SUR LES CRIMES EN RUSSIE
raain à la même heure et devant les mêmes persomies, une aventiire qui s'est passée dans Tannée 1798 ; elle est historiqjie d'un bout àTaûtre ; il existe encore beaucoup de gens qui se la rappellent ; j'ose croire qtf elle tous frappera vîrement; je lie veux ni changer ni altérer les faits; seulement je tairai les nomjs, ils n'ajouteraient rien à l'intérêt.
Le souper mit fin à toute discussion; on se sépara , et le lendemain , vers dix heures , le prince Jean, fidèle à sa prom&sse, nous raconta l'anecdote qui &it le sujet idu chapitre sui^ vant.
î^86 ' VAHÏNKA.
* — N* XLVIIl. —
OU
LE KABAK ROUGE *.
Il est donc en naissAnt des «mes cbmdamnéu , Par un triste ascendant , vers le rrime entraînées , Que founèrent des djeux Ws décrets éternels Four 6trt en éponvante anx malbeureux kurteb ! VoLTAins , tes PéUpidet. '
Vebs ks derniers tems du règne de Paul I^' , M. D*** était commandant militaire d'une ville du gouvernement de Pultawa. Veuf depuis quatfe ans, ii lui restait une fille, sur laqudle re~ posaknrt tontes ses espérances. Ce vieil c^cjer était un lu>nime bon, vertueux^ plein d'konneur et de dévouement à son état,* mais une longue hdiiitiide du conunandement Tavatt peu-
, * Kabak , cabaret.
•^ VARINKA. H&l .
4a A^y^re .et inQexible dans ses volontés. Pju& fait au bruit des armes qu^à la counaissance ^ des passioBSct il croyait qu'on^peut maîtrisçr les raouvemens du cœur, comme on dirige une manœuvre. La mort d^ sb. femme l'avait d'autant plus affligé, que des devoirs trop multipliés ne lui permettaient pas de s'occuper de son enfant; il chercha long-tems ime gouvernante ; enfin ^ sQsi choix s'arrêta sur une Anglaisé généralement estimée, à laquelle il abandonna Téduca^ tion de sa fille.
Partout la surveillance maternelle est néces- ' saire pour formw 4e cœur et la morale d^une jeune fille ; mais peirt^être ce besoin se fait-il encore plus sentir en Q.ùssiQ , où l'enfanCe est livrée aux soins obséquieux d'urne foule d'escla-:. -i VBS,' pour lesquels ses. caprices et ses volontés deviennent des lois. Ces, petits êtres ayant bientôt deviné la crainte et le respect qu'ils inspirent, aiment à faire sentir leur autorité, et en abusent presque toujours ; c'est là un des grands inconvéniens de l'éducation russe , souvent entravée par l'extrême complaisance des gens , et la trop grande indulgence des parens.
Malheureusement pour Varinka, sa gouver-
' Îi88 .. VARINKA.
naate ne s'eifteodait point à, redresser les premiers torts d'une enfance trop abandonnée à des mains valgairés; miss Walis, i'géè de quarante-cinq ans , avatt des mœurs sévères , une coTidnile irréprochable, mrafe un caractère piein d^entétement et^de fierté.- Assez jolie dans sa jeunesse , son manque de grâce -et 'de douceur avait fait fuir les amours ; peut-être», en conçutelle un dépit secret, qui rendit son humeur ohagrine. S' exagérant beaucoup les prérogatives de son sexe , elle regardait en pitié le pouvoir que les hommes s^arrogent ; elle voulait qu'une^ femme eût assez de fermeté d^am^ pour s'aflranchîr de ce qu'elle appelait leur tyrannie ; pénétrée de l'importance de ses opinions , elle les jfit partager à son élève, quapd celle-ci fut en âge de les comprendre. « Gr#yéz moi, disait- elle souvent , les hommes n» sont forts que de notre faiblesse; il ne tient qu'à nous de déjouer cette puissance usurpée : une femme, dont la conduite est pure, acquiert le dfoit de régner souverainement chez elle; mais pour gouverner nos maitres, sachons dissimuler nos sentimens et nos impressions; opposons à leurs coiips d'autorité la circonspection et la prudence , qu'ils nom-
ment mal-à-propos de la finesse ; fatiguons lenr violence par une force d'inertie qui finit toujours par la neutraliser. Telles sont , ma chère Varitika, les armes de la failAbsse ; les femmes qui savent s'^en servir sont maîtresses dans leur mai^ son; et c'est un point essentiel dans ce monde. »
Miss Walis , en donnant à Yarinka d'aussi' étranges leçens, croyait travailler dans l'intérêt de son bonheur à venir : elle ne s'occupait que du moment ou cette jeune personne passerait de la dépendance d'un père à celle d'un mari.
