TASSO
Ta veux dire avec indulgence, ftndent, rusé
Cest ce qui me déplaît 1 II sait employer
Un langage si doux et si mesuré.
Que ses louanges apparentes sont des reproches.
Le lendemain on se réunit un peu tard pour le déjeuner. Charles ne paraissait pas se ressentir de sa fatigue. Il dit qu'il s'était endormi à une heure raisonnable, bercé par quelque poésie ; il ne savait pas exactement quoi, dont la voix de Walter avait fait une fort jolie musique. Et maintenant il ne parlait que du plaisir qu'il avait goûté, et qui allait lui fournir un sujet de conversation pour plusieurs semaines, ift^ue Walter s'était donnée Edmonstone n'eut pas le cou- M . Edmonstone, qui avait dé* >e humeur sur sa femme, n'en [] vrai coupable. Aussi, quand
Walter, qui revenait de se baigner dans la rivière, entra dans la salle à manger^ la figure riante et les cheveux humides, raccueil de M. Edmonstone ne témoignait que cette humeur moitié plaisante, moitié grondeuse, dont personne ne s'inquiétait.
— Bonjour, monsieur Walter Morville I qu'avezvous à dire pour votre défense?
— Rien, répondit le jeune homme en souriant; puis, prenant place auprès de madame Edmonstone, j'espère^ lui dit-il, que vous ne vous ressentez pas de vos fatigues d'hier?
— Non, merci.
— Amy, voilà une fleur pour vous.
— Oh! elle est charmante ! où Tavez-vous trouvée? Elle est nouvelle pour moi.
— Il y en a beaucoup parmi les roseaux, après le premier détour de la rivière. Il m'a semblé que ce n'était pas une chose commune.
— Vous avez eu raison. Que cet œil bleu est d'un bel effet au milieu. Il faut que je ki dessine. Je vous en remercie !
— Charlotte, voici qui vous intéresse : Trim a découvert un nid de poules d'eau.
— Oh ! tant mieux ! Est-ce dans un endroit où je puisse aborder?
— La place est un [ quelques pierres sur C'est ce qui m'a ains ser auprès de vous, une inclination polie i
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Jamais homme n'eut moins Tair d'un amant offensé.
— Il y en a d'autres que vous qui sont en retard, dit madame Edmonstone en regardant la place vide de lady Eveline.
— Ainsi , vous pensez que c'est la seule chose dont vous ayez à demander pardon, dit M. Edmonstone. Je vous avertis que vous aurez un compte à rendre.
— J'en suis vraiment désolé ! répondit Waltér d'un air si malheureux que le bon M. Edmonstone n'y put résister. *
— Oh! cela ne me regarde pas, reprit-il. J'aurais plutôt à vous faire des excuses pour la peine que Charles vous a donnée ; mais c'est à Broadstone que vous ferez bien de ne pas vous montrer de sitôt.
— Quoi ? Broadstone a eu tant de peine à prendre son parti de mon absence ?
— Nous ne savions plus que répondre à tous ceux qui nous demandaient ce qu'était devenu M. Walter Morville. "
— C'est affreux ! dit Walter en riant, persuadé que c'était une plaisanterie. Bonjour, lady Eveline ! Venez donc me raconter ce bal, dont personne ne m^a encore dit un mot.
pas, répondit-elle.
lites-moi une belle uoiqu'elie ait paru
— Quelle idée ! dit Laura, en rougissant d'autant plus qu'elle était fâchée de rougir.
— Eh bien! Laura, dites-moi avec qui vous avez dansé?
Faut-il, se disait Laura, que je ne puisse répondre sans rougir à une question si naturelle ! Il pensera que c'est parce qu'il me parle. Et elle répondit :
— D*abord avec Maurice, avec Philippe...
A ce nom elle s'arrêta, sa mémoire lui faisant début tout à coup, au grand étonnement d'Âmable et d'Eveline.
La conversation continua de rouler sur le bal, et Walter crut que l'on ne pensait plus à son absence. Mais, le lendemain, il alla à Broadstone, et, en rentrant à la maison, il trouva le salon rempli de visites, en sorte qu'il fut obligé de s'asseoir et de se joindre à la conversation. Madame Edmonstone vit bien qu'il était fort impatient, et qu'il avait grande envie dé lui parler en particulier; mais à peine les dames Broulow furent-elles enfin parties, que M. Edmonstone entra avec une longue lettre qu'il voulait faire lire à sa femme. Walter quitta le salon, par discrétion, et alla se promener en long et en large sur la terrasse. Un moment après, ayant vu Âmable traverser la prairie pour venir dans le jardin, il s'avança pour lui ouvrir la grille.
«— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-elle en le regardant.
— Rien, Mademoiselle, si ce* iifest que je me suis mis dans de grands embarras, et que j'attends votre mèfé.
— Vous m'affligez, dit Amy.
Et, ne sachant si elle devait en demander davantage, elle s'approchait de la maison. Mais Walter condnua :
— C'est ma faute, et encore voudrais-je savoir jusqu'à quel point c'est ma faute !•.« C'est toujours ce bal, et je vous assure que je n'avais pas la moindre idée qtie je pusse offenser quelqu'un en n'y allant pas*
— Vous nous manquiez beaucoup, dit Amy.
— Vous êtes bien aimable, Mademoiselle, c'est que je fais partie de votre famille à présent^ mais qu'estce que cela pouvait faire à d'autres? Et cependant il parait qtie j'ai fâché tout le monde.
— Ah ! c'était la crainte de maman !
— J'aurais dû l'écouter, au lieu d'en faire à ma tête, dit Walter comme s'il se parlait à lui-même. Et pourant, j'ai cru que c'était mon devoir.
— Qu'est-il arrivé enfin? lui demanda Amy en rebroussant avec lui, quoiqu'ils fussent près de la porte.
— Eh bien! k première personne que j'ai rencontrée était M. Gordon; et, comme il parlait, ainsi que votre père, avec le ton de la plaisanterie, j'ai cru que c'était un badinage. Il m^ dit que j'étais bien hardi de m'aventurer dans Broadstone, où tout le monde m'en voulait. Puis, tandis que j'étais chez M. Lascelles, le docteur Mayerne entra.
— Nous vous avons regretté au diner, dit-il, et j'apprends que vous avez aussi manqué le bal?
— Je lui en expliquai la raison, et il me conseilla de passer chez le colonel Deane pour m'excuser. Je
pensai qu'en effet ce serait le mieux, mais je rencontrai en route Maurice de Gourcy.
— Ah! s'écria-t-il, je croyais, Morville, que vous aviez pour le moins la fièvre typhoïde! En ami, je vous conseille de retounier chez vous et de tomber malade, c'est le seul moyen de vous disculper.
