CHAPITRE XXII
Et, quand la cloche solennelle de Téglise Invite les âmes à la prière. Le fantAme de minuit en éprouTC le charme ; Les ombres sont balayées.
Au loin, au fond de la vallée des larmes, L^armée des spectres s^est enfuie; La foi brille comme Tétoile du matin; Nos craintes mortelles sont évanouies.
(LoifOFXLLOir.)
M. Ashford était un parent de lady Thorndale, et il y avait à peine une année qu'il était établi à Redclyffe. Il lui tardait beaucoup de connaître le jeune maîtfte du château de qui dépendait le bien-être de toute la paroisse, puisqu'il possédait toutes les terres des environs. M. Markham, en s'opposant à ses améliorations au nom de Walter, ne lui faisait pas attendre grand'chose de bon, et cependant il augurait bien de Tafifection que tous les habitants du village témoignaient pour lui.
C'était une population très primitive ; ils étaient presque tous parents les uns des autres^ et, à leurs yeux, les Morville étaient comme des rois. Cependant M. Ashford vit bien que c'était pour lui-même qu'on aimait le jeune Walter. Le jour où le capitaine Morville était venu à Redclyfife, James Thorndale,qni l'avait accompagné, était allé voir son cousin, qui Favait beaucoup questionné sur le jeune seigneur. James Thorndale aimait assez Walter, et avait donné à M. Ashford une idée favorable de ses manières, quoiqu'il fût trop sous l'influence de Philippe pour dire du bien de son caractère. M. Ashford en était donc à se demander s'il devait attendre pour sa paroisse une bonne ou une mauvaise influence de Wal 1er, quand il aurait atteint sa majorité.
Enfin ce jeune homme parut un matin à l'église, et M. Ashford alla dès l'après-midi lui faire une visite qui dura près de deux heures. Le bon pasteur rentra chez lui fort satisfait de son voisin, avec qui il avait déjà arrangé l'afiaire de l'école, et tout ce que lui et sa femme connurent de lui dans la suite leur prouva qu*il était d'une extrême bienveillance.
Ce qui les surprit seulement , c'est qu'ils s'aperçurent bientôt qu'il n'était pas au mieux avec son cousin, dont la famille Thorndale leur avait donné la meilleure opinion.
— Sans doute, dit M. Ashford, le vieux Markham l'aura influencé contre ce jeune homme, qui est son héritier, et que, pour cela sans doute, il n'aime guère.
-— On ne peut pas s'attendre à trouver deux capi-
taines Morville dans une famille, dit madame Ashford, et nous devons déjà nous féliciter que le jeune M. Walter soit ce qu'il est.
Walter appréhendait beaucoup 4e jour de Noël; à cause du contraste qu'il lui présenterait avec ce qu'il avait été pour lui, soit à Redclyfife même, soit à Hollywell. Depuis son arrivée, il avait fait des efforts continuels pour oublier ses chagrins, pour s'occuper de ses études et du bien-être de ceux qui Tenviron^ naient. Il avait écrit à M. Ross pour lui deniander son avis au sujet de Coombe-Prîor, et il avait envoyé Markham parler avec le fermier Todd des réparations à faire. Mais, quoiqu'il se sentît plus content de luimême, et qu'il vît s'ouvrir devant lui la perspective d'une vie utilement employée, le pauvre Walter ne pouvait se défaire de la tristesse qui le poursuivait sans relâche, ni chasser l'image de celle qui l'aurait secondé dans toutes ses œuvres de bienfaisance.
Il se sentait encore plus malheureux en visitant les lieux pittoresques qui avaient été autrefois le but de ses promenades. Dans un autre temps, ces belles scènes de la nature suffisaient à son cœur; mais, depuis qu'il avait espéré les produire aux yeux d'Amable, et les lui faire admirer, il ne pouvait les voir sans qu'elles lui rappelassent son malheur et ses espérances déçues.
Dans ces dispositions mélancoliques, il pensait plus souvent que de coutume à la lugubre histoire de ses parents. Il ne l'avait jamais entendue que fort brièvement et il voulut en connaître tous les détails.
Markham les lui conta volontiers, pensant que ce récit lui servirait de leçon, et lui apprendrait à se tenir en garde contre ses passions.
Markham avait été fort attaché au père de Walter, qui lui était presque entièrement confié. Il en était fier et Tavait aimé, s'il était possible, encore plus que Walter lui-piême. Aussi avait-il pleuré sur se§ fautes et sur son n^alheur plus qu'on ne l'avait jamais soupçonné. C'était la première fois qu'il racontait son histoire tout au long, et il décrivit avec amour ce beau jeune homme grand et fier, dont les nobles qualités avaient été souillées par des passions indomptables. Walter, voyant combien ce récit afifectait le pauvre Markham, se reprochait presque de le lui avoir demandé, et Markham, de son côté, voyant le vif intérêt que Walter semblait y prendre, se deman- " dait s'il n'avait pas commis une imprudence en parlant de choses qu'il aurait mieux valu pouvoir oublier.