Les idées bizarres ont souvent un côté brillant, qui séduit, bien mieux que U raison, les imaginations jeunes et ardentes; l'originalité de la gouvernante plaisait à l'élève; elle était en rapport avec son caractère et ses penchans.
Varinka" avait de l'esprit , des talens, et parlait facilement plusieurs langues ; rien n'est mieux soigné que le brillant de l'éducation chez les dames russes ; on essaie de tout ; on vise à tous les succès ! on réussit rarement, mais n'importe ; cela ne corrige personne ; les familles riches, et souvent celles qui ne le sont pas , ont une égale ambition , pour faire de leurs enfans de petits prodiges !
Ji. . i3
La figure de Y arinka était d' une régularité par- ' faite , seulement on regrettait que ses traits fassent un peu trop prononcés. Elle avait une fraîcheur éclatante , clio# assez rare dans le pays , une taille élevée, une démarche noble et assurée : malgré tous ces avantages on lui trouvait moins de grâce que de beauté.
Le général adorait sa fille , mais il voilait cette tendresse d'une enveloppe sérieuse et même un peu sé;vère. C'était dans le secret de son cœur qu'il jouissait des succès de Varinka et de la considération dont la société l'entourait -, aveugle comme la plupart des pères , il ne sava^ point démêler sous l'extérieur imposant de sa fil e,. quelque chose défaussé dans le jugement, des Idées romanesques et exaltées avec un coeur froid , un orgueil sans mesure, et une énergie de volonté très extraordinaire à cet âge.
Quand Varinka eut atteint dix-sept ans , époque où les demoiselles, en Russie sont présentées à la cour et dans le monde, miss Walis, dont la santé ne pouvait plus supporter le climat , fut grandement récompensée, et retourna en Angleterre. Les Russes d'alors, généreux par mode et par sentiment , assuraient presque toujours
aux Mentors de leurs enfans une existence honorable. Après le départ de la gouvernante, Yarinka prit chez son père Tattitude et Tempire d'une mattresse de maison.
Le général avait pour aide-de-camp un' officier aussi remarquable par sa conduite, ses talens et la noblesse de son ame, que par les agrémens de «a figure et de toute sa personne. Fédor , c^était son nom , devint très - épris des charmes de Yarinkâ ; Tamour se plaît trop souvent dans les contrastes. Plein de franchise et d'amémté , il fut subjugué par celle qui convenait le moins à son cœur et à son caractère. Presque sans fortune , il n'avait que des espérances d'avancement, et le général était fort riche ; mais dans la jeunesse, qu on appelle si justement le roman de la vie , un amant songe- t-il à<es disproportions? Fédor aimait avec passion la fille d'un homme qui lui témoignait beaucoup d'attachement et d'estime : cette pensée lui donnait de la confiance , et bientôt il osa parler de son amour! Yarinka reçut cet aveu avec un air d'indifférence ; mais , au fond de Tame, elle fut très-flattée des hommages et des continuelles déférences d'unhamme très- distingué, qui pro-
292 VABIVKA.
fessait pour eUe une sorte d'idolAtrie , et qui la consultait sur toutes choses avec une soumission et un respect dont sa petite yanité se glorifiait. En rëcoutant , les principes de miss Walis revenaient à son esprit ; elle se disait qu'il lui serait facile de les metta-e en pratique avec nn mari, dont Thumeur facile et le caractère timide lui garantissaient le conunode exercice d'un empire absolu ; d'ailleurs, la fortune serait toute de son càtë , autre motif à ses yeux pour régner souverainement.
Ainsi, de froides combinaisons, bien plus qu'un penchant du cœur, firent partager à la jeune Russe les sentimens de Fëdor. Bientôt les amans s'entendirent pour fixer l'ëpoque où le consentement du général serait soHicité ; toutefois , fidèle à son caractère , Yarinka ne voulut^ point se prononcer dans cette démarche hasardeuse ; elle dit : « Je vous autorise à demander ma main , mais je vous défends positivement de laisser deviner TafFection que je vous porte; ne parlez qu'en votre nom, n'exprimes que vos vœux; je dé&ire autant que vous qu'ils soient exaucés. » Cette injonction portait le cachet de son humeur décidée et hautaine; mais Fëdor
VARiNKA. argS
ëtaît trop enivré , trop heureux pour en être frappe.
Enfin, l'aide- de- camp demanda un entretien particulier au générai Quand le soir vint , Yarinka , retirée chez elle , attendait assez im-^ patiemment que son père la fît appeler : huit heures sonnèrent ; c'était le moment du thé. Elle se rendit au salon ; le général était seul ; assis près d'une table , et la tète appuyée dans ses mains , il semblait*absorbé par de pénibles réflexions ; sa fille cherchait à les deviner, mais elle eutle pouvoir de maitrisèr ses désirs et son inquiétude.