— J'essayai de le faire parler raison; mais avec lui c'est la chose impossible. Puis je rencontrai Tborndale, qui me salua froidement, et passa de l'autre côté de la rue, ce qui me fit prévoir l'accueil que je devais attendre de Philippe. Pour m'en assurer, je passai chez le capitaine, et enfin j'obtins une explication raisonnable. Philippe se montra très... très...
— Très gracieux? suggéra Amy.
— Justement. La seule chose qui me fâchât, c'est que nous ne pûmes jamais parvenir à nous comprendre. Il me trouvait très excusable; mais je ne pus le faire revenir de l'idée... où l'a-t-il prise? je n'en sais rien... que j'étais resté à la maison parce que j'avais un sujet de chagrin ; et il n'a jamais voulu s'expliquer, malgré toutes mes instances.
— Qu'il est désagréable, dit Amy. Et vous ne pouvez deviner sa pensée ?
— Je n'en ai pas le moindre soupçon. Je l'assurai vainement que je n'étais fâché contre personne; il eut l'air de savoir mieux que moi ce qui en était, et me dit qu'il m'excusait parfaitement.
— Qu'il est insupportable î
— Non, ne me flattez pas, Mademoiselle, il faut que je lui aie donné quelque raison de le croire, et mou
irritation n'était pas excusable; il m'en avertit, ce qui me fit presque perdre la tête. Jamais je n*ai été plus près d'un éclat... Toujours le même î... Incorrigible !
— Voilà bien comme vous êtes! Quand les autres ont tort et vous provoquent, c'est vous-même que vous accusez,
— C'est une épreuve que je devrais mieux supporter.
— Mais vous l'avez supportée. Ne m'avez-vous pas dit que vous n'avez jamais été plus près d'un éclat ? Pourquoi vous faire des reproches après la victoire?
— C'est le cœur qu'il faudrait vaincre !
— Cela viendra. Dile$-moi maintenant conmient le colonel Deane vous a reçu?
— Très bien; il n'aurait fait que rire de toute celte affaire, si Philippe n'avait pas été avec moi, et n'avait deniandé mon pardon d'une manière très solennelle. Mais il l'a fait à bonne intention, et je «n'ai pas le droit de me plaindre, puisque c'est moi qui avais fait une faute.
— Une faute?
^ — Oui, en n'allant pas au bal,
— Vous avez cru bien faire.
* — Mais à présent je ne suis pas sûr d'avoir eu raison.
— Que voulez-vous dire? s'écria Amable. C'était une grande privation que vous vous imposiez, et je sens que j'aurais bien fait de suivre votre exemple.
— Non, vous n'avez pas besoin de la même discipline que moi !
Elle n'en convint pas en elle-même, et se jugea bien inférieure à Walter, elle qui se sentait si faible, si oisive ! Mais elle ne put le dire, les paroles ne venaient pas. Elle se contenta de baisser sa petite tête en signe d'humiliation. Il continua :
— J'ai eu tort en quelque chose; mais en quoi? Est-ce en m'obstinant à me priver d'un plaisir contre Favis de votre mère? C'est qu'elle ne sait pas tout! J'ai cru que c'était seulement son amitié pour moi qui lui faisait désirer que je m'amusasse, et chacun est bien libre de ne pas s'amuser, si cela ne lui plaît pas.
— Oui, peut-être dit Amy avec hésitation.
— Que voulez-vous dire?demanda-t-il avec un ton de déférence.
— Je pense seulement, ajouta Amy, qu'il faudrait peut-être se demander quelquefois si l'on ne cause aucune peine aux autres en se refusant aux plaisirs.
— C'est cela, dit Walter. Voilà une règle : Je ne dois pas me tenir à l'écart, quand le plaisir des autres dépend du mien. Seulement je ne crois pas que personne ait senti mon absence au bal.
Amy aurait pu répondre qu'elle s'en était bien aperçue; mais sa pudeur de jeune fille lui permit seulement de dire :
— Nous espérions tous que vous seriez venu.
— Et je n'avais pas le droit de diminuer votre joie. Je le vois à présent.
— Walter, si vous ne me trouvez pas indiscrète, demanda encore Amy, j'aimerais à savoir pourquoi
vous avez voulu vous priver de ce bal plutôt que de tout autre.
— C'est que depuis quelque temps j'ai perdu bien des matinées à des causeries oiseuses. Je ne sais pas les fuir, comme Laura, et j'ai imaginé qu'en me privant de ce baly je me punirais comme je l'avais mérité.
— Mais nous avons tous été aussi oisifs que vous, excepté Laura.
— Vous n'avez pas besoin de travailler autant que moi.
— Ce serait notre devoir, mais je compte me remettre à l'ouvrage quand Eveline sera partie.
— J'aurais dû peut-être attendre aussi jusqu'alors. Lady Eveline est si amusante, que sa présence détourne du travail.
Comme il parlait encore, madame Edmonstone parut ^ Walter s'avança vers elle, et lui conta ses ennuis, avec plus de calme qu'il ne l'avait fait à Amy; il répéta seulement qu'il ne pouvait comprendre en quoi son absence avait pu toucher ceux qui n'étaient pas ses amis intimes.
— Si je ne vous connaissais pas aussi bien, répondit-elle, je vous accuserais de chercher les compliments. Vous oubliez que votre rang et votre fortune vous font rechercher.
— Peut-être ! dit Walter d'un ton soucieux. Dans tous les cas, il est bon que je le croie; c'est si humiliant 1
— Ce n'est pas là ce qu'on pense en général.
— Comment T C'est cependant moins flatteur que
d'être recherché pour son mérite, comme Philippe.
— Je suis de votre avis, dit Amy.
— Pour en revenir à l'afifaire qui nous occupe, reprit Walter, ayez la bonté, madame, de m'aider à réparer ma sottise.
— N'en parlez plus, dit madame Edmonstone. Vous avez fait vos excuses ; le mieux est de n'y pas revenir. J'en dirai encore un mot à madame Deane, cessez de vous tourmenter.
L'heure de s'habiller ayant sonné, Amy courut à sa chambre, et s'arrêta un instant auprès de Laura, pour lui demander comment s'était passée la promenade en voiture qu'elle venait de faire avec Charles et Eveline.
Amy lui conta aussi sa conversation avec Walter, et lui demanda si elle pouvait deviner de quoi Philippe voulait parler, en disant que Walter avait eu quelque chagrin.
— Ne peut-il pas le deviner, dît la pauvre Laura, pour gagner du temps, en se faisant un voile de ses cheveux qu'elle venait d'étaler pour achever sa coiffure.
— Non, il n'en a pas la moindre idée, quoique Philippe protestât qu'il le savait bien et n'en voulût rien dire. Il faut que Philippe ait été fort désagréable.
— Walter s'en est-il plaint?
— Non, il est seulement mécontent de lui-même parce qu'il s'est senti fâché. Je ne puis comprendre pourquoi Philippe le tourmente ainsi.
