CHEZ PILLET, IMPRIMEUR -LIBRAIRE
iort. os hJL. COLL. DIS MŒUBS rRAMÇAISKS,
auE CHRISTINE , n" 5.
N^ XXIX. — I o janvier 1 8 1 6.
Ht thmt kms a mfe anâ eluldnn Aaspvgm hosiûget Uf^rtuae, farthey are ùapediments to great enUrpriset, mkêtker in tke »tiy of tirtmi or tviekediutt, Bagox, Essmis,
Celui qui a une femme et des enfans a donné det otages k la fortune ; car cette condition de père et dVpoux est un obstade aux grandes entreprises, soit dans la carrière du vice, soit dans celle de la rertn.
« Voulez- VOUS savoir si une action qui vous
parait indifférente est en effet bien ou mal en
soi , demandez- vous quel serait , pour la société^
le résultat d'une résolution prise à-Ia-fois par
tous ses membres de faire cette même action.
Cette méthode facile résout , d'un mot ^ cei
questions que j'ai si souvent entendu agiter : II. I
L'ëtat du mariage est-il préférable à celui du célibat ? YauMl mieux avoir des enfans que de mourir sans postérité ? On voit , d'un coupd'œil , à quel résultat.conduirait l'application de la règle que je viens de poser.
» SMI n'est pas permis de mettre en doute r utilité du mariage considéré dans ses rapports généraux , il n'est pas défendu d'en peser les inconvéniens dans l'intérêt particulier de ceux qui l'embrassent.
» On aura beau répéter que le mariage est une loterie : les lots gagnans y sont assez nombreux pour justifier les mises ; et je n'admets , en principe , aucune des raisons que l'on fait communément valoir en faveur du célibat. Une indigence égale entre deux personnes qui se conviennent à fout autre égard ne me semble même pas devoir être un obstacle à leur union ; car , je ne serais pas embarrassé de prouver qu'en mariage , comme en algèbre , deu^ quantités négatives, multipliées l'une par l'autre, donnent un résultat positif.
» On fait toujours bien de se marier; mais , dans l'état actuel de nos mœurs , cela devient cbaque jour plus difficile. Depuis que les femmes
de toutes les classes sont devenues des objets de luxe , on est obligé de consulter sa fortune ayant d'en faire la dépense. Jadis j il n'en était pas ainsi ; les. noms vieillis de ménage , de mé^ nagère , indiquent encore le but d^économie que Ton se proposait en se mariant, et Tune des qualités que supposait le titre d'épouse. »
Mon voisin Binôme , qui me parlait ainsi , termina par un profond soupir des réflexions qu'il avait jetées comme phrases incidentes dans une conversation où elles n'étaient pas amenées. Je lui en fis la remarque , en le priant de m'expliquer la cause de cette préoccupation d'esprit que je remarquais en lui depuis quelques jours.
« Je me ruine , mon ami , me répondit-41 : je marie ma fille à un homme puissamment riche qui la prend sans dot. — Je ne vois pas ce qu'il y a de ruineux dans une pareille affaire. — C'est demain que nous passons le contrat-; vous me ferez le plaisir de venir y signer comme témoin , et vous aurez bientôt deviné l'énigme que je vous propose. »
J'arrivai de bonne heure pour me trouver un moment en fistmille; Elle était réunie dans \t salon , décoré avec une élégance moderne qui con^
trastait singulièrement avec sa forme et ses dorures anciennes. D'un premier regard , j'embrassai Tensemble du tableau. La jeune prétendue , dont la figure espiègle , plus agréable que régulière , perdait quelque cbose de sa grâce et de sa vivacité sous un air de contrainte qui ne lui était pas naturel , était assise près de sa mère , occupée sans cesse à retoucher quelque cbose , tantôt à la coiffure , tantôt à la collerette de sa fille,qu'elle ne se lassait pas de regarder. M^*' Amélie , à qui Ton paraissait avoir eu beaucoup de peine à faire entendre qu'un extérieur posé , réfléchi , était de rigueur en pareille circonstance, n'osait lever les yeux sur son frère , qui lui faisait des mines propres à déconcerter sa gravité dé commanide. Mon ami Binôme se promenait à grands pas , les mains derrière le dos, en causant avec sa femme . «c Mon ami , il faut faire comme les autres , disait-elle lorsque )'entrai. — C'est le moyen de faire beaucoup de sottises; demandez plutôt à THermite /continua -t- il en m'apercevant ; je le prends pour juge. — Il n'y a plus rien à juger, reprit en riant M"* Binôme ; on ne peut revenir sur ce qui est fait. «— Soit , répondit-il ; mais
il est toujours tems de savoir si Ton aurait pu mieux faire. — Dans ce cas , poursuivit M"* Binôme , je veux poser la question moi-même , car vous avez une manière de présenter les choses qui les dénature un peu, soit dit sans vous fâcher. >» Voici , ajouta-t-elle en me faisant asseoir , de quoi il s^agit entre nous : il s'est présenté pour ma fille un parti tel que Tamour d^une mère aurait à peine osé Tespérer ; un jeune homme d'une famille distinguée , d'une figure charmante , qui aime passionnément Amélie , dont elle est elle-même très-éprise , qui joint à beaucoup d'esprit, de qualités et de talens, une fortune considérable dont il est maître , et qu'il ofire avec sa main à mon Amélie sous la condition expresse qu'il l'épousera sans dot ; une pareille proposition n'était certainement pas de nature i être refusée. Notre consentement ne se fit point attendre , mais il était juste que nous cherchassions un dédommagement au petit sacrifice d'amour-propre que nous avait imposé notre gendre futur. Ma fille ne recevant point de dot , j'ai cru convenable de lui (aire un trousseau qui lui en tint lieu , un trousseau que l'on pût présenter à la famille opulente dans laquelle Amélie est sur le point
b LE TROUSSEAU DE LA MARIEE. -
d^entrer ; en nu mot, nn trousseau qui put aller de pair avec la corbeille de mariage qu^eile a reçue. Voilà ce quMI ëtait convenable de (aire , ce dont nous étions convenus avec M. Binôme , ce que j'ai fait, et ce qu'il appelle maintenant une folie.
