‹ L'hermite du Faubourg Saint-GermainChapitre 33 sur 54 · N* XL · texte numérisé non relu

N* XL

MÉMOiFlES DE L'ABBÉ MORELLET.

(Septembre 18e 1.)

Vtiitéu oauua vincit.

<t Si j^eimuie on me laissera là. » C'est bien lui ; il était inutile de le nommer. A ce trait chacun Feùt facilement reconnu. Mais pourquoi M. Morellet suppose-t-il qu'il pourra ennuyer ses lecteurs? Serait-ce parce qu'il parle de lui? Qu'importe , s'il en parle de manière à nous intéresser? Mon clier abbé , lui aurait dit M. Suard , rassurez-vous ; un homme d'esprit , tel que vous, ne peut jamais être ennuyeux ou ridicule.

Il arrive cependant bien tard ; et on ne manquera pas de demander si , après tout ce qui a déjà été écrit sur le dix-huitième siècle et sur la révolution française, l'abbé Morellet peut

avoir quelque chose de nouveau à nous en dire.- Mais ne fit-on pas la même question lorsque les Mémoires de Marmontel furent annonces ? et néanmoins on les dévora. Leur succès fiit tel, qu'il dut même ét(mner beaucoup les amis de Tauteur. Leur lecture, j'en conviens, est attachante , mais que nous apprennent-ils ? Quel fruit rhistoire du dix-huitième siècle et Thistoire de notre révolution peuvent-elles en retirer? Il me semble que , du moins sous ce rapport , les Mémoires de Toncle obtiendront la préférence sur le neveu.

Moins agréables , ils sont plus instructifs , font mieux connaître le dix-huitième siècle , nous donnent enfin une idée pins juste des hommes et des choses de cette époque. Marmontel a fait mie partie de ses Souvenirs avec son imagination. Les diverses ciiconstapces de sa vie sont pour lui u» canevas sur lequel il brode de jolis mémoires où vous retrouvez presque toujours , et dans sa toilette la plus recherchée, Taimable auteur des Contes moraux. C'est , je l'avoue , un moyen sûr de plaire; mais est-ce ainsi qu'on instruit ?

L'abbé Morellet a moins d'art. La coquette-

DE l'ABBE MOBELLET. 176

rie, on le sait, ne fut jamais son défaut. Il dit ce qu'il a vu, ce qu'il a fait, et le dit avec simplicité, et à ses risques et périls^i S'il vous ennuie, vous le laisserez là; mais- quoiqu'il ait autrefois traduit des romans , il n'en sait pas faire : tel est son respect pour la vérité , ou pour ce qu'il croit Tétre, que, de peur de Taltërer, il se refilée à l'embellir. Cette sévérité ne sera peut-être pas du goût de teus lesiectenrs ; mais elle accommodera fort les bons esprits qui cherchent dans les mémoires historiques autre chose qu'un vain et stérile amusement.

M. Morellet fit ses humanités chez le», jésuites de Lyon ; mais ces années de collège', que tant d'autres se rappellent avec charme , ne lui offrent que les plus tristes souvenirs ; ilh'y pense pas sans horreur. Et d'où vient cette horreur? « Je fus, dk^il, en. cinquième: et en sixième, » constamment un des derniers de la.ciasse, et » fouetté régulièrement tûu$ les samedis; » C'ér tait ses menus plairirs de la semaine.' Je conviens qu'ils^ n^étalent pas très^-aânables; mais soixante ans passés depuis n'auraient-ils. pas dû lui faire oublier ce petit désagrément iqû, j^ai quelque raison de le penser, était alors assez

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i^rdinaire? Est-ce qu'on se souvient de cela? Il s'en souvient , lui , comme s^il n'y avait <|tt'un jour ; vous diriez qu'il lui en cuit encore^

« C'était sans doute , observe -t- il , pour l'exemple et rinstructiondes autres; car il est sûr que pour moi cela ne me servait de rien. » J'en doute, et avec d'autant plus de raison, que je le vois bient6t s'élever aux première» places , et obtenir ^ la fiù de l'année àt% premiers prix dans les classeis supérieures. La recette n'était donc pas si mauvaise ; mais il aurait peut-être fallu en user avec plus de modération : tous les samtdis^ c*esttrop.

Je ne sais si nous devons encore en faire honneur à la recette ; mais il est certain qu'après avoir achevé ses humanités , le jeune Morellet voulut se faire jésuite : il y était appelé d'en haut ; mais ses parens ne lui permirent pas de répondre à sa sainte vocation , et ce fut pour la sociUi un sujet distingué de moins.

Voyez pourtant à quoi tiennent nos destinées. Sans h résistance de sa famille , M. Morellet était jésuite; et il a été philosophe, ce qui est un peu différent. M. Morellet, jésuite , n'aurait connu que dé nom Diderot, d'ÂIembert Il

n'eût point travaillé à t Encyclopédie ^ mais trèsprobablement au Journal de Triçoux , rédigé par nos Pères , et où V Encyclopédie et les encyclopédistes n'étaient pas, on le sait , très- bien traités. Mais il en fut décidé autrement : et peutêtre aurions-nous mauvaise grâce de nous en plaindre. L'abbé nous a laissé des mémoires qui ne manquent pas d'intérêt. Le père Morellet n'aurait pas même eu l'idée d'en faire ; et nous y aurions perdu , de plus , une fort jolie chanson, en vingt couplets contre les jéisui tes /composée et chantée plus de vingt ans après leur suppression. II y avait de l'à-propos.