— 11 a sans doute de bonnes raisons.
— Ja le saia 5 mais pourquoi esl-il si soupçonneux 1 Si Ton doit juger les gens par leur conduite, on en trouvera peu d'aussi estimables que Walter. Pourquoi lui imputer les fautes de ses ancêtres?
— Philippe n'est pas si injuste !
— Pourquoi donc ne pas lui dire ouTertement ce qu'il pense?
— Il ne le peut.
— Vous êtes donc dans le secret l
— Oui, dit Laura^avec une parfaite franchise, pour se tirer d'embarras.
— Et vous ne pouvez me le dire ?
— Je ne crois pas.
.*- Et à Walter?
— Pour rien au monde !
— Philippe ne pourrait^il le lui dire?
— C'est impossible ; nous ne pouvons en parler, et le mi^ux, Amy, est de ne plus aborder ce sujet.
— C'est curieux, dit Amy; mais il faut que j'aille m'habiller bien vite. Et elle s'éloigna sans autre désir de pénétrer les secrets de Philippe.
Laura demeura la tête appuyée sur sa main. Elle soupira et se demanda pourquoi elle avait tant de peine à répondre aux questions de sa sœur. N'auraitelle pas pu lui dire que Philippe lui avait conseillé de décourager Walter, à qui il croyait un peu d'amour pour elle. C'est qu'alors Amy aurait demandé: pourquoi le décourager? Non. Elle avait la confiance de Philippe : elle voulait la mériter, quoiqu'il lui en coûtât.
Dès lors les choses changèrent de faee à Hollywell ; les soirées étaient réservées aux amusements ^ mais les matinées au travail. Walter se tenait dans sa chambre^ comme l'hiver précédent. Laura commença un dessin fort difficile, et entreprit la lecture d'un ouvrage allemand avec l'aide du dictionnaire; Amy celle d'un livre d'histoire, et de plus elle étudiait ré* gulièrement la musique. Charles lui-même fit das lectures plus suivies, et recommença ses études avec Walter et Amy. Lady Ëveline se joignait tour à tour aux uns et aux autres, se plaignant de ne pouvoir passer son temps aussi sensément quand elle était chez elle.
Laura tftcha de lui persuader qu'elle n'avait pas besoin de vivre comme ceux qui l'entouraient , et lui fit promettre d'employer chaque matin une heure à l'étude , quand elle serait chez elle ; enfin elle lui parla d'une manière si sage, qu'Eveline l'admira plus que jamais.
Cependant Laura ne se sentait pas heureuse. Elle était contrainte vis-à-vis de Walter; elle désirait avec ardeur de voir Philippe, et n'osait le témoigner; enfin elle était surprise qu'il ne fût pas venu à Hollywell depuis le bal, sachant qu'elle partait dans une quinzaine de jours pour l'Irlande , et ne reviendrait probablement pas avant que son régiment eût quitté Broad* stone. Cette absence prolongée fut remarquée même par les autres membres de la famille ; mats enfin Phi- Uppe arriva un jour, un peu avant le goûter, et trop tard pour passer avec ses cousines ces heures de la
matinée qu'il aimait tant autrefois. Il trouva au salon Amy , Charles et Waller , occupés d'une lecture sérieuse, et on lui dit que Laura et Eveline étaient avec Charlotte à faire d'une dictée un amusement fîour la petite fille.
— Je viens de trouver Eveline faisant des fautes exprès, dit Amy.
— Combien de temps resterait-elle encore ici? demanda Waller.
— Jusqu'à mardi. Lord Kilcoran viendra la chercher. Charlotte , qui entra dans ce moment , retourna
très vite annoncer l'arrivée de son cousin , et Laura fut bien aise d'en être prévenue, espérant que sa rougeur et son émotion ne seraient pas observées. Elle lutta pendant tout le temps du goûter, et réussit à cacher son trouble mieux qu'elle ne le croyait; il est vrai que Philippe l'aida eh ne la regardant pas.
M. Edmonstone était fort content de revoir son nefeu. Il lui reprocha sa longue absence; Amy et Charlotte se mirent à compter les jours qui s'étaient écoulés depuis sa dernière visite,
— Nous vous avons bien rencontré une fois à Ashendown, mais cela ne compte pas^ car Laura seule a joui de votre société.
Laura se baissa pour donner quelque chose à Trim, et Philippe lui-même se sentit rougir.
M. Edmonstone continua sur le même ton, et l'invita à passer une semaine à Hollywell. Philippe répondit qu'il ne pouvait pas être question d'une semaine, mais qu'il viendrait pour deux ou trois jours. Amable
le prévint qu'il y aurait un dîner le jeudis sachant qu'il ne les aimait pas, et pensant qu'il choisirait un autre jour pour sa visite; mais il choisit immédiatement ce même jeudi. Il trompa encore l'attente de chacun lorsqu'il fut question de sortir. Madame Edmonstone et Charles allaient se promener en voiture, et les jeunes demoiselles à pied. Philippe, au lieu d'offrir à ces dernières de les accompagner, aima mieux aller avec son oncle examiner ses blés.
Laura devina qu'il ne voulait pas risquer de faire avec elle une promenade, pendant laquelle ils pourraient être observés. C'était lui montrer une grande confiance que de la laisser ainsi à son rival ; mais elle était affligée de voir que toutes ces précautions Fempécheraient de vivre avec Philippe dans la même intimité qu'autrefois. Elle serait volontiers demeurée à la maison, si elle n'avait su que sa maman craignait de laisser sortir sans elle les autres enfants, quand Walter et l'étourdie Eveline étaient de la partie.
Elle trouva quelque consolation dans la poignée de main qu'elle échangea avec Philippe avant de sortir, et ce fut sur ce souvenir qu'elle vécut longtemps. Pour lui , il demeura auprès de la fenêtre à l'observer jusqu'à ce qu'elle fût hors de la portée de sa vue; puis il se tourna vers sa tante qui écrivait un billet d'invitation à M. Thorndale.
— Je pensais, dît-il d'une voix basse, que , si cela ne vous dérangeait pas^ vous feriez plaisir à Thorndale de ne pas l'inviter seulement à dîner , mais à passer ici les deux ou trois jours que j'y serai.
-*- GertftinemenI, si vous le désirez , dit-elle en le regardant avec surpriae. Je vais eu parler à votre oncle.
Elle revint bientôt après, et, d'un ton affiecttieifx,se mit à parler d'autre chose. Elle lui demanda des nouvelles d'un ancien domestique auquel il s'intéressait beaucoup, et toutes ces preuves d'amitié lui perçaient le cœur, en sorte qu'il fut bien aise d'entendre enfin annoncer la voiture. Il aida Charles à s'y placer, et demeura les bras criisés en les regardant s'éloiguer.
— Il y a de l'orage ! dit Charles en se retournant pour l'observer.