» — Entendons-nous , Madame; nous étions convenus du principe, mais non des consé^ quences que vous en avez tirées. Je trouvais tout naturel qu'en pareille circonstance nous^ fissions les choses généreusement , mais vous ne m'aviez pas dit qu'il m'en coûterait plus pour donner un trousseau à ma fille , qu^l ne m'en aurait coûté pour lui donner une dot; vous ne m'aviez pas^dit que ce trousseau se composerait de quelques chiffons dont il ne re^ ^ tera pas vestige dans deux ans ; vous ne m'aviex pas dit- que \t serais obligé de vendre ma belle ferme de Beauce pour payer quelques aunes de perkale et de mousseline.
» — Mais , Monsieur , on n'habille point une femme avec de la laine et du chanvre; et quand on marie une fille de dix-huit ans , destinée à tenir un grand état dans le monde , il faut se' conformer au goût qu'elle doit avoir , et à la mode qu'elle doit suivre.
LE TROtJSSEAU DE LA MARIEE. 7
» — Elle a donc bien changé , Madame , depuis le jour oà j'ai eu Fhonneur de devenir votre époux ! Vous n'aviez que dix-sept ans ; vous m'apportiez cette maison en dot; et je me rappelle que votre trousseau, que l'on citait pour son élégance et sa richesse, remplissait ce même salon où nous sommes , et ne coûtait pas la cinquième partie de celui de votre fille , exposé tout entier sur le divan de votre boudoir.
» — Les mœurs , les usages d'un tems ne sont pas ceux d'un autre ; j'avais très-bonne grâce avec des paniers, qui siéraient très-mal à ma fiile ; et l'on ne se lassait pas d'admirer ma robe de noces , dont fai fait depuis un fort bel ameublement.
» — J'ai pour principe , ainsi que vous , ma chère femme y qu^il faut se conformer au tems où l'on vît ; mais l'usage a ses abus , et la sagesse est de s'en garantir. Je n'aurais point exigé que vous donnassiez à votre fille un trousseau composé comme le vôtre : de huit doutâmes de chemises de cretonne superfine f de quatre douzaines de ju/rons piqués r de vingt paires de poches de basin de Hollande, de baigneuses en point d^Alençouj etc.; je n'engage point Amélie à faire à
son époax futur le cadeau que j^ai reçu de vous le jour de mes noces , A^une chemise garnie de dentelle , d'une coiffe de nuit et d'un nœud d''ipée; mais , en prenant exempte sur ce qui se fait aujourd'hui , je me serais réglé sur ce qu'il y a de mieux dans notre position , et non , permettezmoi de vous le dire , sur ce qu'il y a de plus extravagant. . . .
» — Je ne veux répondre à cette accusation d'extravagance , interrompit M"** Binôme , qu'en mettant sous les yeux de l'Hermite les preuves que l'on en donne. »
A ces mots , elle se leva , et nous la suivîmes dans le boudoir , où toutes les parties du trousseau , nouées avec des faveurs roses et séparées par des bouquets de fleurs artificielles , étaient rangées avec beaucoup d'art sur une table recouverte d'un tapis de mousseline. Nous en fîmes l'inventaire ; M"^^ Binôme nommait les pièces , et son mari , le mémoire à la main , indiquait les prix :
Deux douzaines de chemises de batiste brodée, garnies de valencienne, à i4>o fr. la pièce , ci 3,36o fr.
Deux douzaines de mouchoirs de ba-
Ci-contre. . . 3,36ofr.
tiste à points à jour, à 100 fr. le mouchoir 2,400
Douze japons de dessous (tout ce quHl
y a de plus simple), à go f. la pièce . i ,oBo
Une seule douzaine de jupons brodés, garnis de dentelle un peu moins simple, à 3oofr 3,6oo
Une douzaine de fraises , guimpes et pèlerines du matin ,' à 200 fr. Tune dans l'autre 2,4.00
Camisoles de lit brodées , une douzaine de camisoles , à 3oo f., rien que 3,6oo
Deux douzaines de madras , à 5o fr. . 1,200
Deux douzaines de paires de bas de soie à 25 fr. ; — ^il n'y a rien à dire à cet article . 600
Deux douzaines de paires de bas 4e coton : — les bas de soie , pour s'habiller, ont coûté 25 fr. la paire ; les bas de coton pour le matin en coûtent 5o: rien de plus raisonnable! i , 206
Une douzaine de taies 4'oreiller , garnies de dentelle, à 200 fr. pièce. . 2,4oo
Quatre couvre-pieds en perkale, gar-
2 1,840 fr-
lO LE TROUSSEAU DE LA MARIEE.
