découvrir un qui ait quelque importance! Il est vrai que l'espoir de le découvrir donne de la confiance, et que plus sont vaines les recherches, plus on s'excite à les poursuivre, convaincu, malgré tout, qu'elles aboutiront.
Telle fut mon histoire durant les quelques semaines que je passai à Kerlouan. Les journées se suivaient, me ramenant à ma tâche chaque matin, mais sans se ressembler toujours, me laissant quelquefois bredouille, m'apportant d'autres fois, à l'improviste, quelqu'une de ces pièces qui sont la joie et l'orgueil de ceux qui les ont trouvées.
C'est ainsi que j'eus la bonne fortune de mettre la main sur le journal du Kerlouan qui avait été am-
bassadeur de France à Venise avant d'être promu à l'archevêché de Rennes. Ce. journal, que j'ai publié plus tard et que l'Académie française couronna, contenait le récit des événements survenus durant l'ambassade de ce grave personnage et de précieuses observations sur les mœurs vénitiennes, qu'il avait étudiées de près.
Je passe sur d'autres documents qui, sans moi, eussent été perdus pour l'histoire. Leur inventaire n'intéresserait que médiocrement mes lecteurs. Tout ce que j'en dirai, c'est qu'au bout d'un mois ils formaient un total assez respectable pour me payer de mes peines. J'étais loin d'avoir terminé l'examen sommaire qui m'avait paru devoir précéder le cataloguement des archives du château. Mais j'y voyais assez clair pour en apprécier l'importance et pour que fussent justifiées à mes propres yeux les prévisions que j'avais émises avant d'entreprendre ce grand travail. J'étais maintenant assuré qu'ainsi que je l'avais dit au marquis il me faudrait plusieurs années pour le mener à bonne fin.
En le lui répétant au moment où, mes vacances terminées, je prenais congé de lui, je crus devoir m'excuser de n'avoir pu faire mieux. Mais, loin d'agréer mes excuses, il protesta contre la crainte que je lui exprimais de l'importuner par de nouvelles visites. Il affirma de nouveau qu'il était heureux de m' avoir reçu et qu'il me serait éternellement reconnaissant du bon vouloir avec lequel j'avais accepté
son invitation. Il espérait bien que je reviendrais les années suivantes, et que, dans l'hospitalité qu'il me donnait, je consentirais à voir une preuve de son amitié.
Après avoir résumé ce qui a trait aux recherches dont je m'étais chargé, je dois revenir en arrière et signaler deux incidents qui marquèrent mon premier séjour au château de Kerlouan.
Si remplie que fût ma vie, mes occupations ne m'empêchaient pas de faire, en compagnie du marquis, des excursions assez fréquentes. Il s'était mis en tête de me promener à travers son pays, et souvent il m'arrachait à ma besogne pour m'emmener avec lui.
Nous partions tantôt à pied, tantôt en voiture; nous poussions très loin nos promenades au long de la mer, allant tour à tour à Brignogan, à Guisséni, à Plouguerneau, à l'île Vierge, partout où s'était exercée, en d'autres temps, l'étrange industrie des pilleurs d'épaves. Nous grimpions ensemble sur les rochers dont le rivage est couvert en cet endroit et qui se continuent en récifs à fleur d'eau jusqu'à une longue distance de la côte.
En chemin, tout était prétexte à réveiller les souvenirs du marquis. Il me racontait de dramatiques histoires dont les lieux que nous parcourions avaient été le théâtre.
— Toute cette côte est inhospitalière, me disait-il. Les naufrages y sont encore fréquents. Ils
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l'étaient davantage avant que la route des mers, si difficilement navigable de Roscoff au haut KérisokJ eût été éclairée par les phares à lumière puissante qu'on y a élevés depuis. En ces temps, les riverains se faisaient les complices des fureurs de l'Océan. Ils s'évertuaient à attirer sur les rochers les navires passant au large, et quand ils les avaient vus se briser sur quelque pointe, ils s'en allaient, à mer basse, en piller les épaves. Pendant des siècles, les populations de ces contrées ont vécu de ces brigandages. Elles en ont conservé le goût. La rigueur des lois les empêche seule d'en continuer les pratiques criminelles.
En écoutant le marquis devant le théâtre de ces drames sombres, je pouvais me représenter celui qu'avait dénoué, à la fin du siècle dernier, l'exécution de Baptiste Galeron. M. de Kerlouan me montra un jour la place où le navire qu'on accusait Galeron d'avoir pillé était venu s'abîmer.
C'est à la pointe de l'île Vierge, banc de rochers qu'on désigne sous ce nom et qu'on aperçoit de Brignogan sur la gauche, en avant de Plouguerneau. Il est relié à la côte par une chaussée étroite, guéable à mer basse. La tradition voulait que le coupable et ses complices eussent suivi cette chaussée pour arriver jusqu'au navire dont ils avaient provoqué la perte et guettaient l'agonie. L'équipage, épuisé par trois journées de luttes contre la tempête et incapable de se défendre, était tombé sous leurs
coups. Ils s'étaient ensuite emparés de la cargaison, en avaient vendu une partie à des receleurs de Ouimper et si bien caché l'autre, la plus précieuse, que les débats du procès n'avaient pu la faire découvrir.
Tout en me rappelant ces souvenirs lointains, le marquis m'affirma que le voile épais qui les enveloppait ne s'était jamais déchiré pour lui, mais il ne parvint pas à m'en convaincre. J'eus même le soupçon qu'il avait des motifs pour ne pas divulguer des faits qu'il n'ignorait pas. Je n'en fus que plus désireux de trouver dans ses archives la clef qu'il refusait de me livrer.
Tel fut le premier incident qui me fit suspecter la sincérité de M. de Kerlouan quant à ce drame. Il s'en produisit un second quelques jours après. Rentrés tard d'une lointaine excursion, nous nous étions mis à table en descendant de voiture, et nous avions regagné nos chambres aussitôt après dîner. Ayant embrassé Fernande, je me couchai. Je tombais de sommeil, et j'espérais un prompt et salutaire repos. Mais, après un court somme, je me réveillai, et fiévreux, agité sans savoir pourquoi, je ne pus me rendormir.
J'entendis sonner successivement dix heures, onze heures et minuit. Alors me vint l'envie d'utiliser mon insomnie en poursuivant la lecture d'une correspondance trouvée la veille dans un dossier et relative aux guerres de la Réforme, qui eurent en Bretagne
de si sanglants contre-coups. Ce dossier était resté dans la salle des archives. Je me levai donc >ann d'aller le chercher.
Un bougeoir à la main, je descendis au rez-dechaussée, marchant sur la pointe des pieds pour ne réveiller personne. Dans la salle des archives, sur la table où je l'avais laissé, je trouvai le dossier. Je le pris, et je rebroussai chemin pour revenir dans ma chambre. Mais, au moment de sortir, un bruit de meubles qu'on remue attira mon attention et me cloua au sol, anxieux, craignant d'être surpris.
J'ai déjà dit qu'au fond de la salle des archives se trouvait une porte que, le jour de mon arrivée à Kerlouan, le marquis avait affecté de ne vouloir pas ouvrir devant moi. C'est de l'autre côté de cette porte que venait le bruit que j'avais entendu.
— Quelqu'un est là, pensai-je. Mais qui?
En y réfléchissant, je compris que ce ne pouvait être que le châtelain lui-même. Comme je n'étais pas sans avoir observé qu'il avait une disposition marquée à la défiance, je fus saisi de la crainte que, de me trouver debout à minuit et hors de chez moi, il ne tirât cette conclusion que je le surveillais.
Elle eût été bien injuste, car, depuis que je travaillais dans la salle des archives, j'avais poussé le respect de son secret jusqu'à ne pas essayer d'ouvrir cette porte mystérieuse. Je ne méritais donc pas d'être soupçonné, et, ne voulant pas l'être, je me hâtai pour sortir.
Je n'en eus pas le temps. La porte qui m'avait été interdite s'ouvrait et, sur le seuil, ayant comme moi un bougeoir dans sa main droite, le marquis se montra portant dans la gauche une boîte plate en maroquin rouge, qui me parut être un écrin.
Stupéfait et mécontent de notre rencontre, il s'arrêta brusquement en m'interpellant :
— Vous, monsieur Malgorn! Que faites-vous là? J'expliquai en deux mots pourquoi j'y étais, et je
dus croire qu'il ne mettait pas en doute mes paroles. Son visage, qui s'était rembruni, se rasséréna. Il reprit ensuite sur le ton d'amicale bienveillance qui lui était ordinaire quand il me parlait :
— Vous êtes donc comme moi ? Vous ne pouvez dormir ?
— J'ai vainement essayé, répondis-je; le sommeil n'est pas venu. C'est incompréhensible, car, à l'ordinaire, mes nuits sont excellentes.
— Nous avons ressassé tant de sinistres histoires aujourd'hui! fit-il... Enfin, espérons que cette tournée nocturne aura distrait votre esprit et le mien. En tout cas, ajouta-t-il en souriant et en désignant le dossier que je portais sous mon bras, vous avez là un bon soporifique. Bonne nuit, monsieur Malgorn.
Sans lui répondre, je le saluai et je m'éloignai, non assez vite cependant pour ne pas entendre le bruit de la porte qu'il fermait à clef.
Ceci se passait l'avant-veille du jour fixé pour mon départ. Lorsque, au matin, nous nous retrouva-
mes, je m'attendais à quelque allusion à l'incident de la nuit. Mais il n'y en eut aucune, et l'attitude > du marquis à mon égard fut ce qu'elle était toujours. Au cours de l'après-midi, me trouvant seul dans la salle des archives, fort occupé à mettre en ordre des dossiers que je ne devais plus rouvrir avant l'année suivante, je fus tout surpris de le voir entrer. C'était la première fois qu'il venait me surprendre dans mon travail.
— Désolé de vous déranger, monsieur l'archiviste. Mais vous me quittez demain, et je ne veux pas attendre la dernière minute pour régler nos petits comptes. Je vous dois une indemnité pour le temps que vous m'avez consacré, et je désire m'acquitter.
— Oh ! mon cher marquis, qu'il ne soit plus question d'indemnité entre nous, m'écriai-je dans la sincérité de mon cœur. Vous m'avez payé en amitié, en confiance. C'est un prix que vous pouvez renouveler sans cesse, et je n'en veux pas d'autre.
— Mais non, mais non; je serais par trop votre obligé. Je veux bien l'être, mais dans la mesure qui me plaît, c'est-à-dire dans celle de nos accords. Je vous ai promis une indemnité pécuniaire; la voici.
Il mettait devant moi un petit rouleau sur lequel je n'eus qu'à jeter les yeux pour deviner qu'il contenait mille francs en pièces d'or.
Je protestai.
— C'est trop, c'est beaucoup trop.
— J'estime que ce n'est pas assez pour tout le
mal que vous vous êtes donné, affirma-t-il. Mais l'insuffisance de ce que je vous alloue sera réparée par le cadeau que je veux faire à Mlle Malgorn. Où est-elle, cette intéressante personne?
— Elle joue dans le parc.
— Oui, je l'entends.
Je l'entendais aussi; par la croisée ouverte, ses cris joyeux arrivaient jusqu'à nous. Le marquis s'approcha de cette croisée et héla Fernande. Elle accourut à son appel.
Lorsqu'elle fut à portée de sa voix, il lui cria :
— Venez nous rejoindre, ma petite amie. J'ai à vous parler. Et se tournant vers moi, il continua : — Je constate avec plaisir que le séjour de Kerlouan lui a été profitable. Elle a grandi depuis son arrivée, elle s'est fortifiée. Les lis et les roses fleurissent sur ses joues.
— C'est bien là ce qui rend indestructible la gratitude que je vous ai vouée, mon cher marquis, lui dis- je. Ma fille a été heureuse ici et je suis payé par tout le bonheur qu'elle vous doit. Aussi le présent que vous voulez lui offrir et la somme que vous m'avez remise n'étaient-ils pas nécessaires. C'est du superflu.
— Il ne me coûte rien, mon cher monsieur Malgorn. Je suis riche, très riche. Je le suis au delà de mes besoins, et c'est un plaisir pour moi de commencer la corbeille de mariage de Mlle Fernande.
Elle entrait et vint se jeter dans mes bras.
— Vous m'avez appelée, monsieur le marquis? dit-elle.
— Oui, mon enfant, pour vous prier d'agréer ceci en souvenir de moi.
Il avait tiré de la poche de son veston un écrin en maroquin rouge, dans lequel je reconnus celui que j'avais vu entre ses mains lorsque, durant la nuit précédente, nous nous étions rencontrés dans la salle des archives. En le présentant à Fernande, il l'ouvrit. Elle poussa un cri de plaisir, de surprise et d'admiration auquel je fis écho, et il y avait bien de quoi.
C'était, sur un lit de satin blanc qu'avaient jauni les années, un collier formé de deux rangs de perles fines, attachés l'un à l'autre par cinq petits camées espacés entre les perles, gravés d'après des antiques et représentant des têtes de dames romaines. La valeur intrinsèque de ce merveilleux et rare joyau se doublait de celle que lui donnait son ancienneté, car, si peu que je me connusse en bijoux, je devinai en le voyant qu'il datait d'un autre âge.
— Des perles! murmura Fernande stupéfaite, je n'oserai jamais les porter.
— Elle a raison, mon cher marquis, ajoutai-je; votre bonté, dont je suis bien touché, vous a fait oublier que cette enfant est vouée à une existence obscure et modeste et qu'elle n'aura jamais l'occasion de mettre ce collier.
— Bah! que sait-on? objecta M. de Kerlouan.
Peut-être l'avenir sera-t-il tout autre pour elle que ce que vous prévoyez.
— Il faudrait un miracle.
— Ou seulement qu'elle épousât un homme riche. Ce n'est pas impossible. On a vu des choses plus extraordinaires.
Je secouai la tête. Je ne croyais pas à ces prédictions. Le marquis me regarda dans les yeux, et du ton le plus sérieux il reprit :
— J'espère bien que vous n'allez pas refuser le présent que je veux faire à votre fille. Vous me causeriez beaucoup de peine, monsieur Malgorn.
Après cette déclaration, je n'osai plus maintenir mon refus; il s'en fût offensé. Je dis simplement à Fernande :
— Accepte, mon enfant, et remercie M. le marquis.
Il parut enchanté. Fernande s'était rapprochée de lui; il l'embrassa d'un élan de tendresse, qui accrut ma reconnaissance. Puis, il 'voulut qu'elle se parât sur-le-champ du collier, et lui-même, de ses mains tremblantes, l'attacha à son cou.
Ce fut le dernier épisode de ce premier séjour à Kerlouan, qui avait duré cinq semaines. Il eut pour effet de cimenter les relations affectueuses qui s'étaient créées entre le marquis et moi et que sa mort seule devait briser.
Dès ce jour, il s'appliqua à me prouver les sentiments que je lui avais inspirés. Au cours de l'hiver
qui suivit, il vint à Quimper à plusieurs reprises. Chaque fois, il s'invita sans façon à notre table, où, à l'en croire, il était heureux, comme en famille.
Du reste, il n'arrivait jamais les mains vides. Il apportait tantôt un beau poisson, tantôt une' bourriche de gibier, ou encore des fleurs et des fruits. Et non content de donner par ces attentions plus de prix à sa présence, il se rappelait, absent, à notre souvenir par des envois analogues ou même d'une valeur plus grande. Le premier janvier, Fernande reçut de lui, en guise d'étrennes, des peaux de zibeline et un coupon de drap, de quoi se faire une pelisse pour l'hiver.
Il en fut de même les années suivantes, durant lesquelles nous passâmes régulièrement le mois de septembre à Kerlouan. Fernande retrouvait toujours avec le même plaisir la fille de Kermarrec, cette petite Perrine que nous avions connue enfant et qui grandissait, elle aussi. Quant au marquis, pendant que nous étions au château, comme lorsque nous en étions partis, il continuait à nous prodiguer les témoignages de sa généreuse affection, variant à l'infini ses surprises, offrant à Fernande tour à tour des bijoux, des dentelles, des étoffes brochées, comme s'il eût été en possession d'un trésor d'où il pouvait tirer à son gré, sans compter. Nous avions fini par accepter sans nous faire prier, hésitant même à exprimer notre reconnaissance, tant il semblait choqué par les remerciements.
En offrant avec cette abondance, il n'avait qu'une phrase à la bouche, toujours la même :
— Inutile de me remercier. Ça n'en vaut pas la peine. Ce sont des souvenirs de famille dont j'aime mieux disposer, moi vivant, que les laisser à des héritiers qui me sont indifférents.
Grâce à lui, Fernande, lorsqu'elle atteignit sa dixhuitième année, possédait toute une collection d'objets rares représentant une somme importante. A force de la combler de cadeaux, le marquis avait fini par lui constituer sous cette forme une petite fortune qui me rassurait pour son avenir. Longtemps poursuivi par la crainte de ne pouvoir la marier faute d'une dot, j'en étais maintenant délivré. Parmi les jeunes filles de Quimper, il en était Beaucoup de moins favorisées qu'elle, et je ne m'effrayais plus de la difficulté de lui trouver un mari.
Voilà ce que nous devions au marquis de Kerlouan; mais il n'aimait pas à se l'entendre dire, et quoiqu'il nous eût accablés de ses bienfaits, c'est lui qui se proclamait notre obligé.
Je ne m'étendrai pas plus longuement sur ces années lointaines. Elles préludaient à l'existence nouvelle qui se préparait pour moi. Cette existence, si différente de celle que je menais, rien encore ne me permettait de la prévoir, rien ne m'incitait à la désirer. Entouré de l'estime universelle, récompensé de mes travaux par la notoriété qu'ils m'avaient donnée, fier de ma fille, dont la beauté s'épanouissait
davantage de jour en jour, et qui s'annonçait comme une personne accomplie, je ne souhaitais rien de plus que ce que j'avais.
Chaque matin, à mon réveil, je bénissais la Providence, qui, après m' avoir imposé la plus cruelle épreuve, m'assurait une si large part de bonheur et la promettait à ma vieillesse, dont je sentais les approches. Elle pouvait venir, verser sa neige sur mes cheveux, sillonner de rides mon visage, affaiblir mes membres et ralentir mon activité, je ne la redoutais pas.
Me voici maintenant arrivé à l'événement capital de ma vie. Le souvenir en est resté si vivant dans ma mémoire et réveille dans mon cœur tant d'impressions émotionnantes que ma plume tremble entre mes doigts au moment de le raconter.
Ce qui les ranime, ces impressions, ce n'est pas l'événement lui-même, que j'acceptai d'abord comme une marque de l'éclatante faveur du ciel, mais ses conséquences et les troublantes aventures dans lesquelles il me jeta. Elles sont inoubliables. Elles tiennent tout à la fois du roman et du rêve, et l'invrai-
semblable, l'extraordinaire, l'imprévu, y occupent une si grande place que le lecteur inclinera peutêtre à penser que j'abuse de sa crédulité. J'ai donc le devoir de déclarer et je déclare, pour n'y plus revenir, que tout est aussi vrai dans la suite de mon récit que dans son prologue.
Il y avait alors quatre ans que je connaissais le marquis de Kerlouan. Nous venions, Fernande et moi, de nous séparer de lui, pour la quatrième fois, après notre saison de vacances, qui avait vu se terminer le classement de ses archives. En le quittant, nous lui avions fait promettre de venir bientôt nous visiter à Quimper. Il s'y était engagé avec la vivacité qui caractérisait ordinairement ses résolutions et que j'étais toujours tenté de trouver surprenante quand je considérais son âge.
Il est vrai qu'à le voir solide et vert, allant et venant, du matin au soir, d'un bout à l'autre de son vaste domaine, surveillant ses ouvriers et veillant à l'exécution de ses ordres, on ne pouvait se douter que, depuis quelques mois, il était octogénaire. Il l'était cependant, et de se sentir toujours si vigoureux, l'intelligence si claire et le cœur si chaud, il tirait même quelque orgueil.
— Oui, j'irai passer quatre ou cinq jours auprès de vous, m'avait-il dit, et nous fêterons ensemble les dix-huit ans de Fernande.
Depuis que nous le fréquentions, je l'avais toujours connu homme de parole. Je le quittai avec la
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certitude qu'il tiendrait son engagement. Aussi comptions-nous sur lui au jour anniversaire de la naissance de Fernande. Une lettre, reçue la veille, nous annonça son arrivée et en fixa l'heure. Il savait que, lorsqu'il venait à Quimper, c'était un plaisir pour nous d'aller le chercher à la gare, et toujours il nous avertissait. Xous y allâmes donc, Fernande et moi, laissant notre fidèle ménagère Yvonne mettre la dernière main aux préparatifs que nous avions faits pour le recevoir.
A la gare nous attendait une déception. Le marquis n'était pas dans le train. D'abord, nous n'en voulions pas croire nos yeux. Mais, lorsque nous eûmes vu tous les voyageurs défiler, nous dûmes bien nous rendre à l'évidence.
— Pour n'être pas venu, il faut qu'il soit malade, me dit Fernande.
C'était aussi mon opinion. Nous rentrâmes chez nous inquiets et tristes. La table toute fleurie à laquelle nous nous assîmes nous parut vide et trop grande, et la pauvre Yvonne en fut pour ses frais, car c'est à peine si nous touchions aux plats qu'elle nous servait. Fernande n'était pas moins préoccupée que moi. Mes efforts pour la distraire ne parvinrent pas à dissiper ses inquiétudes.
Au sortir de table, je lui dis :
— Si nous ne recevons pas de lettre demain matin, je télégraphierai.
Yvonne entra sur ces mots. Elle apportait un té-
légramme. Je me hâtai de l'ouvrir. Il était signé de Yves Kermarrec. Je lus à haute voix : « Monsieur le marquis, très malade, désire vous voir. »
— J'en étais sûre ! s'écria Fernande. Il faut partir tout de suite, papa. Je partirai avec vous.
Je regardai la pendule et constatai que nous avions largement le temps de prendre le train de Brest. L'idée ne me vint pas d'empêcher Fernande de m'accompagner. Sa sollicitude pour M. de Kerlouan était la conséquence naturelle des témoignages affectueux qu'il lui avait prodigués. Je trouvai donc légitime son désir, et, le même soir, nous partîmes ensemble.
Le lendemain, au petit jour, nous étions à Lannilis. Averti par une dépêche, Yves Kermarrec nous avait envoyé une voiture qui nous transporta au château. En y arrivant, nous savions déjà, par le cocher, que, la veille, au moment de se mettre en route pour Quimper, le marquis avait eu une attaque. D'abord, on l'avait cru mort. Mais, bientôt, il avait repris connaissance. Néanmoins, le médecin de Lannilis, mandé en hâte, jugeait le cas désespéré. Yves Kermarrec nous confirma ces détails.
— Nous avons aussi appelé un prêtre, me dit-il. M. le marquis a voulu être administré. Vous pourrez assister à la cérémonie.
Douloureusement ému, je me rendis dans la chambre de notre vieil ami, suivi de Fernande, qui se faisait violence pour ne pas l'effrayer du spec-
S6 L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
tacle de ses larmes. Perrine et sa mère lui prodiguaient leurs soins. Elles avaient veillé à son chevet toute la nuit. A notre entrée, ses yeux se tournèrent vers nous; un sourire éclaira son visage pâle et décomposé. Il nous tendit la main et porta jusqu'à ses lèvres celle de Fernande, en faisant un effort qui attestait sa faiblesse.
— Je suis heureux de vous voir, murmura-t-il.
La fatigue l'empêcha de continuer. Mais son regard resta attaché sur nous, pendant que M. le curé de Lannilis, auquel il venait de se confesser, se préparait à lui donner l'extrême-onction. Il reçut les derniers sacrements avec une humilité touchante et s'associant à toutes les prières. On n'entendait pas sa voix, mais on voyait ses lèvres remuer, et son visage révélait la sérénité avec laquelle il accueillait la mort.
La cérémonie terminée, il m'appela d'un signe. Je m'approchai. Alors, d'un accent de défaillance, il me
dit:
— J'ai d'importantes recommandations à vous faire...
Je prêtai l'oreille, et mon attitude lui montra que je l'écoutais pieusement. Mais ces recommandations, qui m'eussent été sans doute précieuses, je ne devais pas les entendre. A ses premières paroles, il n'ajouta rien. Après les avoir prononcées, il était resté sans mouvement. Un long soupir déchira sa poitrine, et il ne bougea plus. Le médecin, qui se tenait de
l'autre côté du lit, se pencha, écouta quelques secondes et gémit :
— Tout est fini.
Des sanglots lui répondirent. C'était Fernande et Perrine. Agenouillées sur le tapis, elles laissaient éclater leur douleur.
Ce trépas quasi foudroyant me mettait dans le plus grave embarras. Il y avait certaines dispositions à arrêter immédiatement tant pour les obsèques que pour la garde des biens du défunt, en attendant que son héritier non encore désigné pût en prendre possession. Or, j'étais sans autorité ni pouvoir. Je n'avais même pas la possibilité de prévenir les parents du marquis. J'ignorais leur nom, leur résidence, et ne savais d'eux que le peu qu'il m'en avait dit sans me les désigner.
Yves Kermarrec était un peu plus renseigné sur ces personnes. Mais il ne l'était pas quant aux intentions du défunt à leur égard. Seul, son notaire, qui habitait Lannilis, pouvait nous les faire connaître. Je me hâtai donc de lui écrire pour le prévenir, et je lui fis porter ma lettre. Yves, que j'en avais chargé, le ramena.
Mis au courant de mes perplexités, le notaire m'apprit que plusieurs mois avant de mourir le marquis avait fait un testament.
— J'en suis le dépositaire, ajouta-t-il. En me le confiant, il m'a donné l'ordre de l'ouvrir aussitôt après sa mort devant les personnes qui se trouve-
5S L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
raient au château et autant que possible en votre présence. Aussi l'ai-je apporté en apprenant que vous étiez ici. Xous allons procéder à son ouverture.
J'aurais préféré attendre que les parents du marquis fussent arrivés. Mais ses instructions à son notaire étaient formelles et ne permettaient pas à celui-ci de déférer à mon désir. Il ne pouvait que remplir sur l'heure cette formalité et dans les termes où elle lui avait été imposée. Il réunit donc le personnel du château dans un des salons du rez-dechaussée, en me conviant ainsi que ma fille à cette réunion. Le curé de Lannilis et le médecin, qui n'étaient pas encore partis, furent également priés d'y assister.
Le testament de M. de Kerlouan était enfermé dans une enveloppe de toile grise, scellée de trois cachets rouges à ses armes. Sur cette enveloppe, il y avait, outre sa signature, celles des deux témoins dont il s'était fait assister pour en opérer le dépôt dans l'étude de son notaire. On pouvait y lire aussi la date de ce dépôt, attestée par l'officier ministériel au jour où il l'avait reçu.
Après avoir appelé notre attention sur ces preuves de l'authenticité du testament, il le retira de l'enveloppe et le déplia, non sans nous faire remarquer que l'écriture était bien celle du marquis, de la première à la dernière ligne. Puis, il en commença la lecture, qui fut écoutée dans un respectueux silence, d'autant plus respectueux qu'aucune des personnes
présentes ne comptant hériter, le respect nous était facile et ne pouvait être troublé par aucune marque d'impatience.
Dans un préambule éloquent, le marquis déclarait qu'il avait pris ses résolutions dernières, dans la plénitude de ses facultés, sain de corps et d'esprit, et qu'à moins qu'il ne les eût révoquées, elles devraient être considérées comme l'expression formelle et unique de sa volonté.
Il continuait ensuite en ces termes :
« N'ayant que des parents éloignés envers lesquels je ne suis tenu par aucun devoir, je les exclus formellement de ma succession, à laquelle ils n'ont aucun droit. Désirant d'autre part donner à mon ami Jean-Marie Malgorn, archiviste du département du Finistère, ainsi qu'à sa fille, Mlle Fernande Malgorn, un témoignage éclatant de mon affection et de ma reconnaissance, je l'institue mon légataire universel.
« A ce titre et à l'heure même qui suivra mon décès, il entrera en possession de tous mes biens, meubles et immeubles, sans restrictions ni réserves, si ce n'est celles qui résultent des dispositions stipulées ci-dessous au profit des personnes qui seront à mon service quand je fermerai les yeux. »
Suivait l'énumération de divers legs mis à ma charge en faveur de ses serviteurs et notamment des Kermarrec, dont il récompensait le long dévouement en leur assurant une pension viagère et en constituant une dot à leur fille, déjà fiancée à un douanier
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en résidence à Brest. Il y avait aussi un inventaire estimatif des biens, meubles et immeubles, qu'il me léguait et qu'il évaluait lui-même à la somme de trois millions de francs.
J'ai dit que nous écoutâmes cette lecture dans un respectueux silence. Peut-être pensera-t-on que j'ai exagéré et que ce silence ne tint pas devant la révélation qui m'était faite et la perspective de l'immense fortune dont j'héritais à l'improviste. J'affirme cependant que je ne bronchai pas et que ma surprise, ma stupéfaction, ma joie, ne s'exprimèrent ni par des cris ni par des gestes. Elles furent telles et tel mon saisissement qu'ils clouèrent ma bouche et me paralysèrent. C'est à peine si j'eus assez de sang-froid pour penser à ma fille, jeter sur elle un regard et constater qu'elle était aussi interdite que moi. Nous étions si loin de nous douter l'un et l'autre des intentions généreuses de notre ami !
Les félicitations du notaire, auxquelles le médecin et .le curé joignaient les leurs, me rappelèrent à la réalité et me convainquirent que je ne rêvais pas. C'était bien l'opulence qui nous arrivait et transformait notre vie. Fernande devenait une des plus riches héritières de Bretagne, et ce château de Kerlouan où nous avions toujours trouvé l'hospitalité la plus large, mais où nous avions vécu en étrangers, nous appartenait désormais.
Il est des événements si extraordinaires qu'on n'y peut croire quand ils se produisent et qu'on doute
encore de leur réalité après qu'ils se sont accomplis. Il fallait bien croire à celui-ci cependant. Comment en eussions-nous douté quand la teneur du testament résonnait encore à nos oreilles ? Ma fille, toute bouleversée, s'était rapprochée de moi; je l'embrassai, pénétré comme elle d'une ardente reconnaissance pour le pauvre mort que nous pleurions et qui nous rendait au centuple le dévouement qui avait embelli les dernières années de sa vie.
— Bien qu'il faille quelque délai pour vous mettre en possession de l'héritage, me dit le notaire, ce testament vous donne le droit de prendre dès à présent les dispositions que nécessitent les circonstances. Pour la déclaration du décès, la question des obsèques, en un mot pour tous les ordres à donner, vous êtes maître.
— Mais ne croyez-vous pas que les héritiers naturels du marquis attaqueront ce testament? demandai-je.
— J'en serais bien surpris. Ils sont sans droit, et ils y regarderont à deux fois avant de s'engager dans un procès qui tournerait nécessairement à leur confusion.
Avec les dispositions qui me constituaient héritier, le testament du marquis en contenait d'autres de moindre importance. L'une d'elles était relative à la cérémonie de ses obsèques, qu'il avait voulue simple et dépourvue de tout apparat. « Je désire être enterré comme un pauvre, avait-il écrit. Il ne
sera pas envoyé de lettres de faire part. Ma mort ne doit être qu'une occasion de distribuer aux indigents de Lannilis, en mémoire de moi, des secours dont mon héritier fixera le chiffre. »
Je n'avais pas le droit de transgresser ses ordres. A ma demande, M. le curé se contenta d'annoncer en chaire le jour et l'heure de l'enterrement. La cérémonie religieuse fut telle que l'avait souhaitée le marquis. Mais toute la population du pays y assista. Il avait vécu au milieu d'elle. Elle n'oubliait pas ses bienfaits.
Après cette cérémonie, le cercueil fut ramené au château et déposé dans la petite chapelle élevée au fond du parc, voici déjà deux siècles, et où plusieurs générations de la maison de Kerlouan dorment leur dernier sommeil.
En m'instituant son héritier par un testament clair et formel, le marquis avait désigné son notaire pour assurer l'exécution de ses dernières volontés et poursuivre l'accomplissement des formalités légales. Celui-ci était donc en réalité le gardien de la succession jusqu'au jour où elle me serait transmise. Mais il m'en considérait, dès ce moment, comme le légitime possesseur, et il m'invita, aussitôt après les obsèques, à prendre toutes les dispositions qui me seraient utiles en vue de mon établissement au château.
J'étais bien résolu à ne pas user de la permission et à vivre à Kerlouan jusqu'à nouvel ordre, ainsi que
j'y avais vécu quand le marquis m'y recevait, c'està-dire en visiteur. Il me semblait que je devais à sa mémoire de ne pas mettre une hâte inconvenante à me substituer à lui, et j'entendais, d'autre part, ne pas faire acte de propriétaire tant que je ne serais pas fixé sur les intentions de ses héritiers naturels, que je m'attendais à voir apparaître d'un moment à l'autre et attaquer le testament qui les dépouillait à mon profit.
Je ne crus pas manquer cependant à ce rôle que me commandait le souci de ma dignité en commençant sans plus tarder à me familiariser avec les lieux où j'allais désormais être maître et avec les objets qui s'y trouvaient rassemblés. Il était notamment un mystère que je brûlais de pénétrer, celui du petit cabinet qui faisait suite à la salle des archives et dans lequel, on s'en souvient, le marquis n'avait jamais voulu me laisser entrer, ni moi ni personne, pas même son fidèle serviteur Yves Kermarrec, de qui je l'appris quand je l'interrogeai.
Le premier usage que je fis de mes pouvoirs consista donc à ouvrir la porte mystérieuse dont l'accès jusqu'à ce jour m'était resté interdit. Le soin jaloux avec lequel M. de Kerlouan la tenait fermée devait me faire supposer que quelque découverte suggestive m'attendait dans le cabinet. Je m'étais toujours figuré que l'excentrique châtelain y conservait un trésor, de précieux souvenirs de famille. N'est-ce pas de là que provenaient les riches présents qu'il avait
offerts à Fernande ? Le notaire, qui n'en savait pas plus long que moi, Yves Kermarrec, Fernande ellemême, se livraient à des suppositions analogues aux miennes. Mais nous fûmes bien déçus.
Entre les quatre murs de cette pièce étroite, dans laquelle entrait, par une fenêtre en ogive et en rayons affaiblis, la lumière du dehors, il n'était rien qui attirât spécialement l'attention. Un tapis de Perse était jeté sur les dalles sans y être fixé. Une table, deux ou trois chaises et un antique bahut constituaient tout l'ameublement. Une tenture bleue, en vieille étoffe de soie, couvrait les murs et en formait l'unique ornementation, sauf au-dessus de la cheminée, où était accroché un tableau représentant, peinte en grandeur naturelle et jusqu'à mi-corps, une jeune femme blonde, en robe blanche, coiffée d'un chapeau de paille à larges ailes et orné d'une touffe de roses. Ni le notaire ni Kermarrec ne purent me dire qui était cette femme, et je renonçai pour le moment à le savoir.
Dans le bahut, il n'y avait que quelques dossiers de paperasses poussiéreuses et jaunies, ne différant en rien de ceux qui remplissaient la salle des archives. Je dus en conclure que, tirés du tas, ils avaient été apportés là, soit que le marquis se fût proposé de les parcourir, soit que, les ayant parcourus, il les eût jugés plus importants que les autres et qu'il eût voulu pour ce motif les mettre à part. Je remis à plus tard le soin d'y regarder et nous sorti-
mes de la pièce, Fernande et moi, sans avoir compris pourquoi il la tenait toujours hermétiquement close.
La visite des autres parties du château, à laquelle nous nous livrâmes ensuite, nous procura des satisfactions plus positives. Guidés par Yves Kermarrec, que j'avais déjà prévenu qu'il restait à mon service, nous parcourûmes le vieux manoir du haut en bas. Quoique depuis quatre ans nous y eussions fait de longs séjours, nous étions bien loin de le connaître en tous ses recoins. Il y avait des pièces où nous n'étions jamais entrés, des meubles, des tableaux, des livres que nous n'avions jamais vus.
J'acquis la certitude que la demeure des Kerlouan entre ses murailles dégradées, qui appelaient de promptes réparations, ne contenait rien qui n'eût une valeur. En un temps où les choses anciennes ont tant de prix, les marchands d'antiquités et les amateurs eussent payé très cher toutes celles que réunissait le superbe héritage qui m'était échu. L'argenterie et les tapisseries représentaient à elles seules une fortune. Parmi les meubles, il y avait d'admirables spécimens de l'art d'autrefois. Les tableaux et la bibliothèque formaient un rare trésor au point de vue historique. Ces richesses ne figuraient que pour mémoire dans l'inventaire estimatif de la succession. Le marquis les avait comptées pour rien, de telle sorte que je me trouvais plus riche que je n'avais supposé.
La visite des immeubles qui constituaient la plus
belle part de ma nouvelle fortune me réservait d'autres surprises, dont l'une au moins ne me fut pas très agréable. Je découvris, en effet, que parmi les propriétés que me léguait le marquis, il en était plusieurs qui provenaient d'achats de biens d'émigrés, opérés sous la Révolution par son grand-père Alain de Kerlouan.
J'avoue que j'eusse préféré ne pas les voir figurer dans l'héritage. Mais elles y étaient et je n'avais aucun moyen de les en écarter. J'étais tenu d'en prendre possession comme de tout ce dont j'héritais. Toutefois, en m'y résignant, je conçus une assez triste opinion de ce gentilhomme qui n'avait pas craint de profiter du malheur de ses pairs et de s'enrichir de leurs dépouilles. Déjà il se révélait à moi tel qu'allaient me le montrer d'autres circonstances de sa vie, c'est-à-dire comme un homme dépourvu de scrupules et de préjugés, prompt à tirer parti des occasions favorables à ses desseins.
Le domaine formé par ses soins et qui me revenait sensiblement agrandi et amélioré par son fils et son petit-fils ne laissait rien à désirer. Terres et bois, les uns affermés, les autres exploités directement, étaient en plein rapport. L'outillage que nécessitait leur culture témoignait du soin constant qu'avait apporté mon bienfaiteur à se tenir au courant des progrès de la science agricole.
Je dois dire qu'à Brest, à Quimper, à Lannilis, il possédait plusieurs maisons, et à la Banque de
France, un dépôt de titres considérable. Ce qu'il avait estimé trois millions de francs valait certes davantage. Il me fallut du temps pour faire ces constatations. Mais, dès le premier moment, je pus les pressentir et m'avouer que ma fortune était immense.
Le lendemain de l'enterrement, dès le matin, deux des cousins du marquis se présentèrent au château. Ayant appris, à Paris, où ils résidaient, le décès de leur parent, ils s'étaient mis en route sans délai. Ils arrivaient les dents longues, les yeux brillants, convaincus qu'ils héritaient.
J'étais en conférence avec le notaire de Lannilis lorsqu'on les annonça. J'allai à leur rencontre et les ramenai dans le salon où nous étions réunis, le notaire et moi. Ils exprimèrent d'abord le regret de n'avoir pu assister aux obsèques, puis la surprise qu'ils éprouvaient à me voir, moi, un étranger, installé là comme dans ma maison. Le notaire leur apprit alors que j'étais légataire universel, et pour les convaincre qu'ils n'avaient pas de droits, il leur donna lecture du testament.
Jamais la cupidité déçue ne s'exprima sous des formes plus maussades et plus violentes. Ces deux messieurs, gentilshommes l'un et l'autre, étaient des vieillards. Leur éducation, leur âge, leur état dans le monde, tout devait me faire croire qu'ils accueilleraient avec calme et déférence la résolution de leur parent, tandis qu'elle commença par leur arracher
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des récriminations et des menaces. Je les vis subitement s'emporter, et je les entendis m'accuser d'avoir, par de basses manœuvres, capté l'héritage. A les en croire, j'avais profité de ce que l'intelligence de M. de Kerlouan s'était affaiblie pour lui dicter les dispositions qui m'enrichissaient et extorquer sa signature.
Naturellement, je m'indignai. Il s'ensuivit une querelle très pénible durant laquelle ils me déclarèrent qu'ils allaient m'intenter un procès. A cette déclaration, je répondis que je ne les craignais pas. Le notaire mit fin à cette scène en leur montrant la date du testament et en établissant ainsi que lorsque le défunt l'avait rédigé, il était en possession de toutes ses facultés, lesquelles d'ailleurs restaient entières même au moment où il avait rendu l'âme, ainsi qu'en pouvaient témoigner les habitants du château, témoins de ses dernières heures et de sa mort.
Après m'avoir menacé, ces messieurs essayèrent de m'attendrir à l'effet d'obtenir de ma générosité une part de l'héritage. Maître de mes volontés, peutêtre me serais-je résigné à exaucer leurs sollicitations. Mais les termes du testament m'enchaînaient. Le marquis avait formellement exclu ses cousins de la succession, et j'étais tenu de faire respecter son arrêt.
En fin de compte, ils se retirèrent furieux en m'annonçant que j'allais recevoir de leurs nouvelles par ministère d'huissier. Je dois dire, pour n'y plus
revenir, que ces menaces ne se réalisèrent pas. Les prétentions qui venaient de m'être exprimées avec tant de violence s'évanouirent devant mes légitimes droits. A quelques semaines de là, j'entrai paisiblement en possession de l'héritage, que personne n'était en état de me disputer.
Ce n'est pas une petite affaire pour des humbles comme nous de passer subitement de la médiocrité à l'opulence et de transformer toute sa vie. Quoique je ne fusse pas homme à faire étalage de mes richesses, je ne pouvais cependant continuer à vivre comme j'avais toujours vécu. N'eût-il pas été, par exemple, tout à fait ridicule que, plusieurs fois millionnaire, je conservasse les modestes fonctions que j'exerçais depuis trente ans?
Je les aimais; elles m'étaient chères, et quoique j'eusse droit à ma retraite, j'avais toujours nourri l'espoir de les conserver tant que je serais en état de les remplir. Le préfet m'avait même donné à cet égard les assurances les plus formelles. Peu de temps avant la mort du marquis, il m'avait dit un jour :
— Nous sommes trop contents de vos services,
monsieur Malgorn, pour songer à vous en priver. Vous resterez à votre poste aussi longtemps qu'il vous conviendra d'y rester.
J'étais donc bien éloigné de toute idée de démission. Mais, maintenant, cette démission, qu'en d'autres circonstances j'eusse indéfiniment reculée, s'imposait. Nous en tombâmes d'accord, Fernande et moi. Quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans, la maturité de sa raison, sa droiture naturelle, sa rare intelligence, faisaient d'elle un conseiller très précieux et très sûr. Depuis longtemps déjà, je l'avais constaté, et je me plaisais à ne rien résoudre sans la consulter. Je fus enchanté de la trouver de mon avis, et nous décidâmes qu'en rentrant à Quimper je me démettrais de mes fonctions.