— Vous le pensez aussi? demanda madame Edmonstone. Je me suis demandé ce qui s'est passé dernièrement.
— C'était très visible aujourd'hui, cette longue ab* sence , cette gravité sans motif. Puis l'idée d'amener ce jeune homme ici et de choisir le jour du dîner! Enfin il n'a pas voulu accompagner les jeunes demoiselles, comme il le fait d'ordinaire.
— Cela ne lui ressemble guère en effet.
— Ce jeune homme est anK)ureux, ou étrangement transformé.
— Amoureux I s'écria-t-elle. Qu'est-ce qui vous le fait supposer?
— C'est seulement une explication du phénomène. Mais on dirait que vous êtes de mon avis?
— J'espère qu'il n'en est rien. Cependant je crois qu'il a découvert le danger.
"-^ Le (langer d'aimer Laura? En effet, ce serait bien étrange qu'il n'admirât pas son ouvrage. Mais il sait que c'est inutile.
— Et ¥ous oroyex que cela suffirait pour l'arrêter? dit sa naère en aouriant.
— Oui, il est justement l'horamô aux grands sacrifices. U mettra sa gloire à yaincife une passion malheureuse, en dépit des roâians.
— C'est aussi ce que je pense. Il a découvert l'état de son cœur, et il fait son possible pour en arracher cet amour en évitant les téte-à-téte et les entretiens familiers. C'est là sans doute sa raison pour avoir désiré la présence de M. Thorndale^ et choisi le jour du dîner. Pauvre garçon ! Combien cela doit lui coûter, et qu'il me tarde de pouvoir lui en exprimer ma rêe(Hi-< naissance 1
— Hum ! Ce n'est pas impossible, dit Charles ^ cela s*accorderait avec ce qui est arrivé le jour du bal de Lqrd Kileoran^ lorsqu'il sembla près de me sauter aux yeux , parce que j'avais dit un mot où il vit une allusion à une prétendue passion de Waller pour Laura. C'était une folie : j'avais eu le malheur d'appeler Walter un Pétrarque, sans songer que le nom de ce poète rappelle celui de Laure; mais cela l'émut d'une manière incroyable; il né potivait assez me dire combien il serait malheureux pour elle d'être aimé deWalter. Or, comme , d'après tout ce que je vois, Walter n'est pas plus amoureux de Laura que de vous, maman, j'en conclus que c'est le capitaine dont le cœur est touché !
— ie suis persuadée, Charles, quâ vous dites vrai>
c'est la raison pour laquelle il s'est éloigné. Que c'est noble!
— Et que pensez-vous de Laurat
— Pauvra enfant! J'ai eu tort de permettre une si grande intimité; cependant je ne sais trop coounent j'aurais pu Tempécher.
— Vous croyez donc qu'elle l'aime aussi T II est vrai qu'elle n'est pas la même depuis quelque temps.
— Je pense que la société de son cousin , dont elle avait pris l'habitude, lui manque beaucoup. Mais j'espère que cela ne va pas plus loin. Je voudrais pouvoir la consoler^ pauvre enfant ! Cependant je crois que le mieux est de ne rien faire paraître.
— Elle n'entend pas grand'chose aux romans, dit Charles, et c'est fort heureux. Pour Philippe, ce n'est pas lui qui voudrait faire mener à sa femme la vie de garnison et de caserne. îl voudrait l'avoir, comme ses livres, reliée en maroquin, ou pas du tout.
— Non, il ne voudrait pas l'entraîner dans des démarches qui la rendraient malheureuse. Nous pouvons nous fier à lui ; il n'y a pas de danger. Laura se remettra peu à peu ; elle le considérera comme son cousin et son ami, sans se douter qu'il ait jamais eu d'autres sentiments pour elle.
— Son départ pour l'Irlande arrive fort à propos.
— D'autant plus qu'il aura lieu bientôt.
— Et nous ne dirons rien à qui que ce soit?
— Non. Ne laissons pas voir à Philippe que nous l'avons deviné; pour votre père, cela le tourmenterait
inutilement^ et j'aime mieux que de pareils sujets ne soient pas même mentionnés devant Amy.
Il pourra sembler surprenant que madame Edmon* stone confiât un semblable secret à son fils; mais elle savait que, dans une affaire qui intéressait sérieusement l'avenir de ses sœurs, on pouvait compter sur sa discrétion; une entière confiance était la seule manière de faire cesser ses plaisanteries, qui auraient pu causer beaucoup de mal, et découvrir ce que Ton voulait cacher. D'ailleurs Charles était devenu plus sensé; on pouvait avoir plus de confiance en lui que par le passé, et madame Edmonstone, qui n'aurait pu garder un secret comme sa fille, n'eut pas à se repentir du choix qu'elle avait fait d'un confident. Philippe fit sa visite comme on l'avait arrêté ; elle fut remplie de petits embarras. D'abord lady Eveline se trouvait encore là, contre l'attente de Philippe. On lui avait persuadé de rester encore pour le dîner du jeudi; mais M. Thorndale, comme le remarqua Charles, se comporta avec beaucoup de sagesse, et se tint principalement avec les hommes.
Laura était grave et silencieuse, et ne réussissait qu'à paraître contrainte, en affectant un air naturel. Philippe était aussi rempli d'une anxiété qu'il ne parvenait pas à dissimuler. Walter lui-même n^avait pas sa gaieté habituelle, ne sachant trop si l'on avait complètement oublié l'affaire du bal.
Âmable ne comprenait pas ce qui était arrivé à tout le monde, et cherchait en vain à rétablir la confiance et l'intimité. Dans la soirée, on eut recours à
un jei|^ « pour amuser Chaflotte, i» ou plutôt pour faire cesser la contrainte. Chacun devait écrire le nom du personnage historique et du héros de roman, celui de la fleur et de la vertu, qu'il aimait le mieux; enfia régpque à laquelle ii voudrait avoir vécu. Il s'agissait ensuite de deviner qui avait écrit chaque feuille. La première qu'on lut fut celle-ci :
« Muguet, franchise; Jeanne d'Arc, le pèreCristo* foro, le temps actuel. »
— Amy I s'écria Walter.
— Vous avez raison, dit Charles. Qu'est-ce qui vous a fait deviner?
— Le père Cristoforo,
— Imaginez-vous Amy choisissant Jeanne d'Arc! dit Eveline, elle qui a peur d'une sauterelle!
— Je voudrais avoir été la sœur de Jeanne, dit Amy, et lui avoir entendu conter ses visions.
— Vous lui auriez appris à y croire, dit Philippe.
— Appris ! s'écria Walter. Croyez-vous donc qu'elle ttki Un imposteur?
— Je crois, répondit Philippe, que les amis aussi bien que les ennemis de Jeanne lui ont fait beaucoup de tort, mais ce n'est pas ici le moment d'entamer une discussion philosophique à son sujet.
