‹ L'héritier de RedclyffeChapitre 11 sur 51 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Vous n'ignorez pas, Aulonio,

Que j*ai ruiné mon domaine,

Pour une chose qui me j^romettait un port plus beau

Que mes faibles moyens ne m*auraieut accordé.

Une source d'eau minérale et la réputation du docleur Henley avaient fait de Sain!-Mildred un endroit à la mode, et avaient contribué à l'accroissement de sa prospérité. Cette petite ville était située au pied d'une chaîne de collines élevées, dont les sommets escarpés et pittoresques donnaient du charme aux villas et aux maisons neuves de la ville.

A environ dix milles, et de l'autre côté des collines, se trouvait Stylehurst, paroisse de l'ancien archidiacre Morville et lieu natal de Philippe et de sa sœur. Cette vaste paroisse comprenait de grandes étendues inhabitées et montagneuses, et c'était dans une ferme isolée au milieu de ses bruyères que M. Wellwood s'était établi avec ses trois élèves.

Iji première visite de Wallerfut naturellement pour

madame Henley, qui était disposée à le protéger comme Philippe l'aurait fait à sa place. Cette protection n'était pas sans valeur, car madame Henley voyait une bonne société, et le nom de son père était toujours fort respecté dans le pays. Sa maison était bien tenue, et ses talents, qu'elle avait eu le temps de cultiver, puisqu'elle n'avait pas d'enfants, faisaient d'elle une personne fort remarquable à Saint-Mildred. Elle était à la tête de la société de lecture et de tous les comités de bienfaisance, et elie donnait des soirées littéraires, où l'on n'était pas admis sans peine, ce qui en augmentait le prix.

Elle était plus belle à trente-deux ans qu'elle ne l'avait été dans sa première jeunesse ; elle était grande, et avait des manières imposantes et distinguées. La première fois que Walter la vit, elle lui rappela Rii- }ippe et madame Edmonstone* Mais elle ressemblait h sa tante sans être aussi agréable, sans avoir ses manières affectueuses et presque naïves. Elle avait, comme Philippe, cet air d'assurance qui va bien à un homme, mais qui ne plaît pas dans une femme.

Walter trouva bientôt encore une autre ressera" blance; car il n'avait pas été un quart d'heure avec madame Henley, qu'il sentit en lui cette impatience inexplicable que lui causait toujours la conversation de Philippe. Elle lui demanda des nouvelles de la famille Edmonstone; cependant, comme elle n'avait pas vu ses jeunes cousines depuis son mariage, elle en paria peu. Mais Walter aimait trop Charles pour ne pas souffrir à entendre madame Henley parler de son ca-

les yeux. Je n'oublierai jamais les iouttés de lavandes, qui croissaient autour da potager à Slyleharst.

Philippe sourit. Charlotte continua, et Charles vit que Laura rougissait en baissant la tête sur son ouvrage. « Lavande, fermeté, Straflbrd, Cordelia, dans le Roi Lear, la dernière guerre. »

— Mais, Laura, il faut que vous ayez copié le papier de Philippe, car voici le suivant qui est de vous : «Chèvrefeuille, fermeté, lord Strafford, Cordelia, dans le Roi Lear, le temps actuel. »

Laura rougit, Philippe parut déconcerté; Eveline rit de tout son cœur, en lui disant qu'il devait être bien flatté. Mais Charles l'interrompit :

— Voyons, Charlotte, un peu vite, ou nous en aurons pour toute la nuit.

Et, comme Charlotte semblait prête à faire quelque remarque dangereuse, il lui prit le papier des mains et lut lui-même le choix qui suivait. Après bien des remarque^ur différentes feuilles, on en vint en dernier lieu à celle que Walter avait écrite : « Bruyère, franchise, le roi Charles I^^, Don Galahad, le temps actuel. »

— Don qiisi? demanda Charles.

— Ne connaissez-vous pas Galahad, le chevalier du Siège périlleux, qui gagna le Saint-Greal.

— Qu'est-ce que cela?

— Quoi! vous ne connaissez pas la mort d'Arthur! Je croyais que tout le monde avait lu cet ouvrage. Ne l'avez-vous pas lu, Philippe?

— J'en ai lu quelques fragments, c'est un curieut

échantillon d'anglais classique; mais c'est un livre que personne ne pourrait lire en entier.

— Oh! s'écria Walter avec indignation, c'est que vous ne l'avez pas lu attentivement. Si vous aviez vécu avec ces deux gros volumes, vous les aimeriez beaucoup. Ils m'ont suivi partout pendant plus de trois étés.

— Ceci explique votre prédilection ; un livre lu dans la première jeunesse acquiert un. charme bien plus grand que ses mérites.

— Il a pourtant de vrais mérites : la profondeur, le mystère, l'allégorie, les beaux caractères de quelques-uns des chevaliers.