D'autre part. . . 21,84.0 fr.
Dis de dentelle, à 600 fr. pièce.. 2,4-oo
Un couvre - pied de parade , point
de Bruxelles 3,ooo
Deux robes de cachemire blanc, TuDe à bordures pour le matin , l'autre à palmes pour le soir, k 1 800 f. la robe 3^6oo
Deux nérestans (re dingotes en mérinos) 800
Douze robes de mousseline ou de perkale , garnies , brodées , pour le matin , à 600 fr. Tune dans Tautre. 7,200
Une douzaine diio d'étoffes de fantaisie pour s* habiller j à 3oo fr. la robe. 3,6oo
Une douzaine de coiffes de pelotes , brodées avec chiffre et dentelle ; — article essentiel 1,200
Une douzaine de frottoirs de mousseline , pour le rouge, à coins brodés en chiffre ;-* indispensable. 3oo
Manches et canezous en mousseline,
tulle et bandes brodées, 2 douzaines 2^4-oo
Petits bonnets -de perkale , dormeu" ses et cornettes du matin, une douzaine, à i25 fr i,5oo
Coupons de dentelles de toutes sortes. 8,000
Le tout enfin pour la modique som-
me de 55,840 fr.
sans compter , il est yfâi , 5 au 6,000 fr. de peii^ tes drôleries qui ne yaleAt pas la peine d^étre portées en compte.
« £h bien ! mon ami , qu^en dites - vous ( continua M. Binôme en m'adressant la parole ) , ne voiià-t-il pas Go mille francs bien employés ? — Parlez , Monsieur , ne tous gênez pas pour être de l'avis de mon mari ( re- ' prit la maltresse de la maison , voyant que j'hésitais à répondre ) ; vous avez là un beau f ext« pour déclamer avec lui contre le luxe des femmes : c'est un sujet tout nouveau , sur lequel vous pouvez faire un sermon très-édifiant. — - Si je voulais faire un sermon , Madame , et si vous étiez disposée à l'entendre , ce n'est point sur le luxe , c'est sur la vanité que je prêcherais dans c^tte circonstance ; et , sans faire la part à chacun dans mon Discours , peut-être y trouverîez-vous la vôtre. J'ai vécu trop long-tems éloigné d'un monde auquel je suis d'ailleurs étranger par mon âge et par mes habitudes , pour avoir le droit de m'établir ici médiateur entre la raison et les convenances. Je sais, ou plutôt je devine tout ce qu'on doit de sacrifice , en certains cas, à la position où Ton se trouve, au
nouveau rang où Ton se place , à Topinion , lors même que cette opinion n^est qu'un préjugé ; mais ce quMl m'est plus difficile de concevoir , c'est qu'on s'impose,, sans utilité pour soi ni pour les autres , l'obligation de faire par amour-propre plus qu'on n'aurait fait par sentiment , avec la certitude que personne ne vous en tiendra compte. Vous m'avez permis de dire toute ma pensée : vous mariez mademoiselle votre fille à un jeune homme très-riche , qui l'aime tendrement et pour elle-même; vous croiriez lui faire injure en supposant que le don d'un trousseau , plus ou moins magnifique , pût influer sur l'attachement qu'il porte à celle qu'il épouse sans dot; c'est donc uniquement pour lui disputer un avantage si précieux à sa déli-catesse que vous affectez de vous mettre audessus d'un procédé généreux dont son amour voulait se faire un titre. Je ne parle pas de cette considération puérile d'imposer par la magnificence du trousseau de la mariée à la famille de votre gendre : si elle voit cette union avec plaisir , elle blâmera , comme votre époux , une prodigalité inutile ; si elle la voit avec peine , la dépense que vous avez faite sera comptée
LE TROUSSEAU DE LA MARIEE. l3
pour rien , et l'article sans dot sera publie par les parens du jeune homme avec d'autant plus d'affectation , que leur vanité , par là , croira blesser plus sensiblement la vôtre. »
Madame Binôme accueillit mes petites observations avec plus de bonté que je ne l'espérais; et, comme il était encore tems^de revenir sur quelques emplettes qui n'avaient été faites que conditionnellement , on convint , en supprimant deux ou trois articles qui n'entrent pas essentiellement dans la composition d'un trousseau , d'en réduire assez les frais pour ne pas être obligé de vendre la ferme.
l4 liSS GEKS D£ LETTRES.
N® XXX. — 1"] jan\?ier 1816.
Crmftx me» éet^e UtUrs ; simpi* Men admiré tkem ; amd mis» mtm mu Tkeir kelp , emd honour tkem.
Bac, Essm's.
ht* gens Tiiu «t (omth— affccMM et mépriser l«s lettres ; les hommes simples les admirent sans cboiz i les hommes sages en font osa^ et les honorent.