En sortant du séminaire, où il devint un théologien iris-argu , M. Morellet entra dans la maison de Sorbonne , et y gagna bientôt l'estime et la bienveillance de st^ confrères. « Us ne m'appelaient , dit-il , que le bon Morelkt. » Mais que fit-il là? demanderont quelques beaux esprits du jour, qui trouvent fort plaisant de dénigrer des études dont ils n'ont aucune idée.

M. Morellet a pris la peine de répondre à leur sotte question; et, certes , il lui appartenait plus qu'à tout autre de venger la scolastique de leurs mépris ridicules. Elle donna plus de justesse et

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de sagacité à son -esprit; elle TacceatHma â « démêler l'objection et à y répondre ; » c^està-dire, grâce à elle enfin, quUl fut le plus terriUe argumentateur de son tems. Malbeur, on ne Ta pas oublié , malheur au téméraire qui osait disputer contre lut! violent' dans la dispute, comme il en convient lui-même, il poussait de rudes bottes à son adversaire. Le bon Morellel avait surtout cela de b(m : quand il frappait, il assommait, LingiiM et d'autres en surent quelque chose.

La Sorbonne ne fut pas ua des derniers ëtablissemens que la révolution jugea à propos de détruire ; et , en effet , puisqu'on croyait pouvoir se passer de religion,. la Sorbonne était parfaitement inutile. Elle avait, d^ailleivs^ cinquante mille livres de rente; donc il fallait la supprimer. L'abbé Morellet , qui a réponse à tout, nie la conséquence. « De quel droit, s'é- » crie'-t-ii, de quel droit, avec quelle justice , » les assemblées , dites nationales , m'ont-elles • >* privé de ces avantages pour toujours ,* sans » m'en donner la moindre indemnité ? J'avais n ma part , au moins ma vie dorant, de la pro- » priété usufruitière des cmquante.mille livres

DE L^ABBë ATORELLEt. 1^9

» de rente attacbëes à rassociation dont j'étais M menibre. J*a<rai$ ma paf t de rhabitatîon ^ de » Tttsage d'une grande bihliothèqtte. J'avais ma

» part dû pain, du vin. ; et^ sous prétexte

» que c'était là ttn établissement public , on m'a » privé de tout ! î!. » L'a:atettr répète bien souvent , dans ses Mémoires, ce lugubre refrain : <« On m'a privé de tout ! »

Pardonnons ces souvenirs à sa douleur. Que d'autres proscrivent les regrets ; qu'ils interdisent la plainte au malheur, et lui ôtent ainsi sa triiste et dernière consolation ; je n'aurai' point cette cruauté. Je ne dirai pas à l'bomme qui a tout perdu : Réjouis-toi d'avoir été dépouillé. Mais il me semble qu'en rappelant un désastre général, l'abbé Morelletne s'oublie pas assez , et qu'U s'appesantit beaucoup trop , d&ns ses Mémoires, sur les injustices dont il a été la victime : injustices très-déplorables sans doute, mais qui , comme il le remarque lui-même , sont effacées par d'' autres bien plus criantes et bien plus barbares. Tant de sensibilité dans une anie si ferme m'a fort étonné. A quoi sert donc la philosophie , si elle se nous prépare pas à subir les coups du sort ?

iSo MEMOiaSS

L'abbé Morellet invoque d'ailleurs k droit et la justice. C'était vraiment bien de tout cela qu'il s'agissait lorsqu^ou supprima la Sorbonne, et qu'on le priva de sa part des cinquante mille

livres de rente , du pain, du vin L'esprit du

siècle avait bien d'autres argumens à faire valoir contre cette institution. Puis , il ne fallait pas travailler i r Encyclopédie. Je sais bien que les articles que Tabbé Morellet a fournis à cette collection ne sentent presque point l'hérésie ; mais un homme d'un jugement si profond , qui voyait si juste et de si loin , pouvait deviner sans peine que Tesprit de V Encyclopédie et Tesprit de la Sorbonne ne seraient pas long-tems compatibles.

C'est en Sorbonne qu'il connut plusieurs des personnagas dont il a souvent l'occasion de parler dans ses Mémoires : Turgot, les abbés de Loulénie , de Boisgelin , de Rohan , de Marbœuf..... Il espérait que ces abbés, destinés par leur naissance à occuper les premières places du clergé , « le conduiraient à leur suite dans la » carrière de la petite fortune qu'il pouvait rai- » sonnablement ambitionner. » Cet espoir fut déçu ; ils oublièrent leur pauyre csmiarade , qui

DE JU^ABBÉ MORELLËT. l8i

n'était pas cependant très-difficUe à contenter, qui ne demandait que quelques bonnes sinécures ecclésiastiques, les bénéfices les plus simples possibles ; car il n'en voulait pas à cbarge drames. On a déjà bien assez de la sienne à sauver. Quoi qu'il en soit, la petite fortune de l'abbë se fit , un peu plus tard à la vérité ; mais il ne perdit rien pour avoir attendu. Tout compté , pensions , bénéfices , y compris le joli prieuré de Thimer, il avait, au moment où la révolution commença , trente mille livres de rente : tant il est vrai que

Dieu prodigue sts biens A ceux qui vont vœu d^ètre siens.

L'abbé Morellet fut satisfait *, et il avait raison de rétre. Trente mille livres de rente , sans retenue , doivent suffire i l'ambition et aux besoins de l'homme de lettres. Je n'en demande pas davantage pour ceux d'aujourd'hui. Je ne leur souhaite que la petite fortune de l'abbé Morellet. Il faut savoir modérer ses désirs.