— Vous les regardez à travers le prisme de votre propre imagination, mais il faut nous pardonner de trouver une grande uniformité dans les caractères et les aventures, et de ne pas approuver ce bizarre mélange de religion et de roman*

— Vous ne l'avez jamais lu, dit Walter, en tâchant de se modérer.

— Il suffit de parcourir un livre pour voir s'il est digne d'être lu.

— Il vaut peut-être mieux le parcourir que de le lire, n'est-ce pas? demanda Charles.

— Certainement; un étranger apprécie pfais sûre* ment le mérite des gens qu'un ancien ami avec ses prédilections.

Charles se mit à rh'e, Walter recula sa chaise, et alla regarder par la fenêtre. Peut-être Philippe jouissait-il de son impatience, car, après tout ce qu'il avait

dit à Laura, c'était une satisfaction que de voir son opinion justifiée. Cela faisait aussi oublier à la société sa sympathie avec Laura. Mais, comme les jeunes filles montaient dans ieurs^ chambres, Eveline dit gaiement:

— Laura, vous ètes-vous querellée avec le capitaine Morville?

— Eva, quelle idée ! Bonne nuit.

Et Laura se sauva dans sa chambre*

— Qu'est-ce que tout cela veut dire, Amy? demanda Eveline.

— C'est que la présence d'un étranger nous aren» dus un peu plus cérémonieux que de coutume.

— Que vous êtes innocente I II est inutile de vous questionner^ dit Eveline en se retirant.

— Eva, Eva; dit Amy en courant après elle : ne vous en allez pas avec une idée fausse. Charles a tellement plaisanté Laura au sujet de Philippe, qu'il n'est pas surprenant qu'elle soit facilenient intimidée en sa présence devant des étrangers; et il n'aurait pas été convenable derbe, devant M. Thorndale, de ce qu'ils s'étaient ainsi rencontrés dans leurs choix.

— Très bien; vous le croyez ptÉique vous le dites.

— Mais que pensez-vous donc, Eveline?

*— Je ne veux pas vous le dire, petite innocente, de peur de vous scandaliser.

— Ce que vous pensez sérieusement de Laura ne peut me scandaliser ; si vous plaisantez, c'est autre

— Bien! me cpoîw^k-vous donc quand je vous dirai que Laura aime Miilippe?

— Certainement; quand même nous n'aurions pas Charles pour savoir ce que c'est qu'un frèi^, nous saurions, grâce à Philippe, ce qu'est Tamitié fralemelle.

— Un frère ! Ne vous faites pas pkis ignorante que vous ne Têtes. Ne comprenez-vous pas, Amy, ce que je veux dire?

— Oh ! dit elle en rouissant, vous plaisantez ; il ne Ta jamai» demandée.

— Mais supposons qu'il soit sur le point de le faire? - — Non, cett ne se peut pas<

— Pourquoi donc T

-^ Farce que nous sommes cousins^ et par une foule d'autres raisons. Mats, ne parles pas ainsi, Eva, »*n vous platt : maman aérait fichée si elle le savait. Et ne plaisantez pas non plus Laura i cela ne sert qu'à gêner tout le monde.

Amy disait a s'il vous platt » d'une manière à Ia<quelle on ne pouvait résister ; Ëveiine sentit qu'elle devait céder. Puis elle respectait trop Laura et Philippe pour se moquer d'eux, quoiqu'elle se prit quelquefbis à ril^ de Philippe pour cacher son embarras auprès de lui.

Le lendemain matin madame Ëdmonstone jugea prudent de se tenir au sadon avec les jeunes filles; mais elle prit une peine inutile, car les messieurs ne vinrent pas les joindre.

Laura avait l'air plus à son aise; cependant elle désirait avec ardeur d'avoir une conversation avec Phi-

lippe^ qui avait résolu de son e6té d'éiriter une entrevue de peur d'exciter des soupçons.

C'était le jour du dtner, et Laura se sentit émue, à la pensée que ce serait probablement Philippe qui la conduirait à table. ËUe ne se trompait pas; ii lui offrit son bras. Ils se trouvèrent placés de la manière la plus favorable ) oar l'autre voisine de Philippe était madame BroWnlow, qui avait une conversation fort animée avec M» de Couroy^ et, du cMé de Laura^ se trouvait M. Hariey qui était An peu sourd^ et avait assez à faire à entretenir miss Brownlow^ Chartes n'était pas à table, et peveonne ne les surveillait. Cependant ce ne fut qu'au second service qu*ii y eut en^re eux quelques mots d'échangés^ et si bas que nul ne pouvait les entendre. On parla de la distance qu'il y avait entre Ganterbury et HoUyweil.

— Je pourrai venir ici souvent; dit Philippe.

— J'en suis bien aise.

*^Si seulement vous pouvez être sur vod gardes, comme je crois que vous commences à l'élre.

— Est-ce le moment de parier de cela?

«^ C'est le seul moment^ persmme ne nous observe, et j'ai quelque chose à vous dire.