Une autre question se posait. Où vivrions-nous désormais? Notre bienfaiteur avait pris l'habitude de résider à Kerlouan toute l'année. Mais nous ne pouvions, au moins en cela, suivre son exemple. Passer l'hiver dans ce coin perdu de Bretagne eût été bien sévère pour Fernande. Et puis, je devais me préoccuper de son mariage, et ce n'est pas en demeurant ensevelis dans notre vieux manoir que nous pourrions découvrir cet oiseau rare qu'est un bon mari.
Ces motifs nous dictèrent la résolution de ne rester à Kerlouan que pendant la belle saison, c'est-àdire de mai à novembre. Durant ces six mois, les pays bretons sont, en un grand nombre d'endroits,
un vrai paradis où il est très doux de vivre. Quant au reste de l'année, nous le passerions en partie à Quimper, où nous voulions nous créer une installation confortable dans un hôtel appartenant à la succession du marquis, en partie à Paris ou en voyages. Fernande n'avait jamais quitté le département du Finistère. Elle voulait connaître Paris, courir un peu le monde. Je trouvais ce désir trop naturel pour ne pas en faciliter la réalisation.
Tout étant ainsi convenu, nous partîmes de Kerlouan au commencement de l'hiver, après avoir assisté au mariage de Perrine, qui allait maintenant habiter Brest avec son mari. En notre absence, il devait être procédé dans le château, sous la surveillance d'Yves Kermarrec, aux réparations que mon architecte avait jugées indispensables.
Rentrés à Quimper, ma première visite fut pour le préfet. Il était averti déjà de l'événement qui faisait de moi un des grands propriétaires du pays, et je m'en aperçus à son accueil. Je l'avais toujours trouvé très bienveillant. Mais, sous sa bienveillance, se trahissait un peu de hauteur; il aimait à marquer sa supériorité sur ses subordonnés. Ce jour-là, il fut presque obséquieux, m'accablant de félicitations et de flatteries.
Il accepta ma démission comme une chose à laquelle il s'attendait et m'invita à reprendre ma liberté sans attendre la nomination de mon successeur. Il parut tout surpris lorsque je lui annonçai
que je voulais remettre moi-même mon service à ce successeur, et que je ne quitterais mon poste qu'après son arrivée. M. le préfet s'était levé à mon entrée. Quand je sortis, il me ramena jusqu'au delà de la porte de son cabinet. Il n'y rentra qu'après m'avoir vu descendre l'escalier.
Je trouvai semblable accueil chez les personnes avec qui j'étais en relation. Il est même vrai que je me découvris des amis inconnus. Des gens que je n'avais jamais vus assiégeaient ma porte. Tout ce qui comptait dans la ville tint à honneur de me féliciter. A ces démonstrations se mêlèrent plusieurs sollicitations d'argent, des propositions d'affaires, voire trois demandes en mariage pour Fernande. Je déclinai ces sollicitations et ces offres, premier résultat de ma transformation sociale, et, pour m'y dérober, je partis avec ma fille, non sans avoir installé aux archives départementales un jeune homme frais émoulu de l'Ecole des chartes, qu'on nous envoya de Paris pour me remplacer.
Nous laissâmes Yvonne à Quimper, à la garde de notre maison. Elle versa bien quelques larmes en nous voyant partir. Elle ne s'était jamais séparée de Fernande. Mais elle nous savait heureux, sans appréhension pour l'avenir, et cette certitude, comme l'assurance de nous revoir bientôt, facilita sa résignation.
Notre séjour à Paris fut de trois semaines. Je pro-
menai Fernande un peu partout. Notre deuil et son jeune âge ne me permirent pas de la conduire dans les théâtres. Mais nous visitâmes les monuments, les musées. Elle s'intéressa avec toute l'ardeur de sa jeunesse à ce qu'elle put saisir de la vie de la capitale, si captivante pour ceux à qui est échue la bonne fortune de n'en connaître que les beaux cotés.
Mes lecteurs n'auront pas besoin d'un grand effort d'imagination pour se figurer avec quel ravissement elle voyait tout à coup s'élargir devant elle les horizons de la vie. A l'âge que j'avais alors, autant dire au seuil de la vieillesse, une métamorphose pareille à la nôtre, quelque inattendue et quelque heureuse qu'elle soit, n'éveille en nous que des idées mélancoliques. On se dit qu'elle vient bien tard et qu'on ne profitera guère des biens qu'elle nous apporte. Mais à ,1'âge de Fernande, elle allume des espoirs qu'on ne soupçonnait pas. Elle embellit le présent et l'avenir des plus riantes images. Dans ce qu'elle réalise comme dans ce qu'elle promet, tout est surprise, tout est cause de joie.
Ma chère enfant n'avait jamais rien rêvé de ce qui lui arrivait. Elle n'avait pu même l'entrevoir. Vouée à une existence modeste et obscure, n'en ayant pas conçu une autre, elle en était tirée à l'improviste pour devenir une riche héritière et passer de son obscurité sur le plus brillant théâtre.
Comment, dans l'épanouissement de ses dix-huit
ans, n'en eût-elle pas été enchantée, alors surtout qua l'empressement que je mettais à réaliser tous ses désirs,^elle pouvait juger des avantages que procure la fortune. Assurément, la fortune ne fait pas toujours le bonheur, et le dicton qui le proclame ne constate que la vérité; mais elle y aide singulièrement en facilitant à ceux qui la possèdent l'accomplissement de tant de choses rêvées et projetées qui, sans elle, seraient toujours restées à l'état de projets et de rêves.
C'est ainsi que Fernande ayant exprimé le désir de passer l'hiver sous un ciel plus clément que celui de Paris, il me fut aisé d'exaucer ce vœu.
— Nous irons le passer où tu voudras, lui avais- je dit.
Nous hésitâmes durant quelques jours avant de fixer notre choix. Il fut un moment question de nous embarquer pour le Caire, qui commençait à devenir une station d'hiver très fréquentée. Puis, nous jetâmes notre dévolu sur l'Algérie. Nous résolûmes ensuite de ne pas passer la mer et de nous en tenir aux côtes azurées de la Provence. Mais la réflexion nous amena bientôt à penser que tout ce pays de Nice est, en la saison d'hiver, un lieu de plaisirs où nous ferions assez triste figure avec nos vêtements de deuil, — nous portions le deuil du marquis, — et cette considération nous détermina à aller nous fixer à Pau. Les renseignements qui me furent donnés sur cette ville nous convainquirent que le repos et le
calme auxquels nous aspirions ne nous y manqueraient pas.
Trois jours après, dans la soirée, et par une température très douce, nous y arrivions. Je m'étais annoncé à l'hôtel où nous descendîmes. Nos chambres étaient préparées. Comme l'heure était avancée et la nuit profonde, nous n'eûmes qu'à nous retirer chez nous en arrivant, et nous nous endormîmes sans avoir rien vu du pays où nous allions vivre durant plusieurs semaines.
Le lendemain matin, comme j'achevais ma toilette, Fernande entra chez moi en coup de vent.
— Oh! papa! que c'est beau ici! s'écria-t-elle.
Elle m'entraîna vers la croisée, d'où l'on découvrait le plus admirable spectacle. A nos pieds, au delà d'une large et haute terrasse, à travers des prairies aux couleurs d'émeraude, le Gave déroulait ses sinuosités, sillonnant de la teinte jaunâtre de ses eaux les verdures respectées par l'hiver.
Sur la rive opposée à celle où nous étions, s'élevaient des collines aux sommets arrondis, que couvraient de toutes parts des arbres dépouillés de leurs feuilles et aux flancs desquelles on apercevait, jetées comme au hasard dans les replis du sol, des villas à la façade claire et riante. Ces collines s'étageaient, formaient les premiers degrés des montagnes plus hautes qui déroulaient leur chaîne en face de nous, à droite et à gauche, sur une étendue immense, dominées elles-mêmes par des cimes géantes dont les
pics neigeux se dressaient sur l'horizon, qu'ils fermaient en s'y confondant et dont la blancheur immaculée-, se dorait de la lumière d'un soleil pâle et tiède.
Nous ne connaissions que la mer. Nous n'avions jamais vu les montagnes. Nous fûmes éblouis par la resplendissante beauté de ces nobles Pyrénées, rivales des Alpes, qui, dans leur magique parure d'hiver, semblaient s'être mises en frais pour nous recevoir. Lorsque nous commençâmes à les regarder, elles étaient encore à demi voilées par les brumes matinales. Mais bientôt et peu à peu le soleil, s' élevant au-dessus d'elles, déchira le voile qui nous les cachait. Nous vîmes leurs contours s'accuser, s'ourler de rose, jaunir, se dorer, et la chevelure argentée de leurs pics altiers scintiller dans la lumière.
Nous étions destinés, Fernande et moi, à contempler souvent ce spectacle et tous ceux que les montagnes réservent à leurs adorateurs, car, vieilles autant que le monde, elles se rajeunissent à volonté, toujours pareilles et toujours changeantes, et comme la mer multiplient leurs métamorphoses. Mais, sans attendre les surprises qu'elles nous gardaient, nous subissions dès ce moment leur séduction non moins puissante que celle de l'Océan. Nous les admirions, écrasés par leur grandeur, et dans leur majesté immuable nous reconnaissions la main créatrice et féconde qui en a embelli son oeuvre : la nature.
Les premières journées de notre séjour à Pau se
passèrent à parcourir le pays environnant et, quand l'heure des repas nous ramenait à l'hôtel ou, le soir, dans le salon, à nous familiariser avec les personnes au milieu desquelles nous nous trouvions. Nous tarions le terrain, comme on dit, avant d'entrer en relation avec tant de gens inconnus, Anglais et Américains, — la fleur du cosmopolitisme élégant, — habitués des stations d'hiver, parmi lesquels les Français n'étaient qu'en petit nombre. Ils avaient vite su qui nous étions. Le bruit de notre aventure s'était répandu, et nous nous vîmes bientôt l'objet d'attentions et de prévenances flatteuses dont Fernande était visiblement l'objet et dont je n'avais ma part que parce que j'étais son père.
Des gens qui nous eussent à peine dit bonjour quelques semaines plus tôt saisissaient l'occasion de se faire présenter à nous : des coureurs de dot, des dames mûres ayant un fils à établir et le guidant à travers les péripéties de la chasse au mariage. Il me fut bientôt facile de comprendre que Fernande était visée par tout ce monde. C'était à qui ferait sa conquête et à qui, pour la séduire, la flatterait, l'enguirlanderait, l'accablerait d'hommages.
Pauvre petite ! Qui s'était occupé d'elle, qui l'avait remarquée quand elle ne possédait aucune fortune ? Avait-elle alors moins de beauté, moins de grâce? Non, sans doute. Mais, pour la plupart des hommes de nos jours, la grâce et la beauté n'ont de prix qu'à la condition d'être enchâssés dans une dot opulente.
C'est parce qu'on savait Fernande riche qu'elle était maintenant entourée, courtisée, adulée. J'avais le devoir de l'en avertir pour la mettre en garde contre ses illusions et les entraînements de son cœur, et je ne manquai pas de m'en acquitter.
Ce fut un bonheur pour moi de constater alors une fois de plus sa raison et son sang-froid. Elle s'était pliée bien vite à sa vie nouvelle, vie charmante, féconde en satisfactions d amour-propre. Elle en jouissait délicieusement, mais sans se tromper au caractère des hommages qu'elle recueillait, sans perdre la clairvoyance, et jugeant froidement les adorateurs qui se multipliaient. Aussi, l'idée ne me vint-elle pas que son mariage dût être la conséquence immédiate de notre déplacement.
Ce n'est pas qu'elle ne fût en état de se marier. C'était une plante vigoureuse, ma Fernande. Elle resplendissait de santé et possédait au plus haut degré les charmes de la femme, la grâce corporelle, la clarté de l'intelligence, l'ardeur de l'âme et, en plus, une précoce expérience de la vie qui tenait, j'en avais quelque orgueil, à son éducation, à mes enseignements, embellie par tout ce que je m'étais appliqué à mettre en elle de droiture et de vertus.
Mais, trop jeune encore pour avoir hâte de s'enchaîner à jamais, trop sage pour s'engager à la légère avant de connaître le monde, elle me répétait sans cesse qu'elle n'était pas pressée de se marier,
qu'elle ne serait jamais plus heureuse que dans cette plénitude d'indépendance dont elle jouissait près de moi. A force de le lui entendre dire, je me convainquis que de longtemps rien ne serait changé dans nos conditions d'existence, et cette conviction me permit de goûter sans appréhension ni contrainte le plaisir qu'on éprouve toujours à se sentir recherché et adulé.
La personne avec laquelle nous nous liâmes d'abord se nommait miss Dawson. Jolie et fine d'esprit autant que de corps, elle était de plusieurs années plus âgée que Fernande. Je sus plus tard que lorsque nous la connûmes elle touchait à la trentaine. Mais vraiment il n'y paraissait pas. La première fois que nous la vîmes, dans le salon de l'hôtel, un soir après dîner, elle venait d'y entrer, soutenant une vieille dame aveugle qui s'appuyait à son bras et dont elle guidait la marche hésitante.
En dépit de la simplicité de sa mise, — une robe de soie sans ornements, qui faisait contraste avec la toilette plus recherchée de la vieille dame, — nous crûmes qu'elle était sa fille ou sa petite-fille et celle d'un grand vieillard robuste, à mine hautaine, qui les accompagnait. Elle déployait envers l'aveugle confiée à ses soins une sollicitude vraiment filiale, et nous ne pouvions guère supposer qu'elle fût à ses gages. Mais quelques mots que lui adressa, d'une voix impérative et brève, le mari de celle-ci, et dont Fernande, qui comprenait et parlait l'anglais, eut
vite saisi le sens, nous détrompèrent et nous apprirent que cette jeune fille n était là qu'en qualité de demoiselle de compagnie.
Toute rougissante des paroles qui venaient de lui être dites d'un accent sans bienveillance et sous la forme d'un ordre, elle installa la femme au coin du feu, dans un fauteuil près duquel elle poussa celui du mari. Elle se mit ensuite à l'écart, et comme personne ne lui parlait, elle s'assit à la grande table de lecture, tirant à elle un Magazine, le feuilletant, tout en coulant de temps en temps un regard du côté de ses maîtres, comme sur le qui-vive, prête à leur répondre s'ils l'avaient appelée.
Le hasard voulut que Fernande fût assise à la même table. Elle n'avait rien perdu de cette scène, et de sentir malheureuse et humiliée cette personne que chacun semblait dédaigner, quoiqu'elle fût jeune, jolie et d'une grâce charmante, elle sentit s'éveiller en elle, pour cette inconnue, une sympathie compatissante qu'elle lui manifesta en l'interrogeant à propos de rien.
A sa question posée en anglais, sa voisine répondit en un français très pur, et la connaissance fut bientôt faite. C'est ainsi que ma fille entra en relation avec miss Annie Dawson, à qui elle me présenta. Miss Annie était depuis plusieurs années au service de la vieille dame, Mme Hartington. Elle remplissait auprès d'elle l'office d'une Antigone. Quant à M. Hartington, naguère encore banquier à
Chicago, il s'était retiré des affaires après s'y être enrichi. Venu en France dans l'espoir d'y trouver des médecins spécialistes qui rendraient la vue à sa femme, il passait l'hiver à Pau avec elle, attendant le printemps pour la conduire à Paris.
Les confidences ultérieures de miss Dawson nous en apprirent plus long sur elle et sur ses origines. Née à Boston, d'un père américain et d'une mère française, elle s'était trouvée, à vingt-cinq ans, non encore mariée, orpheline, dépourvue de ressources, sans autre appui qu'un frère aîné qui, pour le moment, ne pouvait rien pour elle, et obligée par conséquent de demander au travail des moyens d'existence. Très instruite et admirablement élevée, elle eût voulu trouver en Europe une place d'institutrice. Pendant qu'elle la cherchait, l'emploi qu'elle remplissait chez les Hartington s'était offert. Comme il était largement rétribué, elle l'avait accepté. Depuis, elle ne cessait de s'en repentir.
Les exigences de madame, le caractère irascible de monsieur, leur sécheresse de cœur, leur égoïsme, étaient devenus, pour l'âme sensible de la demoiselle de compagnie, une source d'humiliations et de peines. Vingt fois elle avait voulu partir. Mais l'habitude de son servage, la crainte de se trouver sur le pavé, les supplications de l'aveugle, qui ne voulait pas la perdre, et dont la cruelle infirmité l'apitoyait; les largesses du mari, qui, la jugeant u. son image, croyait que l'argent guérit toutes les blessures, con-
tribuaient à l'attacher à son emploi et l'empêchaient de briser sa chaîne.
I Nous ne reçûmes ces aveux qu'avec lenteur, peu à peu. On verra bientôt comment ils nous amenèrent, Fernande et moi, à proposer à miss Dawson de venir chez nous, et par suite de quelles circonstances elle se trouva dans notre maison à l'heure où, si elle n'y avait été, j'aurais considéré comme un devoir sacré de me mettre à sa recherche, dusse- je aller la chercher au bout du monde.
Mais au moment où commençaient nos relations, il m'était impossible de prévoir quelle place elle devait prendre dans les événements de notre vie, et ce fut bien uniquement d'un attrait réciproque que naquirent les liens qui se formèrent entre elle et nous dès notre première rencontre.
Cette rencontre eut d'ailleurs d'autres conséquences, et immédiates. Elle nous mit en rapport avec les Hartington, à qui nous dûmes de connaître une femme dont je dois parler maintenant -. la comtesse de Floret.
La comtesse de Floret était déjà installée à Pau quand nous y étions arrivés. Nous restâmes durant
quelques jours sans nous adresser la parole. Mais, dans la soirée qui suivit le début de nos relations avec les Hartington et miss Dawson, nous la trouvâmes au salon, assise auprès d'eux, et, sur sa demande, ils nous présentèrent à elle, Fernande et moi. J'ai su depuis qu'avant de provoquer cette petite formalité, elle s'était renseignée sur nous et savait à quoi s'en tenir sur ma fortune et ses origines.
De mon côté, j'eus bientôt fait d'apprendre qu'elle était la veuve d'un diplomate très considéré de son vivant. Depuis son veuvage, elle venait régulièrement à Pau tous les ans, pour la durée de l'hiver, et y fréquentait le meilleur monde. Elle avait un fils secrétaire d'ambassade, résidant en cette qualité à l'étranger. Elle allait le voir quelquefois. Cette année-là, elle l'attendait à Pau, où il avait promis de venir la rejoindre.
Ce qui frappait d'abord à son aspect, avant même qu'on entendît sa voix, c'était la séduction qui se dégageait d'elle, grâce à l'éclat de sa beauté de brune, magnifiquement épanouie dans l'automne de la cinquantaine. L'âge, en la mûrissant, ne l'avait pas déparée. Les yeux, des yeux noirs d'une expression caressante, conservaient la vivacité de la jeunesse et animaient d'une rare intensité de vie le visage, dont les lignes n'avaient rien perdu de leur pureté.
Quand elle affirmait qu'elle avait un fils de vingtsix ans, on était tenté de ne pas la croire, tant, dans sa personne élégante et svelte, tout concourait à dé-
mentir son affirmation. Sa voix, le tour de son esprit, l'instruction que révélait son langage, la délicatesse des sentiments qu'elle manifestait, achevaient de séduire ceux à qui elle voulait se donner la peine de plaire.
Ces qualités eussent été bien suffisantes pour me captiver moi-même; mais Mme de Floret en accrut encore l'attrait par les attentions dont, à peine liée avec nous, elle entoura ma fille. Ce fut de sa part, dès le début de nos rapports, une sollicitude quasi maternelle qui devait tout naturellement toucher le cœur d'une jeune personne à qui avaient toujours manqué les soins d'une mère.
Quoique je me fusse sans cesse efforcé de féminiser, si j'ose dire ainsi, ceux que je lui prodiguais, et malgré les efforts d'Yvonne pour me seconder dans ma tâche d'éducateur, je n'avais pu dépouiller de tout caractère viril les enseignements et les exemples que je donnais à Fernande. Il en était résulté qu'elle gardait encore à dix-huit ans des allures un peu garçonnières et que ses façons d'être, de s'habiller, témoignaient d'une entière ignorance de ces raffinements du goût, qui perfectionnent la femme.
Mme de Floret eut vite fait de discerner, dans la créature presque parfaite qu'était Fernande, ce défaut de la cuirasse. Elle s'appliqua à la transformer en lui révélant ce qu'elle ignorait. Cette transformation fut rapide; elle s'opéra sous mes yeux et cimenta les liens affectueux qui s'étaient formés entre
la comtesse et nous. Mme de Floret prit ma fille sous son patronage. Le matin, elles sortaient ensemble; l'après-midi, des excursions nous réunissaient; le soir venu, nous nous retrouvions au salon de l'hôtel
A la faveur de ce rapprochement, l'amitié se faisait agréable et étroite et nous procurait à tous plaisir et profit. Dans nos fréquents entretiens, le fils de la comtesse, son cher Gaston, comme elle disait, tenait beaucoup de place. Elle parlait sans cesse de lui, vantait ses qualités de cœur et d'esprit, couronnant ses louanges par ces mots qu'elle aimait à redire :
— Vous allez bientôt le connaître, et vous verrez qu'en rendant justice à ses mérites, je ne les exagère pas.
C'est ainsi qu'avant même d'arriver Gaston de Floret n'était plus un étranger pour nous. Sa présence ne modifia pas l'idée que nous nous étions faite de sa personne. Rien qu'en le voyant, nous fûmes prévenus en sa faveur. Grand, mince, très élégant, il était beau comme sa mère, et, comme elle, il excellait dans l'art de conquérir la sympathie d'autrui. Ayant longtemps voyagé et vécu au contact d'hommes supérieurs, il savait beaucoup; sa science donnait à sa conversation de l'agrément et du charme. Fernande ne tarda pas à s'intéresser à lui. Il fut bientôt visible qu'il en était touché et multipliait les efforts pour lui plaire.
Je ne m'inquiétai pas. Je connaissais assez ma Fernande pour être assuré qu'elle ne se laisserait pas prendre à des qualités de surface et quelle ne donnerait son coeur à ce prince Charmant qu'après avoir acquis la certitude que, chez lui, le fond valait autant que la forme.
D'autre part, un tel mariage me convenait sous tous les rapports. La famille du prétendant était honorable; lui-même, grâce à son nom et à son rang social, ne pouvait que m' agréer; sa recherche me flattait et, prévoyant que Fernande se prononcerait en sa faveur, j'étais tout prêt à donner mon consentement. Il ne me restait donc qu'à m'en remettre à la Providence du soin de décider, et c'est ce que je fis.
Un mois s'écoula sans modifier cette situation ni sans me laisser prévoir comment elle se dénouerait. Le congé de Gaston de Floret touchait à son terme ; la date de son départ était déjà fixée, et il n'avait encore rien dit qui pût me faire soupçonner ses intentions. Brusquement, tout changea.
La veille du jour où il devait partir, comme, après le dîner, nous venions de rentrer dans le salon, sa mère et moi, elle me dit :
— Savez-vous que j'ai fait une découverte, monsieur Malgorn ?
— Une découverte! m'écriai-je. Laquelle, madame la comtesse ?
— Mon fils aime votre fille.
— Il vous l'a dit ?
— Il me l'a dit, non spontanément, mais en réponse aux questions que son attitude un peu énigmatique m'a décidée à lui poser. Pressé de s'expliquer, il ma fait des aveux et m'a confessé qu'il ne pouvait être heureux qu'autant qu'il épouserait Mlle Fernande.
— Ces aveux, les a-t-elle entendus? demandai-je.
— Non, il ne voulait les faire qu'après y avoir été autorisé par vous. Il sollicite, par mon entremise, la permission de plaider sa cause auprès de votre fille. Je me suis chargée de vous dire qu'il est ardemment épris d'elle et que, s'il devient son mari, il s'appliquera à la rendre heureuse.
— C'est ce que promettent toujours ces messieurs, objectai-je en riant, et nous savons, vous et moi, madame, qu'ils ne tiennent pas toujours.
— Mon fils tiendra, lui, déclara la comtesse. C'est un honnête homme.
— Je n'en doute pas, repris-je, et je consens volontiers à ce qu'il essaie de convaincre Fernande de sa sincérité, mais seulement après que je l'aurai prévenue. Je désire savoir avant tout s'il ne lui déplaira pas d'entendre ce que votre fils veut lui dire. Vous ne blâmerez pas ma prudence, madame; elle ne peut avoir que de bons effets.
Mme de Floret en convint avec moi. Il fut entendu que je parlerais à Fernande le soir même et que je m'assurerais de ses dispositions. Si elles
étaient favorables à Gaston de Floret, il serait autorisé à faire sa cour. A cette occasion, sa mère de nouveau le vanta. Elle s'évertua à me prouver qu'il était digne de l'adorable personne à laquelle il voulait donner son nom. Elle prêchait un converti. Ce qu'elle pensait de son fils, je le pensais aussi; mais il importait avant tout de savoir si Fernande le pensait comme nous.
Quand je fus seul avec elle, je lui fis part du message dont je m'étais chargé, sans lui taire que de ce qui s'agitait en ce moment dépendait le bonheur de toute sa vie.
— Il est dans tes mains, ce bonheur, ma chère petite, ajoutai-je; prends donc tout ton temps avant de répondre; que tu sois disposée à dire oui ou disposée à dire non, tu dois te garder de toute résolution hâtive, à moins cependant que tu n'aies prévu la demande dont tu es l'objet et préparé ta réponse.
— J'ai prévu la demande et préparé ma réponse, me dit Fernande après m' avoir écouté. Je suis très heureuse d'avoir fixé l'attention de M. de Floret; on est toujours heureuse de plaire à un homme qu'on estime; mais je ne le connais pas encore assez pour m'engager; j'ai besoin de le mieux connaître, de mettre ses sentiments à l'épreuve, de m'assurer de leur constance; j'ai besoin surtout de me convaincre que c'est bien pour moi-même qu'il m'a choisie et non pour ma dot. Si j'étais pauvre, je serais sans défiance; mais la fortune nous change; elle nous porte
à suspecter le désintéressement de ceux qui nous recherchent.
— Et tu n'es pas convaincue de celui de M. de Floret ? observai-je, pénétrant la pensée de ma chère fille.
— Sa mère m'a dit qu'il n'sst pas riche et que, dans l'intérêt de sa carrière, il ne peut épouser qu'une personne en état de l'enrichir. Et je serais bien humiliée, bien malheureuse, de n'être épousée que pour mon argent.
— Alors, que dois-je lui dire ?
— Invitez-le à attendre, mon père. Si, dans quelques mois, il est animé des mêmes sentiments qu'aujourd'hui, il me sera plus facile de les croire sincères. Et puis, il aura réfléchi comme j'aurai réfléchi moi-même, et, quoi qu'il arrive, nous n'aurons pas à nous reprocher d'avoir agi étourdiment.
Trop de sagesse dictait ce langage pour que j'essayasse d'obtenir une réponse plus conforme aux désirs de M. de Floret. Je la transmis à sa mère telle qu'elle m'avait été faite. Je dois supposer qu'elle l'eût souhaitée plus précise et qu'elle en éprouva, comme son fils, quelque déception. Mais, ils surent me la cacher. Après tout, cette réponse, qui leur laissait beaucoup d'espoir, valait mieux qu'un refus.
Et puis, j'en tempérai la rigueur en invitant notre amoureux à venir nous voir à Kerlouan vers le milieu de l'été suivant. A ce moment, Fernande se serait décidée dans un sens ou dans l'autre. Il connaî-
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trait alors sa réponse définitive. Il nous quitta le même jour pour retourner à son poste. Sa mère partit bientôt après. Elle rentrait à Paris.
Quant à nous, résolus à prolonger notre séjour à Pau, et comme la plupart des personnes avec qui nous nous étions liés en arrivant n'y résidaient déjà plus, nous nous trouvâmes réduits à la société des Hartington et de miss Dawson.
En d'autres circonstances, nous eussions peut-être trouvé que c'était bien insuffisant. Mais nous ne recherchions ni l'agitation ni le bruit. Il nous plaisait de vivre entre nous. Nous écoutions sans impatience les constantes plaintes de Mme Hartington, qui accusait de son infirmité le ciel et les hommes et ne s'y résignait pas ; et de même nous subissions les allures excentriques de son mari, ses boutades parfois bien étranges, son caractère grondeur et taquin, ses duretés envers miss Dawson et, en un mot, tout ce qui cachait en lui une réelle bonté, trop rarement manifestée, mais qui éclatait à l'improviste en traits inattendus.
Il faut dire aussi que la présence auprès d'eux de leur demoiselle de compagnie donnait un grand charme aux relations qui s'étaient établies entre nous. Nous nous attachions de jour en jour à cette aimable personne, à qui le bonheur avait été refusé, bien qu'elle le méritât. Ayant subi l'ascendant de ses vertus, nous nous plaisions à provoquer ses confidences, à lui faire les nôtres et surtout à la traiter
comme notre égale. Touchée par ces procédés affectueux, auxquels on ne l'avait pas accoutumée, Annie Dawson témoignait sa gratitude par la plus tendre confiance, et bientôt nous n'ignorâmes plus rien de son passé ni de ses espérances d'avenir.
Elle avait, je l'ai déjà dit, un frère plus jeune qu'elle de deux ou trois ans, professeur dans un collège de Boston, de qui elle avait dû se séparer, parce qu'il était pauvre comme elle, trop pauvre pour la prendre à sa charge. Mais elle ne désespérait pas de se réunir à lui. C'est dans ce but qu'elle conservait son emploi chez les Hartington, bien que tout y fût pour elle humiliations et souffrances. Il lui permettait de réaliser des économies, de se constituer une petite fortune, car, à défaut d'autres qualités, l'ancien banquier avait la main largement ouverte et rachetait par des dons généreux ses incessantes duretés.
— Quand j'aurai amassé un petit pécule, nous disait souvent miss Dawson, j'irai rejoindre mon frère. Sa situation s'améliore de jour en jour. Avec ce qu'il gagne et ce que je gagnerai moi-même par les élèves qu'il me procurera, nous pourrons vivre ensemble modestement sans doute, mais heureux.
Et Fernande de répondre :
— Je souhaite que vos espérances se réalisent, chère Annie. Mais promettez-moi de ne pas quitter la France sans venir passer quelques semaines auprès de nous, en Bretagne.
Telle fut l'origine des circonstances qui devaient à si peu de temps de là amener miss Dawson chez nous, à la suite d'événements que rien alors n'annonçait et qui furent eux-mêmes précédés et suivis d'autres événements d'un caractère si extraordinaire qu'on sera sans doute tenté de croire que je les ai imaginés, alors que, cependant, ils ont été bel et bien une réalité.
Le moment vint enfin où nous dûmes nous séparer de notre nouvelle amie. Elle était tenue de suivre les Hartington à Paris, où ils se rendaient pour consulter un médecin oculiste auquel ils étaient recommandés. Quant à nous, nous nous préparions à rentrer à Kerlouan, en passant par l'Espagne. Ce n'était pas le chemin; mais j'avais promis à Fernande de la conduire à Séville pendant les fêtes de la semaine sainte. Les adieux entre elle et Annie témoignèrent de l'affection réciproque qu'elles s'étaient vouée. La promesse que ht miss Dawson de venir nous voir à Kerlouan en tempéra seule la tristesse.
De notre course au pays espagnol, je ne dirai rien, sinon que tout y fut satisfaction et plaisir et qu'il acheva l'éducation intellectuelle de ma chère fille. Au milieu du mois de mai, nous étions de retour à Ouimper. Nous y retrouvâmes notre vieille Yvonne. Elle nous attendait avec une impatience qu'expliquait surabondamment la longueur de la séparation qu'elle avait dû subir. Elle s'extasia sur la métamorphose de Fernande, qu'elle revoyait plus belle qu'au
moment de son départ et qui était véritablement, j'ose l'affirmer, une femme accomplie, femme par le charme du visage, par la culture et la grâce de l'esprit, par l'élévation des sentiments.
Bientôt après, nous rentrâmes à Kerlouan.
Je compte les jours qui suivirent notre rentrée parmi les plus heureux de ma vie. L'avenir s'offrait à mes regards paisible, doux et sans ombre. Maître de ma fortune, j'entrevoyais la possibilité de faire quelque bien dans le pays et de m'assurer ainsi la reconnaissance et l'affection de ses habitants. Grâce aux réparations entreprises en notre absence et qui touchaient à leur fin, le manoir de Kerlouan achevait de se transformer, sans rien perdre de sa physionomie féodale, que nous avions tenu à lui conserver. Que Fernande maintenant se mariât selon son cœur, et mes vœux seraient comblés.
Quoiqu'elle ne se fût pas encore prononcée, je m'accoutumais à l'idée qu'elle épouserait Gaston de Floret. Je me voyais à quelques années de là, vivant toujours à ses côtés, au milieu de ses enfants, la secondant dans tous ses efforts pour en faire des êtres honnêtes et bons, dignes d'elle et dignes de moi. Mes ambitions se bornaient à me voir revivre en eux, et je ne souhaitais rien au delà.
Quoique l'administration de mes biens fût assez étendue pour absorber désormais presque complètement mes journées, je ne pouvais oublier mes origines ni mon passé, et pas davantage abdiquer mes goûts, mes habitudes d'esprit. Aussi, en organisant par la pensée mon existence nouvelle, y avais-je fait une part à l'étude. Les archives de Kerlouan, que j'avais classées durant les années précédentes, offraient à mon activité intellectuelle un élément inépuisable. Elles renfermaient la matière de plusieurs volumes et les éléments de révélations historiques très sensationnelles. Il y avait là de quoi m'occuper longtemps.
Il existait aussi un certain nombre de dossiers que je n'avais pas examinés, ceux notamment que contenait l'armoire du cabinet de M. de Kerlouan, cette pièce toujours close de son vivant, et où je n'étais entré qu'après sa mort. Empêché d'en entreprendre l'examen au moment où je les avais découverts, je m'étais promis de m'y consacrer au plus tôt, et c'est à les compulser que, de retour en Bretagne, je résolus d'employer mes premiers loisirs.
Mais ces loisirs se firent attendre. C'est une profession laborieuse, que celle de propriétaire foncier,
surtout quand on est contraint de l'exercer sans en avoir fait l'apprentissage. Chaque soir en me couchant je me promettais d'aller le lendemain m'ensevelir dans mes archives. Mais, le lendemain venu, je me trouvais pris, dès mon réveil, dans un engrenage d'occupations qui ne me laissait pas la liberté de réaliser mes projets. Ce ne fut qu'après un séjour de six semaines à Kerlouan que je pus enfin commencer à les exécuter.
Ce jour-là, enfermé de bonne heure dans le cabinet, j'ouvris l'armoire, et j'en tirai le premier dossier qui me tomba sous la main, convaincu d'abord que si les documents qui le composaient avaient été mis de côté par le marquis, c'est qu'ils présentaient plus d'intérêt que ceux qui remplissaient la salle des archives, et que, s'il les avait soustraits à mes recherches, tandis qu'il me livrait tous les autres, c'est qu'ils étaient révélateurs de faits qu'il avait cru nécessaire de me laisser ignorer.
Durant mon séjour à Pau comme au cours de mon voyage en Espagne, je m'étais fait souvent cette réflexion. Elle me hantait encore au moment où j'allais enfin savoir si elle était fondée, et on ne sera pas surpris que je fusse en proie à quelque émotion en commençant 'la lecture du dossier que je venais de poser sur la table et en jetant les yeux sur l'un des cahiers qui s'y trouvaient.
Brusquement, cette émotion s'accrut, et la surprise m'arracha un cri. En haut d'une page, je lisais
ces mots : « Procès de XArtemise. — Déposition des témoins. » Sans pousser plus loin ma lecture, je me précipitai vers l'armoire; j'y pris un nouveau dossier. Il portait la même inscription. Sur un autre, le titre disait : « Interrogatoire des accusés, » et au-dessous : « Baptiste Galeron. » Il n'y avait pas à s'y tromper : c'était tout ou partie de la procédure à laquelle avait donné lieu le pillage de XArtemise qu'après l'avoir vainement cherchée ailleurs je venais de découvrir à l'improviste. Comment ces pièces originales, qui, en bonne règle, auraient dû se trouver aux archives de Quimper, étaient-elles arrivées au château de Kerlouan ? Qui les y avait apportées ? M. de Kerlouan avait-il jamais su qu'elles étaient en sa possession ?
L'impossibilité où j'étais de répondre à ces questions ne pouvait qu'exciter ma curiosité. Elle était singulièrement allumée lorsque, ayant mis en ordre, tant bien que mal, ces dossiers, au nombre d'une vingtaine, je me mis à les lire après avoir vérifié l'authenticité des pièces qu'ils renfermaient par l'examen des signatures dont elles étaient revêtues. Témoins et accusés avaient en effet signé leurs dépositions et leurs réponses au magistrat instructeur, et c'était bien leurs signatures que j'avais sous les yeux.
Il ne tenait donc qu'à moi de reconstituer dans presque tous ses détails ce drame sinistre qui m'attirait et que je brûlais de connaître comme si j'avais
pressenti l'influence qu'un siècle après s'être déroulé il allait exercer sur la suite de ma vie. L'étude à laquelle je me livrai pour réunir les éléments du récit que j'en voulais faire me prit plusieurs jours. Je dus lire et relire ces multiples interrogatoires, ainsi qu'une volumineuse correspondance qui y était annexée.
Cette étude, dès le début et jusqu'à sa fin, me captiva et m'absorba au point de me rendre indifférent aux mille incidents qu'amenait notre vie quotidienne. Tant qu'elle dura, il me fut impossible de m'en détacher. Je ne dormais plus, je mangeais à peine. Je passais mes journées dans la fièvre sans que ma curiosité surexcitée s'épuisât et se déclarât satisfaite. On verra bientôt qu'elle n'était que trop justifiée et quels rigoureux devoirs imposés à ma probité en furent pour moi la conséquence.
Fernande et Yvonne s'inquiétaient un peu de me voir ainsi. Je ne calmai leurs craintes qu'à l'aide de prétextes qu'il me fut aisé de trouver. Ne voulant pas avouer à Fernande la cause de mes anxiétés, que d'ailleurs je ne discernais pas encore très clairement, je lui affirmai que tout mon émoi ne venait que de l'espoir d'être sur la voie d'une importante découverte historique. Je ne mentais pas. C'était bien d'une découverte importante qu'il s'agissait. Mais elle n'intéressait pas la science. Hlle n'intéressait que moi, ma destinée, celle de ma fille.
Pour en convaincre ceux qui me lisent, je dois
avant tout résumer ici les événements que me révéla la lecture des pièces relatives au procès de YArtêmise. Le récit que j'en présente est rédigé d'après les dires des acteurs et des témoins tels que les reproduisent les documents judiciaires.
Au mois de janvier 1797, la corvette YArtêmise voyageant sous pavillon espagnol, sans qu'on sût d'où elle venait ni où elle allait, passait au large des côtes bretonnes, quand elle fut assaillie par une de ces tempêtes si fréquentes durant l'hiver dans ces parages. Poussée du côté de la terre par l'incessante impétuosité des vents, elle eut bientôt perdu sa route. Le ciel était bas et obscur. Une brume épaisse emplissait l'espace.
Après trois jours de périls affreux, le malheureux navire, privé de ses mâts, dont il avait dû successivement s'alléger, ballotté comme une épave par les vagues furieuses, se trouvait, sans savoir où il était, parmi les récifs qui longent la rive entre Roscoff et l'île Vierge.
On sait que cette île n'est qu'un amas de roches dénudées dont les pointes acérées apparaissent à fleur d'eau ainsi que les tentacules pétrifiées d'une pieuvre gigantesque. Une chaussée naturelle la réunit au territoire de Plouguerneau, d'où on peut, à marée basse, aisément y accéder.
A cette époque, les habitants de la côte étaient depuis longtemps réputés comme de dangereux pilleurs d'épaves et ne méritaient que trop leur repu-
tation. Sous prétexte qu'en qualité de riverains ils avaient droit à l'épave, ils se tenaient sans cesse à l'affût des navires égarés, recouraient à d'incessants subterfuges pour les attirer sur les brisants, hâter leur perte et recueillir leurs débris et ceux de la cargaison.
Aux temps de la monarchie, des mesures rigoureuses avaient été prises pour arrêter le cours de ces pratiques criminelles, dont il semble bien que dans les pays où elles étaient usitées les seigneurs ne profitaient pas moins que les vassaux. Mais, la Révolution venue et à la faveur des désordres et des troubles qu'elle engendra, la surveillance s'était relâchée. De nouveau, l'industrie du pillage d'épaves était devenue florissante.
Elle trouvait, du reste, une sorte de justification dans les événements qui avaient armé l'Angleterre et la France l'une contre l'autre et permettaient de transformer en faits de guerre ce qui n'était, en réalité, que des actes de brigandage. Pour les riverains, gens de moeurs brutales et farouches, figés dans un obscurantisme sauvage, tout navire aperçu au large et menacé de périr représentait l'Anglais, l'ennemi séculaire contre qui toutes les exactions, toutes les violences, toutes les ruses étaient légitimés. Ils ne s'inquiétaient pas de sa nationalité. Quel qu'il fût, il suffisait qu'ils l'eussent vu s'aventurer parmi ces récifs pour le considérer comme de bonne prise.
C'est ainsi que dès qu'eut été signalée par ses
BIBUOTHECÂ
ioo L'HERITAGE DES KERLOUAN
feux la présence d'un bâtiment en perdition dans les eaux de Plouguerneau, la population de ce village et celle des communes environnantes se mirent à l'affût, le guettant, s'ingéniant à précipiter son malheur et s'apprêtant à en tirer profit.
La guette dura pendant plusieurs jours. Du rivage, les guetteurs suivaient avidement les allées et venues du navire. Il courait des bordées de droite et de gauche, au gré de la tourmente furieuse, qui se manifestait en sautes de vent capricieuses et déconcertantes.
Sa perte était maintenant certaine, et ses efforts pour conjurer le destin ne faisaient que prolonger son agonie. Il s'agissait seulement de savoir sur quel point de la côte il irait s'échouer et auxquels des riverains appartiendraient ses épaves. Cette incertitude ne dura pas. Il fut bientôt visible que la tempête le rapprochait de plus en plus de l'île Vierge, c'est-à-dire de Plouguerneau.
C'est au cours de ces péripéties que, dans la soirée du 15 janvier, arriva dans ce village un riche propriétaire de Lannilis, nommé Baptiste Galeron. Ancien officier subalterne aux dragons de Lambesc et retiré en Bretagne après avoir quitté le service, Galeron avait alors soixante ans. Mais, en dépit de son âge, il était resté jeune d'aspect et n'avait rien perdu ni de sa vigueur physique ni de son énergie morale.