L'ami Binôme , assis au coin de mon feu , qu'il tisonnait pendant que j'écrivais une lettre , grommelait entre ses dents quelques mots auxquels je prêtais involontairenient Toreille. « Le sot l disait-il ; se jeter dans une pareille carrière ; et dans quel tems encore l. Mon père ,
c'est plus fort que moi , Je cède à un penchant irrésistible; J'ai reçu du Ciel Vinjluence secrète
Le diable emporte ton influence ! elle te conduira à rhàpital , à Yincennes ou à Charenton ! tu n'as que le choix; c'est moi qui te le dis. »
LES GENS DE^ LETTRES. l5
Et en le disant, mon homme, d'un coup de pincette , fait rouler un gros tison sur le tapis ; il veut le relever avec trop de précipitation , et l'éparpillé en charbons enflammés qui multiplient le dommage ; en même tems qu'il y porte remède des pieds ^t des mains , son iinpatience s'exhale en termes si vifs contre lès penchans irrésistibles et contre les tisons , que je pars
d'un grand éclat de rire « En effet, con-
tinua-t-il du même ton de colère , la chose est on ne peut plus" risible ; votre tapis brûle et mon fils veut à toute force se faire homme de lettres.
— Voilà déjà un de ces malheurs réparé , et l'autre n'est pas si grand que vous le faites : c'est une profession très-honorable que celle d'homme de lettres , et si votre fils en a tout-àla-fois la vocation et les moyens , je ne vois pas quelle raison vous pourriez avoir de lui interdire une carrière qu'il peut parcourir avec honneur.
— En vous accordant ( sans tirer à conséquence pour la suite de la discussion ) qu'il suffise aujourd'hui de la vocation et des moyens intellectuels pour réussir dans cfette profession, pensez-vous que y appelle çocafion cette ardeur de barbouiller du papier dont tant d'écoliers sont
l6 LES CENS DE LETTRES.
saisis en sortant du collège P que j^appelle moyens ce peu de talent qu'il faut pour dialoguer quelques scènes d'opéra-comique ou pour rimer des ariettes ?« Ma femme peut s'extasier de plaisir à la représentation d'un mélodrame pour la façon duquel son fils s'est associé deux ou trois beaux esprits de sa force ; elle peut aller colporter de maison en maison le journal où il débite à tant la ligne ses alinéas politiques : moi , je ne vois là qu'un engouement sans excuse , une carrière sans but , et tout au plus une occupation sans profit, car je n'oserais dire sans boute.
» — Je ne connais pas assez votre fils pour justifier son cboix ; mais j'aime et j'bonore assez les lettres pour justifier son goût : « Les lettres ( on peut en croire Cicéron ) sont F aliment de la jeunesse , la passion de l'âge mûr et Vamusement de la vieillesse ; elles nous donnent de Véclat dans la prospérité , et sont une ressource^ une consolation dans r infortune ; elles font les délices du caàinet , et n'embarrassent dans aucune situation de la vie ; la nuit elles nous tiennent compagnie , et nous suivent aux champs et dans nos voyages >» • Aristippe ne connaissait d'autres bieiK que ceux que les revers ne peuvent nous enlever ; il ne recom-
mandait à ses parens , da fond de son exil , que d'enseigner de bonne heure à leurs enfans à se munir de biens et de proyisions qui pussent bra^ ver la tempête ; c'était aussi Tayis de Thëophraste : « L* homme de lettres jà\iA\ en traçât ce caractère , jouit seul de la prérogative de n'être point étranger au milieu des étrangers. » Et , pour vous citer Thistorien que vous aimez le plus ( après son maitre , Voltaire ) , Hume avance et prouve , à force d'exemples , « çu'ilest rare , et même très-rare qu*un çéritable homme de lettres ne soit au moins un honnête homme » . Voulez-vous une autorité sinon plus forte , du moins plus impartiale , écoutez ce bon Robert de Naples , ce roi qui s'honorait de l'amitié de Pétrarque , et à la mort duquel ses heureux sujets donnèrent tant de larmes ; il vous dit « que s* il fallait opter entre la perte ^ de sa couronne ou celle de sa qualité d*homme de lettres , il n'hésiterait pas à sacrifier son royaume » .
M — Vos philosophes , vos rois , vos auteurs
peuvent avoir raison en thèse générale; les
lettres peuvent être une fort bonneet fort belle
chose en soi , mais la question est de savoâr si
* tous les tems , si tous les pays sont également
l8 LES GENS DE LETTRES.
£ivorables pour les cultiver ; s'il n'y a pas telle ëpoqae rà les entraves qu'on leur donne , les dangers où elles exposent , les ennemis qu'on lenr suscite , et , plus que tout j l'espèce d'hom* mes qui les professent , ou plutôt les exploitent, ne doivent pas éloigner les jeunes gens d'une carrière envahie par de semblables rivaux. — Il y a long-tems qu'on a comparé la corporation des gens de lettres à une armée oà l'on compte un très-petit nombre d' officiers - généraux , beancoap d'officiers subalternes et nne multitude de soldats. — Et les goujats , dont vous ne dites rien î — C'est qu'ils ne comptent pas dans Teffectif , et qu'ils se tiennent toujours snr les derrières. — Eicepté dans les déroutes , oà ils forment Tavant-garde. — Quand on discute la règle de bonne foi , on ne cbercbe point ses preuves dans les exceptions. En parlant d'nne classe d'hommes généralement estimable, je fais abstraction de cette foule d'intrus qui se glissent dans leurs rangs et parviennent quelquefois à usurper leur titre. Examinez avec moi sans prévention l'état de notre littérature , sous les rapports personnels de ceux qui y tiennent un rang : vous verrez; qu'à tout prendre cette
classe de la société est encore celle où Ton trouve le pins de vertus publiques et privées , oà la rai-^ son a le plus d'empire , où les mœurs ont le moins de préjuges , où l'esprit de parti a le mœns d'amertume ; vous y remarquerez ( contre l'opinion des sots , qui ont tant d'intérêt à juger et à condamner l'esprit par contumace ) que la probité , l'bonneur y suivent la progression du talent , et que les plus éclairés des hommes en sont aussi les meilleurs.