Walter fronça le sourcil; il tortillait une plume, puis, s'en élant aperçu, il la jeta loin de lui, et se croisa les bras, comme pour contenir son impatience.
Charlotte continua de lire : a Lavande. »
— Qui a pu choisir cette fleur? s'écria Eveline.
— Je le sais, dit madame Ëdmonstone en levant
. autre chose facilita la tâche d'Âmy. C'est que Walter la rechercha moins que par le passé; on eût dit même qu'il révitait, quoiqu'il fût aisé de voir la peine que cela lui causait. S'il était obligé de lui rendre quelque petit service, il s'en acquittait comme en faisant des excuses, et Amy se reprochait le plaisir que lui causaient ses attentions.
* Madame Ëdmonstone observait tout, sans en avoir l'air. Elle pensait qu'il valait mieux ne rien laisser paraître; elle était seulement contrariée de voir qu'Eveline souriait parfois, comme si elle avait deviné quel-
^ chose.
, 'Eveline se portait toujours mieux dès qu'il était
question d'une partie de plaisir quelconque, et elle se
trouva tout à fait bien pour la fête de Mary Ross.
Mais madame Ëdmonstone fut prise ce jour-là d'un
mal de tète qui ne lui permit paé d'y aller. Âmy
aurait voulu ^'gstêr auprès d'elle; sa mère ne le vou-
[iit^gi^ craignant qu'Eveline n'en fût surprise et
que Mary Ross ne fût trop affligée. D'ailleurs, en
nombreuse société, il serait plus facile pour Amy
de se tenir loin de Walter, et Laura serait là pour
\ empêcher Eveline de faire des plaisanteries gê-
1 nantes.
' Le temps était magnifique et tout se passa à mer- '"fd^es messieurs firent jouçr les petits garçons, cfa] tmes les petites filles. Mais Walter n'était pas sel ^ <i"'^ l'ordinaire. Il dirigea bien le chant des su et remplit leurs tasses de thé; il ramassa et un petit malheureux qui était tombé; en un
mot, il se rendit fort utile; mais il n'avait pas sa vi- ' vadté accoutumée.
Amy se dévoua au soin des plus jeûnes enfants, et joua pendant trois quarts d'heure avec un gros garçon de trois ans, qui, placé à quelques pas d'eHe, jetait solennellement sur ses genoux une balle qu'elle lui renvoyait, et qu'il n'attrapait jamais. Elle prit soin d'une montagne de casquettes et de chapeaux, et finit par se promener en long et en large avec Louisa Harper, compagne que personne ne lui enviait.
Vers la fin de la journée le ciel se couvrit; le temps devint frais, et Ton eut une averse. Lau^ ^^^^ chercher Eveline dans le pré, et Amy- se mit à la poursuite de Charlotte, qui était en train de jouer avec des petites filles de son âge. A quelque distance de la biaison, elles rencontrèrent Walter accourant avec un parapluie qu'il remit sans mot dire à Charlotte. Amy le remercia et tous trois se hâtèrent de^^rentrer , Charlotte seule causant le long du chemin. IÎmÎWP vèrcnt sur la porte Mary et son père, qui allaient congédier les enfants réftigiés sous un hangar à l'autre bout du pré. Mary conduisit Amy et Charlotte dans sa chambre pour leur dotmer d'autres chaussures. Amy, que l'air malheureux de Walter avait fort émue aurait bien voulu y rester un moment; mais Gharlolle enchantée d'avoir reçu la pluie, ravie d'avoiMt se souliers d'une grandeur démesurée, était presljce. 1er jouer au salon. Il s'y trouvait une nombrf citî<é de jeunes gens et de jeunes demoiselles, virons, tous fort enirain de rire et de cauvant
— «saline demi-obscurité î'Atny Bemarqua^alter tout seul dans un coin. Charlotte était fort animée; elle babillait beaucoup, et sa sœur ne fit pas trop attention à ce qu'elle disait jusqu'à ce qu'elle l'entendit s'écrier : *— Oh! je voudrais que vous entendissiez Waller chanter cela !
— Ce serait uti bon moment pour l'entendre, dit Evellne. Charlotte, allez fe lui demander.
— Non, non! Charlotte, dît Laura.
— Pourquoi pas? demanda Eveline.
— Il a l'air, si sérieux, répondit la petite fille avec timidité.
Malheureusement Eveline était en humeur de plaisanter, et, rendue pins hardie par l'obscurité : .
— Cela lui fera du bien, dit-elle. Et, je vous dirai comment vous pourrez le décjder : dites-lui que c'est , Amy qui l'en prie. Allez, n'ayez pas peur.
— C'est cela, s'écria Ellen Harper en riant. Amy savait que Walter serait offensé. Il regardait
la musique comme une chose sérieuse, et il n'aimait pas qu'on lui dmnandât un morceau d'un caractère grave dans une société de ce genre. Qu'allait-il pen-» ser d'elle? Il croirait qu'elle voulait le fâcher, après lui avoir montré une froideur à laquelle il était évidemment sensible. Elle voulut arrêter sa sœur; Laura interposa son autorité, mais la petite enfant gâtée, charmée d'être soutenue par tant de personnes contre ses sœurs, fut bientôt auprès de Walter, à qui elle fit Sâ commission.
Il se leva vivement, vint droit à Amy, et lui de-
manda si c'était bien elle qui lui faisait cette proposition. Eveline et ses complices^ effrayées de ce qu'elles avaient fait, s'écartèrent.
Amy pouvait à peine respirer.
— Pardon, lui dit-elle, et ce fut tout ce qu'elle put articuler.
— Vous voulez que je chante? dit-il d'un aîr surpris. Et il ajouta d'une voix étouffée : Je ne puis.
. A ce moment on apporta dé la lumière^ M. Ross entra et l'on ne parla plus de musique. Un moment après, la voiture fut annoncée, et, quand on demanda où était Walter, M. Ross répondit qu'il était déjà retourné à la maison, et lui avait souhaité le bonsoir. Mais il n'ajouta pas, comme il le dit plus tard à sa fille, que ce jeune homme avait l'air de ne pas penser à ce qu'il faisait, et qu'il était parti, malgré la pluie, portant sous son bras un parapluie qu'on lui avait fait prendre.
Rentrée à la maison, Amy courut dans la chambre de madame Edmonstone; mais, l'ayant trouvée endormie, elle se retira sans bruit. Elle dormit fort peu cette nuit, et, le lendemain matin, elle ne voulut pas conter ses chagrins à sa mère avant le déjeuner, de peur de lui être importune. Mais Walter devait 'partir à midi par le chemin de fer, et elle était décidée à lui expliquer auparavant ce qui s'était passé la veille. Ainsi donc, aussitôt qu'elle le put, elle entraîna sa mère dans le boudoir.
— Oh ! maman, s'écria-t-elle, si vous saviez ce qui m'est arrivé!