^é de très-bonne heure avec les encyclopédis* tes , M. Morellet se crut obligé de les défendre envers et contre tous. C'était à sts yeux un devoir

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de conscience ; et il s'en acquitta fort bien. Pom^ pignan fut sa première victime. Voltaire avdt fait les il, Tabbé Morellet fit les ^and.les pourquoi, ** C'était, dit- il, un feu roulant; il » paraissait' un papier tou^ les huit jours. Le » pampre diable fut oblige de retourner dans sa » province. » Et bien lui en prit , car Tabbë Morellet était très- décidé à ne pas lécher prise de si tôt La bonne ame ! Courage , mords^les ! Palissot eut son tour. La comédie des miosophes venait d'être jouée. Aussitôt l'abbé Morellet composa , dans son collège borgne , où il demeurait alors, la Vision de Charles Palissot , pamphlet ingénieux, mais où, de son propre aveu , il a passé les bornes de la plaisanterie littéraire. « Je ne suis pas , dit-il, sans remords de ce péché. » A la bonne heure. Miséricorde an pécheur repentant , surtout quand il sort dé la Bastille. Or , M. de Choiseul, fort en coUre , y envoya M. l'abbé Morellet , non pour venger l'honneur de Charles Palissot , dont le gouvernement se souciait assez peu , mais pour faire droit aux réclamations des amis d'une grande dame que l'auteur de la Vision avait très-indiscrètement mise en scène dans son pamphlet.

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« Quel dommage , s! écria Voltaire , qa'un si » braye officier ait été fait prisoimier au corn- » mencement de la camjMigne ! »> Le dommage était d'autant plus grand , qu'an moment où ce brave officier fut arrêté , il avait sur le chantier trei^ soïixes papiers qu'il préparait pour.Ies semaines suivantes. « J'étais en train , ajoutet-il ; » l'aurais suivi la chasse encore long-tems. » C'est qu'il était vraiment très-fo;t; mais il ne fallait pas lui déplaire. Je remarque au reste avec plaisir qi^e Tabbé Moiiellet , qui a connu la Bastille , déclare dans ses Mémoires qu'il n'a que du bien à en dire. Il fiit même très-content de l'ordinaire qu'on lui servit : témoignage bien imposant ; car on prétend que l'abbé était assez difficile sur le menu.

Tous c^s petits papiers avaient été imprimés secrètement et vendus sous le manteau. Le Manuel de^ Inquisiteurs , je le remarque à l'éloge d'un gouvernement trop souvent accusé d'intolérance , fut approuvé par la censiÀe ; et cet ouvrage fit encore plus de bruit que les petits papiers. Voltaire le sut , et aussitôt il écrivit , je ne sais à qui : « Embrassez ce digne frère de ma » part; il sauvera notre sainte religion. » Fré-r

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déric eut un instant Tidëe de prendre Tautettr du Manuel pour son aumônier; et d^Alembert ^ qui était alors àBerlin,trouvait cette idée assez drâle. Elle Tétait en effet ; mais elle ne fut pas mise à exécution , fort heureusement pour Tabbé Morellet , qui , je le crains du moins , n'aurait point poussé sa petite fortune aussi loin à Berlin qu'à Paris. Le roi de Prusse deyait assez mal payer sts aumAniers.

Une nouvelle existence allait commencer pour Fauteur de ces Mémoires. Il sortait de la Bastille... On se ferait difficilement, aujourd'hui, une juste idée de la considération qu'elle donnait aux écrivains que le gouvernement avait la bonté d'y enfermer. Si je disais qu'ils pouvaient, avec confiance , se reposer sur elle du soin de leur réputation et même de leur fortune , personne ne voudrait me croire ; et cependant rien n'est plus certain.

L'abbé Morellet le savait bien ; et il convient même , avec une franchise fort aimable , que , pendant sa détention, cette pensée le soutint beaucoup plus que son petit courage , et qu'elle embellissait à ses yeux le triste séjour qu'il ha*

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bitait. Martyr de la philosophie , il allait être infailliblement prAné par tous les philosophes ; auteur satirique, les gens du monde, qui aiment la satire, raccueilleraient avec distinction. « Cette Bastille, disait-il, fera ma for- » tune. » Et il nous apprend aujourd'hui que se» espérances n'ont point été trompées , et « qu'il n'avait pas mal calculé les suites de cet M événement de sa vie littéraire. » Heureux tems où il suffisait d'être mis en prison pour faire son chemin dans le ilnonde ; où six mois de Bastille donnaient aux hommes de lettres des peïisions , et aux abbés des bénéfices ! Vous avez , dit-on , d'autres avantages dans vos gouvememens représentatifs. Il faut bien le croire; mais vous n'avez pas celui là, qui me parait regrettable.

J.-J. Rousseau dit, dans ses Confessions^ qu'affligé de la détention de l'abbé MoreHet, il avait prié, à mains jointes, M"' de Luxembourg de solliciter sa liberté. « L'abbé, ajoute-t-il , » m'écrivit une lettre de remerciment qui ne » me parut pas respirer certaine effusion de » cœur. » L'abbé fait mieux dans ses Mémoires. Il nie une partie de la dette, et, pour payer l'autre , il décrie , tant qu'il peut, à l'exemple

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des philosophes ses amis, ce pauvre Jean- Jacques qui était , comme chacun sait , la bête noire de tout le parti. Un chapitre presque entier est con* sacré à cette bonne œuvre ; et du moins ne peuton pas faire à ce '- chapitre le même reproche qu'à la lettre de remerciment. « Il respire une » certaine effusion de cœur. >» Peut-être même trouvera-t>on que la dose est trop forte.