» En votre qualité de mathématicien , vous ne vous payez pas d'assertions , vous demandez des preuves ; je n'ai besoin que de vous citer des noms :
yt Dansuntemset dans un pays où la vieil-* lesse obtient sî peu de considération (et peutêtre , il faut tout dire , où tant de vieillards provoquent , s'ils ne le justifient pas, le mépris dont elle est l'objet ) , les deux Nestor de notre littérature font respecter en eux cette union si belle , si touchante , d'un graûd âge , d'un grand talent et d'un grand caractère. Le premier , doyen et modèle des vrais philosophes , après avoir été , dans le cours de sa longue et honorable carrière , l'un des plus fermes soutiens de
ces principes libéraux sur lesquels se fonde dé-^ sormais la civilisation européenne , n'a pas craint de faire entendre le cri de famille dans Teffroyable tumulte des factions. L'autre , émule du tragique anglais dont il a naturalisé le génie sur notre scène , n'a fléchi le genou devant aucune idole , s'est conservé pur , libre et pauvre au milieu de toutes les séductions de la fortune , et met toute sa gloire à compter dans sa vie autant de belles actions que de beaux vers.
» Celui-ci, .courageux défenseur du droit des nations et de l'autorité légitime des souverains , opposant à tous les partis le calme de la raison et l'intérêt de l'humanité , mérita dans sa jeunesse l'estime du vertueux Malesherbes, qui lui légua son inflexible probité.
» Tant d'autres exemples que je pourrais ajouter encore , s'ils ne se présentaient d'euxmêmes à votre esprit , doivent vous convaincre de ces vérités : que la profession des lettres , à laquelle on n'assigne aucun rang dans l'Etat , j tient véritablement le premier , par l'influence qu'elle a sur la morale publique , sur les mœurs privées et sur les institutions nationales; que ceux qui , dans cette profession , obtiennent le
plus de succès , sont toujours ceux qui l'exercent avec le plus d^honneur ; et que , dans l'état actuel des sociétés politiques , on peut juger du degré de la prospérité des nations , de la force et de la stabilité du gouvernement , par le degré de considération que l'on accorde aux lettres et à ceux qui les cultivent.
» — Je tombe d'accord avec vous du principe ; je ne récuse aucune des preuves personnelles que vous m'avez données , et auxquelles j'ajoute mentalement toutes celle^ que vous au-, riez pu y joindre ; mais , parbleu ! je soutiens , > pour reprendre votre comparaison , qu'une douzaine d'officiers supérieurs en retraite ne fait pas une armée ; et que celle des gens de lettres actuels ne se compose , en grande partie j que de bandes irrégulières , sans aveu , sans courage et sans discipline.
» Je sais la différence que l'on a de tout tems établie entre la profesM^n et le métier des lettres ; vous avez fait l'éloge de Tune , moi , je fais la satire de l'autre ; et mon cbamp est bien pias vaste que le vôtre. Je sais que l'indigent qui pense est bien supérieur au riche qui végète , au grand q^i se pavane; mais , connaissez-vous
quelque chose au-dessous de l 'écrivain mercenaire aux gages de ces derniers P Connaissezvous des hommes plus vils que ces plats adulateurs de la puissance , que ces thuriféraires en livrée, vivant de Tencens grossier dont ils noircissent leurs idoles ? des hommes fins odieux que ces artisans de calomnies périodiques, dont la morale , le bon goût et le bon sens ont également à rougir ? Connaissez-vous des insectes plus nuisibles que ceux qui s'attachent aux plus beaux arbres, dont ils rongent les fimits et flétrissent les fleurs ?
» Vous refusez à ces gens-là le titre d'honmes de lettres; mais ils le prennent^ se font connaître et employer comme tels , etle déshonneur de leur nom rejaillit sur leur état. Yotilez-vous des portraits , )e vous livre une galerie tout entière :
n Vous y verrez figurer au premier rang ce Damon , fougueux apologiste de toutes les foreurs révolutionnaires, dont il a donné l'exemple dans sa conduite et dans ses écrits, et maintenant , sous d'autres couleurs , l'un des plus zélés persécuteurs de tous les gens de bien qu'il cherche à faire passer pour $ts complices.
» Ce Théophile , marguiUier de toutes les paroisses , chantre de tous les latrins , dont la Yohc enrouée s'est iàit entendre, en Thonneur de qui il appartenait , à la halle , dans la place pu-* blique , sur les tréteaux, dans les antichambres et jusque dans les palais.
- » Cet Agesipe, bourré de l'esprit des autres, qu'il vend àmiHtié perte , et dont ce trafic est encore la plus honnête spéculation. Malheur à qui . parle en sa présence l son oreille est exercée et sa mémoire perfide.