Marié sur le tard et devenu veuf peu d'années
après son mariage, il avait deux enfants, un fils et une fille, qu'il faisait élever à Quimper. Il était dans l'aisance, très estimé parce qu'on le tenait pour un homme honnête et serviable, très considéré parce qu'on le savait en possession d'une grande fortune. Il la devait, disait-on, à des spéculations habiles et heureuses.
A Lannilis, quand il y résidait, il vivait dans une étroite intimité avec le châtelain de Kerlouan, dont il était l'ami : Fabrice-Alain de Kerlouan, grandpère de celui qui devait me faire plus tard son héritier. On les croyait associés dans diverses entreprises de négoce. Ce qui le faisait croire, c'est que, fréquemment, ils partaient ensemble pour des voyages qui, parfois, se prolongeaient, et dont on ignorait le but.
En dépit de leur richesse, qui n'était un mystère pour personne, et bien qu'ils se rattachassent à l'ancien régime, l'un par sa noble naissance, l'autre par le grade qu'il avait eu dans l'armée sous Louis XVI, ils entretenaient des relations cordiales avec les autorités révolutionnaires et avaient traversé sans accident les temps de la Terreur.
Il est vrai que, dès les débuts de la Révolution, le châtelain de Kerlouan s'était empressé de faire oublier son origine aristocratique en effaçant la particule de son nom, et que son ami, à son exemple, avait, en 1792, offert à la nation une grosse somme pour armer les volontaires de son département.
Grâce à ce témoignage de leur civisme, ils avaient vécu durant les jours sombres et difficiles sans en trop souffrir.
J'en ai assez dit pour faire comprendre que Baptiste Galeron, au moment où l'affaire de Y Art émise le met en scène, jouissait d'une réputation sans tache. Mais dès ce moment, et à la lumière de l'acte d'accusation dressé ultiéreurement contre lui, il apparaît sous un tout autre jour. Son enveloppe d'honnêteté n'est plus qu'un déguisement dont cette accusation le dépouille et dont il ne garde rien. Le brave homme qu'honorent ses concitoyens se transforme en bandit, en vulgaire chef de bande. A en croire l'accusation, s'il arrive à Plouguerneau dans la soirée du 1 5 janvier, c'est qu'averti par un billet, dont l'auteur est resté inconnu, d'un, naufrage inévitable et prochain sur la côte, il veut être là pour recueillir le profit.
A peine arrivé, il prend la direction de l'entreprise, qui consiste à hâter le sinistre. Il commence par enjoindre aux femmes, aux enfants, aux vieillards, de rentrer chez eux et ne garde avec lui qu'une poignée d'hommes déterminés. A voir avec quelle sûreté et quelle audace il procède, avec quelle docilité ces gens, dont il parle la langue, subissent son ascendant, on doit supposer que ce n'est pas la première fois qu'ils le voient assumer un tel rôle, diriger une entreprise pareille, et qu'ils n'ont pas à se repentir de lui avoir obéi.
Par ses ordres, on profite de ce que la mer est basse pour faire passer deux vaches sur les rochers de l'île Vierge. Aux cornes de ces vaches, une lanterne est allumée dont la flamme, vue de loin, dans la nuit, donne l'illusion d'un feu de navire et fera croire à l'équipage de X Art émise que, dans la direction où il la voit, la route est libre et qu'il peut, sans risques, avancer de ce côté. Le piège tendu, Galeron et ses complices s'embusquent sur le rivage et attendent.
Leurs calculs ne tardent pas à produire les effets qu'ils en espèrent. Tant bien que mal, le navire trompé se rapproche de l'île Vierge. Lente est sa marche. Les vagues, qui tantôt le poussent vers l'île et tantôt l'en éloignent, le soulèvent, le précipitent, le recouvrent, au point de faire croire qu'elles l'ont à jamais enseveli. Mais toujours il reparaît, et, sous l'action de la marée montante, il avance dans la nuit tumultueuse, dans la rumeur du vent, tour à tour plaintive et furieuse, vers les rocs aigus que lui désignent les lanternes mouvantes et qu'il croit être la pleine mer.
Les heures s'écoulent ainsi, tragiques et terrifiantes. Le jour se lève enfin, un jour gris, brumeux, sans clartés. Mais les yeux des Bretons ne perdent rien du drame qui va finir et trahissent l'indomptable patience qu'ils puisent dans l'espoir d'un gain inespéré et qui ne peut plus leur échapper.
Soudain, vers deux heures, sur la crête des va-
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gués, une clameur sinistre parvient jusqu'à eux, peut-être même un craquement, un bruit de planches qui se brisent. Le navire a touché les pointes de l'île Vierge. Elles ont pénétré ses flancs, et par les déchirures qu'elles y ont ouvertes, l'eau meurtrière entre, achevant de détruire...
Armé d'une lunette d'approche, Galeron a tout vu. Alors il se redresse, et, s'adressant à ses complices, il leur dit joyeusement :
— C'est fini, les gars; nous n'avons plus maintenant qu'à laisser la mer nous mâcher le morceau. Elle sera basse ce soir. Nous nous retrouverons ici pour aller ramasser ensemble ce qu'elle aura bien voulu nous laisser.
Pour reconstituer cette scène atroce, je n'avais eu qu'a suivre l'acte d'accusation. C'est encore à lui que je dus de connaître celles que vit s'accomplir la nuit suivante. Ainsi que l'avait prévu Galeron, lorsque, avec ses complices, il put gagner l'île Vierge, la mer avait achevé son œuvre. Du navire, dont alors seulement on put lire le nom sur une épave, il ne restait rien que sa coque brisée. Elle s'était comme incrustée entre deux rochers d'où nulle force humaine n'aurait pu, semblait-il, la détacher.
Grâce à cette circonstance, l'accès en était relativement facile, et, immobilisée au fond de cette coque, une partie de la cargaison pourrait en être enlevée. Mais Galeron ne se hâta pas de donner des ordres à cet effet ou, s'il les donna, la résistance des
derniers survivants de l'équipage ne permit pas de les exécuter sur-le-champ.
Les dépositions 1 ^cueillies au procès ne dissipent pas l'obscurité dont avaient été enveloppés ces pathétiques épisodes, tous les témoins interrogés ayant eu plus ou moins intérêt à tromper la justice. La vérité tout entière n'aurait pu être dite que par les marins de XArtemise. Or, on n'en retrouva pas un seul pour déposer ni même pour dire de quel port était parti le navire ni vers lequel il se dirigeait. Ils avaient tous trouvé la mort dans cet épouvantable sinistre sans laisser aucune trace de leur identité.
Quant aux dires des accusés et des témoins, ils étaient contradictoires. D'après les uns, lorsqu'ils purent approcher de ï ' Art émise, l'équipage avait péri et la mer avait enlevé les cadavres. D'après les autres, quelques-uns des naufragés respiraient encore, étendus, çà et là, sur les rochers où les avait jetés la tempête.
Le capitaine se trouvait parmi eux. Son énergie épuisée par plusieurs journées d'efforts surhumains se ranima quand il comprit que les riverains s'apprêtaient à faire un butin de ce qui restait de la cargaison. Résolu à la leur disputer, il s'efforça d'organiser la résistance. C'est alors qu'à l'instigation de Galeron les pilleurs d'épaves auraient massacré les survivants de l'équipage.
Les documents qui me révélèrent ces détails n'étaient pas plus précis quant au point de savoir
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ce qu'était devenue la cargaison. Ils indiquaient que tout ce que les pilleurs purent arracher à la mer avait été transporté à dos dane de l'île Vierge à la terre ferme. Il y avait là des barils renfermant de l'or et de l'argent monnayés, des lingots et plusieurs caisses contenant des pierres précieuses, des bijoux montés, des étoffes de prix.
Tous ces objets, qui devaient donner lieu à un partage entre ceux qui s'en étaient emparés, furent déposés à Plouguerneau, dans une maison inhabitée. On en confia la garde à deux hommes du pays qui demeurèrent là pendant quarante-huit heures, par l'ordre de Baptiste Galeron, armés de fusils et ne laissant approcher personne, si ce n'est lui.
Il fut établi au procès qu'un brocanteur de Quimper, complice ordinaire des pilleurs d'épaves et receleur de profession, vint, sur la demande de Galeron, procéder à un inventaire estimatif de la cargaison et en acheta une partie qu'il paya comptant. Il aurait voulu se rendre acquéreur du tout, mais ses ressources étaient insuffisantes et Galeron refusa de lui faire crédit. Après son départ, les précieux objets à l'achat desquels il avait dû renoncer restèrent pendant deux jours encore sous la surveillance des gardiens.
Or, dans la matinée du troisième jour, se produisit un incident nouveau qui acheva de donner à cette affaire le caractère le plus mystérieux et le plus tragique. Galeron, s'étant rendu à la maison,
trouva les gardiens gisant dans un coin, liés, bâillonnés, les yeux bandés. Quant au dépôt confié à leur garde, il avait disparu.
Mis en demeure de s'expliquer, ils racontèrent que, pendant la nuit et alors qu'ils sommeillaient, deux hommes masqués les avaient surpris et désarmés, en les mettant tout à la fois dans l'impuissance de se défendre et de voir ce qui allait se passer. Ils ne purent donc dire ce qu'était devenue la cargaison de X Art émise.
Baptiste Galeron parut consterné et exaspéré par ce coup de main. Il déploya le plus grand zèle pour en retrouver les auteurs. Il procéda lui-même à des visites domiciliaires chez des individus qu'on soupçonnait et qui parvinrent d'ailleurs à démontrer leur parfaite innocence.
Finalement, les recherches furent abandonnées. Les auteurs du pillage, volés à leur tour, avaient encouru de trop lourdes responsabilités pour oser saisir la justice de leur plainte. Ils n'auraient pu le faire qu'en dénonçant leur propre crime. Ils préférèrent garder le silence.
Ces événements avaient eu lieu au mois de janvier. Bien qu'ils eussent été connus de tous les habitants de Plouguerneau, le secret e.n avait été si bien gardé que ce fut seulement au mois de juin que la justice en entendit parler pour la première fois.
L'enquête sommaire à laquelle elle se livra ayant démontré la participation de Galeron à ce crime
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abominable, on l'arrêta et avec lui quelques-uns des individus que la rumeur publique désignait comme ses complices. L'instruction judiciaire ouverte ensuite par l'accusateur public de Quimper releva à leur charge des faits accablants, propres à établir leur culpabilité. Renvoyés devant le tribunal criminel siégeant en cette ville, ils y furent condamnés, après de longs débats : Baptiste Galeron à la peine de mort, comme auteur principal, et ses complices aux galères.
Il est remarquable qu'il ne cessa de protester de son innocence. Il avouait sa participation au pillage de la cargaison, qui n'avait été, disait-il, que l'exercice du droit à l'épave. Mais il se défendait énergiquement d'avoir voulu rendre inévitable la perte de YArtémise et agi dans ce but. Il protestait de même contre l'accusation d'avoir mis à mort les survivants du naufrage. A l'en croire, ils avaient disparu lorsqu'il était arrivé avec sa bande sur les rochers de l'île Vierge.
De même, il se déclarait étranger au rapt de la cargaison. A cet égard, il invoquait même un alibi. Il affirmait avoir passé au château de Kerlouan la nuit durant laquelle ce rapt s'était opéré, et le châtelain, dont il avait réclamé le témoignage, confirma ses dires.
Mais ils étaient démentis par tant d'autres faits que la condamnation fut prononcée et exécutée. Aux pièces qui me fournirent ces détails était jointe
une lettre qu'à la veille de son exécution Galeron avait écrite à Alain Kerlouan pour lui recommander ses enfants, que sa mort allait faire orphelins.
Les termes de cette lettre ne laissaient pas d'être mystérieux et énigmatiques. J'en gardai l'impression que le châtelain, encore qu'il n'eût été mêlé au procès qu'à titre de témoin, avait eu dans l'événement une part plus grande que ne permettaient de le croire les pièces judiciaires. J'eus le soupçon que, dans une certaine mesure, il avait profité du crime. Ce soupçon ne se fondait pas seulement sur la teneur de la lettre de Galeron, sur certaines allusions que j'y relevai et qui me prouvèrent qu'un secret existait entre ces deux hommes, mais encore sur certains faits qui avaient immédiatement suivi le naufrage de X Art émise.
Je fus notamment frappé par celui-ci :
A la veille de la Révolution, le châtelain de Kerlouan était dans un état voisin de la gêne. Quelques années plus tard, sa fortune s'était sensiblement accrue, grâce surtout aux achats de 'biens nationaux qu'il avait contractés pendant la Terreur, ce qui supposait des ressources dont je n'apercevais pas clairement l'origine.
Je constatai par l'étude de ces comptes qu'il avait payé comptant ses achats. Mais nulle part il n'était dit d'où provenaient les fonds à l'aide desquels il en acquittait le prix.
Ainsi se fonda rapidement en mon esprit la con-
no L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
viction que tout n'était pas pur dans l'héritage que j'avais recueilli. Ce fut pour moi, je l'avoue, une cause de trouble et de malaise moral, lequel s'accrut encore lorsque je constatai que les papiers dont j'avais entrepris l'examen ne contenaient aucune trace de ce qui avait dû être fait pour les enfants de Galeron, recommandés par lui, la veille de sa mort, à la sollicitude d'Alain Kerlouan. Celui-ci avait -il donc négligé de s'en occuper? Les avait-il abandonnés ? Tous mes efforts pour m'en enquérir demeurèrent vains.
Je ne fus pas plus heureux quand je tentai aussi de savoir ce qu'étaient devenus ces malheureux héritiers du condamné de 1797. A Lannilis, personne ne se souvenait d'eux. Sur les registres paroissiaux, où, grâce au concours de M. le curé, je retrouvai leur acte de baptême, il n'était pas fait mention de leur décès, et comme je me rappelais que M. de Kerlouan m'avait dit un jour que les héritiers de Galeron n'existaient plus, je dus conclure de l'inefficacité de mes recherches qu'après la mort de leur père ils avaient quitté le pays.
Je n'en restai pas moins en proie à des scrupules et à des craintes dont je fus, dès ce moment, très cruellement tourmenté. Devant ma conscience se posait une question douloureuse qu'à tout prix j'aurais voulu résoudre et qui se résumait ainsi : Alain Kerlouan avait-il été le complice du crime de Galeron? En avait-il tiré profit, et la rapide et subite
L'HÉRITAGE DES KERLOUAN ni
augmentation de sa fortune était-elle due aux bénéfices que lui avait permis de réaliser le naufrage de XArthnise? En ce cas, l'héritage que m'avait légué son petit-fils était au moins en partie le fruit d'un vol dont je me faisais le complice en le conservant.
Assurément, rien ne m'obligeait à creuser la question. Je n'étais pas tenu d'en savoir plus long qu'on ne m'en avait dit et de me jeter à la poursuite de la vérité, alors surtout qu'il était presque impossible de l'établir d'une manière positive et de dissiper l'ombre sous laquelle elle demeurait ensevelie. Je n'avais pas à me montrer plus scrupuleux ni plus difficile que ne l'avait été mon vénérable ami M. de Kerlouan, dont je ne pouvais suspecter la droiture ni la loyauté.
Voilà ce que me disait ma raison.
Mais je connaissais ma conscience. Je savais qu'une fois mise en éveil quant à la légitimité de mes droits sur les biens qui m'étaient échus, elle ne me laisserait pas de repos tant que je n'aurais pas la certitude que ces biens n'appartenaient qu'à moi et que je ne devais rien à personne.
Or, pouvais-je affirmer que je ne devais rien à personne, s'il m'était démontré que dans la succession de Kerlouan, le produit d'un acte de brigandage entrait pour une part ? Maître de cette succession, ne devais-je pas considérer comme des créanciers les infortunés au détriment desquels le rapf avait été commis : les armateurs du navire nau-
ii2 L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
fragé, le capitaine qui le commandait, les veuves et les orphelins laissés par les matelots qui avaient trouvé la mort dans cette tragique aventure. A supposer qu'il me fût impossible de découvrir les descendants de ces infortunées victimes d'un atroce forfait ni les héritiers de Galeron, m'était-il permis de jouir en paix d'une fortune à laquelle se liaient tant de criminelles péripéties? N'était-ce pas pour moi un devoir rigoureux de m'en servir pour réparer en partie un si grand crime ?
Les réflexions que j'expose ici se formèrent dans mon esprit avec une précision qui n'eut d'égale que leur rapidité. Dès que j'eus conçu le soupçon dont elles étaient la conséquence, la tâche qui s'imposait éventuellement à moi m'apparut nette et claire : ou Alain Kerlouan n'avait eu aucune part dans le crime de Galeron, et alors je pouvais conserver sans remords ni scrupules l'héritage de son petit-fils; ou il avait été complice de ce crime, et alors il ne m'appartenait pas de garder une fortune dont l'origine était suspecte. J'étais contraint de poursuivre l'œuvre de réparation qui, dès ce moment, m' apparaissait comme un devoir impérieux.
Il fallait donc avant tout m'appliquer à déterminer quel rôle avait joué, dans le drame de YArtemisc, Alain Kerlouan, et c'est à cela que je résolus de m'attacher, en ayant soin cependant de taire à ma fille les préoccupations dont j'étais torturé. Je jugeais inutile de troubler, quant à présent, la quié-
tude de sa vie. Il serait toujours temps de le faire.
Malheureusement, les moyens d'information dont je disposais étaient aussi rares qu'inefficaces. Tout restait mystérieux dans cette affaire. Les pièces de la procédure n'incriminaient pas plus Alain Kerlouan qu'elles ne révélaient l'identité du navire. Mes soupçons ne reposaient que sur des données vagues, des pressentiments, des suppositions, et non sur une preuve matérielle, car la lettre que lui avait écrite Galeron au moment d'aller à l'échafaud, si elle témoignait de relations étroites et d'une fréquente réciprocité de services, ne constituait pas une preuve.
En outre, l'impossibilité où je me trouvais de préciser ce qu'il était advenu des épaves de X Art émise. augmentait mes doutes et affaiblissait les éléments de ma conviction. Il résultait de diverses dépositions de témoins que la cargaison du navire avait une valeur considérable. Mais rien ne permettait de deviner entre quelles mains elle était tombée.
On ne la voyait au pouvoir des pilleurs que jusqu'au moment où ils l'avaient mise à terre sous bonne garde. A dater de ce moment, on en perdait la trace, et le mystère des circonstances dans lesquelles, tout à coup, elle avait été enlevée, les pièces du procès ne le déchiraient pas.
Comment donc formuler une accusation positive contre Alain Kerlouan? On pouvait le soupçonner ' d'avoir été le metteur en œuvre de cette mystérieuse % affaire, mais non l'incriminer à coup sûr, car, en- !
ii4 L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
core une fois, il n'existait pas de preuve contre lui. Si j'insiste sur cette absence de preuves, c'est afin d'expliquer l'état d'indécision et de trouble en lequel me laissa la lecture des dossiers découverts par moi au château de Kerlouan et pourquoi, bien qu'ils m'eussent fait pressentir qu'un devoir rigoureux allait s'imposer à ma conscience, j'éprouvais le plus grave embarras pour préciser en quoi il consistait et comment je devais en entreprendre l'exécution.
Ce qui ajoutait aux cruelles perplexités dont je trace le tableau, c'était de n'avoir pu découvrir pour quelles causes le marquis avait, sa vie durant, défendu comme un cerbère l'entrée du cabinet dans lequel je venais de faire ces tristes découvertes. Les dossiers révélateurs des péripéties d'un drame oublié étaient enfouis au fond d'une armoire d'où personne, lui vivant, ne se fût avisé de les tirer et dont il lui eût suffi de garder la clef pour les mettre à l'abri d'une curiosité malveillante.
D'ailleurs, les avait-il jamais lus? Les connaissaitil mieux qu'il ne connaissait le reste des volumineuses archives de sa maison, et s'il les connaissait, s'il avait jugé bon de les cacher, même à moi son légataire universel; s'il les considérait comme les
éléments d'une accusation infamante contre son grand-père, pourquoi ne les avait-il pas détruits?
Est-ce de ces papiers qu'il voulait me parler, lorsque, au début de son agonie, les approches de la mort avaient étouffé sur ses lèvres les confidences qu'il venait de m' annoncer? Autant de points d'interrogation qui se dressaient dans ma pensée et qui me disposaient à croire qu'il avait ignoré ce que la lecture des dossiers m'avait révélé à moi-même.
Mais alors se posait cette autre question à laquelle je ne trouvais pas davantage une réponse .: Pour quel motif s'était-il obstiné à tenir fermée cette petite salle où, en dehors des dossiers, je n'avais rien découvert qui justifiât son obstination ? Elle ne contenait rien, en effet, qui pût paraître suspect ni faire soupçonner un mystère. Il n'y avait, je l'ai dit, que quelques vieux meubles et ce portrait de femme, accroché au-dessus de la cheminée, que j'avais cru d'abord être celui d'une aïeule du marquis. Est-ce ce portrait qu'il voulait soustraire à tous les yeux?
Dans l'espoir d'être fixé à cet égard, j'interrogeai le notaire de Lannilis et Yves Kermarree. Mais ils ne purent éclaircir mes doutes. Ils ignoraient comme moi qui était cette femme, dont ils n'avaient jamais vu l'image du vivant de M. de Kerlouan. J'abandonnai donc cette piste, et j'en fus réduit à me débattre dans de multiples suppositions qui contribuèrent encore à épaissir les ténèbres dont j'étais environné.
n6 L'HERITAGE DES KERLOUAN
Ces suppositions, je renonce à les émettre comme à décrire les inquiétudes que déchaînait en moi mon impuissance à découvrir la vérité. Résolu à n'en faire part à Fernande que lorsque je ne pourrais plus les lui laisser ignorer, j'étais seul à en porter le fardeau, et ce fardeau m'accablait. Je me sentais de plus en plus mal à l'aise dans la possession d'un héritage dont il m'était impossible de me déclarer avec certitude le maître légitime.
Un soir que je me livrais à ces pénibles réflexions, • un souvenir oublié me revint tout à coup. Je me rappelai que, lorsque, quelques années avant, je m'étais rencontré pendant la nuit avec le marquis au moment où il sortait du petit cabinet, il tenait à la main un écrin contenant le collier de perles qu'il avait offert le lendemain à Fernande. Je m'étais dit alors que s'il entendait que le petit cabinet demeurât toujours fermé, c'est que sans doute il y gardait ses valeurs, les bijoux de sa famille, tout un trésor. Depuis, lorsqu'il avait fait à ma fille d'autres présents d'un si grand prix, je m'étais toujours figuré que c'est de là qu'il les tirait.
Le réveil de ce souvenir eut pour conséquence de me faire soupçonner qu'il existait dans ceïte pièce quelque cachette que je n'avais pas aperçue et qui renfermait la clef du mystère. Excité par le soupçon, je fouillai les coins et recoins, soulevant les tentures, cherchant s'il n'existait pas quelque porte dérobée dans l'épaisseur des murs. Je nageais dans l'extraor-
dinaire, et toutes les hypothèses étaient permises. Mais, cette fois encore, mes recherches furent vaines. C'est le hasard qui devait, bien à l'improviste, en assurer le succès.
Dépité de ne rien découvrir et convaincu cependant que je finirais par découvrir quelque chose, j'en revins à l'idée qui m'avait hanté déjà, c'est qu'il y avait eu un lien entre les événements que je brûlais de reconstituer dans tous leurs détails et la femme en blanc dont le portrait se dressait au-dessus de la cheminée.
Je ne pouvais plus me résoudre à croire que ce fût une aïeule du marquis. Il y avait dans le château beaucoup d'autres portraits de famille. Mais ils étaient tous réunis dans les salons. Pourquoi celui-là, si c'en était un, avait-il été mis à part ? Pourquoi ne figurait-il pas parmi les autres? Pourquoi l'avait-on tenu caché ?
Ainsi se fortifia en moi l'impérieux désir de savoir qui était la femme représentée sur cette toile et si virginalement belle dans sa robe blanche et sous le chapeau de paille à larges ailes fleuries, posé sur ses cheveux blonds.
Malheureusement, en l'absence de toute signature, de toute inscription indiquant le nom du peintre et celui du modèle, ce désir semblait irréalisable. Yves Kermarrec, on l'a vu, n'avait pu me renseigner. Voulant en avoir le cœur net, je pris le parti de décrocher le tableau pour l'examiner de
n8 L'HÉRITAGE DES KERLOUAX
plus près. A nous deux, Yves et moi, nous le déplaçâmes. En l'ôtant de sa place, nous pûmes constater qu'il y était depuis longtemps.
Une couche épaisse de poussière s'était formée tout autour de cette place. Des araignées y avaient tendu leurs fils, et le morceau de tenture qui la recouvrait avait conservé sa couleur originelle, tandis que dans ses parties découvertes cette tenture s'était défraîchie et fanée. C'était assez pour me convaincre que depuis que le tableau avait été mis en cet endroit, on ne l'avait pas déplacé.
Mais cela ne m'apprenait pas ce que j'aurais voulu savoir, et je suivais d'un air penaud et déçu les mouvements d'Yves Kermarrec, qui époussetait à l'aide d'un plumeau le dos de la toile et en faisait tomber la poussière agglomérée.
Soudain, d'un geste et d'un cri, je l'arrêtai. Son plumeau venait de mettre à nu une étiquette en parchemin, clouée derrière le cadre et que la poussière qui s'y était comme incrustée m'avait d'abord empêché de distinguer. Sur le fond de cette étiquette se détachaient quelques mots tracés à la main, formant une ligne d'une écriture menue et ferme, mais devenue à peu près illisible tant s'était décolorée avec les années l'encre qu'on y avait employée. Les caractères en étaient si pâles que je ne pus d'abord les déchiffrer. Enfin, je parvins à lire et je lus : <( ... née à Cadix en 1770. »
Il était clair qu'un nom avait jadis précédé cette
indication. Mais, de ce nom, il ne restait rien que deux lettres initiales qui me parurent être un I et un D, sans que cependant j'eusse pu l'affirmer, le temps, qui avait effacé les autres lettres, ayant à peine épargné celles-là. J'eus recours à ces réactifs que j'avais employés quelquefois pour raviver l'écriture des papiers d'archives. Mais ce fut en pure perte, et j'eus vite compris que ce tableau ne me livrerait pas son secret.
— Remettons-le où nous l'avons pris, fis-je en soupirant.
— Une minute, monsieur, me dit Yves, qui ne pouvait deviner les causes de mon désappointement; le temps de nettoyer la place. Elle en a fameusement besoin.
Monté sur un escabeau, il époussetait la tenture.
Bientôt je l'entendis s'écrier :
— Tiens ! il y a un trou dans le mur.
C'était vrai. Ce trou caché par la tenture flottante en cet endroit, le plumeau, dans ses allées et venues, l'avait découvert. Je l'apercevais étroit et profond, ménagé à dessein dans la muraille, maçonné et cimenté de façon à servir de cachette, grâce d'abord à la tenture qui le recouvrait et ensuite au tableau accroché devant.
En une minute, j'eus fait descendre Yves de son escabeau et m'y trouvai debout. Je mis la main dans le trou pour me rendre compte de sa profon-
deur. Mon bras s'y enfonça tout entier et je tressaillis en sentant sous mes doigts une liasse de papier qu'entourait un cordon de soie. Mon cœur battait avec violence. Mais je fis appel à tout mon sangfroid et je parvins à dissimuler l'émotion qui me faisait trembler.
Je m'emparai des papiers et, jetant les yeux sur la feuille qui leur servait de couverture, j'eus le courage de murmurer :
— C'est sans importance.
En disant ces mots, je mentais effrontément, car, sur cette feuille, je venais de lire : « Inventaire des épaves provenant du naufrage de l 'Art émise. » Mon sang n'avait fait qu'un tour et mes jambes flageolaient quand je descendis de l'escabeau.
— Il n'y a plus, repris-je, qu'à remettre en place cette belle dame dont nous ne saurons jamais rien, sinon qu'elle était Espagnole.
— Espagnole! Vous êtes sûr, monsieur? fit Kermarrec.
— Naturellement, mon ami, puisque l'inscription certifie qu'elle est née à Cadix.
— Alors, monsieur, m'est avis que son portrait provient du naufrage de X Art émise.
— Qu'est-ce qui vous le fait supposer ?
— Je me souviens d'avoir entendu dire par des vieux du pays que ce bâtiment portait le pavillon espagnol.
— Parfaitement vrai, mon brave; mais cela ne
présente que bien peu d'intérêt, me hâtai-je d'ajouter. Ces événements sont si lointains.
— Oh! pour sûr, monsieur, me répondit Yves.
De son attitude et du ton de sa réponse, il me fut impossible de ne pas conclure qu'il trouvait extraordinaire qu'une épave de X Art émise se trouvât au château de Kerlouan. Mais je devais feindre et je feignis de ne pas comprendre son étonnement.
Quelques instants après, étant enfin seul, je développai ces papiers dont le contact me brûlait, et j'en lus à la hâte le contenu. Ainsi que le mentionnait l'inscription placée sur la couverture, ils constituaient l'inventaire d'une partie de la cargaison du navire mis au pillage et je ne doutai pas qu'il ne s'agît des épaves qui, après comme avant le procès, avaient échappé aux recherches de la justice.
Il me fut aisé de constater que tout, dans ces épaves, était précieux. L'inventaire signalait, en effet, une somme considérable en quadruples d'Espagne, contenue dans trois petits barils; des lingots d'or, des pelleteries, des dentelles. Venait ensuite une nomenclature de perles, de pierres précieuses et de bijoux montés, parmi lesquels figuraient le collier et d'autres objets offerts jadis par M. de Kerlouan à Fernande.
Ainsi, peu à peu, le voile se déchirait, la vérité commençait à m'apparaître et confirmait mes premiers soupçons. Ce qui restait des épaves de XArtemise avait été recueilli par Alain Kerlouan, le
grand-père du marquis, et se trouvait sans doute encore au château, ce qui expliquait la générosité de son petit-fils à l'égard de ma fille. Mais où étaient-elles, ces épaves? En quel lieu les avait-on cachées?
Je me posais ces questions tout en lisant, bien loin de me douter que la réponse m'attendait à la dernière ligne du manuscrit. Elle éclata soudain à mes yeux, cette réponse, dissipant d'un seul coup l'obscurité qui, depuis trois mois, m'enveloppait. Elle était brièvement formulée et ainsi conçue : K Tous ces objets ont été déposés dans le caveau du petit cabinet. »
Je ne m'étais donc pas trompé, lorsque j'avais supposé qu'une cachette existait quelque part, à ma portée. Elle avait échappé à mes précédentes recherches. Mais, cette fois, j'étais bien décidé à arracher leur secret à ces murailles mystérieuses qui, jusqu'à ce jour, s'étaient obstinées à me le taire.
Je me mis à l'œuvre dès le lendemain, au début de l'après-midi, profitant de l'absence de Fernande. Accompagnée d'Yvonne, elle était allée visiter ses pauvres de Lannilis et ne devait rentrer qu'à l'heure du dîner. Sous un prétexte, j'éloignai Kermarrec, et, certain de pouvoir me livrer à ma tâche sans être dérangé, je m'enfermai dans le cabinet, comme j'avais l'habitude de le faire à mes heures de travail.
Le manuscrit portant en toutes lettres que les épaves avaient été déposées dans « le caveau du
petit cabinet », j'en avais conclu que l'entrée de ce caveau devait se trouver sous les dalles dont était revêtu le sol, au rez-de-chaussée du château. Je commençai donc par enlever le tapis qui les recouvrait, ce que j'avais négligé de faire lors de mes précédentes investigations. Ces dalles rougeâtres étaient étroitement ajustées et soudées les unes aux autres par un ciment qui formait entre elles une mince raie blanche.
Au premier examen que j'en fis, nul interstice ne m'apparut propre à me faire croire que l'une d'elles était mobile. Mais, à force d'y regarder, je finis par constater du côté opposé à la fenêtre, à la place de l'armoire que j'avais écartée, un vide imperceptible entre celle de ces dalles qui touchait le mur et ce mur lui-même.
Dans ce vide, j'introduisis la pointe d'un pic de fer dont j'avais eu soin de me munir et j'essayai de soulever la pierre. En dépit de mes efforts réitérés, elle ne "bougea pas. Convaincu, cependant, que je brûlais, j'enlevai la tenture qui tombait au pied du mur. Alors un petit bouton de cuivre que dissimulait cette tenture brilla dans la maçonnerie. Instinctivement j'y mis la main. Je sentis qu'il cédait sous la pression de mes doigts. J'appuyai plus fort et ne pus retenir un cri de victoire en voyant se soulever la dalle que j'avais en vain essayé d'ébranler. Elle se dressa toute droite, me laissant voir une ouverture assez large pour que le corps d'un homme pût
y passer et les premiers degrés d'un étroit escalier en spirale qui se perdait dans l'ombre d'un souterrain.
Si violente était l'émotion qui s'empara de moi au moment où se justifiaient ainsi mes prévisions que je dus m'asseoir avant d'aller plus loin et attendre d'avoir recouvré mon sang-froid. Durant cette minute, les circonstances qui m'avaient conduit où j'étais se résumèrent dans ma pensée, et, devinant que j'avais là, sous mes pieds, la preuve irréfragable de la complicité d'Alain Kerlouan dans le crime que Baptiste Galeron avait seul expié, j'entrevis avec lucidité, mais non sans un grand trouble d'âme, les devoirs qui allaient s'imposer à ma loyauté.
On sait qu'ils m'étaient apparus déjà et que j'avais résolu de les accomplir quels qu'ils fussent. Je n'eusse donc éprouvé aucune défaillance si leur accomplissement n'avait dû frapper que moi. Mais ma pauvre Fernande devait en être aussi la victime, et c'est de cela que j'étais désespéré. Ma défaillance fut passagère. Je me ressaisis et ne songeai plus qu'à me lancer dans l'inconnu qui s'ouvrait et qui ne m'était, hélas ! que trop connu. Je n'ignorais rien de ce qu'il me réservait.
Penché sur l'ouverture du caveau, j'essayai d'en voir l'intérieur. Mes yeux ne parvinrent pas à en percer l'obscurité. Je me décidai alors à y descendre, après avoir allumé une bougie, et comme je consta-
tais que le passage était un peu étroit, je m'aperçus qu'une dalle voisine de celle que le ressort avait fait mouvoir était mobile aussi et se soulevait à volonté.
Me voilà donc, un flambeau dans la main, descendant les marches, au nombre d'une vingtaine, rongées par le temps et sillonnées de crevasses qui m'obligeaient à n'y poser le pied qu'après m'être assuré qu'il ne glisserait pas. En quittant la dernière, je me trouvai devant une ouverture pratiquée à travers les murs de soutènement. Je la franchis et pénétrai dans un caveau voûté, de même grandeur que le cabinet sous lequel on l'avait creusé. Sur le sol, on avait jeté des planches, il y avait longtemps, sans doute, car rien qu'en les touchant, je les entendais se briser comme du bois pourri.
Elevant ma bougie, je regardai autour de moi, et d'un coup d'oeil j'embrassai les épaves de YArtémise, rangées dans un coin, consistant en six coffres de fer et en trois petits barils cerclés de fer, dont un seul était défoncé. J'ouvris un des coffres et je fus ébloui par le scintillement des perles et des pierres précieuses qu'il renfermait. Dans le tas, il y avait des écrins semblables à celui que Fernande tenait du marquis et contenant des bijoux montés, colliers, bracelets, boucles d'oreille. Dans les autres coffres, je découvris des peaux de bêtes, des étoffes et des lingots d'or.
Quant aux trois petits barils que l'inventaire désignait comme contenant des quadruples d'Espagne,
i26 L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
deux seulement étaient intacts, pleins jusqu'au bord. On avait presque entièrement vidé le troisième. C'est dans celui-là sans doute qu'avait puisé Alain Kerlouan pour se créer des ressources, en vue de devenir acquéreur de biens nationaux.
Comme les actes constatant ces acquisitions et qui avaient précédemment passé sous mes yeux stipulaient que l'acheteur avait payé en assignats le prix de ses achats, je dus en conclure qu'avant de payer, il avait échangé contre du papier cet or étranger, qui l'eût terriblement compromis si on l'avait trouvé en sa possession. Ce n'est donc pas seulement de son crime que je découvrais la preuve, mais celle aussi de son raffinement dans le crime, de son astuce, de ses ruses, en un mot, de ce qui le rendait encore plus coupable que Baptiste Galeron.
Sa conduite cessait d'être obscure. Elle se précisait, devenait claire, se déroulait dans toute son horreur. Il avait été l'âme et le metteur en œuvre du pillage de YArtémise. C'est d'accord avec lui que Galeron avait débarqué les épaves. Ensemble, ils en avaient vendu secrètement une partie à des receleurs de Quimper, accoutumés à ce genre d'opérations; ensemble aussi, ils avaient organisé le coup de main qui leur avait permis de s'approprier le reste de la cargaison, ce qu'elle contenait de plus précieux, et de le transporter au château de Kerlouan.
Peut-être pouvait-on s'étonner qu'une fois arrêté
Galeron n'eût pas accusé son complice et qu'il fût allé à l'échafaud sans le dénoncer. Mais ce silence héroïque s'expliquait. Le malheureux condamné, croyant au dévouement et à la bonne foi d'un homme qu'il considérait comme son ami, l'avait épargné, afin de laisser dans sa personne un protecteur à ses enfants. Tout cela était pour moi lumineux et limpide, et ne me renseignait que trop quant aux origines de l'héritage du marquis.
Il m'était maintenant bien inutile de savoir si mon bienfaiteur avait ignoré ou connu ce que moimême je venais d'apprendre. Je ne tenais pas à résoudre ce problème et pas davantage à préciser le rôle de M. de Kerlouan. Il s'était montré dévoué, affectueux, plein de bonté envers ma fille, envers moi. Le souvenir que je gardais de lui était doux et pur; je voulais le conserver tel. Aussi, dans la crainte que mes recherches n'arrivassent à le souiller, préférai-je rester dans le doute et ne rien approfondir. Il m'eût répugné d'avoir à juger un homme qui m'avait fait tant de bien.
Ce qui m'importait uniquement, c'était de savoir quelle part dans la fortune recueillie par moi de ses mains avait une origine honorable, représentait un bien légitimement acquis, et quelle part, au contraire, provenait du vol; c'était de décider ce que j'en pouvais conserver et ce que j'étais tenu d'en restituer.
A force d'y penser, j'en arrivai à me convaincre
que je n'avais de droits que sur la portion de l'héritage que possédait Alain Kerlouan à la veille du naufrage de \ Art émise. Tout le reste était suspect et de provenance douteuse, car eût-il été démontré que ce vieux forban n'avait pas commis une action indélicate en achetant, lui gentilhomme, des biens arbitrairement enlevés par l'Etat à leurs légitimes possesseurs, il n'en restait pas moins à sa charge qu'il n'en avait acquitté le prix qu'à l'aide d'un vol audacieux, commis dans des circonstances tragiques, où des innooents avaient payé de leur vie sa cupidité. Dès lors, toute cette richesse allait peser sur ma conscience; j'aurais hâte de m'en décharger en la rendant à ses légitimes possesseurs, c'est-à-dire aux héritiers des victimes.
Mais où étaient-ils, ceux-là? Comment les retrouver, alors que les pièces judiciaires passaient sous silence le nom des armateurs du navire, celui du capitaine et des matelots, et que, ni à la suite du procès de Quimper, ni depuis, aucune réclamation n'était arrivée au gouvernement français? Autant dire que c'était impossible et que si je persistais à ne vouloir pas conserver l'héritage des Kerlouan, je n'aurais d'autre ressource que de le distribuer aux pauvres ou de le consacrer à des fondations charitables.
Mes soupçons antérieurs m'avaient trop bien préparé à ces conclusions pour qu'il m'en coûtât de les adopter. Il ne me fallut ni de longues réflexions, ni
beaucoup de temps. J'étais prêt à tous les sacrifices pour rendre à ma conscience troublée une paix nécessaire. Mais, si telle était en bloc ma résolution, il s'en fallait encore de beaucoup que je fusse en état d'y donner suite, tant je voyais par la pensée se multiplier autour de moi les obstacles.
Renoncer à une fortune que l'on a acceptée et dont on a commencé à jouir, cela ne se peut sans que nombre de gens en soient avertis et sans causer parmi eux quelque émoi. On m'interrogerait; on voudrait connaître les mobiles de ma conduite.
Comment les expliquer et quels motifs mettre en avant pour dépouiller ma fille et me dépouiller moimême? M'était-il permis d'avouer que je réparais un grand crime et que si je répudiais l'héritage, après en avoir pris possession, c'est que j'avais découvert que la source en était impure? N'eussé-je pas été coupable en déshonorant publiquement un nom qu'à l'exception de cet Alain Kerlouan, auquel personne ne pensait plus, tous ceux qui le portèrent avaient fait estimer et aimer?
Et puis, pouvais-je disposer de cet héritage en faveur des pauvres sans m'être assuré qu'il n'existait plus d'ayants droit ? Et par où commencer de telles recherches, alors qu'aucun indice ne m'ouvrait la voie où je devais les diriger ? J'avais espéré trouver parmi les épaves quelque indication propre à me révéler la provenance de Y Art émise, à me mettre sur
la trace de ses armateurs ou de son commandant. Mais cet espoir fut trompé. Pour me guider dans ces ténèbres, je n'avais d'autre point de repère que le portrait d'une femme inconnue, morte depuis longtemps, dont j'ignorais même le nom. On peut dès lors comprendre en quel état d'âme j'étais, lorsque, au bout de quelques heures, je quittai le petit caveau pour remonter à la lumière du jour.
C'est à peine si j'avais eu le temps de remettre tout en ordre dans le cabinet et de faire disparaître les traces de mes recherches, lorsque Fernande et Yvonne rentrèrent de leur course à Lannilis. Au bruit de la voiture qui les ramenait, j'accourus à leur rencontre sur le perron et je reçus Fernande dans mes bras.
Elle était toute joyeuse. Elle avait visité quelques pauvres familles qui vivaient de nos bienfaits. Son visage rayonnait du bonheur dont les témoignages de leur reconnaissance emplissaient son âme. Elle me décrivit ce qu'elle avait vu et me répéta ce qu'on lui avait dit, trop dominée encore par le souvenir qu'elle en gardait pour s'apercevoir de ma pâleur et de mon agitation. Elle me laissa ensuite pour changer de toilette avant le dîner.
Pendant ce temps, je parvins à me remettre du trouble en lequel m'avait jeté ma découverte. Lorsque Fernande revint, j'avais recouvré mon calme ordinaire. Elle ne put soupçonner ce que je voulais à tout prix lui cacher. Comme ses visites à
Lannilis l'avaient un peu fatiguée, nous nous séparâmes de bonne heure.