Et, cachant sa figure dans ses mains, elle continua son histoire en pleurant.
— Il peut bien être fâché ! Après avoir été contrarié pendant toute la semaine, croire encore que je veux le taquiner si sottement! Que pensera-t-il de moi!
— Âmy, tout ceci est un enfantillage ; ne prenez pas la chose trop à cœur. Il faut lui expliquer comment les choses se sont passées , ajouta madame Ëdmonstone, qui pensait qu'il serait bon pour Charlotte d'avoir à confesser sa faute. Mais dans ce moment quelqu'un la demanda , et Âmy quitta la chambre avec l'idée que sa maman lui conseillait de faire elle-même cette explication.
Walter s'était trouvé très heureux à Hollywell, sans se rendre compte de la part que la présence d'Amy avait à son bonheur. Mais il le comprit, dès que cette jeune fille, en changeant de manières avec lui, l'eut jeté dans une sombre tristesse. Il ne chercha pas à combattre son amour, mais, le considérant du côté sérieux, il se figura qu*Amable pourrait être son guide, son ange gardien, qui l'empêcherait de tomber dani beaucoup de fautes. Cependant il avait peu d'espérance, n'imaginant pas qu'on pût l'aimer. Il croyait au contraire que sa violence , le triste souvenir de ses ancêtres et ses parents du côté de sa mère, seraient des obstacles insurmontables; car il respectait trop M. et madiame Edmonstone pour croire qu'ils considéreraient sa fortune comme une compensation sufiisante à tant de désavantages. Il pensa même que la
soudaine froideur d'Âmy avait pour but de le décourager.
Jamais pauvre cousin ou malheureux précepteur ne se sentit plus confus à Tidée de confesser son amour que ne Tétait l'héritier de Redclyfie. Mais il sentait qu'il n'avait pas le droit de vivre chez M. et madame Edmonstone en aimant leur fille sans le leur dire. Il était temps d'en finir, puisqu'il ne pouvait plus souf** frir que le nom d'Amy fût mêlé à une sotte plaisan-* terie sans en être si fort irrité. Il se décida donc à ne pas quitter Hollywell sans faire sa confession à madame Edmonstone.
Comme Walter se rendait auprès de cette dama il rencontra Amy qui venait le chercher.
— Walter, dit-elle, je voulais vous dire combien je suis fâchée qu'on vous ait fait de la peine biet au soir.
— N'y pensez plus ! s'écria-t-il surpris.
— C'est ma faute, j'aurais dû arrêter Charlotte plus tôt au lieu de la laisser s'échapper ainsi.
— Vous ! Je... je... Amy, n'y pensez plus! Je voudrais vous parler, voulez-vous rester un instant avec moi!
Sa mère l'auf ait-elle trouvé mauvais ? Oh t non , i| fallait bien l'écouter, et cependant le cœur d'Amy battait bien fort, pendant que Walter, cueillant une longue branche de roses noisettes et la tortillant aveq embarras dans ses doigts, lui dit:
— Il faut que vous sachiez pourquoi vos regards et vos paroles ont assez d'influence sur moi pour me
mettre dans l'état où j'étais hier au soir et dont je suis honteux. Je sais que j'ai eu grand tort^ et que je ne me suis pas conduit de manière à vous prévenir 00 ma faveur. Mais 11 y a longtemps*. • je ne sais pas ooro» bien de temps... que j'éprouve pour vous des sentH ments que je ne puis combattre et que personM d'autre ne m'inspire ni ne m'inspirera jamais....
Les joues d'Amy s'enflammèrent, et persoiroe ne pourrait exprimer ce qu'elle éfurouva > lorscjpi'il ^hw^ réta et qu'il reprit avec vivacité:
— Si je peux goûter quelque bonheur sur to terre^ ce ne peut être que par yous^ Amy. Ce que je seni pour vous je ne peux l'exprimer 3 mais je sais tout ce qui parle contre moi j mon caractère ^ celui de mes ancêtres!... Il me semble impossible^ mémeenrêve^ que je puisse prétendre à vous faire partager moo sort. Et cependant y Amy , si vous pouviez me diriger, priez pour moi ! ... Mais, reprit-il après une autre courte pausC; je ne vous demande pas encore on en* gagement, pas même une réponse. Je parle seulement parce que je n'ai pas cru devoir rester ici en gardant le secret, ni surtout le cacher à vos parents.
A ce moment ils entendirent, de l'autre Q6lé detf buissons qui les cachaient, le bruit des roues du fauteuil de Charles, et la voix de Charlotte, qui ïm catH sait pendant sa promenade du matm» Amy a'enfwl,comme un oiseau effirayé, et ne s'arrêta que lorsqu'elle arriva hors d'baleine dans le boudeur. Elle se |elÉ aux genoux de sa mère, et, d'une voix si émue qtt'o» avait de la peine à lentendre :
— 0 maman ! dil-elle, il dit.... il dît qu'il m'aime ! Madame Edmonstone n'en fut pas très surprise j mais ellea^ait eu à peine le temps de donner un baiser à son enfant, et de reniarquer l'expression de bonheur qui se lisait dans ses yeux, malgré son trouble, lorsque Walter, après avoir frappé à la porte, se présenta aussi :
— Approchez, lui dit madame Edmonstone, voyant qu'il hésitait, et lui souriant d'une manière encoura* géante. Amy se leva comme pour sortir.
— Ne sortez pas, à moins que vous ne le désiriez, lui dit Walter. •
Amy ne le désirait pas du tout, maintenant qu'elle était sous la protection de sa mère. Elle était assise à ses pieds, et tenait sa main en regardant Walter, quand elle en trouvait le courage , baissant les yeux, dès qu'il parlait de son amour pour elle.
— Vous savez ce que Je viens vous dire, dit-il à madame Edmonstone, et il lui répéta , mais avec moins de calme et plus de chaleur, ce qu'il avait déjà déclaré dans le jardin. Jamais une mère ne fut plus heureuse que madame Edmonstone. Aimant Walter comme elle le faisait, elle étaitfièrequeson Amy eût gagnéun cœur dont elle connaissait toutes les belles qualités. Puis elle était touchée de la confiance avec laquelle ces deux enfants lui faisaient l'aveu de leur amour ; elle entrait dans leurs sentiments, comme si elle avait été de leur âge. 11 fallait cependant parler ei agir avec prudence. Comme Walter s'accusait de mille défauts et s'avouaitindigned'Amy,madame Edmonstone lui dit:
-* Si Toas oontinoez à combattre vos défauts comme vous l'avez déjà fait, vous pouvez tout espérer.