Quoi qu'il en soit , Tabbé Morellet ne tarda pas à reconnaître que tous ses calculs étaient justes. Il trouva dans MM. Turgot, de Tmdaine, Didei'ot, d'Âlembert, etc., un reioublement d*amiiii. Ils lui donnèrent toutes leurs connaissances. D'Alembert le présentait avec assurance, répétant sans doute ce qu'il avait écrit au roi de Prusse : « C'est un honnête prê- » tré qui dit peu de messes ; » et on ne résistait pas à un si bon certificat appuyé d'un écrou à la Bastille. « Beaucoup de maisosis , dit l'abbé » Morellet, celles du baron d^Holbac, d'Hel- * vétins, de M"' de Boufflers, de M»* Ncc- » ker, etc. , etc. , s'ouvrirent aisément pour >» moi. » J'ajoute : Et beaucoup de tables; l'un n'allait gnère sans l'antre.

La vie de l'abbé Morellet en fut plus agréa-

DE l'abbé MORELLET. 187

ble , mais ses travaux littéraires en ont beaucoup souffert. Que 'de distractions ! que de momens perdus I On est surpris que quelques écrivains du dernier siècle , qjii ne manquaient certainement ni d'esprit, ni de talent, ne nous aient laissé que des opuscules déjà oubliés , ou près de Tétre : la raison en est connue ; ils aimaient trop les vanités de ce monde ; ils se répandaient trop volontiers dans les cercles brillans de la capitale ; enfin ils dînaient trop sonvent en ville. Quand on fait tant pour ses plaisirs ou pour son appétit , il est difficile de faire assez pour sa gloire.

La semaine gastronomique de Tabbé Morellet, et je la prends telle qu'il la donne dans ses Mémoires , ofire im problème que je laisse à de plus babiles que moi le soin de résoudre : j'y trouve plus de dtners que de jours. Les lundi et mercredi chez M"' Geoffrin , le mardi chez Helvétius ;. le jeudi et le dimanche chez M . d Holbac, le vendredi chez M"* Necker.

Il reste un jour ; mais à qui le donner ? Une douzaine d'amphitryons le disputent : M. dln-

vaux, M. de Trudaine, Clairault Comment

les contenter tous? Cela me semble d^autant plus

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difficile, que Tabbë MoreUet , qui aimait la paix, avait le bon esprit , lorsque ses amis étaient brouillés, de ne point entrer dans leurs querelles.

Clairault avait un différend très-sérieux avec d'Âlembert ; c'était , je crois , à propos de la comète de lySg, qui a beaucoup fait parler d'elle. Il s'agissait de savoir quand elle reviendrait. .Clairault et d' Alembert se divisèrent sur ce point. L'amour-propre de sarant s'en mêla, et ils cessèrent de se voir et même de se saluer. « Je n'entendais rien à leur dispute , dit l'abbé iè MoreUet , et ,' en sortant de cbez d' Alembert, » qui ne demeurait qu'à deux pas de son anta- » goniste , rue MicheMe-Comte , j'allais dtner » chez Clairault, et je £aiisais des chansons pour » le géomètre et sa société. » J'aime fort cette neutralité. L'amitié serait trop exigeante si elle défendait d'aller dîner chez ceux que nos amis n'aiment pas. ,

Les économistes florissaient alors ; leurs dogmes étaient obscurs et leur langage tout*à-fait barbare. On les entendait bien difficilement, et il est probable qu'ils ne s'entendaient pas toujours eux-mêmes : c'étaient les doctrinaires de

ce tems-là. M. Tabbë Morellet, laissant de c6të leur vaine logomachie, dëméla ce que leurs doctrines avaient de raisonnable, et s^en servit habilement pour composer le prospectus de ce fameux Dictionnaire de Commerce , auquel nos pères ont souscrit il y a environ cinquante ans , et dont nous attendons encore le premier volume : ce qui a donné lieu de dire que Tabbé Morellet n'avait pas fait le Dictionnaire de Com^ merce , mais le commerce de Dictionnaire , reproche fort dur , dont il se justifie assez bien dans ses Mémoires.

Il n^ était pas le maître de son tems ; la société et les diners en ville lui en enlevaient une grande partie. Les ministres , les intendans de finances et de commerce , voire les lieutenans de police, prenaient le reste. Ils s'adressaient à lui toutes le5 fois qn'on attaquait leurs opérations. L'abbé Galiani publie ses Dialogues sur le commerce des grains ; et voilà aussitôt M. de Choiseul qui invite Tabbé Morellet à les réfuter. Le cas était d'autant plus embarrassant, que les deux abbés « passaient leur vie ensemble , » et qu'il doit paraître dur de réfuter , devant le public , un ami avec lequel on dîne tous les jours depuis dix ans. Mais le ministre ne voulait pas

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faire recnUr le principe , et Tabbë Morellet réfiita. « Je pense , dit-il ^ avoir fait un assez bon » onyrage dans cette réfiitation. » Bar malheur, ce bon ouvrage eut beaucoup moins de succès que les Dialoptes. Et si le ministère fut pour i'abbé réfutant , le public fiit pour Tabbé réfuté, et j^en sens la raison ; mais, par politesse , je ne veux pas la dire.