» Ce Mopse , dont la plume et la conscience à l'encan appartiennent au dernier enchérisseur : sur papier timbré , sur papier grand-^igle , sur parpier à ministres^ sur papier d'impression , c'est toujours le même écrivain , toujours le même courage à secourir le pouvoir, à poursuivre le malheur, à calomnier le mérite ; toujours le même instinct à vivre aux dépens des autres.
» Ce Mênipe , dévoré de fiel et d'envie , qui s'e£;t constitué greffier du Parnasse, et qui n'enregistre que les ouvrages duement estampillas ; ce Menipe qui a tout juste l'esprit qu'il, faut pour dire du mal , et le crédit qu'il faut pour ea faire.
24 l'Es G£KS DE LETTRES.
» Je ne serais pas embarrassé , comme vous pouvez croire, de continuer cette nomenclature ; mais il me suffit de tous avoir cité les gens de lettres au milieu desquels mon fils est lancé , et dont les honteux succès ne peuvent manquer d'éveiller en lui une coupable émulation.
» — Vous étiez de mon avis , et je suis toutà-&it du v6tre : que faut-il en conclure? Que nous avons raison Tun et l'autre ; qu'il n'y a point de profession plus honorable que celle des lettres , et qu'il n'y a pas de métier plus honteux ; que la profession est toujours exercée par des hommes d'un talent véritable et par des gens de bien ; que le métier est la ressource méprisable de ceux qui ne peuvent s'élever à la dignité d'un état dont les qualités de l'esprit et du cœur sont les conditions indispensables. Si votre fils les possède au degré que son âge comporte (et personne ne peut mieux en juger que vous-même ), dirigez &es inclinations au lieu de les contraindre ; montrez^lui le but où il doit tendre , la route qu'il doit suivre , les modèles qu'il doit se proposer ; rehaussez à ses yeux la gloire littéraire , en lui £u$ant connaître au prix de quel
LES .0£NS B£ L£TTR£$. 25
sacrifice on Tobtient ; ne lui fermez pas la lice , mais apprenez-lui à s'y présenter honorablement ; et, pour le dégoûter des succès qu'il recherche , contentez-yotts de lui fairç honte des riyanx qui. les lui disputent. »
^«*^«**'***'^'«*"*'*«/*>«* 'V«tf*iV*^%^1»%/V%-V*-VW* W«-W«*^MW«^^^«i««V^
26 LBS chanson:».
N** XXXX. — il^jaruder 1816.
II fA«t, mtaic en diuMB , ds boa uu et d« Part. BoiLBAo, Art fit.
J*£)«T£NDS tous ks jour^Tanter le bon tems d'autrefois , par de paitvres gens d'aujourd^hni qui m'en dëgoûteraient si j'étais plus jeune. Il est pourtant liien certain (lente prévention de vieillesse à part ) iju'il s'est ttt , depuis un demisiècle , une révolirtrDn dans nos mœurs domestiques qui n'a point tourné an profit du plaisir.
Aristote nous apprend que le même nom fut donné, en Grèce, aux /015 et aux chansons. Une pareille économie de mots aurait pu se faire également en France , où l'on ne citerait peutêtre pas une loi, un édit, une ordonnance, depuis la fondation de la monarchie , qui n'ait été mis en couplets. Jadis on ne chantait pas si bien , je dois en convenir , mais on chantait
LES CHAKSON^. 27
dayftiit)ige : donc on ëlait plus gai ; caria chairson a toujours >été , dans ce pays , Toxpression là plils commune «de l'ophrion et de la joie ^i»li<!qnes.
Il existe encore k Paris quelques maisons o& s'est -conservé le précieux dépôt de cette bonne €t franctre gatté française ; da cette gaîié qui se console d'un revers de fortune par un couplet-; qui se venge, eA vaudevilles, d'un abus de pouvoir ; deœtte gaitti que Mazarin consultait dans la répsd:^ition ée Timp^t , et qn^il appréciant en homme habile quand il disait : Francesi can-taho , bene 1 pagkermno.
J'ai accompagné , il y a quelques jours , M"* de Lorys cfcez un de ses parens , au fond de l'île Saint-Louis , où j'ai trouvé le mfodète achevé , le parangon du bonheur domestique tel que je l'imaginais, dans une famille bien unie, oà d'ttttles préjugés anciens ont h&t alliance avec 4t brusques vérités modernes; où Von a pris conseil di)i -passé, non pont déshérfter, mais poiîfr enrichir le présent ; -où -de bonnes tifcitltes habitudes n'ont point été sacrifiées aux caprices de la mode, mais en 'ont emprunté quelques formes extérieures, pins appropriées à
Tesprit da tems et aux mœurs du jour. Je n^ajouterai qu^un trait à ce tableau d^ famille , que je m* propose d'exposer dans un de mes prochains Discours : on soupe encore dans cette maison , et Ton y chante au dessert.
On trouverait difficilement , à Vm& même , une réunion de convives plus aimables que ceux avec qui je me rencontrai chez M. de Mérange. On fit à mon âge les honneurs du haut bout de la table ; j'avais Tair d'une de ces momies qui figuraient , dans les jours de fête , aux repas des Egyptiens.