-* Si vous me permettez d'espérer, je pourrai tout, madame ! Mais n'est-ce pas impardonnable quë Tes* pérance d'une récompense terrestre me donne une force que je ne sais pas trouver en moi pour atteindre un but plus digne d'un chrétien 1
— Sji vous ne parliez de chercher à vous vaincre que pour obtenir Âmy, il ne faudrait rien attendre de vos eflforts, mais je crois et j'espère qu'elle n'est pas votre but principal, c'est pourquoi j'ai plus de confiance... Cependant j'ai ( ncore une chose à vous dire, non pas en ma qualité de mère; mais comme toute femme prudente le ferait à ma place. Vous avez vu si peu de monde !... Vous eussiez rencontré peut-être une personne qui vous aurait mieux convenu que la fille de votre tuteur.
n répondit en jetant sur Amy un regard de flamme :
— Je suis bien aise, madame, que vous ne disiez pas cela en votre propre nom!
— J'aurais dû ne rien dire du tout en l'absence de mon mari, répondit madame Ëdmonstone en souriant; mais je suis sûre qu'il pensera comme moi, et ne voudra pas que vous vous engagiez encore.
— Sans doute vous avez raison de parler ainsi, r&* prit Waller comme à regret. Je dois être déjà bien reconnaissant que vous ne m'ayez pas tout à fait re-
Les moments qui suivirent leur semblèrent bien courts à tous trois : ils étaient si heureux ! lis causaient
doucement î avec des intervalles de silence, sans penser que l'heure du départ approchait. La voix d# Charlotte le leur rappela.
— ,0ù êtes-vouB donc Waller? votre cheval est prit depuis longtemps, vous serez en retard.
Il fallut bien se séparer, se dire adieu, se serrer encore une fois la main, et Walter descendit, liadamiç Edmonstone l'accompagna.
— Mon mari vous écrira demain, dil-eHe.
Il monta à cheval, et, en s'éloignant tlo la maison, il se retourna encore une fois: Amy le salua de sa fenêtre entourée de roses grimpantes. Elle le suivi! longtemps des yeux comme il s'éloignait au galop, avec Trim courant après lui; puis, quand il fut hors de la portée de sa vue, elle s'agenouilla auprès d« son petit lit, et pria Dieu de lui donner assez de re« connaissance et de la rendre digne de Walter,
Chacun dans la n^aison, excepté Charlotte, se doutait qu'il venait de se passer quelque chose d'extraordinaire. Eveline sentait sa curiosité fort éveillée; mais, sachant qu'il était convenable qu'on ne lui parlât de rien avant que toute la famille fût instruite, elle proposa complaisamment à Charlotte une pro* menade dans le jardin, pour délivrer d'elle et de lu petite fille les personnes intéressées.
Charles et Lanra gagnèrent peu de chose h cette manœuvra, car leur mère s'était rendue auprès d'Amyi
Charles, couché sur le sofa, se frottait la maii| droite et demandait à Laura comment se portait la fi^Bne*
— J*ai cru, ajouta- l-il, qu'il vpulaîi emporltr d'ici celle de quelqu'un.
— Nous aurons bientôt t'explicatioB de tout ceci| répondit trauquillemenl Laura.
— • Bienlôi ! Si j'avais d'aussi bonnea jambes qm vous, je n'attendrais pas si patiemineat I
-— Je crois qu'il vaut mieux la laisser nu moment avec notre mère.
— Vous croyei donc qu'il y a quelque ebose ? dit Charles en la regardant avec curiosité ; puis^ suppe* sant que cette conversation était pénible pour LaurSi il se tut. Mais, incapable de demeurer tranquille plus longtemps, il se leva et prit ses béquilles.
— Charles ! n'allez pas les déranger I
— Je vais dans ma chambre, dit Charles. Je pense que cela m'est bien permis?
Sa chambre communiquait avec le boudoir de sa mère^ où il espérait bien être admis; car il avait b^aii plaisanter, tout ce qui touchait Âmy l'intéressait yivement.
Le bruit de ses béquilles fut bientôt entendu sur l'escalier, et Amy, se levant vivement, s'écria :
— Voici Charles, maman, pouvons-nous lui dire?..,
— Je crois qu'il a tout deviné, répondit mad^mB Edinonslone, en ouvrant la porte h son fils, après quoi elle laissa le frère et la sœur ensemble^
— Eh bien! Amy, dit-il en la regardant en faca# vous attendez-vous à me voir me trouver mal à force d'émotion ?
— • Charles î... Vous savez donc tout î
Amy Taida à se placer sur le sofa, puis elle Tembrassa, et posa sa tête sur l'épaule de son frère.
— Bien, Ainy, ma petite femme, je vous souhaite tout le bonheur imaginable. J'espère que vous admirez ma générosité de vous céder ainsi à un autre? ajouta-t-il en riant, pour cacher son émotion.
— Charles... mon cher frère... nous n'en sommes pas là !
— Non? qu'est-ce donc qui vous fait rougir comme un coq ? Pourquoi m*a-t-il presque brisé les doigts en me serrant la main?
— Je veux dire que nous n'en sommes pas encore là ! II est si jeune, et je suis si enfant !
— Quelle raison !
— Il faut que vous m'aidiez à devenir sage et à m'instruire pour être plus digne de lui !
— Pour cela, je n'en trouverais pas facilement un autre aussi digne de vous. Mais que voulez-vous dire par : a Nous n'en sommes pas encore là? i>
— Je veux dire que rien n'est arrangé, rien n'est promis, papa ne le sait pas encore !
— Il le saura bientôt, et donnera son consentement. Mais contez-moi tout/., tout ce que vous voudrez bien me confier, car à présent vous allez avoir des secrets.
Cependant madame Edmonslone était descendue auprès de Laura. Pauvre Laiiral Dès que son frère eut quitté la chambre, ses traits perdirent Texpressîon calme qu'elle s'efibrçait de leur conserver. Elle st leva et se promena fort agitée dans le salon.
— 0 fortune ! fortune ! s'écriait-elFe. Quelle cruelle différence ! Tout est facile avec toi ! Cependant il est jeune, 11 a un caractère peu sûr, des parents qui ne sont pas honorables, une violence extrême, qu*il ne cache pas même devant elle ! Et tout cela sera excusé ! Papa sera enchanté, je le sais. Quant à Philippe, chacun reconnaît ses qualités supérieures; cependant, faute de eet odieux argent, il serait repoussé. Et, pour cette raison, l'amour qui a grandi dans nos cœurs avec nous-mêmes doit être caché comme un crime; notre vie est une torture continuelle !
La porte s'ouvrit et Laura se calma soudain, du moins en apparence, mais au dedans sa conscience lui disait :
— Est-ce ainsi que tu vas recevoir la nouvelle du mariage de ta sœur?
— Eh bien, Laura ! commença madame Edmonstone en souriant, comme fait une personne qui apporte une bonne nouvele et qui est sûre de trouver un cœur capable de s'etl réjouir.
— C'est donc vrai ! répondît Laura. Chère petite
Amy ! J'espère Ses yeux se remplirent de larmes^
mais elle avait appris à se contenir, et bientôt elle se remit.