Il l'aurait regretté encore plus vivement, s'il avait su comme son jeune maître, quand il était seul, repassait toutes ces scènes dans sa mémoire. Il se représentait son père chassé de la maison paternelle, puis faisant violence à son orgueil pour l'amour de sa femme, et venant implorer le pardon de son père. Il le voyait arriver dans le vestibule du manoir de ses ancêtres pour n'y rencontrer qu'un cruel refus, puis partir, emporté, par son cheval comme par un tourbillon, tomber et passer dans Télerniié avec la colère dans le cœur. Walter s'échaufl*ait tellement l'imagî-
nation, qu'il finissait par se croire un des acteurs de cette horrible scène.
Cependant il s'était toujours plus occupé de sa mère que de son père, et, depuis son exil de Hollywel, il avait souhaité bien souvent de la posséder encore pour le consoler, partager ses peines, et remplacer madame Edmonstone, dont Tamour maternel n'était diminué par aucune faute de ses enfants. 11 se rendit un jour à Moorveoorth, et se fit répéter tout au long, par madame Lavers, les détails que nous connaissons déjà sur la mort de la jeune madame Morville, et la description de cette charmante personne.
Si Walter pouvait, grâce à son activité, passer les journées dans la solitude, les soirées au contraire lui étaient fort à charge. Il demeurait assis au coin du feu, essayant de lire et de s'occuper; mais son imagination le ramenait toujours au souvenir de ses parents et de ses chagrins. Les dernières heures de la veille de Noël furent surtout difficiles à passer.. La journée avait été froide et sombre, et aucune visite n'était venue le distraire. Fatigué de lire, il posa son livre sur la table et demeura les yeux fixés sur le feu, se représentant la joyeuse réunion de famille à laquelle il avait assisté Tannée précédente à Hollywell, et qui avait lieu sans lui dans ce moment. Il se demandait si on l'avait tout à fait oublié chez madame Edmonstone, et pourquoi Charles ne lui écrivait plus? Et Amy I il ne pouvait souhaiter qu'elle fût malheureuse à cause de lui ; mais quelque chose lui faisait
espérer qu'elle le plaignait, et ne Toubliait pas dans ses prières.
A ce moment le son d'un chant lointain retentit à son oreille. C'était un noêl, un de ces chants qui lui semblaient sans pareils , quand il ne connaissait que les chanteurs de l'église de son village; et maintenant encore, combien ces voix, adoucies par la distance, plaisaient à son oreille exercée ! Il ouvrit la fenêtre et regarda dans la cour, où il distingua quelques personnes debout. Dès que les chanteurs s'aperçurent qu'on les écoutait , ils recommencèrent le cantique^ et Walter reconnut les voix qu'il avait souvent entendues; elles^lui firent plaisir, malgré quelques faus- ' ses noies. Appelant les musiciens par leurs noms, il leur demanda pourquoi ils demeuraient là dans la neige, au lieu d'entrer dans le vestibule comme autrefois.
Le plus âgé de la troupe s'avança. C'était un vieux bonhomme , dont la voix fêlée nuisait plus à l'harmonie qu'elle n'y concourait. # ^
— Voyez-vous, Monsieur, dit-il , il y en avait quelques-uns qui ne savaient si vous aimeriez encore à nous entendre chanter, parce que tous ne vous connaissent pas bien. Cependant nous n'aurions pas voulu renoncer à vous rendre cet hommage après votre longue absence. C'est pourquoi nous avons commencé ici tout doucement, pour voir si vous y feriez attention.
— Merci , James, dit Walter, touché de l'attention (le ces pauvres gens. Vos noëls me fout un grand plaisir* Venez à la porte d entrée « j'irai vous ouvrir*
II descendit en courant pour faire entrer les chanteurs, quoiqu'il n'eût plus son ancienne admiration pour le violon de James Robinson, ni pour la grosse voix de Harry Ray. 11 les écoula longtemps, et passa encore plus de temps à leur expliquer ce que M. Ashford voulait dire, quand il leur parlait de perfectionner le chant sacré. Ces améliorations avaient été considérées d'un œil soupçonneux, jusqu'à ce que l'on vît qu'elles avaient l'approbation de M. Walter. A son tour il leur chanta quelque versets , pour leur expliquer ce qu'il entendait, et l'opinion de la troupe fut que monsieur chanterait aussi bien que Harry Ray, si seulement il chantait aussi fort.
Walter n'avait pas chanté ailleurs qu'à l'église depuis ses malheurs; aussi fut-il étonné de se surpren-' dre à continuer un cantique quand il fut seul. C'était un de ceux qu'Amable aimait le mieux. Il se tut et soupira ; mais il ne s'endormit pas sans retrouver dans son cœur un peu de la'^joie et de l'espérance qu'apporte avec elle la fête de Noël. Le lendemain matin il se rendit à l'église, et le service le toucha plus peut-être qu'il n'avait fait jusqu'à ce jour. Ensuite il alla faire une promenade , et entra dans quelques chaumières décorées de houx, selon la coutume de Noël en Angleterre. Les heureux habitants échangeaient des souhaits de bonne année. Rentré chez lui, à la tombée de la nuit, il s'assit tout seul à une table que madame Drew avait absolument voulu charger d'un dîner qui aurait suffi pour traiter douze personnes, puis il passa à lire et à écrite cette solitaire soirée de Noël qu'il
avait tant appréhendée. Quand onze heures sonnèrent, il fut surpris que le temps eût passé si vite, et se retira dans sa chambre , heureux de se sentir aussi calme après tant d'orages y et rendant grâce à Dieu de lui avoir donné la force de supporter ses épreuves.