Le souper fut d'une galtë charmante : on j)arla raison, avec grâce et ^illie; on critiqua sans^amertume, on ne médit que des ridicules; on ne persifBa point ; on ne mystifia personne , et Ton finit par chanter. Le roi du festin était un vieillard ( mon cadet d'une dixaine d'années) sous les traits duquel on pourrait peindre Anacréon , si l'on voulait embellir l'idée que Ton s'en forme. Cet homme est une anthologie vivante : auteur lui-même de quelques jolies chan< sons , il sait par cœur toutes celles qui ont été faites depuis un siècle , et les chante avec tout l'esprit qui les a dictées. Entre la poire et le
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fromage , on le mit sur ce çhaprtre, où il est aussi prodigue de raisonnemens que de preuves .
n commença par l'éloge du genre. « Je sais fort bien, dit-il, que ces petites compositions ne demandent ni une grande élévation de pensées , ni de grands efforts de talent ; mais , ce qu'elles exigent , et ce qu'on n'apprécie peut-être pas assez dans les auteurs qui s'y distinguent , c'est un esprit fin , délicat et naturel , une gaîté soutenue, une imagination féconde, un sujet piquant ou gracieux, et, par-dessus tout, un style pur, correct et brillant d'images. La chanson est , de tous les genres de poésie , celui qui supporte le moins la médiocrité ; la plus petite tache lui Ate toute sa valeur. On l'a fort bien comparée à ces miniatures qui veulent être achevées à la loupe , et dont le premier mérite est dans une extrême finesse de pinceau , que Ton ne remarquerait pas dans de plus vastes compositions.
» Les Français l'emportent sur tous les peuples pour le sel , la grâce et la variété de leurs chansons : ils en ont étendu le domaine. Ailleurs on n'a su chanter que l'Amour et le 9in; nos chansonniers se sont^ de plus, emparés de la
3c> LES CHANSONS.
satiftetie lap^^Uti^ue. Delà^ chezii^us, quatre espaces de €haaiS<Hi6 bien distinctes: la romame^. les rondes , les mvdavUles et les noëh,
» La naïveté est le caractère paf ticuUer de la romance, norian. M; de Coupigny et 91. Giradt sont, apjpèsMoncifif (que personne n'a égale d^ms ce genre simple et gtacieux ) , ceux qsi me paraissent en avoir mieux saist Ve^ptit. »
Il s'éleva, snr ce point, une légère discns- ' Mon, qne le vieux troubadour terBajaia en-nons eliantant la romance à'Sstelk de Floriani, celle de GabrieUe, de M. de Ceuptgny, et celle i^Alk et Alexh.j die Moncrif. Tout le monde tomba d'accord que cet}e dernière était la pins parfaite,, et qu'on ne pouvait rienr comparer à la grâce et à la délicatesse de ce couple! :
Pour cbasser de la souvenance
L'ami secret , - - On ressent bien de la- sovflranca
Pour peu d'effet.
Une si douce fantaisie
Toujours revient ; "EiVL songeant qu'il feut qu'on Toublie
(Xn. s'en souvient.
« Sous lé nom de rendes, continua le professeur lyrique , je comprends toutes les^ cban^-
LES CHANSONS. 3l
$0113 de table. Les AUiénicns^ ont ëté nos m^ dëles sur ce point comme sur beavieoap d^ao^ très; c'est d'eux que les ïWniains avaient pris Tusage, adopté par nous , de ehanter à table. Chez ce peuple aimable , le repas du soir était , même ensSaiaKÎUe, uney^taUe fête. On apportait> avec le dessert, des eouponnes d« ftonrs pour ks convives, et uaifr branche de myrle ^e Von paasait, demain en main, à celui <{« devait ehatter. Quelques, odes é'Anacvëo^ et d'Hocacn , évidemment composées fwi9 être chantées a» myrU (1 suivant rexpvessi^n- du lems^, autonse»! lies ehansonniers à compter dans km & rang^^ deus des plus beaux génies de rantiqiùté.
» Fanrmi les poètes auxquels nons devons les neBkures chenseus à boire , je me dispense de citer ce maifyt Adam ^ k qui deux ou trois coupkls passabks ont £»t une réputation très-supévievre à son mérite ; mais )e n^oublierai pas Dufiresny , qui a fait beaueouf iiie«u , et dont on parVe beaucoup moins. Ses PMnks bachiques sont d^one gattéfranehe el spirituelle.
( D nous les chanta , et Ton rit beaucoup iix couplet qui finit par ces vers que Fitrogne
adresse au Ciel , en rentrant chez lui , où il voit les objets doubles :
J\e ii*ayais qu'une femme , et }*etaîs malheureux !
Par quel forfait épouvantable Ai-je donc mérité que tous m'en Honniex deux ?)
-» Dans le genre bachique , nous possédons , ponrsuiyit-il , des chansonniers fort au^essns de ceux qui ont illustré Tancien Cayean. » Il nous en administra la preuve en nous chantant V Epicurien , de M. Désaugiers ; U Cabaret , de M. Moreau , et la Bacchante , de M. Bérenger. Ce n'est point exagérer Téloge que de ^ttre -^cette dernière chanson à cAté des meilleurs mor- ^reaux de poésie erotique qui aient été composés dans les langues anciennes et modernes.