Quant à moi, je veillai une partie de la nuit, plongé dans l'étude de mes titres de propriété, attentif à établir rigoureusement la valeur des biens des Kerlouan avant le jour où le naufrage de XAr témise avait tout à coup enrichi celui d'entre eux que je considérais comme un voleur. Tout ce qu'il possédait antérieurement à cette époque m'appartenait à bon droit, je pouvais le garder; tout ce qu'il avait acquis depuis, je devais le restituer, et je n'en voulais pas profiter.
Il résulta pour moi de cette étude que lorsque j'aurais exécuté mon projet, ma fortune ne s'élèverait pas au delà de trois cent mille francs, y compris le manoir de Kerlouan. Pour des gens simples comme nous, ce serait encore une large aisance. Fernande resterait malgré tout un parti sortable et trouverait aisément à se marier. Mais, comme nous serions loin des millions que nous avions cru posséder et combien notre vie nouvelle serait différente de celle que nous avions rêvée! Que de renoncements devrait faire ma chère fille après s'être leurrée de l'espoir d'une existence enchantée sur les sommets du monde !
Si je n'avais connu son désintéressement et l'élévation de son âme, la perspective des sacrifices qu'il n'était pas en mon pouvoir de lui épargner m'eût épouvanté et peut-être, l'amour paternel l'empor-
tant sur le devoir, eussé-je reculé devant les conséquences de l'impérieuse résolution à laquelle me contraignait ma conscience. Mais je savais Fernande, comme moi, fanatique d'honneur, incapable de vivre heureuse dans la possession d'une fortune mal acquise, et j'étais convaincu que, mise au courant de la vérité, elle ne serait pas moins ardente que son père à marcher dans la voie du sacrifice. Il ne me restait donc qu'à saisir une occasion propice pour lui apprendre ce qu'il était indispensable qu'elle sût. Cette occasion se présenta plus vite que je ne prévoyais.
A quelques jours de là, un matin, nous trouvâmes dans le courrier deux lettres expédiées de Paris : Tune à mon adresse, signée de la comtesse de Floret; l'autre à l'adresse de Fernande, et qui lui était écrite par la chère Annie Dawson.
Depuis qu'elles nous avaient quittés à Pau, nous entretenions avec ces amies de fraîche date une correspondance assez suivie. L'arrivée de leurs nouvelles ne constituait donc pas un incident extraordinaire et je n'y ferais pas même allusion si je n'étais tenu, dans l'intérêt de mon récit, de publier ces deux lettres.
Je commence par celle de miss Dawson. Voici ce qu'elle mandait à ma fille :
<( Chère Fernande, depuis que j'eus le plaisir de vous écrire, il y a trois semaines, sont survenus dans ma vie d'importants événements dont l'affection que vous me témoignez et l'inaltérable reconnaissance qu'elle m'inspire m'obligent à vous faire part. Je manquerais à un devoir sacré si je ne m'empressais de vous les raconter, alors qu'à la suite des circonstances qui nous ont rapprochées l'une de l'autre votre bonté n'a cessé de s'exercer envers moi sous les formes les plus propres à toucher mon cœur.
« Vous savez qu'au moment où je vous écrivais nous venions de nous installer à Versailles, Mme Hartington, son mari et moi. C'est le médecin oculiste entre les mains de qui s'était mise Mme Hartington qui lui avait assigné cette résidence, après avoir reconnu que, pour la guérir de sa cécité, il fallait lui faire l'opération de la cataracte. Il espérait qu'un séjour dans un heu tranquille et sain et dans une atmosphère plus pure et plus vivifiante que celle de Paris aurait pour conséquence de rendre à sa cliente, épuisée par l'âge et la maladie, assez dé force pour supporter cette opération.
(( Nous étions à Versailles depuis quarante-huit heures lorsque je reçus de Boston une lettre de mon frère, le professeur George Dawson, dont je vous ai si souvent parlé. Il m'apprenait qu'à la suite d'un concours il venait d'obtenir la chaire de philosophie
au Grand Collège. Ce succès lui assurait un traitement double de celui qu'il touchait précédemment et lui permettait désormais de pourvoir non seulement à tous ses besoins, mais encore à tous les miens. Il m'annonçait donc que le moment de nous réunir était arrivé. Il m'invitait à procéder aux préparatifs de mon départ pour les Etats-Unis et à le rejoindre dès que cela serait possible.
(( Vous qui savez par mes confidences ce qu'est pour moi ce frère chéri et combien j'avais hâte daller me fixer près de lui, vous comprendrez, chère Fernande, toute la joie que me causèrent les heureuses nouvelles qu'il me donnait. Je touchais à la réalisation de mon vœu le plus ardent et je voyais en même temps la fin de mon exil et de mon esclavage, car ce fut un véritable esclavage que mon trop long séjour dans cette maison où, par suite des exigences de Mme Hartington et de l'irascibilité de son mari, j'ai tant souffert et versé tant de larmes.
« Cependant ni mon bonheur ni le souvenir de mon supplice ne me firent perdre de vue le devoir qui s'imposait à moi. Je pensai que, malgré tout, je ne pouvais quitter Mme Hartington avant l'opération qu'elle devait subir, et je résolus de rester auprès d'elle jusqu'au moment où elle pourrait se passer de mes soins ou tout au moins me remplacer. Je le lui dis en présence de son mari, après leur avoir donné lecture de la lettre de mon frère.
« Mais cette communication les irrita plus encore
qu'elle ne les surprit. Ils l'accueillirent par une explosion de colère que ne parvint pas à apaiser la promesse que je leur faisais de ne pas les laisser dans l'embarras. Ni le mari ni la femme ne voulaient rien entendre, et, brusquement, M. Hartington, qui ne se contenait plus, me déclara que, puisque j'avais résolu de quitter leur service, je devais le quitter sur-le-champ.
« Peut-être aurais-je dû feindre de ne pas l'entendre, étant convaincue qu'il regretterait bientôt ses paroles. Mais elles me blessèrent par leur injustice et leur violence. Je le pris au mot, et quelques heures plus tard — le temps de fermer mes malles et de régler nos comptes — je sortais pour n'y plus revenir de la maison des Hartington, chassée par eux au mépris du dévouement que je leur ai prodigué depuis cinq ans.
(( Il y a trois jours que s'est passée cette pénible scène, à la suite de laquelle je suis venue à Paris, pour m'installer à l'hôtel d'où je vous écris. Je compte y passer cinq ou six jours et partir ensuite pour les Etats-Unis, mais non sans vous avoir fait à Kerlouan, chère Fernande, la visite à laquelle je me suis engagée envers votre père et envers vous.
« Vous me verrez donc apparaître prochainement. Si vous étiez tentée de critiquer le sans gêne avec lequel j'agis, veuillez me chercher une excuse dans le désir que j'ai de vous embrasser avant de quitter la France, peut-être pour toujours.
« A bientôt donc, chère Fernande, et croyez à ma tendre et constante amitié. — Annie DAWSON. »
Cette lecture achevée, nous décidâmes, Fernande et moi, d'écrire à miss Dawson pour qu'elle sût que nous serions heureux de la voir prolonger son séjour auprès de nous. Nous la tenions déjà pour une amie et nous étions impatients de la recevoir.
La seconde lettre, celle de Mme de Floret, était ainsi conçue :
« Cher monsieur, j'ai la grande satisfaction de vous annoncer que, par décision du ministre des Affaires étrangères en date de ce jour, mon fils abandonne le poste qu'il occupait à Rome. Il est appelé à remplir un emploi de son grade au cabinet du ministre. Je l'attends d'un moment à l'autre, heureuse de penser que nos épreuves sont finies ou qu'après une bien pénible séparation, il va vivre près de moi pour un temps aussi long, je l'espère, que celui durant lequel nous avons été éloignés l'un de l'autre.
<( Je connais trop la sensibilité de votre cœur pour n'être pas assurée que vous vous associerez, ainsi que Mlle Fernande, à la joie que je ressens et qu'augmenterait singulièrement la certitude, si vous vouliez nous la donner, que le retour de mon fils hâtera la réalisation de ses espérances et des miennes.
« Ces espérances, vous le savez, lui tiennent au cœur. Dans ses lettres, il n'a cessé de m'en entre-
tenir, et dans toutes celles que je vous ai écrites, vous en avez retrouvé l'écho. Vous-même les avez encouragées, et quoique à votre charmante fille seule il appartienne de prononcer en dernier ressort, il me semble impossible qu'elles ne se réalisent pas, maintenant que vous êtes sûr qu'en l'épousant Gaston ne vous l'enlèverait pas.
« Nous serons bien heureux l'un et l'autre le jour où, conformément à votre promesse, vous nous autoriserez à vous apporter à Kerlouan l'expression des sentiments que nous vous avons voués depuis que nous pûmes apprécier les précieuses qualités de Mlle Fernande, si propres à lui attacher pour la vie l'honnête homme dont, par la puissance de son charme, elle a conquis le cœur.
(( Ces sentiments que vous connaissez, cher monsieur et ami, vous en avez une part, car notre affection ne sépare pas le père de la fille, et ce sera un grand bonheur pour mon fils, pour moi, de vous le dire après vous l'avoir écrit. En attendant de vos nouvelles, j'embrasse tendrement Mlle Fernande, et je vous envoie, à vous, l'assurance de mon estime et de mon entier dévouement.
« D'Etanges DE FLORET. )>
Cette lettre, j'ose le confesser, me déchira l'âme. Quelle que fût mon inexpérience du monde, elle n'était point telle cependant que je pusse croire au désintéressement de l'auteur de ces belles phrases.
Elles étaient à son image et s'inspiraient surtout du désir qu'elle avait conçu d'enrichir son fils en le mariant. Mais ce désir exprimé avec tant d'habile éloquence ne se refroidirait-il pas lorsqu'elle apprendrait que Fernande possédait, non plus des millions, mais une modeste dot? Ce qu'elle dirait alors, je le devinais par avance. Elle s'en tirerait par le témoignage d'un vif désappointement, un grand salut, mille regrets.
Ce dénouement m'apparaissait à la lumière de ce que j'avais pu constater déjà des mœurs mondaines, et, tout en lisant la lettre de Mme de Floret, je me disais qu'il n'était d'autre moyen de le conjurer et de nous l'épargner qu'un refus pur et simple opposé à ces offres significatives et pressantes.
Mais ce refus, Fernande y était-elle disposée ? Je l'ignorais. Depuis notre arrivée à Kerlouan, elle ne m'avait guère permis de lire dans son cœur. Quelles résolutions cachait son silence? Au moment de le savoir et de me voir contraint peut-être à des aveux décevants, destructeurs de ses illusions, j'éprouvais le plus cruel émoi. Que faire cependant, sinon ce que je fis? Je n'étais pas maître d'éviter à ma chère enfant sa première douleur, et je m'armai de tout mon courage, conservant encore l'espoir que le refus viendrait d'elle-même et serait spontané.
Ayant lu la lettre de Mme de Floret, je la lui tendis, et quand je lui eus laissé le temps d'en prendre connaissance, je demandai :
— Eh bien, que décides-tu?
Très calme, sans enthousiasme apparent, mais avec une vivacité qui témoignait d'une résolution déjà prise, elle me répondit :
— C'est à vous de décider, papa chéri. Je vous rappelle seulement, comme vous le rappelle d'ailleurs Mme de Floret, que vous l'avez invitée à venir à Kerlouan avec son fils. Il serait malséant de paraître l'avoir oublié.
— Tu as sans doute compris que ce sera un encouragement donné aux espérances dont parle cette lettre ?
— C'est bien ainsi que je l'entends, me déclara Fernande.
Je devais m'attendre à cette déclaration. Je n'en fus pas moins bouleversé en me voyant contraint aux aveux nécessaires que j'aurais voulu reculer encore.
— Tu es donc disposée à épouser ce jeune homme? repris-je en essayant de dissimuler mon trouble.
— J'y suis disposée, me répondit ma fille, et j'envisage sans déplaisir la perspective de ce mariage.
Que n'eus-je pas donné pour qu'autre fût la réponse? Mais, telle qu'elle était, elle ne me permettait pas d'ajourner l'accomplissement du devoir auquel j'étais tenu, et je m'y préparai en tentant de lire dans le cœur de Fernande.
— Tu aimes donc M. de Floret? demandai-je.
— Je ne sais si je l'aime. Mais il ne me déplaît
pas, vous le savez, mon père, et plus j'ai pensé à lui, plus je me suis convaincue qu'il est digne de moi, qu'il est sincère lorsqu'il affirme qu'il m'aime et qu'en conséquence, en le connaissant mieux, je l'aimerai. Puisqu'il faut que je me marie, mieux vaut lui qu'un autre, puisque je sais déjà tout ce qu'il vaut. Au reste, son séjour à Kerlouan me fournira l'occasion de l'étudier de plus près que je n'ai pu le faire à Pau. S'il ne détruit pas l'idée que je me fais de lui, je serai heureuse de devenir sa femme.
Ces paroles me rassurèrent un peu. Elles témoignaient de plus d'estime que d'amour et me montraient ma fille sous un jour inattendu, car je n'aurais jamais supposé qu'elle se résignât à un mariage de raison, et c'est bien comme d'un mariage de raison qu'elle me parlait de celui qu'elle avait en vue. Je voulais cependant en avoir le cœur net, et je répliquai :
■ — ■ Si je te comprends bien, et quoique prête à épouser M. de Floret, il ne te tient pas tellement au cœur que tu doives être malheureuse si tu ne l'épouses pas.
Ses yeux vivement se levèrent sur moi; elle me regarda bien en face et m'interrogea.
— Pourquoi me dites-vous cela ?
— Je te le dis, mon enfant, parce que je crains que ton désir ne puisse se réaliser et que tu ne sois jamais la femme de M. de Floret.
Je surpris sur son visage un tressaillement et dans ses yeux une expression de tristesse. Mais ce ne fut qu'un éclair. Son énergie morale domina ces signes visibles de sa déception.
— Pour quel motif ?
— Parce que nous ne sommes pas aussi riches que nous l'avons cru, parce que, loin de pouvoir te constituer une grosse dot, j'en suis réduit à te doter modestement, presque pauvrement, et que M. de Floret, quelque désir qu'il ait manifesté de se marier selon son cœur, ne se contentera probablement pas de la très mince fortune que tu peux lui apporter.
— Mais l'héritage de M. de Kerlouan ne s'élèvet-il pas à plusieurs millions ? s'écria Fernande.
— Cet héritage ne nous appartient pas. Il ne nous appartient pas plus qu'il n'appartenait à notre vieil ami. De tristes découvertes que j'ai faites m'ont prouvé que M. de Kerlouan n'était pas le légitime propriétaire des biens qu'il m'a légués. Une mince partie de ces biens seulement était à lui. Le reste est à autrui, et nous ne pourrions le conserver sans manquer à l'honneur.
— Mais il l'avait conservé cependant?
— J'ai lieu de croire qu'il n'en connaissait pas l'origine. D'ailleurs, écoute-moi, ma chérie. Tu vas maintenant tout savoir et tu prononceras. Je serais bien étonné si tu prononçais autrement que moi.
Sans plus tarder, ayant fait asseoir Fernande en
face de moi, j'entrepris le récit que je lui devais du naufrage de YArtêmise, de ses suites et des circonstances successives qui m'avaient, par des chemins inexplorés, conduit à la vérité. Elle m'écouta silencieuse et attentive. Puis, quand j'eus fini, elle me dit :
— Vous avez raison de ne pas vouloir d'une fortune dont l'origine est si suspecte et de n'en garder que la part qui échappe au soupçon. Nous serions aussi coupables que ce malheureux Alain Kerlouan si nous consentions à jouir d'un bien mal acquis. Ce que vous avez fait, je l'approuve, et je vous remercie de l'avoir fait. Toute autre décision eût été une souillure pour vous, pour moi. J'ai cependant un reproche à vous faire...
— Un reproche! Lequel, mon enfant?
— Celui de m' avoir si longtemps caché vos soucis, vos anxiétés. Comment avez-vous eu le courage de porter seul ce douloureux secret et, vivant si près de moi, de ne me rien dire de ce qui vous préoccupait ? Ne suis-je pas d'âge à tout comprendre, à vous soutenir, à vous consoler, et, par ma conduite, n'ai-je pas mérité votre entière confiance?
Je me défendis du mieux que je pus. Mais je m'étais trop mis dans mon tort pour ne pas le reconnaître et ne pas me résoudre à solliciter mon pardon. Il me fut accordé à la condition que, désormais, entre Fernande et moi, il n'y aurait plus de mystère. Elle exigea à cet égard une promesse que je lui fis en toute sincérité.
On pense bien d'ailleurs qu'en ce moment je fus dédommagé de mon sacrifice. Le courage avec lequel l'acceptait ma fille me le rendait léger. Je ne l'avais redouté que pour elle.
— Penses-tu toujours que nous devons inviter Mme de F'ioret et son fils? ajoutai-je.
— Non, me répondit Fernande. Il faudrait leur avouer que nous nous sommes volontairement appauvris, et leur réponse n'est que trop facile à prévoir. Epargnons-nous-en l'humiliation. Ecrivez à Mme de Floret que, quoique sensible aux attentions de son fils, je ne crois pas être la femme qui lui convient.
Je la regardais pendant qu'elle me parlait, cherchant dans son regard sa pensée, essayant de mesurer son chagrin et l'effort que lui coûtait son renoncement. Mais son visage demeurait impassible, et je ne pus savoir ce jour-là si son cœur était atteint.
Quand notre entretien fut épuisé, elle voulut voir de ses yeux et toucher de ses mains les épaves de Y Art émise. Je ne pouvais refuser de les lui montrer. Je la conduisis dans le petit cabinet, et, la porte bien close, je fis mouvoir le ressort qui ouvrait le caveau. Nous y descendîmes ensemble. Elle put admirer à loisir ce qui restait de la cargaison du navire.
Au cours de cette visite, elle voulut tout à coup s'éloigner, comme cédant à une idée subite. Elle le fit en m'annonçant qu'elle allait revenir. Quand elle
revint, elle portait dans une corbeille les présents qu'elle avait reçus jadis de M. de Kerlouan : le collier de perles, les autres bijoux offerts par lui en diverses circonstances, voire les étoffes et les fourrures qu'elle n'avait pas encore utilisées. Elle me tendit ces objets en me disant :
— Mettez-les avec le reste. Ce n'est plus à nous. Et je ne pus qu'obéir, puisque, ce qu'elle faisait,
je lui eusse demandé de le faire si elle n'en avait pris l'initiative.
Le même jour, j'écrivis à Mme de Floret pour lui annoncer la décision de Fernande. Tous les ménagements auxquels il convient de recourir pour communiquer à quelqu'un une mauvaise nouvelle, j'en usai dans ma lettre. J'alléguai l'éducation première de Fernande, son goût pour la vie simple et la solitude, son désir de ne pas quitter Kerlouan, de ne pas me quitter moi-même, et, à l'aide de ces motifs, je formai un faisceau d'arguments propres à justifier le refus que nous opposions à la demande de M. de Floret et à enlever à ce refus tout caractère désobligeant.
Ma lettre partie, Fernande m'embrassa et me dit :
— Nous voilà donc libres de réparer le crime d'Alain Kerlouan, si toutefois il est encore réparable.
Pendant trois jours, nous n'entendîmes parler ni de Gaston de Floret ni de sa mère. Mais, à l'expi-
ration de ce délai, vers le milieu de l'après-midi, travaillant dans la salle des archives, je fus détourné de mon travail par une sonnerie de grelots et un roulement de voiture sur le sable de la grande avenue. Si j'avais pu deviner quel visiteur nous arrivait, je me serais hâté de condamner ma porte et de faire répondre à quiconque demanderait à nous parler que nous étions absents pour plusieurs jours, Fernande et moi. Mais j'étais si loin de m'attendre à la visite de Mme de Floret que, loin de me cacher, je vins sur le perron, où presque aussitôt, me rejoignit Fernande, qui avait aussi entendu le bruit.
Nous regardâmes approcher la voiture que nous reconnûmes pour appartenir au loueur de Lannilis, et lorsqu'elle se fut arrêtée devant le château, nous fûmes tout stupéfaits d'en voir descendre la sémillante Parisienne dont Fernande avait refusé d'épouser le fils et que nous ne pensions bien ne plus jamais rencontrer.
— Je viens plaider notre cause, nous cria-t-elle en mettant pied à terre.
Il était impossible de ne pas la recevoir. Nous la conduisîmes au salon, tout en lui demandant de ses nouvelles. Mais il s'agissait bien de cela vraiment. Elle nous répondait à peine, et une fois seule avec nous, refusant le fauteuil que je lui offrais, restant debout, elle poursuivit :
— J'ai reçu votre lettre, cher monsieur Malgorn. Mon fils venait d'arriver; nous l'avons lue ensemble.
Elle nous a mis au désespoir, et lui plus encore que moi. Si vous pouviez le voir, le pauvre garçon, il vous ferait pitié. Il est tombé de si haut; le coup a été si rude; il s'y attendait si peu; non qu'il vous considérât comme engagée envers nous, chère mademoiselle; mais vous aviez promis de ne rien décider sans l'avoir revu, et il espérait qu'en le connaissant mieux vous l'apprécieriez et vous convaincriez que nul mieux que lui n'est en état de vous assurer tout le bonheur auquel vous avez droit. Il vivait de cet espoir, et je me demande si, contraint d'y renoncer, il pourra jamais être heureux. Ne soyez pas surpris de me voir ici. Une mère a tous les droits; mon fils serait devenu fou si j'avais refusé de vous apporter ses prières. Je me suis donc décidée à cette démarche. Nous avons quitté Paris hier, bien tristes, bien désolés, nous rattachant cependant à une dernière espérance. J'ai laissé Gaston à Lannilis, et je suis accourue afin de vous demander pourquoi vous vous reprenez après nous avoir accueillis et encouragés.
Mme de Floret avait débité ce discours d'une haleine, la voix brisée par les larmes. L'idée ne nous vint pas qu'il y eût rien de joué dans son exaltation. Je crus à sa sincérité. Fernande y crut comme moi, et la pâleur de la chère enfant, son regard, son trouble, me prouvèrent que le spectacle de cette douleur maternelle l'avait attendrie et bouleversée.
— Croyez bien, chère comtesse, dis-je alors, que
notre conduite en cette circonstance s'est inspirée des motifs les plus respectables et que si, d'accord avec ma fille, je vous ai écrit comme je l'ai fait, c'est qu'il le fallait.
— Mon fils vous déplaît donc, chère petite? s'écria Mme de Floret.
Je répondis pour Fernande :
— Votre fils, madame, n'est pour rien dans les raisons qui nous ont déterminés.
— Mais ces raisons, ne puis-je les connaître ?
— Vous les révéler ne changerait rien à ce qui est, et leur divulgation aurait pour nous et pour d'autres des inconvénients qu'il convient de nous épargner à tous.
Mon accent et mon geste démontrèrent à Mme de Floret qu'elle n'obtiendrait pas les confidences qu'elle sollicitait. Alors, elle se répandit en plaintes et en récriminations. C'était bien cruel pour elle de voir son fils expier la faute qu'elle avait commise en lui conseillant de s'allier à nous et bien humiliant pour lui, un homme dont tout le monde faisait si grand cas, d'être éconduit sans savoir pourquoi.
Puis, de nouveau, elle parla de ses sentiments, de l'ardeur de son amour et du malheur auquel le condamnait notre décision.
— Ne le repoussez pas ainsi, supplia-t-elle en finissant. Accordez-lui au moins quelques heures d'entretien;, fournissez-lui l'occasion de se faire mieux connaître; ne me mettez pas dans la cruelle
148 L'HÉRITAGE DES^KERLOUAX
nécessité de lui dire que l'arrêt qui le frappe est sans appel.
Cette pénible scène secouait mes nerfs, et je voyais bien qu'elle causait à Fernande la plus douloureuse émotion. Je commençais d'ailleurs à trouver importune, déplacée et par trop dépourvue de dignité l'insistance de Mme de Floret, et je me décidai à y couper court en éloignant ma fille. Mais Fernande me prévint. Comme j'allais l'inviter à se retirer, elle fit un pas vers moi, et, rompant le silence qu'elle avait gardé jusque-là, elle me dit :
— Pourquoi taire la vérité? Nous n'avons pas à en rougir; vous n'avez pas le droit de la révéler tout entière, mais ce qu'il vous est permis d'en dire convaincra Mme de Floret que les motifs qui nous ont guidés, vous et moi, n'ont rien d'offensant ni pour elle ni pour son fils.
— Tu veux que j'avoue?...
— Notre pauvreté, oui, mon père.
— Eh bien, soit, m'écriai-je; tu as raison, après tout, et mieux vaut en finir. M'adressant à Mme de Floret, que le langage de Fernande avait déconcertée, je continuai : — Lorsque vous nous avez fait l'honneur de rechercher notre alliance, j'eus le tort de vous confier, madame, que la dot de ma fille s'élevait à quinze cent mille francs et qu'à ma mort elle hériterait d'une somme au moins égale. Je n'avais rien exagéré, et telle était bien alors la situation. Mais, depuis cette époque, des événements
sur lesquels je n'ai pas à m'expliquer nous ont appauvris. Ce qui était vrai il y a quelques mois ne l'est plus, et je ne peux apporter au contrat que cent cinquante mille francs. Dès lors, ma fille n'est plus le brillant parti qu'a le droit de vouloir votre fils. Le mariage dont nous avions parlé est devenu impossible. Nous avons trouvé plus digne de vous et de nous de prendre l'initiative d'une rupture et de nous épargner aux uns et aux autres les explications que votre insistance m'oblige, bien malgré moi, à vous donner aujourd'hui.
Je n'avais pas encore achevé que déjà je pouvais suivre sur le visage de Mme de Floret l'effet de mes paroles. Au premier moment, elle n'ajouta pas foi à ma déclaration. J'ai toujours supposé qu'elle crut d'abord que je la soumettais à une épreuve. Mais elle eut bientôt acquis la certitude que je ne jouais pas une comédie et que je parlais sérieusement. Tout aussitôt sa physionomie se transforma. Ce n'était plus une mère au désespoir que j'avais devant moi, mais une femme experte et rouée qui cherchait à se tirer avec honneur d'un pas difficile.
Par malheur pour elle et par bonheur pour nous, la peur de prononcer quelque parole imprudente qui l'engagerait paralysait son ordinaire habileté et lui fit lâcher le masque dont elle aurait voulu encore s'affubler afin de se ménager une sortie.
— Vous avez donc perdu beaucoup d'argent? fit-elle.
— Oui, madame, beaucoup d'argent, affirmai-je. Un mouvement qui paraissait être un élan de son
cœur et qui n'était qu'une feinte la poussa vers Fernande, qu'elle embrassa fiévreusement en répétant :
— Pauvre, pauvre petite!
Avec la mine d'une personne qui plie sous l'émotion, elle demeura quelques secondes debout, sans paroles, nous enveloppant de son regard où passaient des larmes, et, soudain, ayant balbutié quelques mots que j'entendis à peine, mais qui me parurent une promesse de nous donner bientôt de ses nouvelles, elle courut vers la porte et s^éloigna.
Ce fut si précipité que je ne songeai pas à l'accompagner et que l'étonnement où me jetait sa fuite ne cessa que lorsque j'entendis de nouveau les roues de sa voiture écraser le sable de la grande avenue.
A ce moment, nous nous regardâmes, ma fille et moi, n'en pouvant croire nos yeux.
— Peut-être est-elle allée chercher son fils, me dit Fernande. Il est inadmissible qu'elle nous quitte ainsi.
— Détrompe-toi, mon enfant, répondis-je. Elle est partie.
Et comme toute l'attitude de Fernande protestait contre cette supposition, je repris :
— Nous ne la verrons plus.
Et c'était vrai, nous ne devions plus la revoir.
Ainsi se consomma la rupture. Elle était, certes, inévitable. Nous l'avions prévue, Fernande et moi, et c'est afin de nous en épargner les ennuis que nous avions rendu spontanément à Mme de Floret et à son fils leur liberté. S'ils l'eussent reprise purement et simplement, nous n'en eussions pas été offensés. Il eût suffi de l'expression affectueuse de leurs regrets pour enlever au dénouement de nos relations tout caractère pénible.
Mais ce qui venait de se passer était par trop blessant. Le départ (précipité de la mère succédant à des protestations auxquelles nous avions failli croire équivalait à avouer qu'en venant, comme elle disait, plaider la cause de son fils au nom de l'inguérissable amour qu'il prétendait avoir conçu pour Fernande, elle avait joué une indigne comédie. C'était bien uniquement à la dot qu'ils tenaient ; ils nous en avaient eux-mêmes fourni une preuve certaine.
Je cessai cependant de m'indigner en pensant que leur conduite aurait pour résultat de consoler promptement ma fille. Elle n'était pas assez engagée de cœur pour pouvoir souffrir bien longtemps de sa déception, et sans doute, en tout état de cause, se fût-elle vite remise. Mais le procédé dont nous étions victimes devait, me semblait-il, hâter sa guérison en l'obligeant à reconnaître que son mariage avec Gaston de Floret ne lui eût pas donné le bonheur. Elle faisait ce jour-là son premier appren-
tissage des épreuves de la vie, et j étais heureux de constater qu'elle les acceptait avec un grand cou-
Dans la soirée du même jour, un télégramme d'Annie Dawson, nous annonçant son arrivée pour le lendemain, vint faire diversion au ressentiment légitime qu'en dépit de notre volonté d'oublier nous laissait au cœur la visite de la comtesse de Floret.
Nous perdions une amitié que nous avions eu la folie de croire désintéressée et sincère. Mais nous en conservions une autre, du désintéressement de laquelle nous ne doutions pas et à laquelle nous ne pouvions adresser qu'un reproche : celui de n'être entrée dans notre vie que pour en disparaître aussitôt. Annie nous avait écrit que, pressée de se réunir à son frère, elle nous resterait peu de jours, et au plaisir que nous nous promettions de sa présence parmi nous se mêlait par avance le regret de la voir partir à peine arrivée.
Ce regret, Fernande le manifesta, au reçu de la dépêche, avec une vivacité qui m'inquiéta. J'en fus d'autant plus ému que je la sentais plus blessée
qu'elle ne l'avouait de la conduite de Mme de Floret et de son fils, et que j'avais compris qu'elle comptait sur miss Dawson pour se distraire d'un souvenir attristant. J'exprimai l'espoir que nous parviendrions peut-être à retenir son amie au delà du terme qu'elle avait assigné à son séjour à Kerlouan. Assurément, dans les pénibles circonstances que nous traversions, elle ne nous refuserait pas le sacrifice que nous voulions solliciter de son amitié.
J'eus à peine émis cet espoir que Fernande s'y rattacha. Sa tristesse disparut, et ce fut avec entrain et bonne humeur qu'elle donna l'ordre de préparer la chambre que miss Dawson devait occuper auprès de la sienne. Il fut ensuite convenu que nous irions ensemble le lendemain à Lannilis à la rencontre de la voyageuse. Le train qui nous l'amenait entrant en gare à neuf heures du matin, nous devions quitter Kerlouan en voiture à huit heures et demie.
A l'heure dite, j'attendais Fernande sur le perron, le cœur rasséréné par la beauté du jour et tout heureux de pouvoir montrer notre Bretagne et le manoir de Kerlouan à miss Dawson, dans le resplendissement de ce soleil si tiède et si doux dont la lumière d'or embrasait le ciel.
Mais, au lieu de Fernande, c'est Yvonne que je vis paraître.
— Priez mademoiselle de se presser, lui criai-je. Il faut partir si nous voulons arriver à Lannilis avant le train.
Je tombai de mon haut en entendant Yvonne me répondre :
— Partez seul, monsieur; mademoiselle ne viendra pas.
— Comment! Elle ne viendra pas? m'écriai-je; elle renonce à aller à la rencontre de son amie!
— Elle est obligée d'y renoncer et vous prie de l'excuser; elle a passé une très mauvaise nuit, elle n'a pu fermer l'œil; elle est lasse, les membres brisés. La course accroîtrait sa fatigue. Elle trouve plus prudent de ne pas sortir. Mais quand vous reviendrez elle sera debout. Vous ferez bien cependant, monsieur, puisque vous allez à Lannilis, de prier le docteur de venir la voir.
Yvonne n'avait pas achevé que, sans l'écouter plus longtemps, je m'élançais dans l'escalier, grimpant les degrés quatre à quatre, inquiet de l'état de Fernande, pressé d'en juger par moi-même et maudissant par la pensée Mme de Floret, que, sans hésiter, j'accusais d'être la cause de ce soudain malaise.
Je trouvai la chère petite agitée, fiévreuse, le regard abattu, énervée par la longue insomnie qu'elle attribuait, comme moi, à ses émotions de la veille, et je compris que je m'étais fait illusion en espérant que l'étrange visite que nous avions reçue ne produirait sur elle aucun effet fâcheux. Elle en restait tout à la fois mortifiée et révoltée. Le coup n'était pas allé jusqu'à son cœur. Mais son orgueil blessé
vibrait douloureusement sous l'injure qu'on lui avait faite.
Néanmoins, elle me rassura. Je partis pour Lannilis presque tranquillisé et convaincu qu'à mon retour il ne resterait plus trace de sa subite indisposition, ce qui ne m'empêcha pas, du reste, de passer, en allant à la gare, chez notre médecin, que j'eus la chance de rencontrer et que je priai de venir au château sans délai.
A la gare, après une courte attente, je vis arriver le train et, quand il se fut arrêté, miss Dawson en descendre, mais si peu semblable à l'humble et craintive personne dont je gardais le souvenir que, si je ne l'avais attendue, j'eusse hésité à la reconnaître. A Pau, et surtout quand elle se montrait avec les Hartington, elle semblait plier sous le joug, accablée par sa servitude, et n'avoir d'autre souci que celui de ne pas attirer l'attention dans ce rôle de mercenaire auquel elle se fût résignée de bonne grâce si la dureté de ses maîtres ne l'eût rendu humiliant. Il avait fallu l'insistance affectueuse de Fernande pour forcer sa modestie et sa réserve, et pour qu'elle laissât son esprit piquant et affiné éclater sous son enveloppe un peu grise.
Combien différente elle m'apparaissait maintenant, la pauvre esclave délivrée! La conviction de son indépendance reconquise l'avait transformée, . animait son charmant regard et rajeunissait sa personne élégante. Elle n'avait plus trente ans, mais
vingt à peine. Sous la masse lourde de ses cheveux d'or, dont les ailes d'un chapeau en paille brune, égayées par un nœud de ruban et une touffe de marguerites, laissaient voir l'abondance, sa figure radieuse révélait la joie de vivre.
Il faut bien que je l'avoue, pour la première fois depuis tant d'années que je pleurais une compagne adorée, trop tôt ravie à mon amour, le charme d'une femme entra dans mes yeux et pénétra mon cœur. Des sentiments bien nouveaux pour moi, tant ils étaient depuis longtemps endormis, s'éveillèrent et me révélèrent que je pouvais encore aimer.
Ce fut instantané et comme une vision rapide destinée à s'évanouir à peine formée. Mais l'effet s'était produit. J'en fus profondément remué, pensant du même coup que mes quarante-huit ans, qui m'avaient laissé jeune d'aspect, avaient également respecté la jeunesse de mon cœur, et que ce n'en était peut-être pas fait pour moi du bonheur de vivre à deux, de boire à la coupe d'une tendresse partagée. Je dois confesser cet état de mon âme puisqu'il devait avoir des suites bien imprévues.
Tout cela, je le répète, n'eut qu'une durée d'éclair, et Annie n'en put rien voir quand je m'approchai d'elle.
— Fernande n'est pas venue?
Telles furent ses premières paroles. Elles m'obligèrent à lui expliquer les causes de l'absence de ma fille. Je le fis brièvement, en ayant l'air de n'y
attacher aucune importance et sans avouer, bien entendu, les circonstances qui m'avaient appauvri. Miss Dawson n'en fut pas moins stupéfaite quand elle apprit ce qui s'était passé entre la comtesse de Floret et nous, et son indignation égala sa surprise.
Pendant notre séjour à Pau, elle avait été témoin des attentions dont nous étions l'objet de la part de Mme de Floret et de son fils. Elle savait mieux que moi combien Fernande en avait été touchée, celle-ci le lui ayant confié, de vive voix d'abord, et ensuite dans ses lettres. Ce qu'elle me raconta à ce sujet me donna lieu de craindre, contrairement à mes premières impressions, que Fernande n'eût été atteinte dans son cœur au même degré que dans sa vanité de femme.
Je fis part de mes craintes à miss Dawson, en ajoutant que je comptais sur elle pour m'aider à effacer, dans la mémoire de son amie, ces douloureux souvenirs. Sa réponse fut telle que je l'attendais. Sans chercher à savoir comment j'avais perdu la presque totalité de ma fortune, elle me promit de ne quitter Kerlouan que lorsque sa présence n'y serait plus nécessaire.
— Mon frère ne m'en voudra pas si je tarde à le rejoindre, quand il connaîtra les motifs pour lesquels j'ajourne mon départ, me dit-elle. 11 sait, monsieur, combien vous m'avez été secourables, Fernande et vous. Il me blâmerait si j'hésitais à vous
prouver ma reconnaissance dans la forme où il m'est possible de le faire.
Nous venions de monter en voiture quand miss Dawson me tint ce langage. J'en fus si vivement touché que, sans prononcer une parole, je pris dans mes mains une des siennes, qu'elle achevait de déganter, et la portai à mes lèvres dans un élan dont je ne fus pas maître.
C'était, me semblait-il alors, un élan de gratitude, amical et paternel. Mais je ne serais pas sincère si je n'ajoutais que, malgré mon émotion, je fus sensible au contact de cette main fine, souple, d'une forme parfaite, une véritable main de patricienne. C'est, d'ailleurs, tout ce que je veux dire des impressions inoubliables de cette journée, qui fut le point de départ d'une nouvelle phase de ma vie.
En arrivant à Kerlouan, j'appris par Yvonne que Fernande avait voulu se lever. Mais, au moment de le faire, elle s'était sentie si faible qu'elle avait pris le parti de ne pas quitter son lit. Cette nouvelle me bouleversa. Nous nous hâtâmes de monter dans la chambre de notre malade. Elle nous attendait et ouvrit les bras à son amie, en s'excusant de n'avoir pu aller à sa rencontre.
— Je me soigne aujourd'hui pour être sur pied demain, lui dit-elle. Je serai si heureuse de vous faire les honneurs de notre vieux manoir !
— Te sens-tu moins bien que ce matin? lui demandai-je, frappé par l'altération de sa voix, l'éclat
fiévreux de son regard et l'afflux de sang qui empourprait sa figure.
— Ni moins bien ni mieux, me répondit-elle. Je suis comme si l'on m'avait rouée de coups.
— Une courbature, fis-je en dissimulant mon inquiétude.
— Vous aurez pris froid, chère Fernande, observa miss Dawson, et vous êtes condamnée à garder la chambre. Heureusement que me voici près de vous.
— Pour trop peu de temps, hélas ! gémit ma fille. Mais miss Dawson la rassura en lui renouvelant
la promesse qu'elle m'avait faite à moi-même :
— Je ne vous quitterai, chère Fernande, que lorsque vous n'aurez plus besoin de 'moi. Ne vous attristez donc pas de mon départ, et si ma présence vous est salutaire, ne songez qu'à en jouir.
L'arrivée du médecin interrompit ces propos. Il examina Fernande, l'ausculta et dit ensuite :
— Je ne vois rien de bien grave en tout ceci, mademoiselle. Deux ou trois jours de lit vaudront mieux pour vous que les remèdes. Seulement, il conviendrait de calmer votre imagination, qui travaille beaucoup plus qu'il ne convient.
Quand il eut rendu cet arrêt, et comme il voulait rédiger une ordonnance, je le conduisis dans mon cabinet afin de l'interroger à l'aise.
— Que pensez-vous de l'état de Fernande, cher docteur? demandai-je, tandis qu'il écrivait.
i6o L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
Il s'arrêta pour me répondre.
— Il m'inquiète un peu, je vous l'avoue, monsieur Malgorn. Je n'y vois pas encore très clair. Mais certains symptômes me font redouter une maladie assez grave, longue surtout. Je ne l'eusse pas dit à Mlle Fernande. Mais à vous, son père, je ne dois rien cacher.
— Quelle maladie? m'écriai- je éperdu.
— Je ne sais trop; une fièvre cérébrale, peut-être. Du reste, s'empressa-t-il d'ajouter, ce n'est qu'une supposition, et il n'est pas sûr que ce que je crains se réalise. Demain, je serai mieux qu'aujourd'hui en état de prononcer.
Je fus littéralement affolé. Il partit en m'annonçant sa visite pour le lendemain. Je revins chez Fernande, si préoccupé de ne pas trahir mes alarmes qu'elle ne se douta pas plus de leur existence qu'elle n'en pouvait soupçonner la vivacité. Elle me crut sur parole quand je lui affirmai que le médecin avait diagnostiqué une indisposition passagère qui lui permettrait de reprendre sa vie habituelle au bout de deux ou trois jours.
Mais ce mensonge commandé par la prudence et suggéré par la sollicitude, il me fut impossible de le soutenir quand je me trouvai seul avec Annie dans son appartement, où, à défaut de Fernande, j'avais dû la conduire afin de l'installer et de m'assurer qu'elle n'y manquerait de rien. Avant que j'eusse parlé, elle lut dans mes yeux mon anxiété, et la
question qu'elle me posait ne me laissa pas libre de mentir. D'ailleurs, pourquoi l'aurais-je trompée, alors que j'étais tenu de faire appel à son dévouement? Et puis, eussé-je voulu la tromper, l'aurais-je pu, et ma voix tremblante, les larmes vainement refoulées qui m'aveuglaient ne m'auraient -elles pas trahi ? Elle devint donc, dès le premier moment, la confidente de mes craintes.
Il est des âmes qui semblent faites pour les jours de douleur et d'épreuves, tant elles possèdent au suprême degré le secret des paroles qui rassurent, soulagent et réconfortent. C'est une de ces âmes que portait en soi miss Dawson et que je découvris à l'heure même où j'avais besoin de l'assistance efficace que celles-là seules peuvent donner.
Elle avait déjà pour Fernande une affection de sœur, et elle aimait en moi le père de son amie. J'en fus convaincu dès qu'elle m'eut parlé. Je lui dus de reprendre confiance et courage, de ne pas désespérer de la bonté de Dieu et de ne pas douter de la guérison de ma fille.
Et de sentir près de moi, au début de la crise que je prévoyais, cette vaillante créature, cette femme forte dont un passé trop rude et le spectacle de la souffrance humaine, auquel elle était faite, n'avaient pas desséché le cœur, je compris qu'elle entrait dans ma maison à l'heure propice pour y mettre en œuvre les mérites qui la distinguaient et en m' aidant à disputer ma fille au péril dont nous étions menacée,
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pour conquérir des droits éternels à ma reconnaissance, à mon affection.
