CHAPITRE XVin
Je ne connais que ce juste décret ;
Il faut que rbomme soit discipliné par la douleur,
Pour moi, quelque bien ou quelque mal
Que mVpporte l'avenir, puisqu'il faut le recevoir,
Je me courberai, et je garderai le silence.
(ESCHTLB.)
Cependant Walter supportait solitairement Torage, car il ne voulait pas expliquer la cause de son chagrin à ses camarades. La seule cause des soupçons lui semblait être sa demande d'argent, et il ne voulait pas avouer à M. Wellwood pourquoi il Tavait faite. Il se contenta de dire qu'il avait reçu une lettre qui lui faisait beaucoup de peine, et, comme Harry Grabam, qui connaissait quelques personnes aux environs de Broadstone, avait ouï dire que Walter Morville devait épouser lady Eveline de Courcy , les jeunes gens se figurèrent qu'il y avait quelque obstacle à leurs amours. Ils l'avaient fait quelquefois rougir en le plaisantant sur son inclination ; mais, à présent qu'ils
le voyaient si triste, ils s'abstenaient de lui en parler. Il était toujours grave quand les autres riaient, comme lors de son arrivée à Hollywell, et il aimait à se promener seul en rêvant. Accoutumé dès son enfance à vivre au milieu d'une belle nature, il lui semblait qu'un paysage pittoresque était un ami et un compagnon, et il aurait été encore bien plus malheureux dans un pays plat et uniforme qu'au milieu des collines escarpées et des vallées profondes. Un travail assidu le soutenait aussi, et les sections coniques lui étaient presque aussi utiles qu'à Laura.
Le dimanche qui suivit son malheur, il voulut aller à l'église à Stylehurst, et non pas à Sainl-Mildred avec ses camarades. C'était un dimanche de communion, et il espérait éprouver de meilleurs sentiments à l'égard de Philippe dans le lieu auquel son cousin était si fort attaché. Il s'examina longtemps pour être sûr qu'il n'entretenait pas contre lui de sentiments contraires à la charité. C'était un examen difficile; les mauvaises passions revenaient toujours frapper à la porte, mais, comme il désirait ne pas les écouter^ il sentit qu'il pouvait compter sur l'aide de Celui qui seul était capable de lui faire remporter la victoire. Après le service, il erra longtemps autour de la vieille église, parmi les tombes des parents de Philippe. Il rappela à son esprit les sacrifices que ce jeune homme avait faits en faveur de ses sœurs^ et le peu de satisfaction qu'ils lui avaient donné. Il s'expliquait la sévé* rite et le peu de confiance de Philippe, et sentit qu'on pouvait l'excuser.
Quoique Walter soufifrit beaucoup d'être B^ré d'Âmy, son respect pour elle raidait à ^ soumettre. Il avait toujours pensé qu'elle était fort au-dessus de lui; et si, contre toute attente, il lui avait été permît d'espérer quelque temps, il croyait que son dernier retour à ses mauvaises passional'avait de nouveau précipité trop bas pour qu'il pût penser à elle. D frémissaM à l'idée des maux qu'il lui aurait causés» si e||e avail été sa femme , et il s'affligeait de ce qu'aujourd'hui même elle souffrait à cause de lui. Cependapt pouç rien au monde il n'aurait voulu la savoir insen^iblei quand il se rappelait le regard qu'elle lui avait adressé, lorsqu'elle était assise aux pieds de sa mère. Mai» Amy serait toujours pure, douce et pieuse, même dans son chagrin , et il se la représentait comm^ un des anges du paradis de Flaxmann, la iéte baissée, les mains jointes et une étoile au front* Il valait miei^x 1^ perdre que d'avoir détruit sa sérénité!
Cependant il désirait toujours prouver son innocence, quoiqu'il en perdit l'espérance de plus en plus. Après avoir écrit tout ce qu'il avait pu, son seul recours était d'attendre quelque circonstance qui décou« vrît le mystère. La sympathie de Charles et son désir de le servir étaie,nt la seule consolation de Waltpr,
n n'avait pas revu son oncle dernièrement. Peutêtre Sébastien était-il retenu par la honte de se présenter après leur dernière rencontre , ou occupé par son engagement; m^is ça femme était toujours à Saint-Mildred avec son epfant. Walter la vit un jout assise sur un banc au bord de l'un des senlief» qui pef •?
pentaient le long de la colline. Elle était en grande toilette , et firillait au milieu de plusieurs personnes de sa condition. Feindrait-il de ne pas la reconnaître ? Il en était incapable , et vint saluer la grosse dame, qui n'en parut pas peu flattée. Puis il tendit la main à la petite Marianne, qui le regardait attentivement. Elle accourut et il remmena un moment avec lui, après avoir demandé la permission de sa mère.
— Eh bien! mon enfant, comment vous portezvous? J'ai toujours votre jolie pierre. Avez-vous dit bonjour à Trim ?
— Trim, Trim , appela Tenfant de sa petite voix; mais il fallut que Walter sifflât pour le faire venir, et pour qu'il se laissât caresser.
— Avez vous fait encore de jolies promenades?
— Oh! oui, j'ai été le long Je tous ces sentiers. J'aimerais bien aussi à monter là-haut, sur cette grande colline; maman dit que ça la fatiguerait trop.
— Croyez-vous qu'elle vous y laissât venir avec moi, si je le lui demandais?
L'enfant rougit de plaisir, et Walter présenta sa requête à madame Dixon. Puis il pria M. Wellwood, qui était avec lui, de l'attendre, quand il aurait fini ses affaires en ville, et il se mit en route avec sa petite amie.