Il fallut encore , pour Thonnenr du principe et pour celui de M. Turgot , réfuter M. Necker, qui donnait , on en convient , fort bien à diner , mais qui n^ entendait pas du tout la question du commerce des blés. M. Tabbé Morellet rappelle encore , et comme il le remarque très-judicieusement, à ses risques et périls ^ sa Théorie du paradoxe 9 tous ses Mémoires contre la compagnie des Indes, et ceuxqu^il fit à la sollicitation de MM. de Sartines et Lenoir , ouvtages dont , il faut en convenir, on ne se souvient guère aujourd'hui. Ce sont des ombres qu'il évoque , et cette fantasmagorie n'est pas très-amusante pour ses lecteurs ; mais il ne peut, comme il les en a prévenus , leur parler que de ce qu'il a fait ; et , encore une fois, s'il vous ennuie , laissez-le Ik , puisqu'il vous Ta permis.

L'abbé Morellet faisait donc des chansons?

Oui , sans doute ; et même il ea a fait jusqu'à la fin dé sa carrière : on a inséré les plus agréables dans $ts Mémoires* Elles ne valent pas , j'en conviens , celles de nos bons chansonniers , mais on y trouve de la facilité , du naturel , quelquefois même un peu de cette malice dont M. Morellet ^ de son propre aveu, était passablement pourvu. Enfin cela se chante , et je réponds bien que Fauteur n'était pas lé moins gai des troubadours de la me Michelrle-Comte. Dieu , au reste , départ ses grâces comme il Tentend.

M. Désangiecs peut tourner plus agréablement un couplet que rabbé Morellet ; mais je le crois moins Tort en économie politique.

Est-il ]permis i*écrm et d* imprimer sur les maiiires de. radminisimÉiùn ? Oui , me répondent tous ^enx.qui écrivent et qui imprimât ; et j'étais sÛT'd' avance qu'ils se prononceraient ponr rafficmative ; mais M* de Laverdy, <;ontr61eargénéral, pensait bien différemàient. Ce ministre ayant lu un manuscrit que M. l'abbé Morellet avait été obligé de soumettre à ses lumières , y fit , à mi-marge , cette réponse remarquable surtout par la noblesse de l'expression : «< Ce n'est » point à un écrivain obscur, qui souvent n!a

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» pas cent écus vaillant , à endoctriner les gens » en place. Ponr parler d^administration, il faut » tenir la queue de la poêle et être dans la bon- I» teille à Tencre. »

On dînait ce jour-là inéme chez le baron d'Holbac. L'abbë Morellet y porta cette belle réponse , qui suffirait pour immortaliser trois contrôleurs- généraux : « Tous nos philosophes, » dit'il, en furent indignés. » Ils auraient peutêtre mieux fait d^en rire. Quoi quMl en soit, M. de I^yerdy, fort heureusement pour Tabbé Morellet , qui avait fondé sa petite fortune sur ces matières quMl possédait bien, ne tint ^^$ long-tems la çwu,e de la paéie. Les ministres , à cette époque , a^ étaient pas étemels ; on en voyait la fin. D^autres donc arrivèrent, qui permirent à Tabbé Morellet d^éçrire et d^mprimer tout ce qu^il voudrait sur Tadministration, pourvu, toutefois, qu^il fût de Tavis des administrateurs.

Mais de quel droit disposait-ôn ainsi de tous sesinstans? Le ministre des finances, soit. // me payait^ dit Tabbé Morellet. M- de Trudaine, passe encore; il était son A/r^^iV^ttr. M. Turgot, ancien ami , et qui, à peine arrivé au ministère, avait fait obtenir à Tabbé Morellet une assez

DE l'abbé MOBELLëT. 1^9

bonne pension sur la caisse du commerce , pou-* vait encore exiger quelques complaisances ; mais à quels titres MM. de Choiseul , de Yergennesv de Sartines , etc. , le dëtoumaient-ils de la corn-position de son grand ouvrage ? qu' avaient-ils fait pour lui? Rien : les Mémoires le diraient , et pourtant ce n^est pas une petite besogne que d'avoir , à certaines époques , des ministres à défendre. Ce dix-huitième siècle était bien frondeur..., presque autant que le dix-neuvième.

Ah ! les ennemis de Tabbé Morellet ont eu bien tort de lui reproche^ ses pensions ; il les a vraiment gagnées à la sueur de son front. Sa vie a été un long combat : il Ta passée à réfuter.

Le baron de Grimm, qui avait cependant dtné avec lui trente ans de suite , le calomnie dans sa Correspondance, Ce baron prétend que ^ « sous le manteau de philosophe , Tabbé portait » la livrée des hommes en place. « Tout prouve au contraire qu'en écrivant pour eux il soute^ nait sa propre opinion ; sa plume , non sa conscience , était à leur disposition. Qui ne sait que la liberté du commerce fut toujours la dame de ses pensées, qu'à aucune époque il n'a cessé de II. 9

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la défendre , et qu'il Ta même défendue contre M. de Galonné, qui pourtant était bien aimable quand il le voulait ?

L^abbé Morellet a pu , sans doute , aimer à rencontrer des ministres reconnaissans qui sussent apprécier ses solides travaux ; quelquefois même il a pu se plaindre de ne pas voir arriver assez tôt les témoignages de leur reconnaissance. Mais je n'en suis pas scandalisé ; puisque le gouvernement l'employait , c'était justice qu'il le récompensât ; et, en vérité, depuis que je sais à quels indignes soupçons les services qu'il lui a rendus ont exposé son manteau de philosophe, je trouve qu'il n'a pas été assez payé.