Ce péril couva, trois jours durant, dissimulé par l'apparente tranquillité de Fernande et par des illusions que nous nous obstinions à garder. Puis, brusquement, il éclata, entraînant à sa suite toutes les complications, toutes les secousses d'une longue maladie et les innombrables alternatives de mieux et de pire qui la caractérisent.
Je renonce à dépeindre les angoisses auxquelles je fus en proie durant les journées monotones et les nuits interminables que je dus passer au chevet du lit où je voyais la jeunesse de ma fille livrer à la mort un combat acharné. Les pères et les mères me comprendront, et avec eux quiconque a tremblé pour la vie d'un être chéri. Ils devineront tout ce que j'eus à souffrir, alors qu'un mal redoutable épuisait en Fernande peu à peu les moyens de résistance, alors qu'une pâleur affreuse remplaçait sur son pur visage les roses de la santé, et que ses beaux yeux s'assombrissaient dans l'égarement de sa raison, révélé par sa parole brève, enfiévrée et délirante.
Mais ce que je veux dire, ce sur quoi je ne saurais trop insister, c'est le secours incessant, l'assistance ininterrompue et, pour tout résumer, la sollicitude et le dévouement que nous prodigua miss Dawson au cours de cette cruelle épreuve. Ah! la noble, la courageuse créature, que ne lui dois-je pas et que serais-je devenu sans elle?
Elle fut toujours là, énergique, infatigable, habile à donner des soins, à exécuter les ordonnances du médecin, à lutter pied à pied contre la maladie. Son âme admirable se révéla dans la confiance qu'elle conservait ou feignait de conserver pour ranimer la mienne, parfois bien affaiblie, et dans les douces, les réconfortantes paroles qu'elle eut pour moi en ces heures critiques. Elle ne désespéra pas un seul jour de sauver ma fille. Son ardente foi dans un dénouement heureux fut tout le secret de mon propre courage, et c'est ainsi que la menace d'un irréparable malheur créa entre nous un lien qui ne devait jamais se briser.
Bien entendu, elle ne parlait plus de partir. La date de son départ était indéfiniment ajournée. Elle l'avait écrit à son frère. Il s'était empressé, au reçu de sa lettre, de lui télégraphier qu'il approuvait sa conduite et que ce qu'elle ferait serait bien fait. La certitude qu'elle ne m'abandonnerait pas contribua à atténuer mes appréhensions tout autant qu'elles pouvaient l'être. De ces temps d'alarmes et si lointains qu'ils soient, je garde le vivant souvenir d'une jeune femme circulant, grave et douce, dans ma maison, — tel un ange consolateur, — s'asseyant, le visage calme et sans jamais perdre le sang-froid ni l'espoir, auprès de Fernande, et, quand elle me voyait abattu, me prenant les mains et me disant d'un accent inoublié :
— Nous la sauverons, monsieur.
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Chères mains, mains bénies, mains de fée, que de fois elles pressèrent ainsi les miennes, versant, par ce contact, un baume salutaire dans mon cœur, qu'endolorissait l'effroi !
Nous vécûmes dans ces transes durant trois semaines, de plus en plus rapprochés par la communauté de nos craintes. Notre intimité fut de tous les instants. Nul incident ne s'y produisait qui n'eût pour effet d'accroître ma reconnaissance et de me montrer en miss Dawson la femme la plus rare et la plus accomplie, la compagne idéale, celle qu'on rêve d'avoir toujours près de soi, la seule, enfin, qui pût m'aider à me résigner, si j'avais le malheur de perdre ma fille.
Ce malheur, grâce à Dieu, devait être conjuré. La maladie, qui, jusqu'au vingtième jour, avait paru s'aggraver, diminua soudain d'intensité, Un matin, le médecin, qui venait deux fois par jour, trouva Fernande sensiblement mieux. Il constata le ralentissement de la fièvre. Il ne voulut pas encore se prononcer. Mais, quarante-huit heures plus tard, le mieux s'étant accentué, il s'écria :
— Maintenant, je réponds de sa vie. La convalescence sera longue, mais la guérison est certaine.
Alors, succédant à une période de terreur, succéda une période heureuse. Je vis ma fille renaître, la flamme de son regard se ranimer et sa santé commencer à refleurir. La fièvre cérébrale laisse parfois des traces dans les intelligences qu'elle a
momentanément obscurcies, et j'en redoutais les suites. Mais il fut bientôt visible que mes craintes ne se réaliseraient pas, et les prédictions de notre cher docteur achevèrent de me rassurer.
Un jour vint enfin où ma chère convalescente put faire sa première sortie. En me rappelant les circonstances de l'événement, je ressens les mêmes émotions qu'en cette heure de détente où je bénissais Dieu, qui avait écarté de ma maison la foudre prête à la détruire. Le tableau qu'elle présentait remplit mes yeux, dJoù, comme alors, coulent des larmes de joie. D'un côté, Fernande s'appuyait à mon bras; de l'autre, à celui d'Annie Dawson. A pas lents, mais avec une sûreté qui témoignait de son rétablissement, elle nous entraînait à travers les allées du parc, qu'elle avait voulu revoir et parcourir.
Tout la ravissait, la splendeur du ciel, où montait le soleil d'été; la verdure sombre des arbres, le miroitement de la rivière à travers leurs branchages et les chants d'oiseaux qui résonnaient de toutes parts dans l'espace clair, qu'embaumait île parfum des fleurs. On eût dit qu'elle voyait et entendait pour la première fois. Elle nous souriait; elle souriait à Yvonne, qui pleurait de bonheur; à Yves Kermarrec, à tous ceux que nous rencontrions sur notre route et qui s'inclinaient sur son passage, ayant aux yeux l'étonnement que leur causait sa résurrection.
i66 L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
Je me souviens encore qu'après l'avoir ainsi promenée de tous côtés et jugeant que cette première course avait assez duré, nous la ramenâmes dans sa chambre, où l'attendait, près de la croisée ouverte, dans le demi-jour des persiennes closes, sa chaise longue. Un peu lasse, mais d'une lassitude saine et vivifiante, et un peu grisée aussi par l'air salubre de notre parc, qu'elle avait aspiré à pleins poumons, elle s'allongea. Sous nos yeux égayés, les siens se fermèrent, vaincus par le sommeil réparateur qui s'emparait d'elle.
— Laissons-la, me dit Annie à voix basse, après l'avoir délicatement enveloppée d'une couverture.
Nous sortîmes de la chambre, marchant avec précaution pour ne pas l'éveiller, et nous entrâmes dans la pièce voisine, en laissant derrière nous la porte entrouverte. Une fois seuls, nous nous regardâmes sans nous rien dire. Le bonheur immense qui chantait dans nos âmes nous ôtait la parole, et miss Dawson s'assit sur une chaise qui se trouvait à sa portée.
Alors, cédant à une force mystérieuse qui ne me laissait plus maître de moi, je m'agenouillai et murmurai :
— C'est à vous qu'après Dieu je dois le salut de ma fille, chère mademoiselle. Comment acquitterai-je jamais une telle dette? C'est à peine si toute une vie de tendre dévouement pourrait payer celui que vous nous avez prodigué; et cette vie même,
nous ne pourrons vous la consacrer, puisque bientôt vous allez partir.
Elle resta silencieuse. Mais elle laissa tomber sur moi un regard inexprimable que je ne lui avais jamais vu et qui pénétra jusqu'au plus profond de mon être. En même temps, sa main se posa sur mon front et je la sentis trembler. Puis, brusquement, elle se redressa. Une expression d'enjouement égaya sa physionomie recueillie et timide, et elle soupira :
— On part, mais on revient.
— Promettez donc de revenir, suppliai-je.
— Je le promets, déclara-t-eïle. Oui, je reviendrai si Dieu le veut comme je le veux.
Pourquoi cette promesse m'emplissait-elle de joie? Je ne le savais pas alors.
A dater de ce jour, la guérison de Fernande marcha à grandes enjambées. Mes inquiétudes se furent bientôt dissipées, surtout après qu'il m'eut été donné de me convaincre que Fernande ne gardait plus de notre aventure avec les Floret qu'un souvenir sans trouble, allégé, libre de tous regrets. Elle redevint ce qu'elle avait été avant la crise. Notre vie recommença, souriante, embellie par la présence de miss Dawson, et sans que notre ruine volontaire, dont nous persistions à garder pour nous seuls le secret, parvînt à y mettre une ombre. Nous avions fait notre sacrifice et nous ne le regrettions pas.
Quant à miss Dawson, il n'était plus question de fixer l'époque où elle nous quitterait, son frère lui
i68 L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
ayant écrit que, peut-être, il profiterait des vacances scolaires, qui étaient proches, pour venir la chercher et visiter en même temps la France, qu'il considérait un peu comme sa patrie, en souvenir de ceux de ses aïeux qui en étaient issus. Ce projet nous laissait Annie pour deux ou trois mois encore, et nous en étions tous également enchantés.
On devine bien que, pendant le long mois où la santé de ma fille me causait de si cruels soucis, j'avais perdu de vue les vagues projets conçus à la suite de mes découvertes relatives au naufrage de X Art émise et les résolutions qu'elles me commandaient. Mais, une fois délivré de mes inquiétudes, et mon calme recouvré, le désir de réparation qui s'était emparé de moi me ressaisit, et ma pensée s'absorba de nouveau dans 1 étude des moyens qui pouvaient me faire retrouver les ayants droit à la succession de Kerlouan.
Malheureusement, ces moyens, j'avais beau le? chercher, je ne les trouvais pas. Mon esprit s'agitait dans les ténèbres. D'aucun côté ne me venait la lumière, et si la possession des épaves du navire me rappelait sans cesse que j'avais un grand devoir à remplir, aucun indice, parmi ces épaves, ne me mettait sur la voie qui pouvait me conduire à son accomplissement.
Il y avait bien le portrait de la femme en blanc. Tout me portait à croire qu'il provenait aussi du naufrage et qu'il était entré au manoir de Kerlouan
avec la cargaison. Mais quel éclaircissement pouvais-je en tirer, alors qu'il ne portait aucun nom et que cette femme restait pour moi une inconnue? Cependant, l'idée me vint que, puisqu'elle était née à Cadix, et si, comme je le supposais, son portrait avait été pris sur X Art émise, il se pourrait que, dans cette ville, on eût conservé quelque souvenir d'elle ou du naufrage. Je résolus de m'en informer et j'écrivis au consul de France.
Sans lui révéler le motif de mes recherches, je lui racontai, d'après les pièces judiciaires, le sinistre où le navire avait péri corps et biens, le procès qui l'avait suivi et comment j'avais été amené à penser que ce navire était espagnol. Je lui demandais d'ouvrir une enquête à l'effet de savoir s'il existait encore quelque héritier des victimes et, dans le cas où il le retrouverait, de l'engager à se mettre en rapports avec moi.
Je reçus, au bout de quelques jours, la réponse du consul. Ses recherches avaient été vaines. Dans le port de Cadix, personne, même des vieillards, ne se souvenait d'avoir entendu parler de XArtémise. Les archives de la marine ne renfermaient aucun document touchant ce navire. Le consul me faisait en outre remarquer qu'à supposer même que YArt émise eût appartenu au port de Cadix ou mouillé dans ses eaux, il n'était pas surprenant qu'après plus d'un siècle personne ne fût en état de l'affirmer.
i7o L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
Sans doute pouvait-on s'étonner que le procès de Ouimper n'y eût eu aucun écho et que les armateurs n'eussent pas adressé de réclamations au gouvernement français, alors qu'il était démontré que VAr -témise et son équipage avaient été l'objet d'un véritable guet-apens. Mais cela s'expliquait par ce fait qu'à cette époque l'Espagne était en guerre avec la France et la France sous le régime de la Terreur. Probablement, ceux qui auraient pu réclamer s'étaient abstenus, soit qu'ils eussent ignoré les causes réelles du sinistre, soit qu'ils eussent pensé que leurs réclamations, adressées à une nation ennemie, ne seraient pas écoutées.
Cette réponse ne dissipa donc pas mon ignorance. Elle me laissa dans le même état de doute et d'indécision, et j'en revins au projet de consacrer à des fondations pieuses la part de la fortune que j'étais résolu à ne pas conserver. Mais ceci nécessitait une étude préalable et approfondie. Les œuvres charitables sont innombrables en France, et encore convenait-il de décider à laquelle on s'adresserait et surtout de se convaincre que les victimes du naufrage n'avaient plus d'héritiers.
Au cours de ces recherches, dans le secret desquelles je n'avais mis que Fernande, l'arrivée de George Dawson, le frère d'Annie, vint nous surprendre. Il s'était annoncé, mais sans préciser la date de son voyage, et nous ne l'attendions pas. Débarqué au Havre, il n'avait fait que toucher barre
à Paris. Il s'était ensuite dirigé vers la Bretagne, pressé d'embrasser sa sœur et négligeant de l'avertir.
Nous étions partis en excursion pour la journée, lorsqu'il arriva à Kerlouan, pendant l'après-midi. C'est le soir, en rentrant, que nous le trouvâmes. Sa sœur nous avait si souvent parlé de lui qu'il ne pouvait être pour nous un étranger. Quoique ne l'ayant jamais vu, nous 'le connaissions, ou, pour mieux dire, nous croyions le connaître. Mais combien il était au-dessus de ce que nous nous étions figuré.
De trois ans plus jeune qu'Annie, il lui ressemblait à ce point que, n'eussions-nous pas su qui il était, nous aurions deviné qu'ils avaient la même origine et que le même sang coulait dans leurs veines. Sans posséder comme elle la beauté du visage, il la rappelait par l'expression du regard, par la sveltesse de la taille, par les gestes et surtout par l'attrait sympathique qu'il exerçait rien qu'en se montrant.
Une barbe blonde virilisait ses traits, et le type gaulois apparaissait dans sa physionomie, où se reflétaient la vivacité de son intelligence, la droiture de son esprit et sa chaleur de cœur. Il nous plut dès le premier jour, et ce que peu à peu nous découvrîmes en lui de haute raison, de nobles sentiments, d'érudition, ne tarda pas à nous le faire paraître plus aimable. Il chérissait la France, dont, comme sa
sœur, il parlait très purement la langue, et tout en lui révélait qu'il y avait eu des Français, et de bons, parmi ses ascendants. Il fut, à nos yeux, dès ce premier imoment, comme si nous l'avions toujours connu.
Après avoir passé quelques heures auprès de sa sœur, il voulait repartir. Il avait formé le projet de faire un long séjour à Paris, de parcourir la France et de ne revenir à Kerlouan que pour y prendre Annie et la ramener aux Etats-Unis. Mais nous mîmes tant d'insistance, Fernande et moi, à obtenir de lui le prolongement de son séjour parmi nous, qu'il nous sacrifia ses projets et se décida à nous consacrer la plus grande partie de ses vacances.
Sa décision me jeta dans le ravissement. J'avais compris déjà que sa présence n'était pas moins agréable à Fernande que celle d'Annie. Moi-même, je me complaisais au spectacle de leur jeunesse à tous les trois. Cette jeunesse égayait en même temps ma maison et mon cœur. Elle atténuait les préoccupations qui me torturaient depuis que je m'étais mis en tête de me débarrasser d'une fortune dont la possession troublait ma conscience et que j'avais renoncé à en jouir.
Peut-être aussi — car je ne veux rien cacher — la société du frère n'avait-elle pour moi tant de charme que parce que la sœur en était heureuse et qu'elle lui rendait plus agréable son séjour à Kerlouan. Son dévouement à l'amitié l'y avait jusqu'à
ce moment retenue. Je souhaitais qu'elle y fût aussi retenue par le plaisir que Ton goûte à rester là où on se plaît. Oui, j'aurais voulu l'y retenir toujours, la chère créature, et j'étais secoué d'un frisson douloureux quand je pensais qu'en dépit de la longueur des heures qui restaient à s'écouler avant son départ, celle-là sonnerait trop vite qui la verrait partir peut-être pour ne revenir jamais.
C'était le nuage qui obscurcissait parfois mon bonheur présent et donnait à ma vie je ne sais quoi qui tenait du rêve, comme si ce que je commençais à entrevoir en eût eu la fragilité.
Nous consacrâmes à des excursions les quinze jours qui suivirent l'arrivée de George Dawson. Tout le pays qui environne Kerlouan est pittoresque et bon à voir, sans parler de Brest, où l'Arsenal' et quelques-uns des cuirassés mouillés en rade reçurent notre visite. Nous partions le matin, tantôt en voiture, tantôt par le chemin de fer, et, parfois, nous poussions nos courses jusqu'à une assez longue distance du château.
C'est ainsi que nos amis parcoururent tour à tour, guidés par nous, toute cette partie de la Bretagne
qui forme l'extrémité des côtes de France autour de l'immense rade de Brest. Nous les conduisîmes sur les bords si riants de la rivière de Landerneau, à Kerhuon, à Plougastel, sous les belles futaies qui ombragent la chapelle de Saint-Laurent et vers les sites les plus sauvages de Brignognan, de Plouguerneau, de Guisseni.
Une chaloupe à vapeur mise à ma disposition par l'amirauté nous promena dans la baie de Douarnenez, à Morgat, au cap de la Chèvre et jusqu'à l'Enfer de Plogof. Nous rentrions le soir un peu las, mais les yeux emplis par la beauté magique des spectacles de nature qu'il nous avait été donné d'admirer.
Ces excursions eurent encore un autre résultat. Elles resserrèrent les nœuds qui s'étaient si rapidement formés entre les Dawson et nous. A vivre ensemble durant des journées, sans se quitter un instant, on apprend vite à s'apprécier. Ce jeune professeur, qui s'efforçait en vain de dissimuler sa science sous sa modestie naturelle et sa bonne grâce accoutumée; sa sœur, dont le charme enveloppant s'exerçait si vite sur ceux qui l'approchaient, avaient été jusqu'à ces derniers temps des inconnus pour nous comme nous étions des inconnus pour eux.
Mais, après deux semaines où nos rapports étaient de tous les instants et où, par la force des choses, les caractères et les sentiments réciproques se révélaient sans contrainte, nous étions les uns envers les
autres comme de vieux amis qui trouvent un plaisir infini dans l'existence commune qui les a rapprochés et n'attachent de prix qu'à ne pas se séparer.
Chacun de nous suivait, du reste, son penchant. Il se manifestait dans le spectacle que nous offrions lorsque, descendant du train ou de voiture, nous nous engagions à pied à travers les landes, ou sur les plages rocheuses, ou par quelque vert sentier circulant sous les bois. Au point de départ, on eût pu nous voir tous les quatre ensemble, ne formant qu'un groupe. Mais bientôt, obéissant, à notre insu, à je ne sais quelles impulsions irrésistibles, nous en formions deux : en avant, Fernande et George, et en arrière d'eux, Annie et moi.
— Combien je serais heureux, pensais-je souvent, quand nous nous trouvions ainsi, si ce groupement était l'image de notre vie !
Au bout de peu de jours, en effet, je n'avais pu douter du plaisir que trouvaient ma fille et le jeune professeur à être réunis et à causer librement. Quant à moi, je ne cherchais pas à lutter contre la force supérieure qui m'entraînait sans cesse vers miss Dawson, surtout depuis que j'avais cru découvrir que ma conversation ne lui déplaisait pas.
Peut-être trouvera-t-on que je m'attarde un peu trop à ces détails. Mais ils n'auront pas été inutiles s'ils aident mes lecteurs à mieux comprendre, et sans que de plus longues explications soient nécessaires, ce que je dois maintenant raconter.
A la fin d'une journée durant laquelle nous avions fait une course très longue à dix lieues de Kerlouan, nous y étions rentrés à une heure avancée de la soirée.
Tous également pressés d'aller prendre un repos bien gagné, nous dînâmes en hâte. Pour dire le vrai, nous tombions de sommeil, et il était convenu qu'on irait se coucher en sortant de table. Tout se fit ainsi qu'il en avait été décidé. Chacun rentra chez soi comme dix heures sonnaient.
Fernande m'accompagna dans ma chambre. Elle le faisait toujours, et nous échangions encore quelques mots avant de nous séparer. Ce soir-là, je supposais que la conversation serait courte et que ma fille me quitterait aussitôt après m' avoir embrassé. Mais il n'en fut rien. Loin d'être pressée de me quitter, elle semblait disposée à la causerie. Je la vis s'asseoir dans un fauteuil et devinai qu'elle avait quelque chose à me dire, la présence de Dawson l'ayant empêchée de le faire plus tôt.
Je ne me trompais pas, et la question qu'elle me posait me le prouva du premier coup :
— N'êtes-vous pas frappé, père chéri, des attentions que me prodigue M. George? me demandât-elle,
— Frappé, c'est beaucoup dire, répondis-je un peu surpris. J'ai seulement constaté qu'il se plaît dans ta société, qu'il la recherche. Mais je n'y ai attaché aucune importance, ignorant d'ailleurs de- quoi il te parle.
— Il me parle de lui, beaucoup de lui, de sa famille, de son passé, de ses espérances d'avenir, comme s'il voulait m'intéresser à sa vie; il m'interroge aussi, comme s'il voulait me mieux connaître et comme s'il s'intéressait à la mienne...
— Et tu en conclus?...
— J'en conclus, fit-elle d'un accent qui, sous un air de gaieté plus feint que réel, trahissait un peu de tristesse, que M. George Dawson est en train de devenir amoureux de Mlle Fernande Malgorn.
Ce n'était pas pour me surprendre. Elle était si jolie, ma Fernande, d'une âme si haute, d'une intelligence si claire! Quel homme jeune, loyal, libre de cœur, aurait pu la connaître sans l'aimer? Je ne pouvais donc m'étonner de ce que j'apprenais. Je n'en ressentis pas moins la plus vive émotion. J'essayai de la dissimuler, et, me mettant à l'unisson de ma fille, je repris :
— Mademoiselle Malgorn est-elle sûre de ne pas se tromper?
— Elle en est sûre, affirma-t-elle.
— Et que pense-t-elle des sentiments qu'elle a découverts ?
Elle redevint grave et me répondit :
— Elle pense que si elle n'écoutait que son cœur, elle serait heureuse, bien heureuse.
— L'autre est donc oublié? continuai- je.
Sa physionomie prit une expression de dédain :
— Oh! il a tenu si peu de place, celui-là, il a
compté si peu... En détruisant par sa conduite la bonne opinion que j'avais de lui, il a cicatrisé luimême la blessure qu'il avait faite à mon orgueil. Oui, il est bien oublié.
— Alors, si M. Dawson se déclarait?...
Je ne pus achever, Fernande m'interrompit avec vivacité.
— Mais il ne se déclarera pas; il ne faut pas qu'il se déclare, et si je vous parle de lui, mon père, c'est afin d'aviser avec vous aux moyens de l'en empêcher en le décourageant par avance.
— Je ne comprends plus, mon enfant, dis- je alors. Tu m'avoues que tu es heureuse des sentiments que tu lui as inspirés et tu veux les décourager !
— X'ai-je pas raison? s'écria-t-elle. M. Dawson n'est pas Français; il n'habite pas la France. Si je l'épousais, je devrais partir avec lui. Pourrais-je y consentir, consentir à m'expatrier, à me séparer de vous, à vous laisser seul si loin de moi ?
— Je ne suis pas en cause, ma Fernande. C'est de ton bonheur seul qu'il s'agit, et s'il doit résulter de ton mariage avec ce galant homme...
De nouveau, elle me coupa la parole.
— Assez, père chéri. Ce mariage est impossible, et je ne vous ai confié ce que j'ai cru découvrir qu'afin que vous m'aidiez à faire comprendre à M. Dawson qu'il ne doit pas persévérer dans la voie où il s'est engagé.
— Que ne le dis-tu à sa sœur ? Elle est un intermédiaire tout trouvé pour une communication aussi délicate.
— Mais encore faudrait-il qu'elle me fournît l'occasion de le lui dire. Or, elle ne m'a parlé de rien jusqu'ici.... Convient-il que je prenne les devants et puis-je me donner l'air d'avoir deviné ce qu'on ne m'avoue pas? C'est à vous d'intervenir, mon père, et d'en trouver le moyen.
— Avec cela qu'il est facile de le trouver...
— Il y en a peut-être un, poursuivit Fernande. M. Dawson est trop pauvre pour avoir rêvé de m' épouser, s'il ne supposait que je suis riche pour deux; non qu'il soit intéressé et que son amour ait eu sa source dans l'idée qu'il se fait de ma dot ; mais, assurément, il ne voudrait pas me condamner à une vie de misère. Donc, il me croit riche.
— J'ai dit à sa sœur le contraire, en lui révélant les causes de la conduite de M. de Floret.
— Il faut le lui redire, insister afin qu'elle n'ignore pas que nous sommes pauvres, très pauvres, et qu'il n'est pas en mon pouvoir d'épouser un homme sans fortune, qui, par cela même, a le droit d'être ambitieux.
J'étais confondu par la logique de ma fille, par la solidité de son raisonnement, et quoique son mariage avec George Dawson ne me semblât pas aussi peu réalisable qu'elle le croyait, j'abondai dans son sens.
— Eh bien, soit, je parlerai à miss Dawson, déclarai-je, et de manière que, pas plus que son frère, elle ne puisse se faire illusion sur notre véritable état. Mais si, nonobstant nos confidences, George Dawson s'obstine, s'il me demande ta main?...
— Alors, mon père, vous répondrez que je ne veux pas m' expatrier.
Cet entretien me jeta dans le plus grand trouble, et les pénibles réflexions qu'il me suggérait me tinrent éveillé durant une partie de la nuit. J'étais contraint, en effet, de m'avouer que Fernande plus encore que moi serait la victime de mes scrupules en ce qui touchait l'héritage de Kerlouan.
Si j'avais pu me résoudre à conserver cet héritage, tout eût été simple et facile. En consentant à épouser George Dawson, Fernande, en possession d'une grosse dot, aurait aisément obtenu qu'il renonçât à la position qu'il occupait à Boston et qu'il s'établît en France. Ainsi seraient tombées les objections qu'elle voulait opposer à une demande en mariage venant de lui.
Mais, parce qu'elle était pauvre, elle ne pouvait lui demander un tel sacrifice, alors surtout qu'il était plus pauvre qu'elle, et après avoir perdu une première occasion de se marier, elle allait en perdre une seconde. C'est donc elle qui aurait le plus à souffrir de mes résolutions.
Je dois, toutefois, me rendre cette justice que si je regrettais en ce moment d'avoir dû les prendre,
je ne regrettais pas de les avoir prises, et c'eût été faire injure à Fernande que de la soupçonner de les regretter. Je ne fus pas un seul instant tenté de me repentir ni d'abandonner mes projets, et le chagrin que me causaient ces incidents n'ébranla pas ma volonté d'accomplir jusqu'au bout mon devoir, quoi qu'il pût m'en coûter.
En rentrant de notre course, nous avions résolu de n'en pas faire le lendemain et de rester tranquillement à la maison. J'en profitai pour me ménager dès le matin un tête-à-tête avec miss Dawson. Son frère, ayant besoin d'expédier un télégramme à Boston, voulut de porter lui-même à Lannilis, et Fernande nous ayant fait prévenir qu'elle ne descendrait que pour le déjeuner, nous nous trouvâmes seuls, Annie et moi. Je lui proposai une promenade dans le parc, qu'elle accepta sans hésiter.
Une fois sous les avenues qui bordent les rives de l'Aberwrack, je crus le moment opportun pour lui faire mes confidences, encore que je n'eusse pas décidé par où je commencerais. Ce fut elle-même qui me tira du petit embarras que j'éprouvais pour entrer en matière. Comme elle s'extasiait sur la beauté des futaies sous lesquelles nous avions porté nos pas, je lui dis que je considérais comme un grand bonheur, après les grosses pertes d'argent que j'avais faites, de n'avoir pas été obligé de me défaire du manoir de Kerlouan.
— Je ne me fusse pas consolé si j'avais dû le
vendre, ajoutai-je, et je bénis le ciel, qui m'a permis de le conserver.
Je n'en avais jamais tant dit sur ce que j'appelais ma ruine, ni à miss Dawson, ni à personne. Tout ce qu'elle savait, c'est que Gaston de Floret avait renoncé à épouser Fernande en apprenant que je ne pouvais plus la doter aussi largement que je l'avais d'abord annoncé. Elle pouvait par conséquent supposer que, quoique diminuée, cette dot formait encore un total avantageux. C'est cette supposition que j'avais à cœur de détruire. Mais Annie levait ses yeux vers les miens, et, timide, discrète, craignant d'en trop demander, elle m'interrogea.
— Vous avez donc fait de grosses pertes, monsieur Malgorn ?
— Des pertes énormes, répliquai-je. Elles ont emporté la presque totalité de la succession du marquis. C'est à peine si j'ai pu sauver du désastre, avec ce domaine bien diminué, de quoi y vivre modestement, ma fille et moi.
Elle ne me répondit pas, et nous continuâmes à marcher sous les arbres, côte à côte et silencieux. Alors, à l'improviste, j'eus le regret de l'insuffisance de mes explications. Miss Dawson n'y verrait-elle pas la preuve d'un manque de confiance, et, d'autre part, ne concevrait-elle pas de moi une opinion défavorable si l'idée lui venait que ma ruine était due à des imprudences, à des légèretés, à une mauvaise administration de mes biens. N'en serais-je pas dé-
précié à ses yeux ? Je ne sais pourquoi cette pensée me fut intolérable. Mais il est certain qu'elle mit sur mes lèvres des paroles de justification et de défense.
— Ne croyez pas, chère miss, repris- je, qu'il y ait eu de ma faute dans le malheur que j'ai subi. Je suis ruiné, mais ma ruine est volontaire. Ma conscience n'eût pas été en repos si j'avais conservé l'héritage de M. de Kerlouan.
— Pourquoi cela, monsieur?
— Parce qu'une fois en possession de cette immense fortune, je me suis aperçu qu'elle n'appartenait pas à celui de qui je la tenais et qu'il n'avait pas eu le droit de me la léguer. J'ai lieu de croire qu'il a toujours ignoré ce qu'un hasard m'a fait découvrir après sa mort. Mais, l'ayant découvert, j'ai dû me conduire comme il se fût conduit lui-même s'il avait su ce que je sais, c'est-à-dire que sa fortune avait une origine qui la rend suspecte. Ne m'approuvez-vous pas, Annie ?
— ■ Comment pourrais-je ne pas vous approuver, fît-elle, quand vous me donnez une preuve nouvelle de cette loyauté que vous portez si haut et dont témoignent à tout instant votre conduite et vos paroles? Mais n'avez-vous pas cédé, monsieur, à des scrupules excessifs ?
— Je n'ai cédé qu'à l'évidence, affirmai- je. Du* reste, vous connaîtrez bientôt les motifs qui m'ont guidé et vous vous convaincrez que je ne pouvais pas rester riche.
î&4 L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
Elle me tendit la main, et, d'un accent qui m'alla au cœur, elle soupira :
— Ah! cher honnête homme, comment ne pas vous admirer? Savez-vous que c'est beau, ce que vous avez fait là, et qu'il en est bien peu, parmi vos pareils, qui l'eussent fait. Vous appauvrir volontairement, appauvrir votre fille?...
■ — C'était le devoir, et Fernande m'a approuvé. Elle semblait ne pas entendre et continua :
— Ainsi vous êtes pauvre après vous être cru riche. Je sais quelqu'un que cette nouvelle réjouira.
Vivement, je me récriai :
— Quelqu'un qui se réjouira de mon malheur!
— Oui, et ce quelqu'un, c'est mon frère. Il a conçu pour Fernande le sentiment le plus doux, le plus ardent, le plus tendre; mais, convaincu qu'après vous elle posséderait les biens des Kerlouan, il n'eût jamais osé prétendre à sa main, tandis qu'à présent...
Après ma conversation de la veille avec Fernande, miss Dawson ne m'apprenait rien en m'avouant l'amour de son frère pour ma fille. Je n'en feignis pas moins d'être surpris par cette révélation.
— Que me dites-vous là, chère Annie?
— Rien qui ne soit la vérité, monsieur, et si vous n'y faites obstacle, vous verrez un de ces jours mon cher George solliciter l'honneur de devenir votre fils. C'est son vœu le plus cher.
— Un vœu irréalisable, hélas ! répondis-je contre
mon gré, ne voulant me rappeler que l'ordre de Fernande.
— Irréalisable! Pour quelle cause?
— Parce que Fernande ne veut abandonner ni son pays ni son père.
Miss Dawson, que ma première objection avait déconcertée, se rassura en entendant la seconde.
— Oui lui demande de les abandonner ? reprit-elle. Nous avions prévu votre réponse; mais la nôtre n'en laissera rien subsister; mon frère est résolu, si vous agréez sa demande, à se fixer en France.
— Il sacrifierait sa position? Et de quoi vivrait-il? Comment subviendrait-il aux nécessités de sa vie, aux besoins de son ménage ?
Miss Dawson souriait, malicieuse et triomphante :
— Cela est prévu aussi, dit-elle. Lorsqu'il a quitté récemment les Etats-Unis, un grand journal de New-York lui a offert de l'installer à Paris à titre de correspondant. N'ayant encore à ce moment aucun motif pour renoncer à vivre à Boston, il a refusé; mais si Fernande consentait à l'épouser, il reviendrait sur ce refus; il accepterait les offres brillantes qui lui ont été faites, et son existence, celle de sa femme, seraient ainsi assurées.
— Mais vous, chère Annie, que deviendriez-vous ?
— Oh! moi, je pense bien qu'ils consentiraient à me garder auprès d'eux.
Je dus recourir à toute ma volonté pour ne pas trahir le trouble et la joie où me jetait ce que je
venais d'entendre. Fernande mariée à un homme digne d'elle, fixée en France avec lui, me restant par conséquent, alors que tant de fois j'avais redouté que son mari ne la séparât de moi, et Annie demeurant au milieu de nous, qu'aurais- je pu souhaiter qui donnât une satisfaction plus grande aux besoins de mon cœur? Acquérir la certitude que i'on conservera près de soi tout ce qu'on aime, quelle perspective radieuse et rassurante! J'en fus intérieurement bouleversé, tant l'avenir ouvert tout à coup à mes espérances différait de celui que quelques instants avant j'avais encore lieu de craindre.
Oh! cet avenir, comme mon imagination l'embellissait! Annie m'était devenue si chère qu'à penser qu'elle ne me quitterait plus et qu'il ne serait pas impossible qu'un jour vînt qui m'unirait à elle par des liens plus doux et plus forts que ceux de l'amitié, j'étais fou de bonheur, à ce point exalté que j'oubliais jusqu'aux dix-huit ans qui se dressaient entre mon âge et le sien. Elle ne s'en douta pas, cependant. Je restai maître de moi, et pour mieux dissimuler ce que j'éprouvais, j'opposai hypocritement quelques objections à l'espoir qu'elle exprimait de voir se réaliser les vœux de son frère. Mais elle eut réponse à tout, et force me fut de désarmer devant elle.
— Si votre frère persévère dans ses desseins, lui dis-je, ce n'est pas moi qui serai l'obstacle. Je le tiens pour un honnête homme, et je serai heureux
de l'appeler mon fils. Mais il n'est pas que mon consentement qui soit nécessaire; il faut avant tout celui de Fernande. Je ne prétends pas peser sur sa volonté.
— Je n'attends pas cela de vous, monsieur, me répondit Annie. Il suffira que vous ne désapprouviez pas la oienne. Vous savez bien qu'elle ne décidera rien sans vous consulter et que d'accord avec vous. Veuillez donc conserver à mon frère les sentiments que vous lui portez et, pour le reste, laissez-moi faire. Fernande sait combien je la chéris. Si je suis amenée à m'ouvrir à elle comme je me suis ouverte à vous, elle ne se trompera pas aux motifs qui me font agir. Si je n'étais convaincue que mon cher George lui donnera le bonheur, je ne tenterais pas de les réunir.
Tout en causant, nous étions revenus sur nos pas. Nous aperçûmes alors Fernande qui sortait du château et se dirigeait de notre côté en nous souriant. Notre entretien fut interrompu. Mais nous nous étions dit tout ce que nous avions à nous dire, et lorsque ma fille m'eut embrassé je m'éloignai, la laissant avec son amie.
J'avais hâte d'être seul pour me remettre de l'émotion qui m'agitait. En entrant dans ma chambre, je jetai les yeux dans une glace. Elle me renvoya mon image et je restai saisi. Une flamme embrasait mes yeux. Je n'étais plus le même, comme si l'espoir qui gonflait mon cœur m'eût rajeuni soudain. Je me
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souviens comme si elle datait d'hier de cette heure solennelle où l'amour m'apparut et s'affirma en moi, enveloppant de sa lumière les jours que j'avais encore à vivre.
Ce fut d'abord comme un éblouissement : toute ma vie transformée. J e me vois encore debout devant le miroir, cherchant malgré moi si mon visage avait subi ces dégradations que nous imposent les années, constatant avec une satisfaction intime et intense que, sous mes cheveux grisonnants, ma figure était sans rides, ma taille encore svelte, et que tout dans ma personne témoignait d'une jeunesse de corps égale à ma jeunesse de cœur.
Puis, brusquement, le remords versa comme un seau d'eau glacée sur cet accès d'orgueil. Amoureux, moi! Une voix intérieure se faisait entendre. Elle me reprochait mon manquement à cette fidélité si longtemps gardée à la mémoire d'une chère morte. Elle m'accusait de lui faire injure en songeant à donner sa place à une autre. Alors des larmes gonflèrent mes paupières. Je les sentis couler sur mes joues brûlantes, tandis que je me demandais si j'avais perdu le droit au bonheur.
Mais, bientôt, à cette voix intérieure, implacable et dure, une autre répondit, pleine de mansuétude, celle-là, et c'était celle qui, si souvent, dans mes heures de détresse et de doute, m'avait soutenu, réconforté, consolé. Elle disait :
— C'est assez me pleurer. Après vingt ans de
constance dans tes regrets, tu es libre de cueillir les fleurs de la vie. Heureuse dans l'éternel repos, je veux que tu sois heureux. Laisse s'ouvrir ton cœur à l'espérance, à l'amour, et si la femme dont le sourire a charmé tes yeux peut te rendre quelque chose de ce que tu perdis en me perdant, aime-la.
Et cette fois, je fus convaincu que je ne devais plus entendre que ce langage, parce que c'était celui de la vérité. Et sous le rayon qui, tout autour de moi, illuminait le présent, l'avenir se déroula, et je vis clairement la conduite que je devais tenir. Elle consistait à me livrer confiant et docile à la volonté supérieure qui dispose souverainement de nous et nous conduit là où elle veut que nous allions, à ne rien faire pour la contraindre, à ne rien faire non plus pour la contrarier. Je laisserais Fernande épouser George Dawson, si tel était leur mutuel désir. Puis, lorsqu'ils seraient heureux, ma tâche étant exécutée et mon devoir accompli, j'écouterais mon cœur, celui d'Annie, si je le sentais battre à l'unisson du mien. Et, cette résolution prise, je fus soulagé. Elle me rendait le courage, la patience et la paix.
Le lendemain, dans la soirée, nous nous promenions tous quatre, après dîner, sous les ombrages du parc. Je cheminais avec Annie. Devant nous, marchaient Fernande et George. La nuit était tiède et claire, et, sous le ciel constellé, on entendait chanter la brise marine dans les arbres et le flot de la
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rivière dans son lit élargi par la marée montante. L'influence de la nature est toute-puissante sur nous. Cette soirée enchanteresse me disposait à la confiance. Il me semblait que le bonheur rêvé ne pouvait plus m'échapper.
— J'ai causé avec Fernande, fit Annie tout à coup. Elle n'ignore plus les projets de mon frère.
— Les a-t-elle approuvés? demandai-je.
— C'est à vous, monsieur, qu'elle le fera savoir. Au même instant, je vis Fernande et George rebrousser chemin pour venir à nous.
— Père chéri, me dit Fernande, j'ai une nouvelle à vous apprendre. M. George m'a fait des aveux. Il m'aime et veut m'épouser. Que dois-je lui répondre ?
— Ce que ton coeur te dictera, mon enfant. D'avance, j'approuve ta réponse, quelle qu'elle soit.
Elle prit vivement la main de George, et l'obligeant à s'agenouiller dans l'herbe, à côté d'elle, elle ajouta :
— Alors, ô le meilleur et le plus tendre des pères, bénissez vos enfants, qui veulent s'unir et vous jurent, en s'unissant, de ne jamais vous quitter.
J'avais beau m'y attendre, je fus un peu décontenancé.
— Vous restez en France ? m'écriai-je en m' adressant à George.
— La patrie de ma femme sera ma patrie, déclara-t-iL
Tout ému, je laissai tomber mes mains sur leurs deux têtes courbées devant moi et ma bénédiction paternelle consacra leurs accords. Ainsi furent célébrées leurs fiançailles, en présence d'Annie, qui, dès ce moment, me devenait plus chère et plus sacrée, car bien que j'ignorasse encore ce qu'elle déciderait le jour où j'oserais me prononcer, il me semblait qu'elle ne me repousserait pas et que le mariage de Fernande était le prologue du mien.
Jusqu'à ce jour, j'avais soigneusement évité d'entretenir Annie Dawson et son frère des circonstances sous l'empire desquelles je m'étais décidé à ne pas conserver l'héritage du marquis de Kerlouan. Quelles que fussent l'estime et l'affection qu'ils m'inspiraient, ils n'en restaient pas moins pour nous des étrangers à qui je devais d'autant moins la confidence des motifs qui m'avaient fait agir que cette confidence était déshonorante pour l'un des membres de la famille de mon bienfaiteur.
Je m'étais donc appliqué à ne rien trahir, en présence des Dawson, de mes légitimes préoccupations, et Fernande, entrant dans mes vues, avait suivi mon exemple. Je n'avais fait aucune allusion au naufrage
de X Art émise, ni prononcé devant eux le nom du navire même quand nos promenades nous conduisaient sur les grèves de Plouguerneau et de l'île Vierge.
Poussant plus loin encore ma réserve, je ne leur avais pas ouvert la partie du château où se trouvaient la salle des archives et le petit cabinet sous les dalles duquel étaient enfouies les épaves de X Art émise. Ils ne connaissaient ni l'existence de ce trésor, ni le portrait de la femme en blanc. Dans ma pensée, ils ne devaient les connaître que si je devenais l'époux d'Annie, hypothèse qui me semblait encore d'une réalisation bien difficile, quoique mon esprit et mon cœur n'eussent guère cessé de la caresser depuis que s'étaient révélés à mes yeux les rares mérites de cette femme exceptionnelle.
Mais les fiançailles de Fernande créaient à l'improviste une situation toute neuve et m'imposaient un nouveau devoir. Ne devais-je pas toute ma confiance à son futur mari, ce fils qu'elle me donnait? Ne convenait-il pas de le faire juge de mes scrupules, de savoir s'il les approuvait ou non? Ne pouvais-je d'ailleurs espérer de lui un conseil quant à l'emploi de cette fortune dont je ne savais que faire? Telles furent les raisons qui me déterminèrent à ne lui rien cacher des causes de ma conduite.