Surmontant sa confusion, pour lui obéir ^ elle écouta. % >

— Vous avez agi prudemment, vous avez re^ p0))ssé... (et il indiqua Waher), sans trop le froisser. Il ne vous reste qu'à être maîtresse de vous-même.

. -^ C'est bien difficile !

— Cest ce que disent les femmes ordinaires, et la

difficultélesarréte. Mais vous, vous pouvez foire mieux que cela !

La joie de sentir qu'il la regardait comme lui appartenant fit surmonter à Laura son embarras et son désir qu'il changeât de conversation.

— Gomment le puis-je? dit-elle*

— Occupez-vous. Employez toutes vos facultés.

— Gomment le pourrai-je sans vous?

— Trouvez quelque chose qui vous empêche de penser i l'avenir ^ le dessin ne vaut rien pour cela, il occupe les doigts sans arrêter la pensée*

— J'ai essayé de lire, mais je ne puis fixer mon attention.

— Prenez un ouvrage qui l'exige tout entière..., la géométrie, l'algèbre, par exemple. Je vous enverrai mon premier livre d'algèbre; il étouffera des rêves inutiles !

— Merci, je serai charmée de l'avoir.

— Vous verrez qu'avec cela vous parviendrez à chasser les pensées frivoles.

— Je n'ai pas de pensées frivoles, à présent, dit Laura tristement; mais tout me semble changé; je suis heureuse, et cependant mon cœur est oppressé.

• — Vous commencez à connaître votre âme; la légèreté de l'enfance est passée pourvous,avec la gaieté sans cause.

— Ge que je possède vaut mieux, murmura4-elle. Philippe, avec tout son bon sens, se trompait

lui-même, parce qu'il avait quitté le droit chemin, G'est pourquoi il employait le jargon métaphysique

au lieu de parler avec l'accent de la simple vérité, et, quand il indiquait à Laura le moyen de ne pas s'abandonner à la rêverie et d'être forte, c'était afin qu'elle lui appartînt plus sûrement; et ne laissât pas le remords s'éveiller dans son cœur. Elle se sentit plus calme, après celte conversation, et plus capable d'être polie avec les hôtes de ses parents. Elle joua du piano, elle chanta , sachant que Philippe n'en . serait pas fâché*

Cependant ce fut à Eveline que revint l'honneur d'égayer la soirée. Elle était très attrayante, et Philippe convenait qu'il fallait à Thorndale bien de la résolution pour se tenir éloigné du groupe où elle régnait en souveraipe, et inspirait la gaieté en vraie fée. Elle obtint de Walter qu'il chantât des mélodies irlandaises avec elle. C'était la première fois qu'il se faisait entendre en société, parce que madame Edmonslone n'avait jamais su s'il aimerait qu'on le lui demandât. Madame Brownlow fut dans le ravissement, et, Eveline ayant dit qu'il fallait entendre Walter chanter avec Laura et Amy,qui étaient bien meilleures musiciennes qu'elle, il n'y eut pas moyen de refuser. Madame Brownlow les loua en vraie connaisseuse^ ce qui leur fit plaisir^ mais Philippe trouvait Walter ridicule de se montrer dans un salon un véritable mélomane. Quand les invités se furent retirés, et qu'on se fut dit bonsoir, Philippe demeura encore un moment au salon pour finir une lettre. Walter, qui avait aidé Charles à monter l'escalier, revint pour chercher quelque chose.

— Vous avoE beaucoup contribué à l'amusement de la soirée, lui dit Philippe.

Walter rougit, croyant distinguer un peu d'ironie dans le ton de son cousin.

— Vous croyez que ceux qui n'entendent rien à la musique n'ont pas le droit d'en parier.

— Chacun ne peut considérer la musique ainsi que je le fais, dit Walter, comme la plus belle chose qu'il y ait dans ce monde et dans l'autre.

— Je sais que c'est l'avis des connaisseurs, répondit Philippe, et je n'ai pas l'intention de la déprécier; ainsi veuillez m'écouter avec patience, Walter. Je veux seulement vous donner un avertissement, et vous feire observer que la musique forme souvent un Uen entre des personnes qui feraient mieux de n'être pas aussi intimes, et qu'il est ensuite difficile de le rompre.

Walter rougit , mais un instant seulement , et il répondit :

— C'est possible; bonne nuit.

Philippe le suivit des yeux , se demandant ce qui pouvait l'avoir contrarié. Peut-être était-ce toujours l'impatience d'entendre des avis.

Philippe et son ami partirent le lendemain matin, et dans l'après-midi, Laura reçut le livre d'algèbre; le choix était original , comme premier cadeau d'un amant! Ce livre fut reçu ouvertement par Laura, qui dit que Philippe lui avait conseillé cette étude.

Sa mère et son frère comprirent pourquoi. Madame Edmonstone trouva ce conseil fort sage, et son fils très caractéristique.

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