‹ L'héritière, comédie-vaudeville en un acteChapitre 4 sur 20 · GOURVILLE, AGATHE · texte numérisé non relu

GOURVILLE, AGATHE

G OU R VILLE

Bonjour, mon aimable pupille ; car maintenant je vous regarde comme telle.

AGATHE

Je connais vos bontés pour moi, monsieur, et je sais tout ce que je vous dois.

GOURVILLE

Jusqu'à présent, cependant, il me semble que c'est nous qui sommes vos débiteurs, j'étais parti avec mon neveu, pour ma terre de Gourville, où tous les ans, aux vacances, il me fait l'bonneur de venir chasser.

Air : L'amour qu'Edmond a su me taire. Aux vacances , peut-on mieux faire?

Se divertir est alors un devoir, Mais en passant auprès de votre terre, J'ai désiré m'arrêter pour vous voir

AGATHE

Quand loin d'ici le plaisir le réclame , Pour moi , monsieur s'en est privé.

GOURVILLE

Vers le plaisir, oui , nous courrions, madame 9 Et nous restons où nous l'avons trouvé. AGATHE.

Dites plutôt que vous restez par égard. Ne vous suisje pas recommandée par votre vieil ami ?

GOURVILLE

Oui , car quoique je n'aye pas encore reçu les papiers de la succession, on assure que c'est moi qui suis nommé son exécuteur testamentaire.

AGATHE

Rien n'est plus vrai !... il me l'a écrit, il y a quinze jours , et si je ne vous ai pas montré celle lettre, ce n'était pas manque de confiance en vous; mais c'était pour des raisons que je n'ose vous dire.

GOURVILLE

Et que je devine. Il vous annonçait qu'il comptait vous laisser huit ou dix mille livres de rente; et en même

temps, il vous engageait à me prendre pour conseil , pour tuteur , et pour mari.

C'est vrai !...

GOURVILLE

Eh! bien, que dites-vous de cette idée?

ACATHE.

Mais, monsieur, je ne sais comment vous répondre. gourville, à part.

Ah! mon dieu! est-ce que, sans le vouloir, j'aurais eu l'imprudence de lui plaire ? {haut) Jl me semble cependant qu'il n'y a rien là dedans qui doive vous troubler, à moins que vous n'ayez au fond du cœur quelque inclination.

AGATHE

Oh ! si ce n'est que cela, je puis vous répondre hardiment ; car je suis bien sûre de n'aimer personne. gourville.

Pas même moi?

AGATHE

Non , monsieur.

gourville, riant.

L'aveu est naïf.

AGATHE

Du moins, il est sincère. Je n'ai jamais trompé personne y et je vous dirai avec la même franchise...

GOURVILLE

Que vous me refusez ?

AGATHE

Non , monsieur. Je suis prêt à me conformer en tout aux intentions de monsieur le Commandeur, si toutefois c'étaient aussi les vôtres.

GOURVILLE

Ouoi!... madame...

AGATHE

Je suis seule au monde, sans parens, sans amis; si j'en crois l'épreuve que j'ai déjà faite, j'ai peu de moyens de plaire et de fixer un mari. S'il est jeune, il me trompera, et me rendra d'autant plus malheureuse que j'aurai

peut-être la faiblesse de l'aimer. S'il est de votre âge % monsieur , ce sera un ami plus sûr et moins exigeant. Il me faut un guide, un appui. 11 sera le mien : et de mon côté, mes soins, ma tendresse me tiendront peut-être lien à ses yeux des qualités qui me manquent. Voilà mon plan; qu'en dites-vous?

GOUPcVILLE.

Je dis, madame, que vous êtes une femme charmante, et que vous méritez d être millionnaire. ( à part ) Dieu ! quel dommage ! raisonner ainsi , et n'avoir que dix mille livres de rente! Allons, allons, il faut que mon neveu l'épouse, ou j'y perdrai mon nom. ( haut) Vous n'aimez donc pas les jeunes gens ?

AGATHE

JNon , monsieur.

GOURVILLE

Il en est cependant de fort aimables , ou du moins que l'on s'accorde à trouver tels. Que pensez -vous, par exemple, de mon compagnon de voyage?... de Gustave y mon neveu ?

Mais... monsieur...

GOURVILLE

Vous ne pouvez pas nier que ce ne soit un joli cavalier, un brave militaire, un caractère charmant.

AGATHE

Sans doute. Mais je vous ai prévenu que je disais toujours la vérité, et je trouve...

GOURVILLE

Vous trouvez...

AGATHE

Je ne puis trop m'expliquer...

Air : Ainsi que vous , mademoiselle.

Son esprit plaît ; mais il sait trop d'avance Qu'avec plaisir chacun va l'écouter;

Pour sa gaité , pour son aisance ,

C'est un homme qu'on peut citer:

Indisrret , frivole , pgréable , Sans rien sentir , toujours sur fie charmer :

Enfin, monsieur, un homme aimable :

Voilà pourquoi je ne saurais l'aimer.

GOUB.VILLE.

Ah! diable, mauvais début.

Après cela... c'est peut-être ma faute.

GOURVILLE

Non, non, c'est la sienne; et je ne sais comment vous faire un aveu... (à part) Ma foi, rendons-le intéressant à ses yeux, ou jamais je n'en viendrai a bout... {haut) Apprenez donc, madame... mais surtout le plus grand mvstère , car je trahis là un secret qui n'est pas le mien., apprenez que Gustave, mon neveu, vous adore.

AGATHE

Moi ! que m'apprenez-vous là?

GOURVILLE

L'exacte vérité. Jugez, après cela , si je' peux penser à vous épouser. Si je peux , de gaîté de cœur, faire le malheur d'un jeune homme estimable, qui n'a d'autre tort que de vous aimer comme un fou.

AGATHE

Je n'en reviens pas! lui ! M. Gustave... Depuis trois jours qu'il est ici , a peine si je l'ai vu. Il passe toute la journée à la chasse.

GOURVILLE

C'est que vous ne connaissez pas sa timidité, son caractère. Tenez, avant-hier , dans le salon...

AGATHE

Il n'y est apparu qu'un instant et a été se coucher.

GOURVILLE

Oui, parce qu'il y avait du monde, et qu'il ne pouvait vous parler. Mais hier.

AGATHE

Nous étions seuls.

Eh bien?

AGATHE

Air de la Robe et des Bottes.

Eh bien ! il semblait à la gêne.

GOURVILLE

Quand on aime, on devient tremblant AGATHE.

ïl me dit quelques mois à peine.

GOURVILLE

Votre aspect est trés-imposant.

AGATHE

Enfin , monsiear , dans la bergère, Il s'endormit...

GOURVILLE

En ve'rité?...

Ah ! c'est qu'il vous voit moins sévère En songe qu'en réalité.

Et puis d'ailleurs, vous vous êtes trompée, ce n'est pas possible.

AGATHE

J'en suis certaine.

GOURVILLE

Il faisait semblant; mais la vérité est que depuis trois jours je ne le reconnais plus. Il est triste , mélancolique...

AGATHE

Je l'aurais cru, au contraire, d'un caractère fort gai,

GOURVILLE

Oui, par momens, par intervalles; mais dès qu'il est seul,, il retombe. Moi, je puis vous assurer qu'il a maigri, qu'il est changé.

AGATHE

Il serait vrai.

G OU R VILLE

Et ce n'est pas étonnant. Il n'a plus de coeur à rien, il ne boit, ni ne mange.

gustave, en dehors.

Eh! bien... le maître-d'hôtel... le sommelier... personne n'est h son poste.

Agathe.

Eh! mon dieu! c'est lui que j'entends...

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