Il reçut pendant son déjeuner une lettre de M. Ross, qui répondait à ses questions au sujet de Cçombe- Prior,,et lui conseillait d'écrire à Févêque. Cette lettre était fort amicale, et pourtant elle venait d'un endroit si peu éloigné de Hollywell ! Elle contenait des souhaits de bonne année qu'il accueillit avec joie; mais, ce qu'il remarqua surtout , c'est qu'en finissant M. Ross disait que Charles Edmonstone était mieui et ne souffrait plus, quoiqu'il ne fût pas encore en état de se lever.
Il comprit que le silence, de Charles avait eu pour cause une maladie, et résolut d'écrire à M. Ross, pour lui demander des détails. C'était une légère consolation pour lui de savoir que son ami ne s'était pas refroidi à son égard , et il en ressentit un grand soulagement.
Il écrivit sur-le-champ à l'évoque, pour le consulter sur ce qu'il pourrait faire afin de donner un remplaçant à M. Halroyd ; il serait bientôt en état de le payer, puisqu'il devait atteindre sa majorité le 28 de mars. Ensuite il écrivit une autre lettre à M. Ross, pour lui demander des nouvelles de Charles , et se mit à étudier ses mathématiques, jusqu'au moment où le gardechasse lui fit demander s'il ne voudrait pas chasser pendant quelques heures. Trim, qui comprit mani-
festement cette requête, fit mille cabrioles et remua la queue d'une manière si éloquente, qu'il n'y eut pas moyen de lui refuser ce plaisir.
Le temps était sec et froid , la glace craquait sous les pieds , et Waller fut surpris de jouir si vivement de sa partie de chasse. Il alla jusqu'au fond de la vallée, pénétrant dans les fourrés épais, et fut très heureux ; en revenant à travers le village , il envoya dil gibier par le garde-chasse chez madame Âshford , pendant qu'il allait visiter les travaux de la nouvelle salle d'école. Il y trouva M. et madame Ashford et leurâ petits garçons dans un nuage de poussière. Ces deux entants étaient si sauvages, qu'ils avaient supplié leur ^ mère de ne pas inviter M. Walter Morville le jour de Noël; elle avait cédé pour ne pas -gâter leur plaisir. Aussi ces enfants parurent-ils honteux eu sa présence, et pourtant ils regardaient avec admiration son fusil, son chien, et jusqu'à la boue quf couvrait ses guêtres. Ce ne fut pas sans peine qu'ils se hasardèrent à prendre la main qu'il leur tendait.
Madame Ashford, qui regrettait toujours d'avoir laissé Walter passer seul le jour de Noël, l'invita à dîner pour un autre jour, et indiqua six heures.
— Mais Madame, ce n'est pas votre heure ordinaire; vous dînez moins tard, pourquoi changer vos habitudes? Je viendrai plutôt prendre le thé un soir avec vous.
— Si vous ne craignez pas les enfants?
— Je les aime beaucoup, au contraire. Nous parlerons encore des améliorations qu'on pourrait apporter
uiyiLizeu uy ■"
joogie
au chant d'église, et à la manière de nous y prendre pour nous débarrasser du violon de James Robinson sans briser le cœur de ce pauvre homme. Le jour étant fixé , Walter revint chez lui , lut du grec et ensuite quelqu'un de ses vieux livres favoris, pendant toute la soirée. C'est ainsi qu^en s'occupant continuel* lement, il ne laissait pas aux tristes pensées le temps de l'assaillir. Au reste les affaires ne lui manquaient pas. Il eut encore à écrire au sujet de Coombe-Prior et du nouveau ministre , puis à s'entendre avec Markham et le fermier Todd pour les réparations des chaumières de ce pauvre village. Il reçut aussi une lettre de M. Ross, contenant un message de Charles lui-même. Charles était enchanté d'avoir de ses nouvelles, et le priait de l'excuser s'il ne lui avait pas écrit depuis si longtemps. Sa maladie avait été la cause de son silence; il priait Walter de lui écrire et de le croire toujours dans les mêmes dispositions à son égard. M. Ross donnait aussi des détails sur la maladie de Charles. Ce jeune homme ne pouvait pas encore se lever; mais, selon la déclaration d'un chirurgien de Londres, qu'on avait appelé, une fois cette crise passée, il serait mieux qu'auparavant: aussi Charles étaitil à présent plein de patience et de gaieté.
Walter fut si réjoui d'entrer de nouveau en communication avec Hollywell, et de savoir que du moins Charles était toujours son ami , qu'il oubliait parfois qu'après tout sa position était toujours la même , et que Charles n'était pas Âmy.