« Le vaudeçille ( c'est-à - dire la satire des mœurs en chanson ) est un genre dans Lequel les Français n'ont eu ni modèles ni rivaux.
Panard et Collé , dans le dernier siècle, se sont rendus célèbres par des chansons de cette es^ pèce , dont quelques-unes sont de petits chefsd'œuvre , au-dessus desquels je piâcerai cependant le Tonneau de Diogine, de M. Bérenger; les Embarras de la Richesse , dé M. Désaugiers , et le Corbillard , de M. Armand-Gouffé.
( Il nous les chanta. )
n Les noèls ( je laisse aux couplets satiriques et politiques ce nom qu'on leur donne dans la Satire Minippée ) ne pouvaient naître que chez un peuple où la petite naturelle des esprits à la malice et à la galté leur montre les affaires les plus sérieuses sous le c6té plaisant , et les rend plus sensibles au ridicule qu'au malheur.
' » L'originede cette espèce de chanson touche au berceau de la monarchie , à en juger par les sirventes de nos anciens trouçères; mais je ne remonterai pas au-delà de mes propres souyenirs : je me rappelle les noels que Ton chantait , en 1760 , contre les enfans de Loyola , et je crois encore entendre unjrieux chanteur des rues , que Ton nommait le pire La Foix , dëto-* nant sur le Pont-Neuf et siir les quais le Bapport de M. Chamelin et les Complaintes de Ma-' lagrida et sa compagnie.
» En 1771 , les NoÉLisTES s'emparèrent du parlement Meaupou , et célébrèrent , sur l'air de la Bourbonnaise et des Portraits à la mode, la protectrice de l'abbé Terray , l'ennemie du duc de Choiseul , le triomphe du duc d'Aiguillon et les malheurs de la Chalotais.
34 l'ïS CHANSOKS,
» J'ai entendu chanter 9 successivement , U Retour du Parlement ^ VAriiçée de FmnckUn à Paris , la Journée de Saratoga , k CombatdiCkiessant , l'Assemblée des Notables , la CûMr Plémère , les Etai^GÀnérmix , etc. , etc.
j^ Mais bientât la division des ordres et des partis , des préientions et des j^roits , de la cour et de la ville ,. des évoques et des cnrés , de U VBXfmkk. et de la minorité de la noblesse , àe M. le chancelier »t de M. Necker , anMmèrent ^ non. phis des chants, maïs des. cris ; non plus des refrains, mats des hurlemens.; les pontsneufs ne provoquaient {dus le rire , mais. la terreur ; et les complaintes sur les crimes du peuple remplacèrent les. épi grammes sur kssoUises des ^mids,
u Depuis cette époque , pendant phis de quatre lustres , oa a chanté^ toiix-à*>toùr et Ie$ traités scandaleux et les déclasations de guerre sous -entendues, et des. victoires sans exemple et des revers inoiiis, et les indulgences et les anathèmes, et la chute et Térection des. trônes,, et le triomphe et le schi>sme de TEglise française f au milieu de ce terrible charivari , l'air vute Henri IV s'est fait entendre ; et ce chant national ,
hV.S CHANSONS. 35
répété en^ ch<9m: , a coUyerl tousr les autres.
» Deuir poète» se disputent aujourd'hui Yemr pire de U ehausoo ^ qui me semUe àeyok rester à M . Béreogor > le plu3 yarûé ^ le pla& Sertile , le plitôcorrect de ti^us oos chansoaniers. Dioiiié d'une pliilosophie plaisante et m^gi» , souivent plm instructive que la philosophie la plus sérieuse y perseune ne p«ssè4e au même degré le talent de railler avec esprit , de persiffler avec grâce , d'affubler d'un, ridicule ineffaçable* la sottise et la vanité. IXans ses chansons les plus folles, oft voit percer , comme da«â celles des Grecs , cet amour de la patrie , et , si j'ose parler ainsi , ce sourire mélancolique (pii prête un. charme nouh^ veau k la gaité mémo. Dans lâ^ chanson politique, il est sans rivaux ; dans la chanson gaillarde , où il n'a d'émulé que Collé , pour la verve comique , pour l'originalité de l'expression , il lui est généralement supérieur par le choix du sujet et par le coloris poétique.
» M. Bérenger a envahi le domaine entier de la chanson ; . il lutte sans désavantage avec M. Désaugiers dans le genre grivois , et il excelle à tourner ce qu'on appelle un couplet de facture , dont le mérite est presque tout entier
dans le choix du rhythme et dans Vopuknce de la rime : soîis ce rapport , je ne crois'cependant pas qu'il ait été aussi loin que Panard et Collé , lesquels ont été vaincus eux-mêmes par Tauteur d'un yaudeyille intitulé le Poète Satirique , où se trouve un couplet de ce genre , d'une désespé* rante perfection. »
Le vieux ménestrel , qu'un verre de vin de Champagne avait mis en voix , termina sa joyeuse leçon en nous chantant ie Petit Roi d'Tçetot , le Sénateur , Plus de politique , et quelques autres chansons de M. Bérenger , qui lui firent décerner tout d'une voix le sceptre de myrte et la couronne de lierre , attributs de l'ancienne et joyeuse royauté des festins.
UJSÎE MAISON DE L'iLE SAINT-LOUIS. Sy
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