— Qu'est-il arrivé ? Où en sont-fls T
— Ils en sont tout juste au point que je pouvais autoriser sans la permission de papa. Waller, avec une parfaite sagesse, ne demande pas autre chose pour le moment. Mais il ne croyait pas devoir rester plus longtemps ici sans Aous avouer ses sentiments pour Amy.
Ces mots blessèrent le cœur de la pauvre Laura. Mais Walter pouvait douter là où Philippe était sûr de son fait. Madame Edmonstone continua :
— Leur franchise et leur confiance sont touchantes» le n'en suis pas surprise dans Âmy ^ mais c'est fort beau à Walter de m'avoir tout dit.
Autre coup pour la pauvre Laura. Mais^ non I U pauvreté de Philippe était la seule cause de son si^ ^lence; lui aussi il aurait parlé ouvertement a'il avait ^u une position.
— J'espère qu'il ira bien ! dit Laura. •— Certainement, s'écria madame Edmonstone avec
Fenthousiasme de l'affection. Pourquoi en douter? U n'y a pas un homme au monde qui m'inspirât plus de confiance^
Laura ne put entendre ces éloges sans se rappeler les avertissements que Philippe lut avait donnés deux ans auparavant.
— Walter a certainement de belles qualités^ dit* elle en hésitant.
— Je vois, dit la mère, que vous craignez son hu- | 1 meur impétueuse, mais je n'en suis pas effrayée. Ua
caractère passionné comme le sien, mais contenu i
\ par des sentiments religieux, est plus sûr qu'un ca-»
ractère doux sans cette garantie f Laura trouvait sa mère trop confiante, mats elle j
convint que Walter avait une piété véritable et solide. Elle fut bien aise que l'approche d'Eveline et de Charlotte vînt mettre un terme à cette conversation, et se hâta de demander ce qu'il faudrait dire à Eveline.
*— Je lui diffti lottt^répondii fliadame Bdinoostoiiey car elle en a trop deviné pour qu'on le lui cache; attendons seulement l'arrivée de ton père, nous en avons peut-être déjà trop fait sans son oooseutement.
Laura ne revit pas sa sœur avant le goûter. Amy descendit à ce moment, plus jolie que jamais , IfHtoe à une légère rougeur répandue sur ses joues. BHe park peu et retourna aussi vite qu'elle put dans sa chambre. Laura la suivit, el les deux sœurs 3e jeté* rentdans les bras Tune de l'autre.
— Maman vous a parlé, Laura?..« Oh! je suis ai heureuse, et tout le naondo est si bœi pour moi !
— Chère Amy î
— Je- crains S6iilemént..é.»
— n a si bien commencé !.•• *
<— Croyez-vous que ce soit de sa part que je crai* gne quelque chose ? Oh ! non. Mais^ s'il me croyait phis de mérite que je n'en ai!... Que faut-il que je fasse pour devenu* comme vousî
— Peut-èti:6 vous mme^t41 mieux telle que vous êtes.
— Je ne parle pas seulement de vos talents; il sait bien que je ne puis y atteindre, mais je crains qu'H ne s'attende à trouver en mol plus de tagesse.
— Il né peut pas se figurer que vous soyez meih Icure ni plus aimable que vous l'étés, dit Laura em lui donnant unj^aiser.
•*« le sais ce qni me manque, vous me l'avez dk une fois, c'est de la fermeté. Il me demandera Èiosh
vent mon avis, et, quoique je ne prétende pas le gouverner, cependant il faut qu'il puisse avoir confiance dans mon jugement.
— Il y a bien longtemps que je vous reprochais ce défaut de fermeté !
— Oui, avant sos arrivée, mais je ne l'ai jamais oublié.
Laura fut obligée de sortir avec Eveline; Amy se promena seule au jardin pour se remettre de- son trouble. Mais il redoubla encore lorsque, achevant de s'habiller pour le dtner avec l'aide de Laura, elle entendit dans le passage la voix de son père, qui lui demandait la permission d'entrer. Elle ouvrit sa porte et il la prit dans ses bras.
— Eh bien , mademoiselle Amy 1 vous avez fait de bel ouvrage en mon absence. C'est joli, une jeune fille qui accepte un amant sans en prévenir son père t Qu'en dites-vous, Laura?
Amy vit bien qu'il était ravi, mais ce discours ne fut pas du goût de la pauvre Laura.
— Ainsi vous avez fait une conquête ! Je vous souhaite bien du bonheur. C'est le plus charmant garçon que je connaisse, et je parlerais de même s'il ne pos* sédait pas un sou.
Laura fut troublée; elle savait bien que, si Walter eût été aussi pauvre que Philippe, la satisfaction de son père aurait bien diminué.
— Je lui écrirai ce soir, continua-t^l, et je lui dirai que, puisqu'il a eu assez mauvais goût pour vous choisir, je ne m'y opposerai pas. Faut-il t
— Ecrivez tout ce que vous voudrez.
— Quoi ! ce que je voudrai, et si je lui disais d'aller se promener, el que je ne puis me passer de vous ?
» Je suis tranquille, mon papa.
— Voilà une bonne petite fille : il ne faut plus la tourmenter. Eb bien, Laura, que pensez-vous de tout ceci, jeune beauté? Voilà votre petite sœur qui a bit une conquête avant vous !
Comme Laura ne plaisantait pas souvent, son silence ne fut pas remarqué. Ses sentiments étaient très confus, mais elle sentait, entre mille autre choses, que ce n'était pas sa beauté seule qui avait captivé Philippe.
Madame Edmonstone, ayant vaguement soupçonné deux ans auparavant qu'Eveline avait de Tinclination pour WalteI^) était curieuse de savoir comment elle recevrait la grande nouvelle. Eveline en fut enchantée. C'était une de ces jeunes personnes vives et franches, qui se livrent ingénument aux plaisirs de la société ; avec un autre que Walter elle n'aurait pas été moins naïve et moins gaie. Elle se vanta même d'avoir amené la grande crise par sa plaisanterie de la veille, en sorte que sa tante ne put lui foire à ce sujet les reproches qu'elle méritait.
. — Quelle noce magnifique ! s'écriail la jeune personne en sautant de joie. Je viendrais à pied de Kilcoran exprès pour la voir, puis je serai demoiselle d'honneur, n'est-ce pas?
— Oui, si vous êtes sage et que vous ne parliez à personne de tout ceci. Il va sans dire que j'excepte
votre maman. Mai» pas un mot à Maurice; Walter est trop jeune pour que nous lui permettions de se fiancer, et, si la chose s'ébruitait, il se croirait trop engagé.
Eveline promit tout ce qu'on voulut, et madame Edmonstone la connaissait assez pour savoir que , malgré son élourderie, on pouvait se fier à elle dans une occasion sérieuse.