Le général, visiblement embarrassé, gardait le silencel Varinka ne lui adressa aucune question. Après quelques paroles insignifiantes, elle se plaignit d'un malaise , vint selon Tusage baiser la main de son père , et s'éloigna froidement sans provoquer une explication que la tendresse paternelle voulait peu t-êtft accorder.
Rentrée dans son appartement , Yarinka t^ put qu'interpréter d'une manière défavorable à st$ projets la tristesse du général et l'absence subite de Fédor; son sommeil fut agité. Le lendemain, le soleil éclatant des hivers du Nord
embellissant la matinée , elle demanda un traîneau , prit une de ses femmes pour l'accompagner, et dirigea sa promenade vers les plantations qui entoaraienl*la vitie. Bientôt elle reconnut Fédor; leurs traîneaux se croisèrent; elle ordonna d'arrêter. Les Russes, familiarisés avec notre langue , qu'ils parlent souvent mieux que la leur, ont le précieux avantage de pouvoir causer librement devant leurs gens , sans craindre d'en être compris. Yarinka , frappée de la tristesse de Fédor, lui dit : « Monsieur, expliquez-vous, j'aurai la force de vous entendre. » Le jeune officier la cegarde douloureusement, soupire, et ne répond rien. « Eh bien! que vous a dit mon père? — Ah! chère Varinka! tout est fini pour moi , je ne dois plus rien espérerf Depuis long-tems votre main est promise. — Ma main est promise! quoi! mon père... — Je l'ai trouvé inflexible; il m'aimé, cependant ^ soa refus paraissait rafi%er. Mais c'est vainement qu'on voudrait le faire manquer à sa parole; elle est sacrée , et date de votre enfance. — Quel est celui qu'on me destine? — Je né sais ^ j'ai dû respecter les secrets de-mon supérieur. — ' Quoi! on a dis(>osé de moi , sans mon consente-
méiït, en faveur d^un homme que je n'ai jamais vu , que peut-être je ne pourrais aimer ; on me laisse . ignorer mon avenir, et l'on veut m'en-
chainer au sort d'un incoiu||i jamais ! Je vous
quitte, Fédor; j'ai besoin de cette journée pour réfléchir , demain je vous ferai connaître ma détermination. » Â ces mots, elle s'éloigna, sans que la voix de son amant eût le pouvoir de la retenir.
Pendant le déjeunec de famille , le général observa sa fille avec une inquiète curiosité. Fédor, fidèle aux ordres de son amie , n'avait parlé que de ses propres sentimens. SI cette jeune fille eût été plus confiante , si une tendresse véritable eût amolli cette ame altière , le cœur paternel- n'eût peut-être pas résisté aux prières de son unique enfant , du seul espoir de sa vieil- Içsse ; mais il fut complètement rassuré par sa contenance et son air de sécurité. Il la crut indifférente parce qu'il la vit calme ; comment deviner les émotions qui l'agitaient, lorsqu'elle attachait une fausse gloire à les dissimuler? Le caractère de Varinka fit toute sa destinée!
L'aide-de-camp revint à l'heure de son service ; le général lui témoigna la même affection^
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et sembla croire qu'il avait perdu toute espérance.
Les amans eurent une entrevue ; «Fédor, qni ne pouvait {comprendre la résignation de celle qu'il aimait, lui adressa de tendres reproches. « Vous vous trompez, répondit-elle, je suis tranquille parce que j'ai pris une forte résolution; je ne me laisserai pas sacrifier,, je vous aime , et jamais cette main ne ^'ouvrira pour (eelle d'un étranger. — Mais votre père..... — n a perdu tous ses droits sur sa fille, dès qu'il en abuse. — Songez , mon amie... — J'ai pensé à tout ; on ne m'imposera point un mari ! Je méprise^cette faiblesse que les âmes vulgaires décorent du nom de résignation : mon père est coupable de tyrannie ; je touche à ma dix-huitième année ; disposer de moi comme d'un esclave, c'est m 'autoriser à braver sa puissance. — Mais il ignore vos sentimens, pourquoi Jui cacher qu ils sont
d'accord avec les miens? peut-être cet aveu
— Non, je le connais; il a donné sa parole, l'honneur prévaudra sur les intérêts desa fille, ses volontés seront irrévocables ; je n'aurai pas , moins de fermeté que lui ; nous nous aimerons , Fédor, mais avec mystère. — A quelle épreuve
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me condamnez-vous?' Quoi! faut-il \ feindre? faut- il tromper celui que j^aime, que j'honore? — Ma tendresse vous dédommagera de cette contrainte; notre amour est innocent et pur! Nous nous verrons , mon ami , je ne vous refuserai pas cette consolation, et la vertu la plus sévère ne pourra s'en offenser ; le tems fera le reste; qui sait sî> celui qu'on me^ destine ne rompra point lui-même ses engageméus?» Fédor n'osa pas insister, et se soumit , quoique en gémissant, aux funestes inspirations de son amie. L'obfilacle imprévu qui s'opposait aux vœux de Varinka , donna plus dé force à son amour. Cette lutte secrète entre les volontés de son père et la sienne, n^ était pas sans charme pour son imagination exaltée ; non-seulement elle se croyait autorisée à braver tacitement la puissance paternelle ,. mais elle trouvait une sorte de douceur à entourer d'un voile mystérieiix ses actions et ses sentlmens : c'était donner plus d'intérêt à sa vie ^ et se créer les honneurs puérils d'une héroïne persécutée. Ainsi , par une fierté mal entendue et de fausses idées sur les droits de son sexe, elle se croyait parfaite en manquant à ses devoirs; si son amant eût été moins subja-
gttë , il aurait frémi devant les étranges principes de cette jeune personne: quelle trempe d-ame! quel caractère pour le bonheur domestique!! Mais Tamouf 9 avec son épais bandeau, lui dérobait l'avenir : quel est l'homme qui ne pardonne point les torts dont il est la cause?