On voudrait que l'abbé Morellet eût un peu moins parlé de ses ouvrages , qui , à vrai dire , ne sont pas très-courus aujourd'hui, et qu'il eût parlé davantage des sociétés où il a vécu , et dont « son zèle pour la philosophie lui a ou- » vert l'entrée. » Les Mémoires qu'il a laissés n'en auraient que plus d'intérêt. Je n'ai pas besoin de dire quel esprit animait ses sociétés , et. quelle puissance elles ont exercée sur l'opinion. Elles étaient, chacun le sait, aussi poH-

D£ L^ABB£ MORELLET. igS

tiquesque littéraires. Non-seulement des hommes te lettres , mais encore des personnages d'une len .autre importance dans F état, briguaient lonneur d'y être admis ; et il faisait bon les tendre. Avec quel mépris ces courtisans parent de la cour ! avec quelle chaleur, avec quelle véhémence ces grands seigneurs philosophes frondaient des institutions créées cependant à leur avantage , ne soupçonnant guère que la réformation commencerait par eux, et quMls seraient le premier abus supprimé ! On s^ étonne moins qu'il y ait des révolutions , quand on les voit appelées par ceux qui ont le plus à en re-* douter. Jusqu'au gouvernement lui-même, qui , sans doute pour être du bon ton , allait quelque** fois se placer sur les bancs de l'opposition !

C'est dans ces sociétés que l'abbë Morellèt a passé environ cinquante ans de sa vie. Il les a vues toutes ; mais aucune ne lui rappelle d'aussi doux souvenirs que celle du baron d'Holbach , qui jouissait de 60,000 livres de rente , dont il faisait , dit l'abbé Morellèt , le plus noble emploi. « Deux dîners par semaine , sans préjudice » de quelques autres jours ; et là se rassemblaient » quinze à vingt hommes de lettres, des gens du

» monde et les étrangers les pins marquans. Une i» grosse chère , mais bonne ; d^excellent vin ^ » d'excellent café et beaucoup de disputes. » Je vous laisse à penser si Tabbé Morellet se trouvait bien là ; c'était sa passion que la dispute. Et sur quoi ne disputait-on pas chez le baron d'Holbach? Point de hardiesse politique ou religieuse qui ne fût là discutée pro et contra. Dieu lui-même était souvent sur le tapis ; et on disait sur son compte des choses à faire tomber c^nt fois le tonnerre sur la maison , si , ajoute Tabbé Morellet, qui veut sans dente nous rassurer, le tonnerre tombait pour cela, « Diderot, le bon » baron, un docteur nommé Roux, et quelques * autres , établissaient dogmatiquement Ta- » théisme le plus absolu , avec une persuasion , » une bonne foi et une probité édifiantes. » On trouvera peut-être que notre licencié de Sorbonne avait là d'étranges sujets d'édification. Mais honni soit qui mal y pense. L'abbé Morellet ne voyait dans ces hardiesses philosophiques, dont le Système de la nature peut donner une assez juste idée, que d'innocentes spéculations , qu'un exercice paisible de l'esprit. On lui eût dit alors : L'abbé, prenez-y garde, le jeu est périlleux ;

VOUS y perdrez vos bénéfices et vos pensions. Il n'en aurait rien voulu croire. Puis , que voulezvous? « C'étaient, vous dit-il, des athées de la » bonne compagnie. » Une pouvait les quitter. Cette société ne lui était pas seulement agréable ; il nous apprend qu'il en a retiré beaucoup d'iriilUi.

Il y fit en effet une connaissance très-utile , lord Shelbume , qu'il appelle son noble bienfai-teur, et avec raison. Le ministre , en signant avec la France le traité de 1 788, demande une abbaye pour Tabbé Morellet, qui avait, disait-il , libéralisé ses idées. La demande était un peu étrange , mais on n'en tint pas moins de compte; et comme alors tous nos abbés commendataires se portaient bien, le ministère donna à l^abbé Morellet une pension de 4^000 fr. sur les économats, qui durent être fort surpris de voir parmi leurs pensionnaires le théologien du café de l'Europe; car c'est ainsi que Galiani appelait la maison du baron d'Holbach.

Il convient de remarquer à l'éloge de l^abbé Morellet que son nom était toujours inscrit sur la liste des orateurs qui parlaient /^m Deo. Il aimait fort le bon baron ; il aimait encore plus Diderot ,

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dont il admirait « TabondanGe , la faconde et » Pair inspiré. » Mais il ne partageait pas leur opinion sur Dien. J^ai même quelques raisons de soupçonner qu'il avait conçu le projet de convertir Diderot. Et quelle gloire pour lui s'il eût réussi dans cette pieuse entreprise! quelle gloire! et quel bon bénéfice ! Nous n'avions pas une abbaye assez grasse pour payer une telle conversion. Je regrette qa'oa n'ait pas trouvé dans les papiers de l'abbé Morellet la minute d'une lettre qu'il écrivit un jour à Diderot , et qui> commençait par ces mots : Monsieur et cher athée , « J'y » pousse^ dit- il, l'argument de l'ordre des » choses , en faveur de Dieu , d'une manière » que ^e crois neuve. » Il nous avertit , il est vrai, que si de vrais théologiens avaient vu cette lettre , ils en eussent regardé l'auteur aussi hrùlable que Yanini et Spinosa. Mais toutes les concessions qu'il y faisait à son cher athée étaient fort inutiles. Il y a mieux : si la conversion de Diderot avait été possible, l'abbé Morellet n'en aurait pas eu l'honneur : Galiani la lui aurait soufflée. -

Cet abbé, moins rude ergoteur, mais cent fois plus aimable que l'autre , fort impatienté un