Cette confession, j'aurais pu la retarder, l'obligation où il était d'aller à Boston pour régler ses affaires et préparer son établissement en France ne
nous permettant pas de célébrer le mariage avant deux ou trois mois. Mais il me paraissait préférable de <la faire sans retard, et je m'y décidai après m'être mis d'accord avec Fernande, qui s'était empressée de m'approuver.
A une si longue distance de ces événements, je ne me souviens plus bien pourquoi j'avais voulu que mes confidences fussent simples, dépourvues de toute solennité, comme dues à un pur hasard et non à un projet arrêté d'avance. Tout ce que je me rappelle, c'est que nous jouâmes, Fernande et moi, une véritable comédie pour amener George et Annie dans la salle des archives sans avoir à leur expliquer pourquoi, jusqu'à ce jour, nous ne les y avions jamais conduits.
Je procédai à toute une petite mise en scène pour arriver, en ayant l'air de vouloir leur montrer mes richesses documentaires, à les mettre en présence des dossiers relatifs au procès de YArtémise. Tout naturellement, les révélations que je considérais comme un devoir de leur faire résulteraient de l'examen de ces dossiers, dans lesquels j'avais puisé les éléments de ma conviction.
On comprendra d'ailleurs qu'au moment de leur raconter une aventure aussi extraordinaire que celle dont ils allaient entendre le récit, j'eusse jugé utile d'avoir sous la main la preuve de mes dires, c'est-àdire les pièces du procès, le portrait de la femme en blanc et les épaves de la cargaison du navire.
Donc, quarante-huit heures après les fiançailles de Fernande, je vins réinstaller dans la salle des archives comme pour m'y livrer à l'étude. Cette salle ne ressemblait plus guère à ce quelle était jadis lorsque le marquis de Kerlouan m'y avait introduit pour la première fois. On eût dit alors un grenier livré à l'abandon et aux souris, qui pouvaient ronger à l'aise les papiers les plus précieux. Tout y témoignait d'un désordre remontant à des temps lointains et on n'y pouvait remuer un dossier sans soulever des flots de poussière.
Peu à peu, j'avais tout transformé.
Etiquetées, rangées et classées, mes archives s'étageaient derrière des grillages à travers lesquels des indications manuscrites, placées sur chaque dossier, facilitaient les recherches. Au milieu de la salle, une vaste table et des fauteuils se reflétaient dans le parquet ciré et luisant et par les fenêtres, que j'avais fait agrandir, entrait ardente et claire la lumière du dehors.
J'étais là depuis quelques minutes, quand on frappa à la porte, bur ma réponse, elle s'ouvrit, et je vis apparaître, avec Fernande, Annie et son frère.
— Peut-on visiter le temple, père chéri? me demanda gaiement ma fille.
— Oui, oui, mes enfants; vous êtes ici chez vous, et si les paperasses vous intéressent, il y a de quoi vous récréer.
— Comment, vous possédez un tel trésor, et je
n'en savais rien, murmura George d'un accent de reproche en promenant de tous côtés ses yeux émerveillés.
— Vous pourrez désormais l'examiner à loisir, repris- je.
Tout en parlant, je m'étais levé, et j'allai ouvrir la porte du petit cabinet, sans remarquer que de la place où il était George pouvait embrasser d'un regard l'intérieur de cette pièce. Je le remarquai d'autant moins que je ne cherchais pas à lui faire mystère et que j'étais, au contraire, résolu à ne lui rien cacher de ce que j'avais découvert. Mais pouvais-je m'attendre à l'inoubliable incident auquel donna lieu cette ouverture de porte ?
George, brusquement, s'élança sous l'impulsion d'une surprise en quelque sorte foudroyante. Il ne fit qu'un saut jusqu'au cabinet. Arrêté sur le seuil, les yeux fixés sur le portrait de la femme en blanc, il s'écria :
— Ce portrait ici! Comment s'y trouve-t-il? Comment y est-il venu ? Regarde, Annie.
Elle accourait près de lui, partageant sa stupéfaction et la manifestant par ses cris et ses gestes.
— Vous connaissez cette femme? balbutiai- je.
— Comment ne la connaîtrions-nous pas, reprit George, alors que nous possédons à Boston le portrait original, dont celui-ci n'est qu'une copie? Ce portrait, nous l'avons toujours vu depuis notre naissance, n'est-ce pas, Annie ?
— C'est celui de notre arrière-grand-mère, répondit-elle sans hésiter, Inès Silveira de Cadix, épouse de James Dawson, notre aïeul paternel.
L'idée ne me vint pas qu'il y eût erreur. Trop nette était l'affirmation. Et puis, je me rappelais l'inscription que j'avais lue derrière le tableau et qui portait que la femme dont le nom effacé par le temps n'existait plus était née à Cadix. N'ai-je pas eu raison de dire, au début de cette histoire, que la réalité dépasse souvent en invraisemblance et en coups de théâtre les fictions les plus ingénieuses des romanciers ?
Depuis trois mois, je cherchais en vain la clef d'un mystère. J'avais mis tout en œuvre pour la découvrir, et c'est lorsque, las de mes inutiles efforts, je me voyais contraint d'y renoncer, qu'elle tombait miraculeusement dans mes mains, à l'improviste, à l'heure où je l'attendais le moins et grâce au hasard qui avait conduit à Kerlouan les héritiers de la femme en blanc. Je n'en revenais pas. Cloué au sol, confondu, ne songeant guère à poursuivre ma sotte et puérile comédie, interrogeant du regard ceux qui m'entouraient et dont la surprise égalait la mienne, effrayé par la pâleur subite de Fernande, j'étais sans voix.
Celle de George s'élevant dans le silence me rendit à moi-même. Il répétait sa question :
— D'où vous vient ce tableau, monsieur Malgorn?
— Je l'ai trouvé dans l'héritage du marquis de Kerlouan, avouai-je. Mais j'ignore de qui celui-ci le tenait. J'ai toujours pensé, sans avoir pu cependant en acquérir la certitude, qu'il provient d'un naufrage qui eut lieu dans ces parages, il y a un siècle.
— Un naufrage ! Quel naufrage ?
— Celui de X Art émise.
Mes paroles eurent pour effet de provoquer un nouveau coup de théâtre.
— \J Artémise ! reprenait George avec un redoublement d'exaltation. Vous avez entendu parler de Y Artémise? Ce navire a péri près d'ici?
— Oui, à la pointe de l'île Vierge, au mois de septembre 1797, ainsi qu'il appert de documents dont je suis possesseur. Ne le savez-vous pas ?
— Nous ne savons rien, monsieur, nous n'avons jamais rien su que ce que nous ont raconté nos parents. C'est notre arrière-grand-père, James Dawson, qui commandait X Artémise.
Ce fut à mon tour de tomber de mon haut. Sans laisser George achever, je me jetai vers lui, et prenant ses mains, je dis d'un accent de prière :
— Hâtez-vous de me faire part de ce que vous avez appris par vos parents, mon cher enfant. Peutêtre maintenant notre ignorance va-t-elle se dissiper et allons-nous être sur la trace de la vérité, cette vérité que j'ai tant à cœur de connaître et que j'ai vainement cherchée jusqu'ici.
Il me regardait, comprenant de moins en moins,
attendant peut-être des explications plus complètes. Mais je n'avais rien à dire tant qu'il n'aurait pas parlé. D'un mouvement affectueux, je le ramenai vers la table; je l'obligeai à s'asseoir et m'assis en face de lui. Sa sœur et ma fille prirent place à nos côtés. Fernande, tremblante, était comme moi tout oreilles. George se recueillait pour rappeler ses souvenirs et Annie semblait prête à venir en aide à sa mémoire.
— Vous disiez donc, repris-je alors, que votre arrière-grand-père, James Dawson, commandait Y Art émise?
— Oui, me répondit-il. C'était dix ans après son mariage avec Inès Silveira, dont vous possédez le portrait. Il l'avait connue à Cadix, durant un séjour que fit, dans les eaux espagnoles, une frégate américaine à bord de laquelle il se trouvait comme enseigne. Il était né à la Nouvelle-Orléans, et après son mariage, c'est dans cette ville qu'il ramena sa jeune femme. La dot qu'elle avait reçue de ses parents étant suffisante pour assurer leur existence, il quitta la marine à sa prière. Elle ne voulait pas être exposée à le voir partir pour de lointains voyages. Elle n'eut de repos qu'après qu'il eut pris, en se démettant de son grade, l'engagement de ne jamais la quitter. Pendant quelques années, ils vécurent heureux, sans ambition, tout à leur amour, que la naissance d'un fils ne fit qu'accroître. Ce fils, monsieur, était mon grand-père, c'est de lui que mon
père et ma mère tenaient ces détails, que je vous donne tels qu'ils me les ont transmis. Mais peut-être les trouvez-vous superflus?
— Non, non, m'écriai-je; n'en négligez aucun. Il importe que je les connaisse tous. La vérité ne peut jaillir que d'une confiance absolue et réciproque.
— Je ne vous cacherai rien, continua George. James Dawson et sa femme résidaient donc à la Nouvelle-Orléans lorsqu'une lettre qui leur arriva du Mexique vint subitement changer la destinée qu'ils s'étaient choisie. Cette lettre leur était écrite par un parent qu'ils n'avaient jamais vu et ne connaissaient que pour en avoir entendu parler : Giacomo Silveira, oncle paternel de mon arrière-grand-mère, établi aux environs de Puebla, où il possédait et exploitait, depuis vingt ans, des plantations de café. L'oncle Giacomo était devenu très riche. Il n'avait d'autre héritier que sa petite-nièce, et vieux, malade, proche de sa fin, il suppliait la jeune femme et son mari de venir vivre auprès de lui, autant pour faire cesser son isolement que pour le seconder dans la surveillance de ses domaines. Au prix du sacrifice qu'il leur demandait, sa succession leur appartiendrait. James Dawson et sa femme ne pouvaient hésiter. Ils quittèrent donc la Nouvelle-Orléans et, quelques semaines plus tard, ils arrivaient chez l'oncle Giacomo, qui semblait n'avoir vécu jusqu'à ce moment que pour les attendre, car bientôt après ils eurent la douleur de lui fermer les yeux.
— Et le bonheur sans doute d'hériter de lui ? demandai-je, pressentant déjà ce que j'allais apprendre.
— Ils héritèrent, poursuivit George. L'héritage était considérable. Outre les terres, qui rapportaient gros, ils trouvèrent dans -la succession une somme importante en or et une autre d'une valeur plus grande en pierres précieuses brutes. Le défunt, depuis plusieurs années, en achetait très fréquemment à bas prix à des Indiens. Il y avait aussi des bijoux apportés d'Europe au Mexique par des fonctionnaires espagnols à qui l'oncle Giacomo avait eu l'occasion de faire des prêts et qui, ne pouvant les lui rembourser en numéraire, s'étaient libérés en abandonnant ces bijoux donnés par eux en nantissement. L'inventaire qu'ils firent de ces richesses éblouit mes grands-parents; ils ne songèrent qu'à mettre en sûreté ce trésor qui leur apportait une opulence qu'ils n'avaient jamais rêvée. A ce moment, ma chère aïeule souhaitait ardemment de revoir son pays : l'Espagne. Elle décida son mari à quitter le Mexique et à se fixer avec elle à Cadix. Mais une circonstance inattendue vint bientôt modifier ce projet et obliger James Dawson à précipiter son départ.
Le récit de George captivait de plus en plus mon attention. Je n'en perdais pas un mot. J'étais haletant sous la lumière qui commençait à éclairer les ténèbres dans lesquelles depuis si longtemps je me
débattais. Comme il s'était arrêté pour mettre un peu d'ordre dans sa narration, je ne fus pas maître de contenir mon impatience.
— Achevez, mon cher George, m'écriai-je, de grâce.
— A cette époque, continua-t-il, commençait à se préparer au Mexique le mouvement national qui devait triompher quelques années plus tard. Le peuple était las de la domination espagnole; il tentait d'en secouer le joug. Déjà des actes isolés de rébellion avaient trahi son désir d'indépendance. Je n'ai jamais su en quelles circonstances mon arrièregrand-père fut déclaré responsable de l'un d'eux. Ce dont je suis plus sûr, c'est qu'encore que sa culpabilité n'eût pu être prouvée, il se trouva trop compromis pour prolonger son séjour dans un pays où flottait le drapeau espagnol. Dès lors, il était contraint de s'enfuir; il s'y décida. Un soir, il partit pour la Vera-Cruz, où il devait s'embarquer pour l'Europe en emportant de l'héritage de l'oncle Giacomo tout ce qui était transportable. Il n'était plus question de se rendre à Cadix; il y eût couru les mêmes périls qu'à Puebla; c'est à Lisbonne qu'il voulait débarquer. La précipitation de son départ ne lui avait pas laissé le temps de vendre les terres ; mais sa femme restait derrière lui pour procéder à cette opération; elle devait le rejoindre en Portugal avec ileurs enfants, qu'il lui laissait comme unique protection. A quelques jours de là, elle apprenait
qu'à la Vera-Cruz il avait pu fréter un bâtiment français, îArtémise, et quitter ce port sans être inquiété, en emportant l'or et les bijoux qui formaient une partie de sa fortune.
George cessa de parler. Je crus qu'il avait épuisé les détails qu'il était en son pouvoir de me donner. Ce qu'il venait de me raconter était d'ailleurs bien suffisant pour me permettre de deviner toute la vérité et de la lui apprendre à lui-même si, comme je devais le supposer, il l'ignorait.
— Est-ce là tout ce que vos parents vous ont raconté? lui demandai-je.
— En ce qui touche le sort de YArtemise, oui, monsieur. Ce navire une fois parti, on n'en entendit jamais plus parler. Après des mois et des mois d'attente, il fallut bien conclure de sa disparition qu'il avait péri corps et biens. Mais ma mère ignora toujours en quels parages il s'était perdu et nous eussions continué à l'ignorer comme elle si vous-même, monsieur, vous ne veniez, de nous le révéler. Donc, le naufrage eut lieu sur les côtes de Bretagne, non loin de Kerlouan ?
J'avais déjà répondu à cette question, et comme, peu de jours avant, nous avions dirigé notre promenade du côté de Plouguerneau, il me fut facile de désigner à George et à sa sœur la place où s'étaient ensevelis sous les flots le commandant et les marins de X Art émise.
— Nous reparlerons tout à l'heure de cette catas-
trophe, ajoutai-je. Mais j'ai besoin de savoir d'abord ce qu'il advint de votre aïeule après qu'il lui fut devenu impossible de douter de son malheur.
— Elle fut longtemps sans vouloir y croire, reprit George, et bien des jours s'écoulèrent avant qu'elle s'y résignât. Ce malheur la frappait à la fois dans son cœur et dans sa fortune. Veuve à vingtcinq ans d'un époux tendrement aimé, elle restait sans ressources avec deux enfants en bas âge.
— Mais les terres que l'oncle Giacomo lui avait léguées ?
— Le gouvernement espagnol s'était empressé de les confisquer après la fuite de James Dawson et refusa de les rendre à sa famille.
— Il eut le triste courage de la condamner à mourir de faim ! m'écriai-je, indigné.
— Il eut ce courage, affirma George. Mon aïeul n'était à ses yeux qu'un conspirateur dont la fuite fut interprétée comme un aveu de culpabilité. Il ne resta donc à la veuve d'autres ressources que les débris de son opulence. Elle revint à la Nouvelle-Orléans avec les deux enfants, renonçant à retourner en Espagne, où le nom qu'elle portait l'eût rendue suspecte. Par bonheur pour elle, elle était vaillante jusqu'à l'héroïsme. Elle lutta pour la vie tant qu'elle put se tenir debout et eut la consolation de voir, avant de mourir, ses enfants mariés. C'était beaucoup d'avoir pu atteindre un tel résultat, et l'ayant atteint, elle se consola de son impuissance à réédi-
fier la fortune détruite. Ses héritiers n'ont pas été plus heureux qu'elle. Ils ont vécu, ils ont élevé leur famille, mais ne sont pas parvenus à l'enrichir, et cela vous explique, monsieur, pourquoi nous sommes pauvres, ma sœur et moi.
Je n'avais pas besoin d'en entendre plus long pour être fixé. Tout était clair maintenant, et j'avais devant moi, dans la personne de George et de sa sœur, les légitimes propriétaires des épaves de YArt émise. Aussi, en entendant le frère me rappeler que sa sœur et lui étaient pauvres, fus-je tenté de protester. Si j'avais obéi à l'impulsion qui, soudain, me secoua, je lui eusse crié :
— Pauvres, vous! Vous l'étiez hier; vous ne l'êtes plus aujourd'hui.
Mais ce cri que me suggérait ma conscience, ma bouche ne le formula pas. Il fut cloué dans ma gorge par la pâleur .livide dont, au cours de cette scène, j'avais vu la figure de Fernande se couvrir et par les supplications que je lus dans son regard.
Il semblait me dire, ce regard chargé d'angoisse :
— Par pitié, père chéri, n'avouez pas encore à George et à Annie que leur patrimoine est en votre possession. Donnez-vous le temps de réfléchir, d'examiner si cet aveu est nécessaire aujourd'hui, s'il ne présente pas un danger et si mieux ne vaut pas attendre pour le faire que je sois mariée. Que deviendrais-je si la fortune allait changer le cœur de mon fiancé, s'il se reprenait après s'être donné?
Je les devinai sans peine, ces supplications, car, ce qui les inspirait, je l'entendais, et ce qui se passait dans l'âme de ma fille se passait au même instant dans la mienne. Je redoutais de voir se rompre les liens encore bien fragiles qui unissaient Fernande à George Dawson. Pauvre George! je l'ai bien mal jugé ce jour-là en le supposant capable de se laisser griser par la fortune au point d'oublier ses serments.
J'eus la faiblesse, je l'avoue, d'envelopper sa sœur dans un soupçon analogue. Oui, et je m'en accuse, je suspectai son désintéressement. J'eus la sottise de craindre qu'en apprenant qu'elle avait des droits à l'héritage de M. de Kerlouan, elle ne pût se défendre contre l'influence malsaine de l'argent, n'écoutât plus que l'ambition et fût disposée à rire de moi si j'osais, maintenant qu'elle était riche, lui demander sa main.
Pour ces motifs, je ne dis pas ce que j'aurais dû dire. Ce n'est pas que je fusse disposé à conserver cette fortune que, depuis longtemps, je m'obstinais à éloigner. Je continuais à penser que la vouloir conserver serait un témoignage de perversité et me porterait malheur. Je voulais fermement qu'elle sortît de mes mains, mais je me disais aussi que la prudence me commandait d'attendre que Fernande eût épousé le frère et que moi-même je fusse assuré des intentions d'Annie à mon égard. Alors, la proclamation de la vérité ne pourrait plus nuire à nos projets.
On voit que je ne cherche pas à dissimuler la défaillance morale dont je fus l'objet à cette minute solennelle où le bonheur de ma fille et le mien étaient en jeu. Aussi, pour être sincère jusqu'au bout, dois- je ajouter que, pour la première fois, je regrettai d'avoir mis tant de hâte à parler aux Dawson de ma ruine. Je me nattai même de l'espoir que, pour conjurer les suites possibles de mes aveux, celles du moins que je redoutais, je trouverais une raison plausible, propre à expliquer pourquoi je m'étais cru subitement appauvri, alors qu'en réalité je ne l'étais pas. Mais, cette raison, j'avais tout le temps de la chercher et de la trouver, et, pour le moment, il me paraissait plus essentiel d'ajourner le récit que j'avais promis.
L'ajourner, comment? sous quel prétexte? Comment le retarder, maintenant que la curiosité de mes auditeurs était si naturellement surexcitée ?
— Je vous ai dit ce que je savais, monsieur, supplia soudain George; ne me direz-vous pas, à votre tour, ce que vous savez vous-même?
Si j'avais entrepris de lui répondre, en lui faisant un récit de l'événement, il eût été au-dessus de mes forces de lui taire une partie quelconque de la vérité. Il n'aurait plus ignoré que les épaves de YArt émise étaient en mon pouvoir. Mais, en ce moment, sous le regard de Fernande, obstinément fixé sur moi, et où, dans une expression de détresse, passait plus pressante la prière que j'y avais lue tout à
l'heure, le moyen que je cherchais d'éluder ma promesse et d'ajourner mon récit m'apparut et me dicta ma réponse :
— Ce que je sais, mon cher George, ces dossiers vous l'apprendront.
En même temps, je tirais les dossiers de l'armoire où je les tenais enfermés et les étalais sur la table.
— Nous permettez-vous, à ma sœur et à moi, d'en prendre sur-le-champ connaissance? me demanda George.
— Pourrais-je ne pas vous le permettre? Je ne comprends que trop votre impatience. Nous vous laissons, mes amis ; vous trouverez là tous les détails recueillis au procès qui suivit le naufrage. Je les ai, d'ailleurs, résumés dans une relation que voici.
Cette relation, je l'avais écrite du vivant du marquis, à une époque où je n'avais pas encore découvert les épaves cachées dans le château. Elle n'en parlait donc pas. Mais j'évitai de dire à George que, lorsqu'il l'aurait lue, il en saurait autant que moi. Je t ne voulais pas mentir. Je voulais seulement gagner du temps et me concerter avec Fernande.
Pourquoi nous avions laissé George et Annie dans la salle des archives et n'y étions pas restés
avec eux pour les aider à dépouiller les dossiers de YArtêmise, je ne parviendrais pas encore aujourd'hui à me l'expliquer, si je ne me souvenais que nous avions hâte d'être seuls, ma fille et moi, et de pouvoir causer librement.
Les ayant quittés, je voulais entraîner Fernande dans mon cabinet. Mais elle devina ma pensée, et vivement elle m'arrêta en disant :
— Non, non, pas dans votre cabinet, père chéri; les murs ont des oreilles. Allons dans le parc, plutôt. Là, nul ne pourra nous entendre.
Elle prenait les devants; je la suivis. Nous marchâmes un moment côte à côte, sans prononcer une parole. Puis, lorsque nous fûmes éloignés de la maison et eûmes gagné la grande avenue, ma fille soupira :
— Quelle aventure!
— Oui, une aventure bien extraordinaire, repris-je, mais où se révèle visiblement la main de Dieu. C'est lui qui a conduit ici George et Annie pour faciliter le devoir que nous avions à remplir. En les y conduisant, il nous donne une preuve de sa bonté; il nous récompense de la résolution que nous avons prise. Il nous permet de restituer aux héritiers de James Dawson la fortune qui leur appartient, sans nous appauvrir. L'opulence dont ils jouiront désormais, nous en jouirons aussi, grâce à ton mariage.
J'avais parlé ainsi plus encore pour obliger Fer-
nande à me répondre que dans l'entraînement d'une conviction raisonnée et inébranlable. Je voulais l'obliger à ne me rien taire des sentiments que j'avais surpris en elle au moment où la vérité nous était apparue. Je n'éprouvais aucun étonnement en constatant qu'elle ne partageait pas la confiance que je venais d'exprimer sans la ressentir.
— Mon mariage ! murmura-t-elle. Le croyez-vous encore /possible ?
— Pourquoi cesserait-il de l'être ? Ne vous êtesvous pas fiancés, George et toi?
— Oui, quand il était ou se croyait pauvre ! Mais lorsqu'il saura qu'il est riche, voudra-t-il encore de moi?
Cette crainte était la mienne aussi. Mais pour rien au monde je n'eusse voulu l'avouer; car, malgré tout, je trouvais affreux de faire à George cette injure.
Loin de l'avouer, je protestai.
— Quoi ! m'écrai-je, tu l'estimes, tu l'aimes, et tu doutes de son désintéressement!
Elle me répondit d'une voix où se trahissait tout à la fois une angoisse et le remords de ne pouvoir s'en délivrer.
— Peut-être, en effet, ce doute est-il bien injuste et bien immérité. Mais c'est plus fort que moi, et j'ai peur de ce qui pourrait arriver si George apprenait que cet immense héritage de Kerlouan est à lui et à sa sœur.
— Entends-tu donc leur cacher qu'il n'appartient qu à eux, rien qu'à eux ?
— Est-il nécessaire qu'ils l'apprennent maintenant? Ne peut-on retarder cet aveu jusqu'après mon mariage? Ecoutez, père, poursuivit Fernande avec exaltation, je redoute l'influence funeste de l'argent. J'ai déjà vu quels effets malsains elle produit. Je me crus naguère aimée de M. de Floret, et peut-être m'aimait-il. N'empêche que lorsqu'il sut que ma dot n'était pas ce qu'il avait supposé et que je n'avais qu'un mince bien à attendre de vous, il se retira, vous savez avec quelle vivacité, quelle inconvenance. Je supportai cette épreuve parce que mon cœur n'était pas engagé, et j'ai eu bien vite oublié ces pénibles incidents. Mais tout autre est aujourd'hui l'état de mon cœur. J'aime George, je l'aime ardemment, il n'est pour moi de bonheur qu'avec lui, et je ne pourrais supporter son abandon.
— Crois-tu qu'il t'abandonnerait?
— Que sait-on? Quel attrait n'exercerait pas sur lui la perspective d'une fortune inattendue et des satisfactions qu'il pourrait en retirer? Son amour, que je sais, à cette heure, sincère et désintéressé, n'en serait-il pas atteint? Devenu riche, ne rêverait-il pas de l'être plus encore, en épousant une femme aussi riche que lui? Tout proteste en moi contre ces suppositions. Je sens qu'elles sont exagérées, mauvaises, sans fondement. Mais je suis terrihée à la pensée que celui que j'aime pourrait ces-
ser de m'aimer! Pardonnez-moi cet aveu, père, ajouta-t-elle en se pressant contre moi, mais je ne pourrais survivre à une telle catastrophe.
Il m'épouvanta, cet aveu, je le confesse; il me rendit lâche devant ce que, quelques instants avant, je considérais comme le devoir, le devoir impérieux, tel que le commande la conscience. J'enlaçai ma chère enfant de mes bras; je couvris de baisers ses cheveux; je m'efforçai de l'apaiser en m'apaisant moi-même; car, moi aussi, j'avais besoin de lumière et d'apaisement.
Tout ce qu'elle me disait en pensant au frère, je me le disais en pensant à la sœur. Epris d'elle, je n'osais espérer lui inspirer une tendresse égale à la mienne. A mon âge, inspire-t-on encore de l'amour ? Mais, pour la conquérir, j'avais compté sur l'attrait de la douce vie que je pouvais lui faire en la tirant de sa pauvreté. C'était là mon plus puissant moyen d'action sur elle. Seul l'attrait d'une telle vie pourrait lui faire oublier la différence de nos âges, la décider à s'unir à moi. Mais que devenait-il, ce moyen d'action, si de la pauvreté elle passait à la richesse? Et tout comme ma fille, et encore que mon cœur ne fût pas pris au même degré que le sien, j'avais peur.
Loin d'être en état de la ramener à l'exacte notion de notre devoir, je n'étais que trop disposé à en décliner l'accomplissement. Livré à moi-même, peut-être me serais-je sacrifié jusqu'à l'accomplir;
mais l'idée que mon sacrifice entraînait le sien, la rendrait malheureuse et qu'elle succomberait à sa douleur m'ôtait tout couraee.
— Moindre serait l'effroi que je ressens, reprit-elle alors, si la date de mon mariage était proche, si George n'était pas au moment de partir et s'il ne devait pas me quitter pour deux ou trois mois. Jusqu'à ce jour, je n'avais pas redouté son éloignement. Mais que fera de lui l'absence s'il se sait riche? Lorsque, dans son pays, on apprendrait qu'il l'est, ne tenterait-on pas de me l'enlever?
— Que résoudre alors? Quel parti prendre? demandai-je.
— Il n'en est qu'un, me répondit Fernande, celui que je viens de vous suggérer : ne rien dire à George quant à présent, attendre son retour pour lui tout avouer, attendre que je sois sa femme. Une fois que je le tiendrai, rien ne pourra me le ravir.
— Ne nous en voudra-t-il pas de lui avoir dissimulé la vérité? objectai-je encore. Il saura tôt ou tard que nous avons manqué de confiance en lui, et peut-être alors incriminera-t-il notre silence. Si cela arrivait, n'aurais-tu pas toi-même, ma pauvre enfant, attiré sur l'aube de ta vie conjugale un nuage gros de tempêtes ? Avoir un secret pour celui qu'on aime, c'est marcher vers le bonheur par un chemin tortueux et qui rarement y conduit.
Il est remarquable qu'en même temps que ma
raison et ma naturelle loyauté me fournissaient les arguments les plus propres à montrer à Fernande que nous nous engagions dans une voie périlleuse, je ne souhaitais pas qu'elle se laissât convaincre. Je ne les multipliais que pour la mettre à même de les réfuter et de découvrir le moyen d'éluder la difficulté qui se dressait devant nous.
— Vos objections me frappent, père chéri, fît-elle. Oui, il pourrait arriver que George s'offensât de l'ajournement de nos aveux, alors surtout que je n'oserais lui en dire la cause. Mais ces aveux sont-ils nécessaires ? A-t-il besoin de savoir que vous êtes en possession des épaves de X Artemise? Prenons la résolution de ne jamais le lui apprendre. Qu'il l'ignore toujours.
— Pourrions-nous les conserver sans qu'il le sût, et le stratagème auquel nous aurions recouru ne tournerait-il pas contre nous?
— Il dépend de notre volonté qu'il ne le sache ni dans le présent ni dans l'avenir, continua Fernande, qui s'obstinait dans son idée. Vendez-les, ces épaves. Qu'elles disparaissent, et avec elles toutes les appréhensions qui nous torturent. De quel souci ne serons-nous pas délivrés quand elles n'existeront plus ! Puis, quand vous les aurez vendues, mettez-en la valeur dans ma corbeille de noces. Qu'elles constituent ma dot. Ainsi, l'héritage se trouvera indirectement mais réellement restitué à ses légitimes propriétaires sans que nous ayons été contraints à des
révélations qui me semblent, à tort ou à raison, mettre mon bonheur en péril.
Je n'eusse point de moi-même conçu ce parti. Mais, tel que Fernande me le présentait, je n'en fus pas effarouché. L'essentiel, c'était que l'héritage retourna: à ses maîtres, et, sous cette forme, il y retournait.
Toutefois, une nouvelle objection me vint aux lèvres.
— Tu oublies, ma fille, que George et sa sœur nous croient pauvres.
— Oh! là n'est pas l'obstacle, fit-elle. Vous leur avez parlé de grosses pertes d'argent. Vous leur direz que ces pertes sont moins considérables que vous ne pensiez et qu'en fin de compte votre fortune n'en est pas sensiblement diminuée.
— Je ne peux leur donner une telle explication, répliquai-je. J'ai raconté à Annie que ma ruine était volontaire et que j'avais de mon plein gré répudié l'héritage de M. de Kerlouan parce que la source en était impure.
— Ne pouvez-vous avoir découvert depuis que vous vous étiez trompé, que vos scrupules étaient excessifs ?
Cette fois, je ne reconnus plus ma fille. Je me révoltai contre son obstination.
— Voilà bien des mensonges, lui dis-je d'un accent de reproche.
— Qui lèsent-ils? me demanda-t-elle vivement. A qui portent-ils dommage?
— Ils creusent un fossé entre toi et l'homme que tu aimes, affirmai-je.
Mais Fernande avait réponse à tout.
— Ce fossé, mon amour le comblera, s'écriat-eile.
J étais vaincu et n'essayai plus de résister, bien qu'au fond de moi, tout au fond, ma conscience me fît honte de ma faiblesse. Et cependant ma fille venait de déployer tant d'énergie pour me démontrer que son bonheur, sa vie même, étaient exposés à d'effroyables risques, que personne, à ma place, n'eût, me semble-t-il, agi autrement que moi.
Au surplus, ma résolution fut prise dès cet instant et je décidai que je me conformerais en tout à la volonté de Fernande. Lorsque je le lui eus déclaré, elle me sauta au cou en me remerciant. Elle me connaissait trop bien pour mettre en doute l'étendue du sacrifice que je lui faisais. Elle crut et devait croire (que le souci de son avenir était l'unique mobile de ma conduite. Je n'osai lui avouer que j'obéissais aussi à un autre mobile et qu'en me prêtant à ses vues, je m'étais inspiré non seulement du désir d'assurer son prochain mariage avec George, mais encore de celui de préparer le mien avec Annie.
Je dois ajouter que, ces choses décidées, nous restâmes un peu embarrassés vis-à-vis l'un de l'autre. Je me souviens que mes yeux s'étant fixés sur les siens, elle ne put soutenir mon regard, et qu'ils se détournèrent de moi. Nous n'avions pas l'habitude
des procédés louches, et pour la première fois, ayant eu à prendre un grand parti, nous n'étions pas satisfaits du moyen auquel nous avions recouru pour que son exécution ne nous coûtât rien.
D'ailleurs, de cette exécution, de l'heure où il conviendrait de l'entreprendre comme des formes à lui imprimer, je restais seul maître. Fernande s'en reposait sur moi, après m'avoir rangé à son avis, du soin d'y donner toutes les suites qu'il comportait. Moi-même, je venais de me résoudre à ne rien précipiter, à rester sur l'expectative, à garder, quant à présent, le silence vis-à-vis des Dawson jusqu'au jour où une occasion opportune nous serait offerte de le rompre.
Après cette conversation dont ils ne pouvaient soupçonner l'objet, nous revînmes dans la salle des archives. George et Annie en étaient encore à feuilleter les volumineux dossiers mis à leur disposition. Il s'en fallait même de beaucoup qu'ils en eussent achevé la lecture. Mais ils avaient lu la relation de l'événement, rédigée par moi à une autre époque, d'après ces mêmes dossiers, qui, dès lors, ne pouvaient plus rien leur apprendre ni leur rien fournir que les preuves de mes dires.
Comme ils n'avaient pas besoin de ces preuves pour être assurés que mon récit était du début à la fin rigoureusement exact, notre entrée arrêta l'examen auquel ils se livraient.
En nous voyant, ils fermèrent le manuscrit qu'as-
sis l'un près de l'autre ils étaient en train de parcourir. Annie se leva la première, et venant vers nous :
— N'est-ce pas un miracle, cher monsieur Malgorn, me dit-elle, que nous ayons été amenés dans ce pays et dans votre maison pour y percer le mystère dont restait enveloppée pour nous la mort de notre aïeul et pour apprendre que lui et ses infortunés compagnons périrent assassinés?
— Un vrai miracle, en effet, répondis- je, ne sachant que dire.
— Si grand qu'il soit, il est incomplet, intervint alors George; il est incomplet, puisqu'il ne nous révèle qu'une partie de la vérité. Pour qu'il donnât à notre légitime curiosité une entière satisfaction, il faudrait qu'il nous mît sur la trace des richesses qu'avait à son bord XArtemise. Que sont-elles devenues? Il est dit par plusieurs témoins qu'elles furent débarquées par les pilleurs d'épaves et portées à Plouguerneau. Mais là, elles disparaissent à la suite d'un audacieux coup de main, et ensuite il n'en est plus question. Nous ne savons pas si elles furent toutes mises à terre.
J'aurais pu d'un mot répondre à ces questions. Possesseur de l'inventaire de la cargaison, j'avais naguère constaté que ce qu'elle contenait de plus précieux avait été sauvé de ce naufrage et existait dans la cachette où l'avait déposé Alain Kerlouan. Mais ce mot, je m'étais interdit de le prononcer. J'en avais pris l'engagement envers Fernande. Je ne ré-
pondis donc que par des paroles évasives attestant mon ignorance, et, pour tout dire, je commençai à mettre en pratique la résolution à laquelle je m'étais résigné.
— Ce qu'elles sont devenues, ces richesses, déclarai-je, je ne l'ai jamais su, malgré mes recherches. J'ai fouilllé vingt fois mes archives; elles sont muettes à cet égard.
— Il est cependant 'bien abominable de penser, continua George d'un accent d'amertume, qu'il y a quelque part des gens en possession d'une fortune qui ne leur appartient pas et que des bandits arrachèrent à mon malheureux aïeul. Si je l'avais, cette fortune, je pourrais, ma chère Fernande, vous assurer dès maintenant plus de bien-être qu'il ne m'est permis de vous en promettre.
Le visage de ma fille me révéla le trouble soudain en lequel la jetaient ces propos. Pas plus que moi, elle ne portait allègrement le poids du mensonge. Elle eut cependant assez d'empire sur ellemême pour ne se point trahir.
— Ne la regrettez pas, cette fortune perdue, cher George, dit-elle; elle n'ajouterait rien à notre bonheur. Songez aussi que, si vous l'eussiez possédée, vous ne seriez sans doute pas dans notre maison et à la veille d'entrer dans notre famille; Annie n'aurait jamais quitté l'Amérique, je ne l'aurais pas rencontrée à Pau et vous ne me connaîtriez pas.
— C'est la vérité même, déclara Annie en souriant. C'est toujours pour un bien que les choses arrivent, et nous ne devons jamais nous plaindre, -même quand elles semblent d'abord ne pas réaliser nos espérances.
— Oui, vous avez raison, continua George, et penser comme vous, c'est se préparer une grande consolation quand ces choses ne tournent pas à notre gré. Je ne regrette pas cette fortune qui nous fut ravie, mais j'ai bien le droit de maudire1 ceux qui, pour se l'approprier, massacrèrent les naufragés de X Art émise.
— Ils ont expié leurs forfaits, rappelai- je; Galeron monta sur l'échafaud et ses complices furent condamnés à diverses peines.
— Ceux qui s'étaient approprié les épaves ne furent pas châtiés, insista George.
Son objection m'effraya. Je me demandai, non sans trembler, s'il avait puisé, dans l'examen des pièces de la (procédure, quelque motif de soupçonner Alain Kerlouan. Il était à mille lieues de la vérité. J'en fus convaincu en l'entendant ajouter à ce qu'il venait de dire :
— Il serait bien intéressant de savoir si aucun débris de la cargaison ne fut englouti par les flots. Les pilleurs parvinrent-ils à tout leur arracher ? S'il en était autrement, si quelque partie de ces richesses descendit au fond de la mer, elle y est restée, et peut-être ne serait-il pas impossible de l'y retrouver.
Ces mots ravivèrent mon angoisse.
Si George donnait suite à ce dessein de se livrer à des recherches sous-marines, je serais obligé de jouer une comédie nouvelle, de paraître croire à leur efficacité, alors que je n'ignorais pas qu'elles ne pouvaient avoir le résultat qu'il en attendait.
Je le savais homme de science, audacieux et persévérant. D'autre part, je n'ignorais pas qu'il existe des moyens de fouiller la profondeur des mers, de lui arracher ses secrets, et que ces moyens sont souvent périlleux pour ceux qui y recourent. Je me vis à la pointe de l'île Vierge, assistant à ces recherches pratiquées par des scaphandriers qui exposeraient leur vie en s'aventurant à travers les roches que recouvre en cet endroit la masse des eaux. Aurais-je le courage de mentir jusqu'au bout et de laisser se poursuivre ces tentatives inutiles ?
Ces réflexions furent instantanées. Elles accrurent mon désarroi moral et me laissèrent tout juste assez de présence d'esprit pour me convaincre qu'il fallait, à tout prix, amener George à renoncer à son projet.
— Retrouver ces richesses! m'écriai-je. Comment ?
— En allant les chercher là où elles furent englouties, me répliqua-t-il. Leur poids les a nécessairement fixées à la place où elles tombèrent. Rien de plus aisé que de les en retirer.
— Vous raisonnez, mon cher George, comme s'il
était démontré qu'elles ont été précipitées dans l'abîme. Or, les pièces de la procédure disent expressément le contraire. Elles sont unanimes à affirmer que la cargaison de X Art émise fut débarquée avant que les flots eussent dispersé les débris du navire.
— Affirmation sans preuve, fit-il, et qui ne saurait détruire mon espoir. En tout cas, il n'en coûtera rien de se livrer à des essais.
N'ayant plus d'arguments à lui opposer, je gardai le silence, en m' avouant que j'étais impuissant à le détourner de son dessein. Mais, à l'improviste, Fernande vint à mon aide, animée sans doute par une inquiétude égale à la mienne.
— George, lui dit-elle, c'est avec beaucoup de peine que je vous verrais vous lancer dans une telle entreprise, et je vous supplie d'y renoncer pour l'amour de moi.
— Quel inconvénient présente-t-elle donc? demanda-t-il.
— Celui de vous procurer une déception, j'en suis sûre, car je pense, comme mon père, que toute la cargaison fut mise à terre avant le naufrage total; et cette déception sera d'autant plus cruelle que vous resterez convaincu que, si l'on n'a rien trouvé, c'est qu'on a mal cherché. Cette idée vous hantera, sera ipour vous un souci dont nous aurons l'un et l'autre à souffrir et dont la source ne sera ni bien noble ni bien pure, puisqu'il ne s'agit, après tout, que d'un gain à réaliser. Et vous m'apparaîtrez
alors, ô mon ami, vous que votre désintéressement m'a rendu si cher, comme un homme d'argent. Il me semble que votre prestige en sera amoindri. Laissez cela, je vous en prie; l'augmentation de notre fortune nous donnera-t-elle plus de bonheur? Est-il sage, est-il prudent, en vue d'un succès bien hypothétique, de jeter dans notre existence conjugale et sur ses premières heures des préoccupations étrangères à l'amour ?
— Ce qu'elle te dit, George, fît vivement Annie, j'étais en train de me le dire. Elle te prêche la sagesse, frère. Laissons les épaves de YArtémise là où elles sont et n'allons à l'île Vierge que pour y prier à la place où périt notre aïeul. Nous planterons une croix là où fut sa tombe.
— Puisque vous êtes tous les trois d'une opinion contraire à la mienne, répondit George, c'est que j'ai tort. Il ne me reste donc qu'à me conformer à votre désir. Quant à vous, ma chère Fernande, n'attribuez mon ambition de devenir riche qu'au besoin qui m'anime de satisfaire à tous vos caprices. Si je la regrette, cette fortune, et si j'ai manifesté l'espoir de la recouvrer, c'est uniquement à cause de vous. Mais si, comme vous l'avez dit, elle n'est pas nécessaire à votre bonheur, je n'y tiens plus.
Cette déclaration, dont était éclatante la sincérité, aurait dû nous montrer, à Fernande et à moi, l'inanité de nos craintes, et c'est à ce moment que, mieux inspirés, nous aurions dû avouer toute la vé-
rite. Nous n'en fîmes rien. Nous persévérâmes dans notre silence, bien loin de nous douter que nous ne tarderions pas à nous en repentir.