Marianne était une enfant frêle et délicate , et elle ne fut pas en état de suivre Walter longtemps, sans que sa fatigue se trahît , quoiqu'elle ne se plaignit pas. Il la prit dans ses bras , et la porta jusqu'au sommet, où ils s'assirent tous deux sur le gazon, pour admirer
ia vue qui s'étendait au loin sur de vertes prairies, des champs et des bois d'un côté, de l'autre sur les collines escarpées et pittoresques, éclairées par un soleil d'automne. Walter observait en silence la petite fille, qui semblait ravie.
— Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau, dit-elle enfin. Oh! si Félix était ici !
— Vous aimiez bien votre petit frère, dit Walter.
— Avez-vous connu Félix? s'écria l'enfant. Maman ne me permet jamais de parler de lui.
Le cœur do !.i petite fille s'épancha bientôt; Félix était le dernier des frères qu'elle avait perdus , et il n'était pas beaucoup plus âgé qu'elle. Elle conta à Walter quels étaient leurs jeux et comment il la conduisait à l'école, regardant avec elle aux fenêtres des magasins de Londres, et disant qu'il lui achèterait <5ecî et cela, quand il serait riche. Ces souvenirs, qui, pour Walter, peignaient une enfance misérable, semblaient charmants à Marianne. Elle lui conta aussi la longue maladie de son frère. Il avait été longtemps assis sur sa petite chaise, sans pouvoir jouer, et elle aimait à demeurer auprès de lui. Enfin il mourut, et on le mit dans un grand cercueil noir, d'où il ne voulut plus sortir ; et depuis elle n'avait personne pour jouer avec elle. Quoique la petite fille ne pleurât pas, elle avait l'air fort triste, et Walter chercha à la consoler, mais elle ne le comprit pas. L'idée d'aller au ciel était pour elle l'équivalent de mourir, et cette pensée, jointe à un vague sentiment qu'il faut être sage, semblait être toutes les notions religieusos de la pauvre
petite. Elle n'avait jamais été dans une église , et^ si elle connaissait quelques histoires de la Bible, c'était seulement pour les avoir entendues à l'école. Il y avait bien chez elle une Bible sur une petite table , et sur cette Bible un oiseau fait de coquillages. Sa mamaa avait ouvert ce gros livre, lorsque Félix était mort, mais depuis lors on n'avait jamais ôté de sa place l'oiseau de coqqillages , et l'enfant ne l'avait pas regretté, puisque le livre ne lui rappelait que la mort de son frère et les larmes de sa mère.
Walter eut le temps de réfléchir en descendant la coUine, car l'enfant était trop lasse pour causer 3 il la remit bientôt à sa mère , et alla rejoindre M. Wellwood au lieu convenu.
— Wellwood, lui dit- il après un long silence, croyez-vous que vos cousines consentiraient à me rendre un grand service ? Vous avez vu cette enfant ? Si ses parents y consentent , ce serait un acte de charité que de la placer à l'école des demoiselles Wellwood.
— Quelle espèce d'éducation voudriez-vous qu'elle reçût ?
— Une éducation chrétienne avant tout ; c'est ce dont la pauvre enfant a le plus grand besoin. Du reste mesdemoiselles Wellwood feraient ce qu'elles juge* raient convenable. Cette petite fille est ma cousine : je ne sais si vous savez l'histoire de mes parents ?
Et il la conta en peu de mots. Enfin il fut décidé que l'on ferait cette proposition à madame Dixon, si mesdemoiselles Wellwood y consentaient.
De cette raaiiière Waller sentait qu'il ferait réellement du bisn à la famille de son oncle^ et pn même temps qu'il aiderait les demoiselles Wellwood djini leur entreprise, en leur payant , pour la pension de Tenfant, l'intérêt des mille livres, dont il ne pourrait leur ren>ettre le capital que brsqu'il aurait vioj^f cinq ans.
Les demoiselles Wellwood , toujours prêtes à difp du bien, consentirent volontiers à se charger (jl'm)f| enfant dont la position était si dangereuse; et^ du côté de niadame Dixon , Walter trouva moins de difficultés qu'il ne s'y attendait. Elle aimait mieux laisser Marianne sans elle à Saînt-Mildred que de l'emmener languir à Londres ; elle était enchantée qu'elle reçût une éducation qui la mettrait à même de devenir institutrice. Puis elle était persuadée que le riche cousin de son enfant pourrait faire sa fortune, et elle n'aurait pas voulu qu'il oubliât le caprice qu'il semblait avoir pris pour elle.
T^ petite Marianne était partagée entre la crainte de quitter sa maman et le désir de rester à Saint- Mildred, Mais, dès la première entrevue avec mesdemoiselles Wellwood, qui lui montrèrent leur maison et le joli petit lit blanc qui lui était destiné, l'enfant ne témoigna plus aucune répugnance à demeurer avec elles. Walter la vit établie avant de retourner à Oxford. Il apprit combien elle se trouvait heureuse, et mademoiselle Jane Wellwood ne cessait de répéter quel charmant caractère avait cette petite fille.
Walter se demanda encore s'il ne pouvait pas dire
à M. Edmonslone la véritable raison pour laquelle il avait eu besoin de mille livres. Mais, outre sa repu* gnance à parler de ses bienfaits, il craignait que cela ne revînt à Philippe et à madame Henley. D'ailleurs M. Edmonstone l'aurait-il cru ? 11 ne pouvait donner aucune preuve de ce projet dont il n'avait parlé à personne, et Philippe était là pour exciter les soupçons de son oncle. II valait donc mieux prendre patience.