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jour de tout ce qu'il venait d'entendre , prend la parole et dit : « Messieurs les philosophes , » vous allez bien vite. Je commence d'abord par » vous dire que, si j'étais pape, je vous ferais » mettre à l'inquisition ; et si j'étais roi de » France , à la Bastille. Mais comme je ne suis y> ni l'un , ni l'autre , je reviendrai diner jeudi » pçpchain avec vous , et vous m'entendrez , . >* comme j'ai eu la patience de yons entendre. » Très-bien , mon cher abbé , disent nos athées ; A jeudi y donc. Jeudi arrive ; et après le dîner , le café pris , l'abbé Galiani s'assied dans un fauteuil, ses jambes croisées en tailleur : c'était sa manière. Comme il faisait chaud , il prend sa perruque d'une main, et , gesticulant de l'autte, il parla ainsi :

« Je suppose celui d'entre vous qui est le plus » convaincu que le monde est l'ouvrage du ha~ » sard ; je suppose mon ami Diderot jouant aut » dés, je ne dis pas dans un tripot, mais dans » la meilleure maison de Paris, et son antagoniste » amenant une fois, deux fois, trois fois, enfin , » constamment rafle de six. L'ami Diderot, » qui perdrait ainsi son argent, dira, sans hé-

» siter , je suis dans un coupe-gorge ; les des » sont pipés.

» Âh , philosophes! comment , parce que dix » ou douze coups de dés sont sortis du cornet de » manière à vous faire perdre un écu de 6 fir. , » TOUS croyez fermement que c^est la consé- » quence d'une manœuvre adroite et d'une fri- » ponnerie bien tissue ; et en voyant dans cet » univers un nombre si prodigieux de combinai- » sons , mille et mille fois plus difficiles , plus » compliquées , plus utiles, etc. , etc. , vous ne » soupçonnez pas que les dés de la nature sont » aussi pipés , et qu'il y a là-haut un grand frin pon qui se fait un jeu de vous attraper? etc. ^ Ëst'Ce avec cette grâce et cette piquante originalité que l'abbé Morellet poussait l'argument de l'ordre des choses? Je fais plus qu'en douter, ^t c'est peut-être pourquoi nous n'avons pas , dans ses Mémoires , la lettre au cher athée.

Nos philosophes se retrouvaient à table chez M^^ GeofiErin ; mais ils n'y étaient pas aussi à leur aise que chez M. le baron d'Holbach ; ils ne pouvaient pas y discuter Dieu pro et contra ; M"* Geoffrin croyait apparemment que le ton-

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nerre Xomhàit pour cela. Elle était , nous dit-on, mëticulease , craintive et toujours obséquieuse envers le gouvernement , petit travers que Fauteur des Mémoires trouve excusable dans une femme âgée , qui avait d'ailleurs pour les gens de lettres des procédés tout-à fait aimables. Elle entre un matin chez M. Morellet, qui ne Tattendait pas. « Bonjour , M. l'abbé ; votre nom ' de baptême ? — André. — Cela suffit ; passez chez M. Dosne , mon notaire , vous y signerez un contrat de rente viagère de 1,275 livres. *• L^abbé Morellet fut , comme vous pouvez le croire , fort touché de cette attention ; et , avant de passer chez M. Dosne\ « il dit à M*"' Geof- » frin cent fois moins qu'il ne sentait ; » ce qui prouve qu'on a eu tort de prétendre qu'il n'était pas né sensible. Vingt endroits de ses Mémoires démentent cette injurieuse assertion. Je ne con-* nais rien , par exemple , de plus touchant que les regrets qu'il exprime en rappelant la mort de M""' Helvétius, « Il m'est, dit-il , bien doulou- . » reux de penser que je ne l'ai pas vue dans ses » derni)ers momens , que je ne lui ai pas fermé » les yeux , et qu'il ne m'est revenu d'elle au- » cune marque de souvenir. »

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Vous trouverez dans les jugeraens de Tabbë Mordlet , sur quelques écriyains de son tems , d'autres preuves de sa sensibilité. Heureux, parmi ces écrivains, ceux qui ont dit du bien de lui ! Jeune encore , et après sa première campagne contre Palissot, il fot présenté à Buffon, qui raccueillit avec bonté , et lui dit même fort obligeamment : «. Courage , Monsieur Fabbé , vous » écrirez bien. » Prédiction qui , dans la bouche de Buffon , valait un bel éloge ; car il a , mieux qu^aucun écrivain, senti toutes les difficultés de Part. L'abbé Morellet s'en est souvenu en composant sts MémcMres. Il n'y parle du Pline français qu'avec admiration ; et croyez, que, de sa part , cela est très-louable ; car tous les pbilosopbes qu'il aimait et révérait le plus , Diderot , d'Alembert , et Voltaire lui - même , faisaient très-peu de cas de Buffon. Us le regardaient comme un phrasier , comme un déclamateur ; ils le traitaient de charlatan^ sans doute parce qu'il n'avait point de foi à leur baume.

Mais si l'abbé Morellet était sensible aux éloges, il l'était encore plus aux critiques , et ses Mémoires le prouvent ; les hommes de lettres dont il croyait avoir à se plaindre y sont peu

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mënagés. Je veux bien lui abandonner l'abbé Araanlt^ pnisquUl assure que cet abbé ne palaU pas grand'chose. Je ne défends pas Chamfort, esprit plein de malignité, et qui probablement a pins d'une épigramme contre Pabbé Morellet à se reprocher. Il fallait bien encore que M. Ché* nier fîlit puni de son v«rs insolent : n^est-ce pas lui qui a dit de Tabbé Morellet ;

Enfant de soixante ans qui promet quelque chose.