Le lendemain, un pieux devoir nous conduisit à la pointe de l'île Vierge, où nous pûmes arriver à mer basse. Annie et son frère avaient voulu prier sur le lieu du sinistre de 1 797 pour le repos de l'âme des infortunés à qui il coûta la vie. Agenouillés, Fernande et moi, à côté d'eux, nous unîmes nos prières aux leurs. Nous déterminâmes ensuite l'endroit où une croix commémorative devait être érigée, et je promis à George qu'il la trouverait plantée à son retour.
Je profitai de notre présence sur le théâtre de ce tragique événement pour démontrer aux Dawson la difficulté de pratiquer les recherches dont George avait eu un moment l'idée. La pointe est abrupte, déchiquetée, ravagée. De toutes parts, ce n'est, à fleur d'eau, que récifs aigus qui montent de l'abîme, laissant deviner, de leur base à leur sommet, des déchirures entre lesquelles s'ouvrent des gouffres. Sur ce sombre rivage, la mer est toujours soulevée, même lorsque, au large, elle est calme. Sur les vagues agitées, ourlées d'écume, nulle embarcation n'aurait pu tenir, et les scaphandriers, en s'enfonçant sous les eaux, auraient infailliblement glissé sur les aspérités des rochers.
George en convint, mais sans conviction. Je vis clairement que si, pour plaire à sa fiancée et à sa
sœur, il renonçait à sa téméraire entreprise, il n'était pas convaincu de son impossibilité. Du reste, c'est en toute sincérité qu'il y avait renoncé. Durant les jours qui suivirent, il ne nous en parla plus.
Il nous quitta la semaine d'après, afin d'aller prendre au Havre le paquebot des Etats-Unis. Il supposait que son absence durerait deux mois. Ce n'était pas trop de temps pour régler toutes les questions que soulevait son établissement définitif en France. Il devait revenir aussitôt qu'elles seraient réglées.
Son départ fut, pour ma pauvre Fernande, une cause de grande tristesse. C'est tout le cœur de ma chère enfant qu'il emportait avec lui. Elle allait être triste jusqu'à son retour, et j'allais aussi l'être comme elle, bien que je fusse assuré de trouver dans la présence d'Annie, qui nous restait, un dédommagement au vide créé par l'absence de son frère, et une consolation.
George parti, je me trouvai aux prises avec les conséquences inéluctables de mes résolutions. Ce n'était pas assez d'avoir forgé de toutes pièces le mensonge en lui donnant pour base un silence cal-
culé et d'avoir laissé ignorer aux Dawson l'existence des épaves; il fallait maintenant les faire disparaître, les mettre en vente, en réaliser la valeur et profiter pour m'en débarrasser de l'absence de George.
Attendre pour procéder à cette liquidation de tant d'objets de prix qu'il fût rentré de son voyage, c'eût été folie, en effet. Comment en opérer le déménagement à son insu, s'il avait été là. Le transport de ces objets, qu'il m'eût été impossible de lui cacher, ne lui aurait-il pas appris ce qu'il devait ignorer ? Son départ, au contraire, favorisait l'exécution de mes desseins. En outre, la date relativement prochaine de son retour m'obligeait à me hâter, et je me mis à l'œuvre aussitôt qu'il fut parti.
La présence d'Annie eût pu me gêner. Mais il m'était aisé de m'en délivrer. Avec Fernande, que je tenais au courant de mes perplexités, il fut convenu qu'au moment propice elle feindrait d'avoir besoin de passer deux ou trois jours à Quimper et qu'elle s'y rendrait avec Annie. En leur absence, je ferais enlever les épaves, secondé par Yves Kermarree
Le brave homme serait sans doute bien surpris de voir sortir du château ces colis mystérieux dont il n'avait jamais soupçonné l'existence. Mais je ne lui donnerais pas d'explications, et je le savais trop discret, trop réservé, trop respectueux, pour le supposer capable d'oser m'en demander. J'étais de même convaincu que, quoi qu'il vît et pensât, il
garderait pour soi ses réflexions et n'en ferait part à personne.
Mais avoir résolu la question du transport de ces épaves révélatrices n'était qu'une partie de ma tâche, et la moins malaisée. La mise en vente de tous ces joyaux, de toutes ces pierres précieuses, le change de ces monnaies espagnoles qui formaient une importante part du trésor, présentaient de bien autres difficultés. Pour un homme rompu aux affaires de banque et de négoce, oe n'eût été peut-être qu'un jeu. Pour moi, qui ne m'étais jamais occupé que de mes archives et de recherches historiques, et qui me débattais encore ignorant et inexpérimenté dans l'apprentissage de l'administration de mes biens, c'était tout un monde.
Par avance, effrayé de la besogne qu'il me fallait accomplir, je me trouvais aussi embarrassé que si c'eût été une mauvaise action. Je ne savais comment l'entreprendre ni comment j'expliquerais l'origine de ces richesses et les circonstances qui m'en avaient fait possesseur.
Sans doute, il arrive tous les jours qu'un héritier veut faire argent des objets qui lui ont été légués ou qu'il les met en vente. Rien de plus facile s'il peut avouer à qui est intéressé à le savoir en quelles conditions ces objets sont tombés dans ses mains. Mais un tel aveu m'était difficile puisqu'il m'importait que les Dawson restassent maintenant et plus tard dans l'ignorance de ce que je voulais faire, et ne pouvant
le faire à moi seul, je devais avant tout m'assurer de la discrétion des gens à qui je demanderais de m'y aider.
Ce fut pour moi une cause de tourments. Durant plusieurs nuits, je ne pus dormir tant j'en étais harcelé. J'avais d'abord projeté de demander conseil au notaire de Lannilis et à mon banquier de Quimper. Mais, bientôt, j'y renonçai en considérant qu'ils vivaient trop près de moi, trop mêlés à ma vie, à mes relations, pour n'être pas exposés à trahir quelque jour le secret que je leur aurais confié. Finalement, j'en arrivai à penser que mieux valait m'adresser à des étrangers que je n'aurais plus guère l'occasion de revoir après avoir recouru à leurs bons offices et de qui, par conséquent, je n'aurais nulle indiscrétion à redouter.
Une course que je fis à Paris me démontra que j'avais pris le bon parti et que toute cette affaire, qui m'était apparue si terriblement difficultueuse, serait bientôt liquidée si j'y donnais tous mes soins. Mon notaire m'avait pourvu d'une lettre de recommandation pour son correspondant de Paris. Celui-ci, à qui je confiai, sous le sceau du secret professionnel, le désir que j'avais de réaliser, sans être mis en cause, divers objets provenant de la succession de Kerlouan, me comprit à demi-mot. Assuré d'un honnête bénéfice, il m'adressa à un banquier et à un commissaire-priseur.
Sans me demander de plus amples explications,
22â L'HÉRITAGE DES KERLOUAM
ie banquier, à qui j'avais soumis des sprdmens dès quadruples d'Espagne, consentit à me les prendre au poids de l'or, ainsi que les lingots qui se trouvaient parmi les épaves. Quant au commissaire-priseur, il me proposa d'organiser une mise en vente publique des bijoux, des pierres précieuses et de tout ce que je lui livrerais. Mon nom ne devait paraître en rien. Lui seul le connaîtrait. Je crois rêver encore aujourd'hui quand je songe à la facilité avec laquelle ces choses se réglèrent. Je me le suis expliqué depuis par l'importance du gain que ces divers intermédiaires espéraient tirer de ces opérations.
Après un rapide séjour à Paris, je rentrai un matin à Kerlouan. Prévenue par moi, Fernande était partie la veille pour Quimper avec Annie et notre vieille Yvonne. Je consacrai la journée et la nuit à tirer du petit caveau les épaves. Je me livrai à ce travail sans le secours de personne, apportant dans la salle des archives, en de nombreux paquets enveloppés de toiles, tous ces objets qui me brûlaient les doigts. Puis, sous le prétexte que j'étais obligé d'expédier à Paris une partie de mes dossiers, je commandai plusieurs caisses qui furent clouées sous mes yeux, après que j'y eus rangé moi-même ce qu'elles devaient contenir. Elles furent transportées ensuite à Lannilis, d'où elles devaient partir pour leur destination.
Les domestiques du château, grâce aux précau-
tions que j'avais prises, ne virent rien d'anormal dans le départ de ces colis. Quant à Yves Kermarrec, qu'il crût ou non à l'explication que je lui avais donnée, à lui ainsi qu'aux autres, il parut l'accepter comme eux. Lorsque, quelques heures plus tard, Fernande et Annie revinrent de leur voyage à Quimper, il ne restait plus vestige à Kerlouan des épaves de Y Art émise, si ce n'est le portrait de la femme en blanc.
J'étais déjà reparti pour Paris à la suite des épaves, et je m'y trouvai pour les recevoir quand elles y arrivèrent. Après que les monnaies espagnoles eurent été versées au banquier qui avait consenti à me les acheter, j'allai déposer entre les mains du commissaire-priseur le reste de la cargaison. Un inventaire en fut dressé en ma présence. Des experts fixèrent par avance la mise à prix de chacun de ces objets destinés à être vendus aux enchères à quelque temps de là.
Ceci fait, ma tâche était remplie. Je n'avais plus qu'à laisser le commissaire-priseur accomplir la sienne. Comme il n'était pas nécessaire que je fusse présent, je repartis pour la Bretagne, où devaient m'être adressés les fonds qu'aurait produits la vente.
Quelque lointains que soient ces souvenirs, ils se sont gravés si profondément dans ma mémoire, qu'elle me les rappelle toujours. Elle me rappelle surtout combien je fus d'abord fier et heureux 4 ^yoir mené à bonne fin cette délicate entreprise.
230 L'HÉRITAGE DES KERLOUAX
Ce que, par exemple, je ne parviens pas à comprendre, c'est que, tandis que j'y procédais, ma conscience ne m'ait fait aucun reproche et soit restée sans remords. Je ne me l'explique que par l'ardeur que j'avais mise à entrer dans les vues de Fernande et à nous débarrasser, conformément à son désir, de ces épaves maudites dont la présence à Kerlouan lui semblait constituer un péril pour son bonheur.
Je dois dire aussi que si, de la part d'un homme aussi scrupuleux que je l'étais, il pouvait paraître dans une certaine mesure répréhensible et peu délicat de taire aux Dawson la vérité et de ne pas leur restituer la part d'héritage qui leur revenait, sous la forme où je l'avais reçue moi-même, ce n'était pas toutefois un bien grand crime, puisque, après tout, par le mariage de ma fille avec George, ils devaient rentrer soit maintenant, soit quand il plairait à Dieu de me rappeler à lui, dans la totalité de leurs biens.
J'avais poussé si loin le scrupule, — on se le rappellera, — que je n'avais voulu garder de la succession de M. de Kerlouan, même avant d'avoir découvert à qui elle appartenait, que ce que possédait sa famille à l'époque de la Révolution. J'étais résolu à me dessaisir de tout le reste, non seulement des épaves, mais encore de ce qui, dans le total des valeurs mobilières et immobilières, représentait les gains qu'Alain Kerlouan n'avait pu réaliser qu'à l'aide de ressources qu'il s'était procurées par le pillage de Y Art émise.
Je n'entendais donc pas faire tort d'un sou aux Dawson. Ma volonté formelle était bien de les mettre entièrement en possession de tout ce qui me paraissait leur appartenir; et comme, en restituant à George le précieux trésor dont les assassins avaient dépouillé son aïeul, je lui faisais don d'un trésor plus précieux encore : ma propre fille, et qu'en opérant elle-même cette restitution elle en augmentait sensiblement le prix* je ne pouvais, en fin de compte et à ne considérer mon action qu'au point de vue de ses suites matérielles, me tenir pour bien coupable, puisque, même par les moyens que j'avais choisis, j'arrivais aux résultats que me commandait ma conscience.
A cet égard, je pense aujourd'hui comme alors que ma conduite eût été très excusable si elle n'avait eu pour effet de nous contraindre au mensonge avec ceux qui allaient s'allier à ma famille. Mais c'était là ma faute, une très grande faute, je l'avoue, de mettre ce mensonge entre eux et nous, de consentir, dans une pensée de défiance, à ce que Fernande eût un secret pour l'homme à qui elle allait s'unir, moi, pour cette noble Annie dont je rêvais de faire ma femme, et de ne pas voir que, pour sauver le bonheur de ma fille, je m'exposais à le compromettre irréparablement, si, quelque jour, George découvrait que nous lui avions caché la vérité, et que nous la lui avions cachée parce que nous avions douté du désintéressement de son amour.
Au moment où Fernande m'avait supplié de vendre les épaves à l'insu de son fiancé et de lui taire ainsi qu'à la sœur de celui-ci qu'elles étaient en ma possession, le péril qui pouvait résulter de ma docilité m'était apparu. Mais je le perdis de vue après avoir donné satisfaction aux désirs de ma fille, et durant tous les jours qui suivirent les deux voyages que j'avais faits à Paris, je ne fus hanté, je le répète, ni de regrets ni de remords.
Aux heures de trouble et d'agitation que je venais de traverser avaient succédé des heures de calme et de sérénité. Il ne me restait plus qu'à trouver l'occasion d'apprendre à George et à sa sœur que ma ruine, à laquelle je m'étais trop pressé de croire, ne s'était pas réalisée. Mais, pour le leur apprendre, j'avais tout mon temps. Il y avait à peine un mois que George était parti pour les Etats-Unis, et des lettres que nous recevions de lui il résultait qu'il ne comptait pas revenir avant six semaines.
Ce qui se passait pour moi se passait aussi pour Fernande. Délivrée de ses inquiétudes, elle était maintenant heureuse, confiante dans l'avenir, ne doutant plus des joies qu'elle en espérait et attendant avec patience le retour de son fiancé, dont elle nous parlait sans cesse avec l'enthousiasme d'un amour qu'elle savait partagé, qu'elle avait cru menacé et qui ne l'était plus.
Notre existence ayant ainsi repris sa physionomie antérieure, je retrouvai la liberté de me livrer sans
contrainte aux sentiments qu'avaient éveillés en mon cœur la grâce simple d'Annie, ses qualités morales, l'éclat de son regard, le charme de son visage, tout ce qui faisait d'elle une créature d'élection, digne d'inspirer le dévouement le plus tendre.
Ces sentiments, rien en moi ne lui avait permis de les soupçonner. Enfouis au fond de mon être, je les cachais à elle comme aux autres, ainsi qu'un avare son trésor. Mais ils n'en constituaient pas moins une suite incessante de tourments et d'espoirs.
Heureux d'aimer, je souffrais de ne pas savoir si je parviendrais à me faire aimer. J'aurais voulu être plus jeune, car c'est mon âge qui me semblait le principal obstacle à la réalisation de mes secrets désirs, et à défaut de jeunesse, je m'efforçais de plaire à force d'attentions et par une sollicitude dont je prodiguais les témoignages.
Mais comme Annie, soit qu'elle ne voulût pas me comprendre, soit qu'elle ne comprît pas, ne me laissait pas voir l'effet que mes soins produisaient sur elle, je restais toujours dans un état d'indécision et de doute qui ne laissait pas d'être douloureux.
Bien des fois, me trouvant seul avec elle, je fus tenté de lui confier ma peine, de lui parler en toute sincérité, de lui confesser qu'elle était nécessaire à mon bonheur et que ma conviction à cet égard était telle que son image occupait la première place dans toutes mes pensées. Mais ces aveux que ma volonté
poussait à mes lèvres cessaient, arrivés là, de lui obéir.
Ma timidité naturelle les arrêtait au passage, les empêchait de se formuler, comme aussi la crainte de provoquer une réponse qui détruirait à jamais mes espérances. S'il devait venir un jour, ce refus, il viendrait toujours assez tôt, et à la cruelle certitude qu'il m'apporterait, je préférais encore l' incertitude en laquelle je vivais.
Et puis, cette voix intérieure qui me parlait souvent, comme sans doute elle parle à chacun de nous, et dont je ne me suis jamais repenti d'avoir suivi les conseils, cette voix me disait que j'aurais tort d'être impatient et de me déclarer trop vite. Elle ajoutait que mieux valait attendre que ma fille fût mariée. Alors Annie, tranquillisée sur l'avenir de son frère, songerait un peu plus à elle qu'elle ne l'avait fait jusque-là.
Témoin du bonheur de ces époux qu'elle chérirait, peut-être subirait-elle la contagion de leur exemple et serait-elle amenée à penser qu'en Munissant à moi elle pourrait s'assurer à elle-même un bonheur égal. Ainsi, la force des choses, mes réflexions, mes perplexités, me condamnaient au silence, et 'le mystère continuait à envelopper le culte dont était l'objet la chère créature à qui j'avais élevé un autel dans mon cœur.
Les choses en étaient là lorsqu'un incident très simple vint tout à coup en modifier le caractère et
ranimer ma confiance bien ébranlée. A la prière de Fernande, j'avais profité de mon voyage à Paris pour faire faire mon portrait chez un photographe. Les exemplaires que je lui avais commandés arrivèrent au château un matin, alors que j'étais allé visiter l'un de mes fermiers. C'est Fernande qui reçut le paquet et le défit en présence d'Annie. Lorsque je rentrai pour le déjeuner, je les surpris dans mon cabinet ayant chacune un exemplaire dans les mains, causant avec animation. Il me sembla même que Fernande souriait avec des larmes dans les yeux. Quant à miss Dawson, en me voyant, elle rougit, et la photographie, s'échappant de ses doigts, tomba sur la table. J'avais évidemment interrompu un entretien qui n'aurait pas eu lieu moi présent. Je feignis de n'avoir rien vu, mais je restai convaincu que les jeunes filles parlaient de moi et que j'étais intéressé à savoir ce qu'elles en disaient. A mon tour, j'examinai les portraits, m'extasiant comme elles sur la ressemblance de l'image avec l'original et la perfection de l'œuvre. Puis, j'en pris un, j'y écrivis le nom d'Annie, le mien, et je le lui offris en disant :
— Il est juste que vous ayez le premier.
Elle m'enveloppa d'un regard que je n'oublierai jamais et me répondit :
— Je le conserverai parmi mes plus chers trésors.
Ce n'était rien, cette phrase, mais j'en fus bouleversé. Pour la première fois, depuis que j'avais conçu pour Annie un sentiment si tendre, il me semblait
que son cœur répondait au mien et lui faisait la seule réponse qui pût le rendre heureux. Mon émoi n'avait duré qu'une minute. Lorsqu'il cessa, nous étions seuls, Fernande et moi, Annie venait de nous quitter.
Alors, d'une voix mi-sérieuse, mi-gaie, ma fille me dit :
— Je sais quelqu'un qui peut se flatter d'avoir fait une brillante conquête.
— Qui est ce quelqu'un -là? demandai-je sur le même ton.
— Qui serait-ce, sinon monsieur mon père ? répliqua Fernande.
J'insistai pour en savoir plus long.
— Parle clairement, ma chère enfant, si tu veux que je te comprenne.
— Ce n'est pourtant pas bien difficile à comprendre, poursuivit-elle. Vous avez su plaire à ma chère Annie. Que n'avez-vous entendu de quel accent, là, tout à l'heure, en regardant votre portrait, elle me parlait de vous.
— Elle est donc aussi folle que toi! repris-je en dissimulant le trouble qui, de nouveau, s'emparait de moi.
— Pas folle le moins du monde, père chéri. Nous ne le sommes ni l'une ni l'autre. Ce qu'elle m'a dit témoigne, au contraire, de beaucoup de raison et de beaucoup de sagesse.
— Mais, enfin, que t'a-t-elle dit ?
■ — Elle m'a dit que ce portrait ne vous flatte pas et que vous êtes encore plus beau qu'il n'en témoigne; que la bonté de votre âme se révèle sur vos traits avec une puissance qu'il n'exprime pas assez; que tel que vous êtes et malgré votre âge, beaucoup de femmes vous préféreraient à de jeunes hommes tant elles liraient dans vos yeux si doux et si caressants des promesses de bonheur... Elle m'a dit enfin... Mais je ne sais si je dois achever, ajouta Fernande dans un mouvement de réticence railleuse...
— Achève, achève donc, m'écriai- je, en feignant moi aussi de ne voir en ses propos qu'une pure plaisanterie. Tu peux constater que je n'ai pas bronché sous cette avalanche de fleurs.
— Eh bien, elle m'a déclaré que si jamais elle se mariait, elle voudrait que son mari vous ressemblât.
— Elle s'est moquée de nous.
— Se moquer de nous, elle! protesta Fernande. N'en croyez rien, père. Elle est bien incapable de simuler des sentiments qu'elle n'éprouverait pas. Ce qu'elle a dit, elle le pense. Est-il donc si surprenant que telle soit son opinion ? N'est-il pas vrai que vous êtes un homme comme il n'y en a plus ? A sa place, je ne raisonnerais pas autrement qu'elle.
— Ne vas-tu pas me conseiller de l'épouser ? ajoutai-je, continuant à rire.
— Pourquoi pas? fit Fernande, qui, maintenant, ne riait plus. Un tel mariage ne serait-il pas la chose la plus naturelle? Et croyez-vous que moi-même,
alors que, malgré ma tendresse pour vous, je ne pourrai plus vous la consacrer tout entière, je ne serais pas heureuse de penser que ce que je vous en prends en épousant George, vous le retrouveriez en épousant Annie? Voyez-vous, père chéri, ajoutât-elle en se suspendant à mon cou, par suite de la mort prématurée de ma pauvre mère, vous n'avez pas eu en ce monde toute votre part de bonheur. Vous n'avez songé qu'à grossir la mienne et, sans cesse, vous vous êtes sacrifié à cette tâche. Le ciel vous doit donc un dédommagement, et peut-être est-ce Annie qu'il a chargée de vous l'assurer.
On devine en quel état me mettaient ces propos qui faisaient écho à mes propres pensées. Mais ce qu'ils déchaînaient en moi d'émotions poignantes, je n'osais le laisser voir à ma fille, et, pour le lui mieux cacher, j'affectai de n'être pas de son avis.
— Je ne songe pas à me remarier, lui dis-je.
— Vous avez tort, afnrma-t-elle.
— Et si j'y songeais, c'est une personne moins jeune que miss Dawson que je chercherais.
— Ce en quoi vous auriez encore tort.
— J'ai vingt ans de plus qu'elle.
— Personne ne voudrait le croire. Que vous importe, d'ailleurs, si elle-même ne considérait pas que c'est un obstacle ?
— Elle se laisserait en ce cas guider par un excès de bienveillance contre lequel j'aurais le devoir de la mettre en garde.
Sur ces mots, Fernande, dont les bras m'enlaçaient toujours, se détacha vivement de moi, et d'un accent d'impatience, elle reprit :
— Ah! que voilà bien de vains scrupules! Que faudra-t-il donc pour les détruire et pour vous convaincre qu'Annie a déjà vu en vous celui à qui le ciel l'a destinée. Elle vous aime, père chéri, croyez-en mon affirmation. Son langage m'a éclairée, et je suis sûre de ce que j'affirme. Du reste, il dépend de vous d'être éclairé comme je l'ai été. Il m'est facile d'obtenir d'Annie un aveu plus explicite si les propos qu'elle vient de me faire entendre ne vous suffisent pas.
— Non, non, garde-t'en bien, ordonnai-je. Ce que tu m'as appris est tombé sur un cœur qui n'était pas préparé à d'entendre. J'ai besoin de vivre en face de la situation que tes paroles ont créée pour m'y accoutumer et décider de ma conduite future. Laissons donc les choses au point où elles sont. Nous avons du temps devant nous, puisque en aucun cas, et dusse -je me décider à un second mariage, je ne voudrais le contracter qu'après la célébration du tien. Livrons-nous avec confiance à la volonté de Dieu. Elle nous conduira toujours là où nous devons aller.
Je n'ajoutai rien. Il m'eût été impossible d'en dire davantage. Fernande, qui peut-être lisait plus clairement en moi que je n'y lisais moi-même, n'essaya pas d'obtenir de son père un engagement plus for-
meL Elle se contenta de celui que je prenais d'aller devant mes pas sans tenter de résister à la main divine qui nous guide tous. Mais, au contentement qui brillait dans ses yeux, je devinai qu'ils voyaient déjà le but où cette main me mènerait et qu'elle se réjouissait, convaincue qu'à ce but le bonheur m'attendait.
A son attitude, je crus d'abord qu'elle allait insister pour m'imposer sa conviction. Mais la cloche du déjeuner se fit entendre à propos pour couper court à notre suggestif entretien, et, tandis que je me composais un visage calme, afin de dissimuler l'émoi qui précipitait les battements de mon cœur, nous rejoignîmes Annie.
Elle aussi, je l'appris plus tard, avait dû se faire violence pour recouvrer son sang-froid. Elle l'avait maintenant recouvré, et quelqu'un qui nous eût vus quand nous nous mîmes à table n'aurait pu deviner que je tenais son secret et que je brûlais de lui livrer le mien.
Après la scène que je viens de raconter, je ne vis plus Annie avec les mêmes yeux. Tant que j'étais resté dans l'ignorance de l'opinion qu'elle se faisait de moi, je l'avais considérée comme une énigme vivante, comme un sphinx impénétrable cachant sa volonté sous l'impassible douceur de son visage Mais maintenant que sa pensée m'était connue et que j'avais quelque droit de ne plus douter de la réussite de mes projets, je voyais en elle ma future
compagne, celle à qui j'associerais prochainement ma vie et dont je n'avais plus qu'à attendre, en toute confiance, les résolutions, certain qu'elles seraient conformes à mes désirs.
On croira sans peine que je conçus beaucoup d'orgueil de ma découverte. Avoir sans effort, à mon insu, conquis cette âme charmante, être parvenu à lui plaire en lui laissant lire dans la mienne et en me montrant tel que j'étais, n'était-ce pas une véritable et brillante victoire ?
Comment n'en aurais-je pas tiré vanité? Comment surtout n'en eussé-je pas été heureux, follement heureux ? Je n'avais plus maintenant qu'à veiller sur moi-même, qu'à dissimuler mon orgueil et ma joie, afin de ne pas me trahir prématurément.
Cette nécessité de me contenir ne m'empêcha pas, cependant, de m'efforcer de fortifier les sentiments que j'avais inspirés. Je m'appliquai à me faire mieux connaître. Dans les fréquents entretiens que j'avais avec Annie, à travers les simples et quotidiens incidents de notre existence commune, je n'eus en vue que de la convaincre qu'elle ne s'était pas trompée en me jugeant digne de son affection. Mes actes et mes paroles eurent pour but de lui prouver que l'existence qu'elle avait rêvé de se créer à côté de moi ne lui réservait aucune déception et que j'étais bien tel qu'elle m'avait deviné dès notre première rencontre.
Et, non content de vouloir donner ainsi plus de
profondeur et de force à ces sentiments si flatteurs et si doux, dont la révélation me métamorphosait, je poussai plus loin l'ambition. Je conçus l'espoir que l'affection dont je me sentais l'objet ferait les premiers pas, s'exprimerait la première, et que les aveux d'Annie devanceraient les miens.
Peut-être trouvera-t-on qu'une telle ambition de la part d'un homme de mon âge ne laissait pas d'être ridicule et que prétendre à être sollicité par cette délicieuse fille, alors que c'était à moi de la solliciter, témoignait du caractère excessif de l'orgueil que je viens de confesser. Mais j'arguerai pour ma défense que cette prétention, en apparence insoutenable, résultait surtout de la crainte d'être refusé, dont, malgré tout ce qu'en avait dit Fernande, j étais saisi parfois encore.
Il y avait tant d'invraisemblance dans ce qui m'arrivait, il me semblait si extraordinaire d'avoir inspiré de la tendresse à une femme de vingt ans plus jeune que moi, que je redoutais toujours qu'au dernier moment elle ne changeât d'avis. En ce cas, ce serait bien assez pour châtier mon outrecuidance d'une déception si cruelle; je ne voulais pas en avoir la honte. Et c'est ainsi que, résolu à ne rien demander à Annie, je l'étais à attendre qu'elle s'offrît ellemême.
Toute ma conduite s'inspira de ce dessein. Je me fis insinuant et provocant. Je ne perdis aucune occasion de montrer à « ma conquête » qu'en tout nous
pensions de même. Un jour, par exemple, je me plaisais à l'émouvoir en lui traçant un émouvant et séduisant tableau de vie conjugale. Il n'y était question ni d'elle ni de moi, mais elle apprenait, en m'écoutant, comment je comprenais la vie à deux, et dans ce tableau de mon propre idéal elle retrouvait le sien.
Un autre jour, j'affectais devant elle de rendre grâce au ciel, qui avait reculé pour moi l'époque des cheveux blancs et des rides et sous mon enveloppe de quinquagénaire faisait battre un cœur qui se croyait toujours vingt ans. Je lui parlais aussi de mon passé, du zèle incessant que j'avais apporté dans l'accomplissement de mes devoirs paternels et du fidèle souvenir gardé pendant tant d'années, avec un soin jaloux, à la seule femme que j'eusse aimée jusqu'à ce moment.
J'ajoutais enfin qu'après le mariage de Fernande j'allais être bien seul, et que je m'effrayais un peu, par avance, de cet isolement auquel me destinait l'impérieuse loi de la vie, qui nous prend nos enfants au moment où leur amour nous serait le plus nécessaire.
Tout en lui parlant, je la voyais s'émouvoir et, si j'ose dire ainsi, s'assouplir, devenir docile à l'action que j'exerçais sur elle. Lorsque je la quittais, j'emportais la certitude de la laisser sous une impression favorable. Je me berçais de l'espoir que ce que je souhaitais se réaliserait et que l'aveu qui devait
naître de la réciprocité de nos sentiments viendrait d'elle.
Les tentatives que je raconte et les sensations comme les transformations morales qui en résultèrent pour Annie ainsi que pour moi mirent plus d'un jour à se dérouler. Il est même vrai qu'elles remplirent mon existence, en l'embellissant, durant la plus grande partie du temps où l'absence de George rendait notre solitude plus mélancolique et plus profonde. Ce fut une période heureuse et douce qu'interrompit, en y jetant tout à coup une cause bien inattendue d'angoisses cruelles autant qu'elles furent brèves, le nouveau coup de théâtre que je dois maintenant raconter.
Ce coup de théâtre, châtiment du mensonge auquel nous nous étions si facilement résignés, Fernande et moi, faillit détruire l'édifice que mon cœur se plaisait à construire, et si le ciel, dans sa clémence, nous en épargna la suprême rigueur, ce fut du moins un avertissement et une leçon que nous ne devions jamais oublier.
Ce matûnLà, après une nuit de calme sommeil, qui ne pouvait me faire pressentir un malheur, je venais
de me lever lorsque Fernande entra dans ma chambre. C'était une habitude à laquelle elle demeurait fidèle de se présenter ainsi chez moi tous les jours, à mon réveil, pour prendre de mes nouvelles et m'embrasser.
Elle me trouva, ma toilette achevée, debout devant ma croisée ouverte, respirant avec délices l'air tiède et pur d'une radieuse journée d'été. De toutes parts, brillait un soleil joyeux. A travers l'espace, les chansons d'oiseaux, les rumeurs de la brise marine et le murmure des eaux montaient de la verte épaisseur des feuillages.
Depuis que j'habitais Kerlouan, j'avais eu le temps de m'accoutumer à ces spectacles de la nature en fête. Ils n'en exerçaient pas moins toujours sur moi leur influence bienfaisante, et je la ressentais d'autant plus vivement ce jour-là que mon cœur confiant dans l'avenir était rempli d'une félicité au moins égale à celle que respirait la nature.
Le courrier était arrivé déjà. Fernande m'apportait les journaux et les lettres. Parmi elles, il y en avait une au timbre de Boston. Celle-là lui était destinée. Eille venait du bien-aimé. Elle l'avait lue en la recevant et la tenait ouverte à la main. Elle me la tendit avec les miennes en offrant son front à mes baisers et en me disant :
— C'est de George. Vous pouvez la lire si vous voulez.
Elle me le disait toujours lorsqu'il lui arrivait des
nouvelles de son fiancé, et toujours aussi, respectueux des petits secrets qu'échangent les amoureux, je refusais de lire la lettre et me contentais du résumé qu'elle m'en faisait verbalement.
J'écartai donc d'un geste la feuille dépliée qu'elle m'offrait, bornant ma curiosité à cette simple question :
— Que te raconte-t-il ?
— Il 'm'annonce son prochain retour. Ses affaires sont terminées. Il compte s'embarquer à New-York la semaine prochaine pour arriver huit jours plus tard à Brest, où il espère bien que nous irons l'attendre.
— Nous irons, c'est entendu, répondis-je.
— Il a écrit à sa sœur, continua Fernande. La lettre qu'elle a reçue n'est qu'un écho de celle-ci. Elles témoignent toutes deux du bonheur que lui cause son établissement en France.
— Un bonheur qui n'est dépassé que par le tien, fis-je gaiement.
— C'est vrai que je suis bien heureuse, avouat-elle.
— Nous sommes tous heureux, mon enfant. Et après un silence, j'ajoutai : — Le moment est donc venu de nous occuper des derniers préparatifs de ton mariage.
Elle me regarda très grave et reprit :
— Oui, des préparatifs de mon mariage d'abord, et bientôt après, de ceux du vôtre.
Je fus décontenancé par -le coup droit qu'elle me portait à l'improviste. Depuis l'entretien que j'ai retracé, il n'avait été fait entre nous aucune allusion à Annie et à l'éventualité de mon union avec elle. Je croyais que Fernande ne m'en parlerait plus. Surpris par ce trait d'audace, je ne pus que balbutier des reproches et des dénégations.
— Tu y reviens donc, petite effrontée. Ne t'ai-je pas dit que j'ai passé l'âge des folies et que je ne veux pas me remarier ?
— C'est à Annie qu'il faudra le dire, poursuivit-elle.
— Qu'elle m'en fournisse l'occasion, et je le lui dirai.
— Je voudrais voir ça, père chéri, et si vous oseriez répondre par un refus à une demande formelle; car on vous l'adressera, cette demande, et plutôt que vous ne pensez. Il faudra bien qu'Annie s'y décide et fasse les premiers pas, puisque vous vous obstinez dans votre mutisme. Oh! l'aveugle qui ne voit pas, le sourd qui n'entend pas ! Exigerez-vous qu'elle se jette à votre cou et vous déclare qu'elle vous aime ?
Cette fois, je n'y tins plus. La forteresse dans laquelle je m'étais retranché tombait sous les feux de l'assiégeant, et je crois bien que miss Dawson entrant en ce moment, j'aurais osé lui demander si Fernande avait dit ila vérité. Mais elle n entra pas, et ce fut ma fille que je mis en demeure de faire la preuve de ses propos.
248 L'HÉRITAGEfDES KERLOUAN
— Elle m'aime! m'écriai-je. Comment le sais-tu? Te l'a-t-elle avoué ?
— Est-ce nécessaire qu'elle avoue ? Est-ce qu'entre femmes nous ne nous devinons pas?
Je chancelai sous une émotion qui m'étreignait des pieds à la tête, et je murmurai sans conviction :
— Tu te trompes ou tu me trompes...
— Pourquoi voudrais-je vous tromper quand il s'agit de choses si graves? C'est la vérité, je l'affirme, que vous régnez dans ce cœur si digne du vôtre et que vous l'avez conquis à force de bonté, de sollicitude et de loyauté. Comment ne l'avez-vous pas vu ?
— Par défiance de moi, sans doute, répondis-je, renonçant à dissimuler ma défaite et ma joie. Comment pouvais- je croire que vieux comme je suis...
Fernande m'interrompit :
— N'y revenez pas, père. Vieux, vous! Vous savez bien le contraire. Peu importe d'ailleurs. Annie vous veut tel que vous êtes. Fournissez-lui une occasion de s'expliquer; laissez-lui comprendre que vous êtes heureux et flatté d'avoir fixé son attention, et vous ne douterez plus.
— Je n'oserai jamais prendre les devants si d'un mot elle ne m'encourage et si je n'ai la certitude que ma recherche ne peut lui déplaire.
— Ah! cher père aimé! je ne vous croyais pas si timide. Eh bien, soyez rassuré, ce mot que vous exi-
gez, elle le prononcera; oui, c'est elle qui vous exhortera à laisser parler votre cœur.
Je me récriai avec vivacité :
— Je te défends de l'avertir. Je n'ai pas le droit de formuler des exigences.
— Mais, enfin, il faut bien que l'un de vous deux commence et que, si ce n'est vous, ce soit elle, me répliqua Fernande; sinon, nous n'en sortirons jamais.
— Cela vaudrait peut-être mieux, observai-je.
— Non, cela serait pire. Il n'est pas bon de passer près du bonheur et de ne pas le cueillir quand il s'offre à nous. Sait-on s'il s'offrira de nouveau? Et puis, voyez-vous, père, ce n'est pas bien, c'est même mal de se défier à ce point de soi-même. Heureusement, je suis là pour réparer les effets de votre défiance.
Ce qu'elle voulait faire, j'aurais donné tout au monde pour le savoir. Mais, comme si elle eût entendu ne pas me laisser le temps de l'interroger, elle prit ma tête à deux mains d'un mouvement brusque, m'embrassa sur les deux joues et s'enfuit avant qu'il me fût possible de la retenir, me laissant seul, fiévreux et troublé par l'imminence des événements que, telle que je la connaissais, elle n'allait pas manquer de provoquer et de précipiter.
Je fus pendant plus d'une demi-heure à me remettre de cette alerte, me demandant ce qui allait advenir, et si je touchais à la réalisation de mes
vœux ou si, au contraire, je devais bientôt apprendre qu'Annie me refusait.
Quand j'eus recouvré un peu de calme et comme j'allais quitter ma chambre, je m'aperçus que j'avais négligé d'ouvrir mes lettres apportées tout à l'heure par Fernande. Je les avais mises sur mon bureau et elles s'y trouvaient encore au nombre de trois. Deux d'entre elles étaient sans importance. Mais la troisième venait du notaire de Paris.
Il me prévenait qu'il avait touché chez le banquier le prix des monnaies espagnoles et reçu du commissaire-priseur le produit de la vente dont je l'avais chargé. C'était, au total, une somme de sept cent mille francs qu'il avait versée, suivant mes ordres, à mon crédit à la banque de France, laquelle la tenait à ma disposition par l'intermédiaire de sa succursale de Quimper.
Cette lettre me rappelait le stratagème auquel j'avais recouru pour dissimuler aux Dawson l'existence des épaves. Mais je dois confesser que le souvenir de ce stratagème glissa sur ma conscience sans y éveiller plus de scrupules que précédemment. Je n'en voyais que le brillant résultat et les beaux côtés : mon devoir accompli sans entraîner ma ruine et le bonheur de Fernande et le mien assurés l'un et l'autre sans sacrifice.
Je compris de même que le moment était venu où je devais avouer à George et à sa sœur que, contrairement à ce que j'avais redouté, j'étais toujours
riche. Cet aveu, du reste, ne m'inquiétait plus, puisqu'il ne pouvait que réjouir ceux à qui j'étais tenu de le faire.
L'esprit égayé par ces pensées rassurantes, je descendis pour rejoindre Fernande et Annie. Nous avions l'habitude de faire tous les jours une promenade avant le déjeuner et je supposais qu'elles m'attendaient au salon. Mais je ne les y rencontrai pas. Un domestique m'apprit qu'elles étaient sorties depuis peu d'instants. Je sortis à mon tour et, du haut du perron, je les aperçus marchant à pas lents sous les arbres au bras l'une de l'autre, causant ensemble avec une animation que leurs gestes trahissaient.
J'allai au-devant d'elles.
En me voyant de loin, elle se séparèrent. Il me sembla que leur entretien cessait. Feignant une indifférence que mon visage devait démentir, je m'informai de la santé d'Annie. Au moment de me répondre, elle parut tirée d'un rêve, comme si ma question l'avait surprise en proie à des préoccupations qu'elle voulait me cacher.
Les propos que nous échangeâmes étaient d'ailleurs sans importance. En tout autre moment, cela m'eût semblé naturel. Mais, à cette heure, je m'attendais à des choses extraordinaires et je pensai qu'Annie se faisait violence pour les retarder.
Puis ce fut une autre cause d etonnement.
Sous je ne sais quel prétexte et alors que nous avions repris notre marche, Fernande nous quitta, et
nous restâmes seuls, miss Dawson et moi. Je compris alors que ma fille nous avait ménagé ce tête-àtête. Je n'en doutai plus lorsque, m'étant retourné au moment où, en s'éloignant, elle se retournait aussi, mes yeux rencontrèrent les siens.
Ils étaient éloquents, ces yeux. A leur expression de tendresse se mêlait une expression de malice. Ils semblaient nous dire :
— Allez, allez, mes amis; ne vous contraignez plus pour vous éclairer l'un et l'autre sur ce que vous avez intérêt à savoir. Laissez parler votre cœur. L'heure a sonné des aveux définitifs. Il faut que, lorsque je vais revenir, vous n'ayez plus rien à vous apprendre. J'ai tout préparé pour qu'il en soit ainsi.
Il ne me restait donc plus qu'à m'abandonner à la destinée, et j'attendis son arrêt en un état d'âme que je renonce à décrire, parce qu'il est indescriptible.
Maintenant, nous allions devant nous, Annie et moi, réfléchis et silencieux. Du coin de l'œil, je l'observais. Elle était un peu pâle et marchait le front courbé, recueillie sans que je pusse comprendre si ce recueillement était celui de l'attente ou un voile sous lequel s'élaboraient les propos qu'elle voulait me tenir.
Ce silence se prolongeait. Je souhaitais qu'il cessât. Mais je n'osais pas être le premier à le rompre, et, le cœur gonflé de paroles ardentes, je me contraignais pour ne pas les laisser couler de mes lèvres,
appelant ce mot d'encouragement qui m'avait été annoncé par Fernande quelques instants avant.
Mais comme il ne venait pas et comme, cependant, je devinais tout ce qu'Annie était disposée à me dire, il fallut bien que je me décidasse à prendre ce rôle de provocateur, que j'aurais tant voulu lui laisser, et pour commencer l'entretien, je fis allusion au prochain retour de George. C'était une entrée en matière comme une autre, la meilleure après tout, Annie n'étant jamais plus heureuse que lorsqu'on lui parlait de son frère.
— Oui, me répondit-elle, il revient. Encore quelques jours et il sera là. Une existence nouvelle et plus heureuse commencera pour lui. Tous ses désirs seront comblés et, par conséquent, les miens.
— Ne songerez-vous donc toujours qu'au bonheur de George et jamais au vôtre, chère Annie!
— Je ne les sépare pas. Qu'il soit heureux et je serai heureuse.
— Oh! lui le sera, affirmai-je. Dans la femme qu'il s'est choisie il trouvera toutes les vertus qui assurent ici-bas la félicité. Aux jours d'épreuve comme aux jours de joie, elle sera pour lui la compagne fidèle et vaillante.
— C'est parce que je le pense que je l'ai tant poussé à la choisir, reprit Annie. Il hésitait; il crai-' gnait, ne possédant aucune fortune, qu'elle s'effrayât un peu de la vie de labeur et d'austérité, de privations même à laquelle ils seront voués. Mais
j'ai eu raison de ses craintes, en lui répétant que Fernande saurait se plier à toutes les exigences de leur situation.