Mais Laharpe, où est son crime? L'abbé Morellet a été lié avec lui ; il «i a reçu des lettres fort tendres f dont il ne manque pas de se parer dans ses Mémoires, et cependant il traite cet ancien ami a/ec une dureté qu^on peut appeler barbare. « Si sa conversion, vous dit-il, a » été réelle , j'en relèverai le mérite en montrant » d'où il est revenu. » Et aussitôt il transcrit tout ce que l'auteur du Cours de littérature a dit au commencement de la révolution, soit an Lycée , soit dans le Mercure. U se délecte à rappeler toutes les erreurs, toutes les fautes de Laharpe , de son ancien ami ; il ne tient aucnn

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compte du repentir éclatant qui les a réparées , et des larmes amères qui les ont effacées. Et vous appelez cela unpUlosophe! D'où vient donc tant d^animosité , ou plutôt tant de fureur?

On lit dans la Comsponiance littéraire de Laharpe : « Le public a vu de trèsr-mauvais œil » la préférence donnée par l'académie à Tabbé » Morellet sur Sedaine. » Observation bien pardonnable , si Fabbé Morellet avait su pardonner. Laharpe, d^ailleurs, disait vrai. Peu de choix ont été aussf généralement désapprouvés ; non que Tabbé Morellet ne fttt un sujet aussi académique que bien d^autres : il avait beaucoup réfléchi sur le mécanisme des langues ; il était bon grammairien ; et puisqu'il est convenu de dire que Tacadémie s'occupe d'un dictionnaire de la langue française , un grammairien n'y peut être de trop. Et Laharpe pensait ainsi ; mais le public était d'un autre avis, et croyait que Sedaine , applaudi tous les jours à la Comédie- Italienne, devait l'emporter sur Tabbé Morellet , auteur de quelques ouvrages sur Féconomie politique , estimables sans doute , mais qu'on lisait peu. Observez, d'ailleurs, que Laharpe

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ajoute : « L'abbë Morellet est un homme d'es- » prit et un littérateur très-distingué. » Mais cette concession n'a pu apaiser F inexorable abbé Morellet.

Il est des hommes qui ont de grandes obligations à leur étoile j et Fauteur de ces Mémoires fut de ce nombre , quoiqu'il paraisse en douter. Comblé d'honneurs littéraires , que, de son propre aveu, il n'avait jamais osé espérer , il obtient, quelque tems après, grâce à M. Turgot, un bénéfice au pays Chartrain, le prieuré de Thimér , que ses Mémoires rendront célèbre :

c^était bien le plus joli prieuré... «- Une char- » mante habitation , un revenu de quinze mille » livres , que je portai bientôt à seize , dit l'abbé » Morellet ; droit de chasse , droit de pêche ,

» cens, rentes honorifiques » Que sais-je,

moi? tous les droits du seigneur, excepté celui qu'une loi , déjà ancienne, avait aboli , et dont , s'il avait encore existé , l'abbe Morellet n^aurait usé , j'en suis très-sûr , qu'avec une grande discrétion. M. le prieur de Thimer convient qu'il était heureux : bien d'autres Feussent été à ' moins ; mais son bonheur dura peu. Déjà on

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apercevait tous les symptômes ayant-coureurs des tourmentes politiques ; et sans doute qu'on esprit aussi pénétrant que M. Tabbé Morelletiie pouvait s^y tromper { mais il ne croyait pas que les événemens qui se préparaient alors j et dont il n'avait prévu qu'une partie , dussent arriver si tôt. Il proposait même , pour les éloigner , des mesures dont on a depuis reconnu la sagesse. Enfin, satisfait de son lot, M. le prieur de Thimer semblait dire à la révolution : « Si tu es » inévitable , au moins ne te presse pas ; attends » pour arriver que je n'y sois plu9. » Mais elle n'eut pas pour lui cette complaisance^; elle le surprit au moment où il embellissait son prieiaré, dont elle le dépouilla , lui volant en même tems sa pension sur l'abbaye de Tolez en Lorraine , sa pension sur la caisse de commerce ^ sa pen^ sion sur les économats, etc. , etc. , plus de trente mille livres de rente !

Ceux qui n'ont rien perdu , parce qu'ils n'avaient rien à perdre , en parient fort à leur aise ; et je suis très-édifié de leur désintéressement. Mais si les pertes de l'abbé Morellet lui ont donné un peu d'humeur , faut-il s'en étonner?

Toutefois , gardons-nous d'attribuer à de viles considérations les jugemens qu'il porte ^ dans la seconde partie de ses Mémoires , sur les époques les plus déplorables de notre révoluion. Ceux qui Tout le mieux connu assurent qu'il « ne pouvait supporter dans personne une mau- » vaise action, ni un mauvais raisonnement. » Avec une telle rectitude d'esprit et de cœur , il devait être ce qu'il a été , l'antagoniste de toutes les folies et de toutes les iniquités politiques : plus louable encore s'il n'avait pas quelquefois confondu ce qui équitablement doit tou> jours être séparé , la faiblesse et le crime.

Happelons-nous enfin ce qui ne saurait être oublié sans ingratitude , qu'en 9$ , lorsque l'orage parut s 'apaiser, l'abbé Morellet consacra sa plume à la défense du malheur. Le Cri des Familles f la Cause des Pères , et d'autres écrits également honorables , furent le fruit d'un dévouement qui valut aux familles , sinon tout ce qu'elles avaient le droit de réclamer , du moins beaucoup plus qu'il n'étaitalors permis d'espérer.

2o8 L'iNTiRIEUR D'UN BUREAU.

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