— Et vous avez eu bien raison, chère Annie. S'il aime Fernande, si, devenu son mari, il est pour elle ce qu'il doit être, elle le paiera en dévouement, en tendresse, et le poids des jours leur sera léger.
— J'en suis convaincue, et j'envisage l'avenir avec confiance. Oui, poursuivit-elle avec chaleur, je bénis tous les jours le ciel qui nous a conduits, mon frère et moi, dans cette maison.
Nous allions devant nous, elle toute rêveuse et moi de plus en plus ému, sentant bien qu> ; nous touchions à l'instant décisif. Jamais, d'ailleurs, elle n'avait réalisé, à mes yeux, au même degré, l'idéal de l'épouse. Ses qualités d'intelligence et de cœur se révélaient dans sa grâce charmante faite d'élégance native et de simplicité. En se jouant dans l'or de ses cheveux, le soleil, sous l'ombrelle qui la protégeait contre ses ardeurs, mettait à son front une auréole, et tout ce qu'il y avait en elle de beauté visible et cachée resplendissait sous mes regards et pénétrait mon âme.
— Ce ciel que vous bénissez, dis-je alors, je le bénis aussi. Ce n'est pas seulement parce qu'il a mis votre frère sur mon chemin, c'est encore parce qu'il vous y a mise vous-même.
Je ne la .perdais pas de vue, et il me sembla qu'en entendant cette déclaration elle avait tressailli. Je
crus que la parole que j'attendais allait être prononcée; mais elle se contenta de dire :
— Vous avez toujours été bienveillant et indulgent pour moi, cher monsieur Malgorn, et je vous en suis reconnaissante, n'en doutez jamais.
J'espérais davantage et restais quelque peu déçu. Pourquoi ne le prononçait-elle pas, ce mot que j'avais hâte d'entendre et qui m'aurait donné le courage de lui parler librement? Fernande s'était-elle trompée? Les sentiments qu'Annie professait pour moi n'avaient-ils qu'un caractère amical et tout l'édifice qu'avait construit ma pensée allait-il s'écrouler ? Je retombai dans tous mes doutes et l'audace de pousser plus loin ma provocation me fit défaut.
Il fallait cependant parler, ne fût-ce que pour ranimer notre conversation expirante et ne pas laisser se perdre une occasion de nous expliquer qui, peutêtre, ne se représenterait plus. Hésitant et tout craintif, comme un homme qui s'aventure dans des chemins inconnus, je repris :
— Il est vrai que j'ai pour vous beaucoup d'affection, chère Annie, et c'est bien pour cela qu'après avoir contribué à assurer le bonheur de votre frère et celui de Fernande, je voudrais contribuer à assurer le vôtre.
— Le mien, je le répète, consiste à jouir du leur. .
— Et cela vous suffira? Vous vous en contenterez ? Vous pourriez cependant prétendre à mieux.
Elle leva vivement les yeux sur moi, et, encore
une fois, je crus qu'en m'interrogeant elle allait permettre à mon cœur d'éclater. Mais le feu de son regard s'éteignit, et, d'un accent de douceur résignée, elle dit :
— Chacun de nous porte en soi un idéal de bonheur. Cet idéal est rarement réalisable, parce que sa réalisation, le plus souvent, ne dépend pas de nous seuls.
— De qui et de quoi dépend donc la réalisation du vôtre ? eus- je la témérité de lui demander.
— De la volonté de Dieu, fit-elle simplement. Ainsi, elle ne voulait rien dire, ou plutôt elle n'en
disait pas assez pour que je fusse convaincu que ses sentiments étaient à l'unisson des miens. Je ne désespérai pas, pourtant. Son langage n'était pas pour me décourager. Mais j'en tirai cette conclusion, que celui que m'avait tenu ma fille était prématuré et que miss Dawson, soit qu'elle ne fût pas encore décidée, soit qu'elle voulût mieux me connaître, désirait prolonger la période d'attente où nous étions tous deux.
J'ai su depuis qu'elle ne voulait pas parler la première, et que si j'avais parlé nous nous fussions bien promptement accordés. Mais, à cette heure, je n'en devinai rien, et je ne compris pas qu'avec un peu plus d'audace j'aurais remporté la victoire. Ma timidité seule la retarda, et quelques instants après, comme on va le voir, elle faillit être irréparablement compromise.
Tout désappointé par mon échec, je me résignai à déserter pour le moment le terrain sur lequel je venais d'être battu, et, feignant de n'attacher aucune importance aux propos que nous avions échangés, je cherchai un autre sujet d'entretien.
La lettre du notaire de Paris que j'avais reçue tout à l'heure me le fournit naturellement. L'occasion me parut propice pour apprendre à Annie une nouvelle que je n'avais pas le droit de lui laisser plus longtemps ignorer. Ne pouvais-je d'ailleurs espérer que cette nouvelle vaincrait ses dernières hésitations?
J'ai la rougeur au front en me rappelant que je jugeai assez mal cette noble créature pour la supposer capable d'être sensible à l'attrait de l'existence dorée que je pouvais maintenant lui assurer.
— Il m'est arrivé ce matin une grande joie, et bien inattendue, dis-je à l'improviste.
— Quelle joie? interrogea-t-elle.
— Je vous ai confessé que je me croyais contraint de me déposséder de la plus grande partie des biens qui m'ont été légués par M. de Kerlouan. Vous savez à quels scrupules j'obéissais. De l'examen des papiers de mon pauvre vieil ami était résultée pour moi la crainte que la fortune qu'il m'avait léguée ne fût formée de dépouilles d'autrui. En ce cas, et bien que trompé lui-même, et quoiqu'il eût agi en toute bonne foi, il n'avait pas le droit de me la léguer. Il ne pouvait disposer, en effet, de ce qui
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ne lui appartenait pas, et c'eût été de ma part une action indélicate de le conserver malgré la régularité de son testament.
— Vous avez obéi à votre conscience, observa Annie, et vous auriez l'approbation de tous les honnêtes gens comme vous avez eu la mienne et celle de George, s'ils connaissaient les motifs de votre sacrifice.
— Tout le monde eût fait ce que j'étais décidé à faire si mes premiers soupçons s'étaient confirmés. Mais, et c'est là ce qui cause mon contentement, ces soupçons n'étaient pas fondés. Je n'ai plus de sacrifice à faire. La découverte de papiers nouveaux qui m'avaient d'abord échappé m'a donné la preuve que je peux garder l'héritage de M. de Kerlouan, qu'il était le légitime propriétaire de tout ce dont il a disposé en ma faveur et qu'en conséquence j'en peux disposer à mon tour et en jouir sans remords.
Ce que c'est que de nous quand nous agissons sous l'empire d'une idée fixe. Je suis un brave homme, tout rond, délicat, scrupuleux, n'ayant jamais failli, si ce n'est en la circonstance que je rapporte, au devoir et à l'honneur, et cependant, préparé à mentir, je débitai mon mensonge avec un aplomb imperturbable. J'en demeure encore aujourd'hui tout étourdi et tout honteux, et, quoiqu'un généreux pardon ait absous ma faute, je crois que je ne m'en consolerai jamais.
Au reste, presque aussitôt, j'en pus mesurer les
inconvénients et les périls. J'attendais d'Annie des compliments, un témoignage de satisfaction. Pouvait-elle n'être pas satisfaite et ne pas me complimenter d'un tel événement? Combien je fus détrompé en l'entendant me dire d'une voix toute changée, où se devinait du dédain?
— Et c'est cela qui vous rend heureux, monsieur Malgorn ?
— N'est-ce pas naturel? répliquai-je. L'avenir du futur ménage m'inquiétait. Je voyais avec regret ma chère Fernande et son mari obligés de vivre à Paris dans toutes les difficultés de la lutte pour l'existence. Je me demandais si au fur et à mesure qu'augmenteraient leur famille et leurs charges, ils n'auraient pas à s'imposer des privations. Et voilà que tout à coup je recouvre la faculté de les doter richement, de leur donner, en les mariant, quinze cent mille francs et plus, sans préjudice de ce qu'ils trouveront un jour dans ma succession. Comment n'en serais-je pas heureux? Croyez-vous que votre frère ne le sera pas autant que moi ?
Miss Dawson, subitement attristée, secoua la tête et me répondit :
— On voit bien que vous ne le connaissez pas. Moi qui le connais, je puis vous affirmer qu'il eût préféré que Fernande ne dût rien qu'à lui, à son énergie, à son travail. Rappelez-vous, monsieur Malgorn, qu'il n'a consenti à vous demander votre fille que le jour où il apprit votre ruine.
26o L'HÉRITAGE DES KERLOUAN
— C'est à son éloge. Mais, aujourd'hui que, par sa conduite, il nous a fourni la preuve de son désintéressement, il ne pourra que se réjouir de trouver la fortune qu'il n'attendait pas.
— Je pense qu'il en sera plutôt attristé, affirma miss Dawson.
Ce fut un premier coup de massue qui n'était rien à côté de celui qu'elle me réservait encore. J'eus cependant assez de sang-froid pour répondre.
— Je le penserai comme vous quand il me l'aura lui-même déclaré. En attendant, veuillez vous charger de lui annoncer ce qui nous arrive. Il accueillera cette communication tout autrement que vous, j'en suis bien sûr, continuai- je, sans parvenir à dissimuler combien me chagrinait l'attitude d'Annie, et il n'exigera pas, je le suppose, que je renonce à une fortune qui m'est bien légitimement acquise.
Miss Dawson ne fut pas insensible au reproche qu'elle devinait sous mon accent. Avec une spontanéité révélatrice de ses regrets, elle me tendit la main en suppliant :
— Pardonnez-moi, monsieur Malgorn. Je n'ai pas voulu vous offenser.
Cette petite main si fine de forme et si blanche, si douce de peau, resta dans la mienne. Elle était brûlante, toute fiévreuse. Un cri monta à ma bouche. Si je m'étais écouté, j'aurais dit à Annie :
— Ne la reprenez pas, cette main loyale. Laissez-la toujours là où vous venez de la mettre et ac-
L'HÉRITAGE DES KERLOUAX 261
ceptez de celle qui l'étreint cette fortune que je désire tant partager avec vous.
Mais cette prière que me dictait mon cœur resta toute mentale. Au moment de la formuler, je regardai Annie et sa physionomie me glaça. Ce n'était plus la même femme. Elle se raidissait; l'expression de ses yeux s'était durcie, un voile de pâleur attristait ses traits, et je ne la reconnaissais plus.
Ma main abandonna la sienne et, sans rien ajouter, nous revînmes sur nos pas, elle, accablée par un fardeau de pensées que je devais supposer douloureuses; moi, torturé par la vision du fossé qui, soudainement, s'était creusé entre nous sans que je comprisse comment ni pourquoi.
Revenus au château, elle me quitta pour entrer chez elle. Mais je ne fus pas longtemps seul. Fernande avait hâte de savoir ce qui venait de se passer entre son amie et moi. Dès que miss Dawson se fut éloignée, je la vis paraître curieuse et questionneuse.
— Ah! ma pauvre enfant, lui dis- je, de quelle illusion nous nous sommes leurrés! Je ne puis croire qu'Annie ait jamais voulu m'épouser. Tout autres eussent été son attitude et son (langage. En tout cas, si elle l'a voulu, elle ne le veut plus.
Et je fis à Fernande le récit de ma triste prom'enade et des incidents qui venaient de la clore en des conditions si défavorables pour moi. Elle en demeura toute déconcertée. Néanmoins, ce résultat
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répondait si peu à son attente qu'après m'avoir écouté elle ne fut pas convaincue du caractère irréparable d'un dénouement qui me semblait, au contraire, définitif.
— Il ne l'est pas, me répétait-elle. Quoique Annie ne m'ait fait aucun aveu, je n'ai pu me tromper au point de lui attribuer des intentions et des désirs qu'elle n'aurait pas eus. Son affection pour vous est immense, j'en suis sûre, et si elle l'a contenue, c'est pour quelque motif qui nous échappe et que je saurai bien découvrir.
Au surplus, toutes les suppositions étaient permises. Mais plus elles se multipliaient, et plus je sentais s'épaissir autour de moi les ténèbres dont, tout à l'heure encore, j'espérais me délivrer.
Un peu plus tard et comme, le déjeuner servi, nous attendions Annie pour passer dans la salle à manger, la femme de chambre vint nous prier de sa part de nous mettre à table sans elle. Elle s'était sentie subitement indisposée et préférait ne pas descendre.
Fernande y courut pour s'informer et peut-être aussi dans l'espoir d'entendre un mot qui nous éclairerait. Mais elle revint sans avoir rien obtenu. Elle n'avait pu arracher à son amie que des paroles sans suite, comme d'une personne en proie à un malaise et qui ne souhaite autour d'elle que le calme et le silence.
Nous ne fûmes donc pas plus avancés qu'avant et
nous en demeurâmes réduits à des conjectures dont, pour ma part, j'étais véritablement supplicié. Mon affection pour Annie était plus profonde et plus tendre que je ne me le figurais, et je ne pouvais plus me résigner à la pensée de n'être pas payé de retour.
Il est des heures où, sous l'empire d'événements inattendus, nous sommes soudain saisis de l'impérieux besoin de nous dérober à nous-mêmes et de fuir notre propre pensée. C'est surtout lorsque notre conscience gronde, mécontente, qu'éclate ce besoin. Mais plus il est impérieux, moins il est satisfait. Malgré notre effort pour nous détacher d'elle, la pensée que nous voulons fuir nous poursuit et nous obsède. Je ne sais rien qui soit douloureux et poignant au même degré que cette obsession.
J'en souffris cruellement dans les circonstances que je raconte. J'étais sorti aussitôt après le déjeuner. Franchissant l'enceinte du parc, je me lançai à travers l'étendue des landes qui séparent Kerlouan de la mer. J'allais par des chemins où j'avais la certitude de ne rencontrer personne. Parler à quelqu'un pour interroger ou pour répondre m'eût été odieux.
264 L'HÉRITAGE DES KERLOUAX
Je voulais être seul, et je le fus en effet, aucun être humain ne s'étant trouvé sur ma route.
Après deux heures de marche sous un soleil dont je ne sentais pas la flamme, tant je mettais de violence à lutter contre ma pensée et tant l'effort que je faisais pour m'y soustraire absorbait mes facultés, j'arrivai sur la grève. Vaincu par la fatigue, je tombai dans le creux d'un de ces rochers qui émergent du sable sur cette partie de la côte, et je demeurai là véritablement étreint et despotiquement dominé par cette pensée que j'aurais tant voulu fuir.
Comme elle me tenait et comme je me sentais honteux et craintif en face d'elle, impuissant à me défendre contre les souvenirs qu'elle me rappelait, contre les visions dont elle emplissait mes yeux, contre les reproches qu'elle m'adressait!
Elle ne m'en épargnait aucun, ni celui d'avoir trompé George et Annie en leur cachant l'existence des épaves de Y Artémise, ni celui- d'avoir voulu contraindre miss Dawson à provoquer mes déclarations par les siennes, ni même celui d'avoir si longtemps retardé l'aveu que je brûlais de lui faire, aveu qui l'eût touchée, conquise, et aurait conjuré soudain ce changement d'attitude que, pas plus que Fernande, je ne m'expliquais.
Et à procéder ainsi à l'examen de ma sottise et de mes fautes, je me trouvais ridicule autant que coupable. Avoir cru qu'à mon âge je pourrais ins-
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pirer une tendresse égale à la mienne; avoir poussé la candeur et la crédulité jusqu'à ajouter foi aux bavardages de ma fille; n'avoir pas compris que là où elle voyait une réalité si flatteuse pour moi, il n'y avait qu'illusions et apparences et qu'elle s'y trompait, quelle folie !
Mais si j'avais été fou, si j"étais coupable, le châtiment qui tombait sur moi n'était-il pas hors de proportion avec les actes qui me l'avaient attiré ? Ma naïveté et même mon mensonge ne pouvaient-ils être excusés? L'appréciation de nos actes ne doitelle pas être subordonnée aux intentions qui nous les ont dictés et mes intentions n'étaient-elles pas honnêtes et pures ?
Sans doute, j'avais eu le tort de dissimuler aux Dawson que j 'étais en possession des biens de leur aïeul et de recourir, pour les restituer, à des moyens cauteleux et dépourvus de franchise. Mais je ne m'y étais décidé qu'après m'être convaincu qu'il ne résultait de ma conduite envers eux aucun dommage; et cette conduite elle-même ne s'était inspirée que des motifs les plus légitimes, du désir de ne pas compromettre le bonheur de ma fille, de ne pas lui briser le cœur et d'épargner à George la tentation d'abandonner sa fiancée.
Il est vrai que c'était une faute aussi de l'avoir supposé capable de se laisser pervertir par la fortune jusqu'à manquer à sa parole. Mais, en ceci, j'avais subi l'influence de Fernande et ne pouvais
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que me reprocher de n'avoir pas eu assez de puissance sur elle pour dissiper ses craintes.
D'ailleurs, à cette heure encore, il faut bien que je le constate, je ne voyais aucune connexité entre mon mensonge et le soudain changement d'attitude d'Annie; il ne réapparaissait pas que celui-ci fût la conséquence de celui-là, et ce changement, dont j'étais désespéré plus que je n'étais repentant du mensonge, je continuais à ne pas me l'expliquer.
J'en ai assez dit pour faire comprendre combien fut pénible pour moi cet après-midi de solitude et de méditations, de quels regrets et aussi de quels remords je fus poursuivi, et combien douloureuse fut la lutte dont ma conscience était le théâtre, et qui ramenait sans cesse devant mes yeux pour me les reprocher mes illusions et mes imprudences.
Ce qu'il y avait de pire en tout cela, c'est que l'avenir se déroulait sombre et triste. Il était désormais sans lumière. Ma fille mariée, je n'aurais plus qu'à me replonger dans l'étude. Ma vie serait finie. Les jours qui me restaient à vivre n'auraient plus de charme, ce charme ne pouvant venir que d'Annie, et Annie refusant de me le verser.
La constatation de ce fait aurait dû m'accabler. Tout différent en fut le résultat. Il déchaîna une protestation de tout mon être. Ma raison, la force de mes sentiments, ce qui restait en moi de jeunesse, contribuèrent à une révolte que je sentis éclater tout
à coup. Je ne pouvais me laisser condamner sans me défendre.
Pour me résoudre à vivre sans aimer, je devais m'assurer d'abord qu'on ne m'aimait pas. Il était impossible que je me résignasse à mon destin sans tenter au moins d'en changer le cours, et je fus saisi du besoin d'ouvrir mon cœur à Annie, de ne lui plus rien celer, de redevenir l'être de franchise que j'avais toujours été et de plaider ma cause.
Subitement, je fus transformé. Tout mon courage me revint, et quand je quittai la grève où s'était joué le drame de cœur dont je retrace, en les résumant, les péripéties, je ne songeais plus qu'à réunir des arguments en vue des discours que j'étais résolu d'adresser à Annie.
Le jour déclinait lorsque je rentrai à Kerlouan. Au seuil du château, je trouvai Fernande. Elle s'était inquiétée de mon absence et guettait anxieusement mon retour.
En me voyant, elle ne put retenir un cri de soulagement et de détente. Elle se précipita à ma rencontre, et, me prenant le bras d'une étreinte où se trahissait son impatience fiévreuse, elle dit :
— Nous avons à causer, père.
Elle m'entraînait dans mon cabinet, où nous entrâmes comme deux fugitifs qu'un danger menace et qui veulent aviser aux moyens de le conjurer. Ah! nous n'étions pas fiers, je le déclare. C'est qu'hélas! le mensonge pesait sur nous.
— As-tu vu Annie? demandai-je. Que dit-elle? Que fait-elle ?
— Elle n'a pas quitté sa chambre, me répondit Fernande. J'y suis montée à trois reprises, et chaque fois, je l'ai trouvée en larmes ou plutôt s'essuyant les yeux et cherchant à m'en cacher la rougeur. Vainement, je l'ai interrogée pour connaître la cause de son chagrin. Je n'ai obtenu d'elle aucune réponse claire. Elle coupait court à mes questions en me suppliant de la laisser seule, et j'ai dû lui obéir.
— Alors, tu ne sais rien ?
— Je sais, ou, pour mieux dire, j'ai deviné, à quelques mots que je suis parvenue à lui arracher...
— Qu'as-tu deviné? fis-je impatient.
— Avant de vous le dire, poursuivit Fernande, je dois vous confesser que lorsque, ce matin, je vous ai laissés seuls dans le parc, elle était décidée à encourager vos déclarations; elle les pressentait, elle était prête aussi à répondre affirmativement à une demande de sa main. Peut-être même eût-elle pris les devants pour vaincre votre timidité, votre réserve.
— Ne me trompes-tu pas encore? Qu'est-ce qui te fait supposer que telles étaient ses dispositions?
— La manière dont elle m'avait parlé de vous tandis que nous vous attendions.
— Elle a donc changé ensuite d'avis? Pourquoi?
— J'ai cru comprendre, mais ce n'est qu'une supposition, et je ne peux affirmer, que vous avez arrêté vous-même ses aveux au moment où elle allait
vous les faire, en lui révélant la légitimité de vos droits sur l'héritage de M. de Kerlouan.
Un involontaire haussement d'épaules trahit mon incrédulité, et ma protestation la précisa :
— Que me chantes-tu là? C'est parce que je suis redevenu riche qu'elle ne veut plus de moi!
— C'est tout au moins pour ce motif qu'elle n'a plus osé vous dire, après avoir appris cette nouvelle, ce qu'elle vous eût dit quand elle l'ignorait.
— Mais, encore une fois, ce ne sont que des suppositions, ma pauvre enfant.
— Des suppositions bien vraisemblables, père, affirma Fernande. C'est une âme délicate et fière que l'âme de notre Annie. Elle volait vers vous confiante et heureuse quand elle vous croyait en possession d'une fortune modeste dont la médiocrité ne permettait pas de suspecter son désintéressement. Elle ne se dissimulait pas que si vous aviez été riche on aurait pu la soupçonner, vu la différence de vos âges, d'avoir subi l'attrait de votre richesse plus que celui de vos qualités. Mais, justement parce que vous étiez presque pauvre, ce soupçon ne pouvait venir ni à vous ni à d'autres, et cette certitude avait eu raison de ses scrupules. Vous pouvez dès lors vous figurer ce qu'elle a dû éprouver en constatant que son consentement allait coïncider avec la nouvelle que vous veniez de lui donner. Elle a eu peur du soupçon, et l'aveu que sans doute vous alliez entendre n'est pas sorti de son cœur.
C'est en pure perte que Fernande eût continué sa démonstration. Il n'était pas besoin quelle en dît davantage; elle en avait dit assez pour m'éclairer, pour ouvrir à ma pensée le chemin de lumière dont jusqu'à ce moment elle ne trouvait pas l'accès. Oui, c'était l'évidence même, j'avais été la victime des scrupules d'Annie; ma fortune recouvrée détruisait mon bonheur.
Dans mes sots calculs, dans mes combinaisons plus ou moins habiles, dans ce que j'avais fait bêtement pour taire aux Dawson que la succession Kerlouan leur appartenait, j'avais tout prévu, sauf l'éventualité de ces scrupules d'une âme délicate qui, maintenant, se dressaient sur ma route.
Et tout cela était si lumineux, si foudroyant, que j'en fus aveuglé et ne pus que gémir :
— Hélas ! ma Fernande, nous avons cru bien faire en recourant au mensonge, et voilà que le mensonge se tourne contre nous. Nous sommes bien punis de nous être défiés de ton fiancé, d'avoir mis en doute sa loyauté.
Fernande garda le silence, et ce silence donnait à mes paroles une approbation qui, malheureusement, ne constituait pas un remède, dans la crise si grave où nous nous trouvions.
— Comment en sortir? fit-elle après une pause.
— Que me conseilles-tu ? dis- je à mon tour. Elle baissa la tête et murmura :
— Je ne sais que vous conseiller.
Heureusement mon parti était pris. Le mensonge avait fait notre malheur; il fallait donc le rétracter. Il fallait confesser à Annie que ce n'était pas moi le possesseur de la fortune, mais que c était elle, et qu'en conséquence ce ne serait pas elle qu'enrichirait notre mariage, mais moi.
Je fis part de ma résolution à Fernande et j'ajoutai :
— Il n'est pas d'autre moyen de réparer les tristes effets de notre conduite.
Je m'attendais à voir ma fille se ranger à mon avis. Aussi fus-je bien surpris en l'entendant se récrier et protester :
— Avez-vous réfléchi aux périls de la confession que vous projetez, père? me dit-elle. En révélant à Annie que nous l'avons trompée, elle et son frère, n'allez-vous pas leur donner de nous une opinion défavorable qui prévaudra contre leurs sentiments antérieurs, et ce que nous avons eu le tort de craindre, la rupture de mes fiançailles, ne se produirat-il pas plus sûrement que si nous persévérons dans l'attitude que nous avons adoptée ? N'est-il pas plus facile de décider Annie à vous épouser, malgré votre fortune, que de l'empêcher de nous mal juger en lui avouant que nous avons menti. Père chéri, prenez bien garde à ce que vous allez faire.
— Tu veux donc mentir encore, mentir toujours ! lui criai- je; moi, je ne peux plus.
— Je veux surtout ne pas perdre l'homme que
272 L'HÉRITAGE DES KERLOUAX
j'aime, me déclara-t-elle ; et je le perdrais si je devenais l'objet de son mépris, ou si seulement sa confiance en moi était ébranlée.
Elle me jeta cette réponse d'un accent presque farouche où passait une volonté dont je n'avais pas soupçonné l'énergie. J'en fus comme paralysé, et il me fallut un moment pour me remettre en état de formuler la mienne.
J'étais pénétré d'ailleurs de la nécessité de ne l'exprimer qu'avec douceur, sur un ton de prière, et d'user de prudence, de ménagements, pour ramener Fernande à la notion du devoir. Elle m'inspirait tant de pitié et je comprenais si bien son angoisse !
Et puis si, pour ma part, je ne reculais plus devant l'accomplissement du devoir, d'abord parce que c'était le devoir, ensuite parce que, quelque danger qu'il y eût à l'accomplir, ce n'est qu'en y obéissant que je pouvais réparer le mal que je m'étais fait à moi-même et conjurer celui que redoutait ma fille, je n'aurais su exiger d'elle une conviction aussi robuste que la mienne ni me donner l'air de lui faire violence en agissant comme si je voulais me passer de son consentement.
Je me contraignis donc à la solliciter, et j'y mis toute la paternelle tendresse dont j'étais capable.
— Ecoute-moi, mon enfant, suppliai-je en l'attirant à moi, il n'est pas de sacrifice auquel je ne sois prêt pour assurer ton bonheur; je ne te l'ai que trop prouvé en recourant, pour te plaire, à des subter-
fuges misérables, moi qui n'avais jamais, à aucune heure de ma vie, déserté la voie droite. Mais tu dois voir maintenant que ces subterfuges nous ont été funestes, et que pour ce qui me concerne, loin de me conduire au but que je poursuivais, ils m'en ont éloigné peut-être, hélas! pour toujours.
— N'en croyez rien, père, fit vivement Fernande. Je l'empêchai de continuer, et je repris :
— Peu importe, d'ailleurs. Ce n'est plus de moi qu'il s'agit; c'est de toi, de toi seule, dont le bonheur m'est plus précieux que le mien. Mais, dans ce qui vient de se passer, n'y a-t-il pas un avertissement ? Le mensonge, si nous y persévérons, ne te sera-t-il pas aussi fatal qu'il me l'a été? Je te l'ai déjà dit, et je regrette amèrement de ne t'avoir pas convaincue, c'est une mauvaise entrée dans la vie conjugale que le mensonge. Avoir un secret pour celui que l'on aime et à qui on se donne, n'est-ce pas affreux? Qu'adviendrait-il s'il découvrait un jour que tu l'as trompé ? Et si tu parviens à le lui laisser ignorer, ta tendresse pour lui ne sera-t-elle pas empoisonnée par le remords ?
Je m'arrêtai, attendant l'effet de mes paroles, et je vis de nouveau que, toute à ses craintes, Fernande n'en était pas frappée. Elle secouait la tête en disant :
— De telles perspectives sont sans doute bien inquiétantes pour l'avenir; mais il y a pire, et les dangers que vous signalez n'égalent pas les risques que
l'aveu du mensonge nous ferait actuellement courir. Vous vous préoccupez de ce qui pourrait arriver après mon mariage, et moi, je me préoccupe de ce qui peut arriver avant. Une fois mariée, je ne craindrai plus rien; aujourd'hui, je crains tout, et si j'ai eu le tort de douter de la loyauté de George et de son désintéressement, je suis convaincue que ce serait un plus grand tort encore de le lui avouer.
— On peut l'avouer à sa sœur et non à lui.
— Autant le lui avouer à lui-même. Ils n'ont pas de secrets l'un pour l'autre.
Je ne fus pas maître de taire l'étonnement que me causait l'égoïsme inconscient de Fernande.
— Je vois avec regret que tu ne songes qu'à toi, lui dis-je, et nullement à ton père. Tu ne t'aperçois pas qu'en lui clouant la bouche sous prétexte de conjurer ton malheur, tu lui enlèves la seule chance qui lui reste de conjurer le sien. Les sentiments que tu ressens pour George, je les ressens pour Annie, et ce n'est qu'en lui confessant ma faute que je peux la convaincre de leur sincérité. Je ne le ferai pas malgré toi, cependant; mais tu ne pourras ignorer ce que tu me coûtes.
Ces paroles dont je n'avais pas été maître, je les regrettai à peine prononcées; mais elles avaient été comprises. Fernande m'étreignit fiévreusement en murmurant :
— Pardonnez-moi, père adoré, pardonnez-moi d'avoir oublié que nous sommes solidaires, que tout
doit nous être commun et que je ne puis être heureuse si vous ne Têtes aussi. Et puis, il n'est que trop vrai que nous n'étions, ni vous ni moi, préparés au mensonge, que ce fut une inspiration détestable d'y recourir sans voir que, tôt ou tard, il nous écraserait. N'écoutez donc que votre conscience pour décider ce que vous devez faire. Quoi qu'elle décide, la mienne approuvera.
— Dieu soit loué! mon enfant, m'écriai-je, je te retrouve. xAie confiance en lui. S'il m'a suggéré le désir de dire à Annie toute la vérité, ce n'est pas pour que j'aie à m'en repentir. Nous n'aurons qu'à nous louer, j'en suis bien sûr, d'être revenus à la seule conduite qui soit digne des braves gens que nous sommes.
— Alors, vous êtes résolu? reprit Fernande, anxieuse.
— Je suis résolu à ne plus tergiverser, et j'espère sauver ainsi plus sûrement ton bonheur et le mien qu'en continuant à mentir. Va trouver Annie et dislui que je la prie instamment de me recevoir sur-lechamp.
Quoiqu'il fût visible que ma pauvre Fernande n'était pas encore délivrée de ses craintes, elle n'hésita pas cependant à m'obéir. Elle s'éloigna pour exécuter l'ordre que je venais de lui donner. Elle fut bientôt de retour et m'apprit qu'Annie m'attendait.
— Allons-y donc, soupirai-je, et que le ciel nous soit en aide.
Mon cœur battait ferme, tandis que je montais l'escalier, et pour dire le vrai, ma confiance dans l'efficacité de ma résolution n'était pas aussi vive que je me plaisais à le montrer. Mais le sort en était jeté, et pour rien au monde je n'eusse reculé. J'avais hâte de me débarrasser de mon fardeau.
Quand nous entrâmes dans la chambre, Annie était assise dans un fauteuil, devant la croisée ouverte, qui encadrait un coin du paysage assombri par les premières ombres du soir. Ces ombres naissantes me cachaient sa pâleur et son trouble. Mais je les devinai, et mon émotion redoublant, je perdis brusquement le souvenir des belles phrases par lesquelles je m'étais promis de la saluer.
Alors, ce fut plus fort que moi, je tombai à genoux devant elle, m'emparai de ses mains, sur lesquelles je me courbai, et je les arrosai de mes larmes, que je ne pouvais plus contenir.
— Mais qu'arrive-t-il ? Qu'y a-t-il? interrogeat-elle, stupéfaite de me voir ainsi. Relevez-vous, mon cher monsieur Malgorn; expliquez-vous, car, en vérité, je ne comprends pas.
Cette prière me rendit à moi-même. Docile, je me relevai et tout un flot de paroles bien différentes de celles que j'avais préparées jaillit de mes lèvres, trahissant, contrairement à ma volonté, le secret de mon cœur, que je n'aurais voulu lui livrer qu'après avoir avoué et fait absoudre mon mensonge.
— Vous ne pouvez comprendre, en effet, chère
Annie, lui dis-je, parce que j'ai eu le tort d'ajourner sans cesse ce que j'eusse dû vous déclarer à l'heure même où vous eûtes pris possession de moi. Mais vous comprendrez quand vous saurez que je n'ai pu rester insensible au charme qui se dégage de vous et que, malgré mon âge, malgré mes cheveux gris, malgré tout ce qui nous sépare, j'avais conçu l'espoir de vous faire partager mes sentiments et de vous décider à unir votre vie à la mienne.
— Que me dites-vous là? fit-elle d'un ton où je devinai plus de tristesse que de surprise.
— Rien qui ne soit la vérité. Ce matin, j'étais prêt à vous confesser mon espoir; je n'attendais qu'un mot, un geste, un encouragement de vous, quand tout à coup, à tort ou à raison, il m'a paru que, pressentant mes aveux et ne pouvant y répondre comme j'aurais voulu, vous vouliez les empêcher. J'en ai été consterné et n'ai pas su vous retenir au moment où vous vous éloigniez de moi. Durant toute cette journée, je me suis reproché ma maladresse; j'ai voulu ensuite la réparer, et c'est dans ce but que je vous ai suppliée de me recevoir. Puis, en entrant ici, et au moment où allait se jouer ma destinée, j'ai de nouveau manqué de courage. Je n'ai pu que m'agenouiller et pleurer comme un enfant. Heureusement, cette faiblesse a été passagère; elle s'est dissipée, et j'ai recouvré assez de forces pour oser vous dire que si vous consentez à être ma femme, vous comblerez mes vœux et que je n'aurai
278 L'HÉRITAGE DES KERLOUAX
d'autre souci que celui de vous donner tout le bonheur que vous méritez.
J'avais bien des choses à lui dire encore. Mais ma demande était trop formelle pour que je ne fusse pas tenu d'attendre quelle y répondît. Elle le fit d'une voix tremblante, toute craintive, comme si, ne pouvant douter qu'elle allait me déchirer le cœur, elle eût hésité. Pour moi, je frissonne encore en me rappelant cette réponse qui confirmait toutes mes craintes.
— Votre démarche, cher monsieur Malgorn, m'afflige autant qu'elle m'étonne. Elle m'étonne parce que je n'y étais pas préparée; elle m'afflige parce que, si flatteurs que soient les sentiments qui vous l'ont dictée, je n'y peux répondre comme vous le voudriez. Je ne veux pas me marier.
C'était net et de nature à m' enlever toute espérance, et si je ne m'étais souvenu de ce que m'avait confié Fernande des scrupules qu'elle attribuait à son amie, je me le fusse tenu pour dit. Mais pénétré de cette idée que ma fortune recouvrée était la seule cause du refus d'Annie, j'osai insister :
— Vous ne voulez pas vous marier. Est-ce bien vrai, Annie? M'eussiez-vous répondu de la sorte si jetais resté pauvre? N'est-ce pas plutôt que vous craignez, en acceptant mon offre, de paraître obéir à des considérations étrangères à l'amour et d'exposer votre désintéressement au soupçon ! S'il en était ainsi...
Elle m'interrompit et s'écria :
— Un tel soupçon n'eût pu m'atteindre puisque je ne le mérite pas. J'ai beaucoup d'affection pour vous, monsieur Malgorn. Mais il n'est jamais venu à ma pensée que vous pourriez être mon mari. Elle est bien ancienne, ma volonté de ne pas me marier; elle est antérieure au début de nos rapports. Je n'en ai jamais changé, ayant toujours eu celle de me consacrer à la vie religieuse lorsque je cesserais d'être utile à mon frère.
Pouvais-je protester encore, et si peu prévue que fût une telle révélation, avais-je le droit d'en contester la sincérité ? N'aurais-je pas offensé cette âme loyale si je lui avais objecté que je ne la croyais pas?
Il me fallait donc me résigner, et mon silence, un sanglot que je ne pus étouffer, trahirent combien me coûtait cette résignation.
— Pardonnez-moi le mal que je vous fais, murmura-t-elle.
Et sa main enferma la mienne dans une étreinte fiévreuse.
— Eh bien, non ! non ! s'écria soudain Fernande, vous ne dites pas la vérité, chère Annie, et vous que j'ai toujours connue si franche, vous mentez, oui, vous mentez héroïquement pour dissimuler la cause réelle de votre sacrifice.
— Vous me jugez mal, Fernande, balbutia-t-elle, et je vous assure...
280 L'HÉRITAGE DES KERLOUAX
— N'insistez pas, poursuivit ma fille; vous m'obligeriez à vous mettre en contradiction avec vousmême, à vous rappeler de quelle admiration, de quel enthousiasme, vous étiez animée ce matin encore en me parlant de mon père. Vous l'aimez autant qu'il vous aime; mais en apprenant qu'il est riche, vous avez eu peur qu'il doutât de votre affection et qu'il attribuât votre consentement non à l'élan de votre cœur, mais à l'attrait qu'exerçait sur vous sa richesse. Il vient de vous le dire et je vous le répète, malgré vos dénégations, parce que c'est la vérité. Je vous défie bien de soutenir le contraire.
— Et quand cela serait, avoua miss Dawson, ranimant d'un mot tous mes espoirs.
— Oh! alors, repris-je, ce serait à moi de vous rappeler ce que vous venez de déclarer vous-même. Vous êtes au-dessus d'un tel soupçon, chère Annie, et ce n'est pas un homme qui vous estime autant qu'il vous chérit qui l'aurait conçu.
Elle garda le silence, et je fus si bien convaincu qu'elle m'était rendue que, m'étant rappelé quel besoin d'entière confession m'avait poussé vers elle, je me demandai si des aveux plus complets étaient nécessaires et s'il n'était pas plus prudent d'y renoncer dans l'intérêt de Fernande. Mais ce fut de celle-ci qu'ils vinrent à l'improviste et contre mon attente. Elle se jetait de nouveau dans cet émouvant débat avec une sorte d'emportement en décla-
rant que l'heure avait sonné de ne plus rien dissimuler.
Et toute frémissante, sous l'action de sa conscience qui descellait ses lèvres, elle entamait un récit qui ne pouvait rien m' apprendre, à moi qui avais joué un rôle dans ces événements, mais qui apprenait à Annie stupéfaite tout ce qu'elle ignorait quant aux épaves de X Art émise, comment je les avais découvertes, pourquoi nous en avions caché l'existence au moment où il eût été loyal de la révéler et de quelle crainte sans fondement s'était inspirée toute notre conduite.
En finissant ce récit, elle ajouta :
— Vous voyez, chère Annie, que vous ne pouvez être soupçonnée, puisque vous êtes, votre frère et vous, les véritables propriétaires de l'héritage de M. de Kerlouan.
J'avais tremblé plus d'une fois en écoutant cette narration, en entendant Fernande s'accuser et nous accuser et en constatant que dans l'entraînement de sa naturelle franchise, trop longtemps paralysée par de vaines craintes, elle rejetait au second rang les raisons qui, dans une certaine mesure, pouvaient nous justifier.
Aussi, quand elle eut cessé de parler, attendis-je avec une fébrile impatience que miss Dawson rendît son arrêt. Qu'allait-il être ? Allait-il empêcher l'anéantissement de tant de projets heureux ou nous mettre à jamais en deuil en les détruisant ?
En cette circonstance encore, la Providence veillait sur nous et voulait nous épargner le plus cruel châtiment. Elle nous parla par la voix d'Annie en nous obligeant à proclamer et à bénir ses bienfaits.
— Mes amis, mes chers amis, nous dit la chère créature, qui nous avait appelés tout contre elle, votre mensonge n'est pas sans excuses puisqu'il vous fut dicté par votre tendresse alarmée, et vous l'avez effacé en n'hésitant pas à le rétracter alors qu'un désaveu présentait plus d'un péril. Il est oublié, et nous n'en parlerons plus, jamais plus, pas même à mon frère.
— Quoi! un secret pour lui! protesta Fernande.
— Oui, petite sœur, un secret même pour lui jusqu'au jour où il vous connaîtra trop bien, comme je vous connais, pour qu'une révélation même tardive puisse le mettre en défiance contre vous. Aujourd'hui, peut-être, ne serait-elle pas sans danger. Il est fier, notre George, et je n'ose affirmer qu'il ne s'offenserait pas quelque peu de l'injure que vous lui avez faite sans en comprendre la gravité. A quoi bon lui causer ce chagrin? Donc, laissons ceci dans le mystère, c'est moi qui le conseille et qui me fais votre complice pour le bien de tous. Quant à vous, cher monsieur Malgorn, ajouta tendrement miss Dawson en laissant tomber sa main dans la mienne, je ne puis plus vous refuser puisque maintenant me voilà plus riche que vous.
Avant qu'elle eût achevé, j'étais de nouveau à ses pieds et encore en pleurs comme tout à l'heure. Mais c'était, cette fois, des pleurs de joie et de reconnaissance.
Lorsque, quinze jours plus tard, George nous fut rendu, il savait déjà par les lettres de sa sœur qu'elle avait consenti à devenir ma femme et que j'avais pu accepter, sans scrupules, cet héritage de M. de Kerlouan qui nous enrichissait tous. Mais il ne semblait heureux que de la première de ces deux nouvelles. La seconde le laissait insensible. On eût même dit qu'il eût préféré que Fernande ne dût rien qu'à lui.
Il n'a connu que plus tard toute la vérité. Mais, alors, elle ne pouvait plus nous faire aucun mal. Il avait éprouvé, par la pratique de la vie conjugale, le cœur de sa femme, son dévouement et son ardente tendresse. Il était entré comme moi dans l'inénarrable bonheur qui naît d'un amour partagé.
Cela ne l'empêche pas parfois encore de se venger en nous raillant doucement de ce qu'il appelle notre erreur d'un jour, et de ce dont je ne peux me défendre de rougir dans les circonstances fréquentes où s'affirment son désintéressement, sa loyauté, son mépris pour toute richesse égoïste ou mal acquise, son incessant besoin de soulager la souffrance humaine.
Lorsqu'il veut nous taquiner, Fernande et moi, il lui arrive de me dire :
— C'était au temps, père, où vous me preniez pour un homme d'argent.
Et nous en rions tous.