Deux mois se passèrent. Le général avait an nombre de ses gens un valet de chambre coif^ feur: cet homme donnsdt souvent des sujets de plainte. Fédor, chargé de la police des domestiques, dont le nombre s'élevait à une centaine, fit punir sévèrement le coiffeur pour ime faute assez grave. «Iwan (c'était son nom) jura de se venger, et, dans ce dessem, il épiait toutes les actions de4'aide'de'Camp.
Le général, qui avait vieilli dans l'activité de l'existence militaire , conservait Thabitude de se lever de grand matm , et se faisait coiffer anssi-^ tôt. Un jour que le valet de chambre se rendait chez lui à- cinq heures , il vit un homme sortir furtivement de la chambre de Yarinka ; il l'observe, le suit à pas de loup sans en être vu , et reconnaît Fédor.
Tout en coiffant son maître, Iwan dirigea la conversation sur Taide-de-camp : « C'est un
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beaa et brave jeune homme, dit-il, il est même assez généreux quoiqu'il ait peu d'argent ; c'est dommage qu'il ait une si mauvaise tête. — Fé-^ dor mauvaise tête! et où as-tu pris cela , Iwan? je ne connais pas d'officier plus raisonnable que lui. — Oh ! quand je dis mauvaise tête , je veux dirô»qu'il est trop amoureux, et que cela lui fait £ake des folies. — Ah! tu sais qu'il est amou* reux; et, dis- moi, c<Hinais4u Tobjet de son amour? — Oui, c'est une personne sur laquelle il n'aurait jamais dû lever les yeux. — Con^ment! que veux-tu dire? — De par saint Basile, Excellence, vous ferez de moi ce que vous voudrez , mais je vous suis trop attaché pour souffrir qu'on trompe un maître aussi bon que vous ; apprenez qu'à l'instant même j'ai vu l'officier sortir de l'appartement de mademoiselle. — Misérable! qui peut te porter à forger une aussi infâme calomnie ? --« Je ne dis que la vérité , Excellence , et je consens à mourir sous le bâton si je ne prouve pas ce que j'avance.— J'accepte le marché. Tu seras traité — Donnez-moi quelques jours, et votre excellence verra que je suis un fidèle serviteur ; mais il faut qu'on me garde le secret. — Je te le promets. »
3oo VARINKA.
La^ semaine entière s'écoula sans que le valet de chambre vint faire un nouveau rapport. Déjà le général t ne doutant plus de son imposture , se préparait à le faire punir, lorsque, dans la nuit du samedi au dimanche , Iwan entre^chez son maître , en s'écriant : « Ils sont ensemble ; venez , Excellence, vous le^ surprendrez. La petite femme de chambre s'est laissé gagner; c'est la plus pimpante des femmes de mademoiselle : c'est tout simple , elle est payée de deux côtés. »
A tout ce bavardage, le général ne répondait rien. Il se lève , s'habille , congédie l'officieux délateur, et se rend chez sa fille. Il frappe, personne ne dit mot ; il redouble ^ se nomme, et ordonne d'ouvrir. Varinka répond enfin comme sortant d'un profond sommeil;... elle n'a point de lumière;... il faut qu'elle réveille sa femme de chambre... Elle demande le tems de passer une robe ; le général s'impatiente... Que ferat-elle? Point d'issue dans l'appartement; deux chambres et un cabinet sans dégagement ; un poêle , et point de cheminée où on puisse se cacher; les doubles fenêtres repdent l!éva$ion impossible... Fédor est au désespoir... Mais dans la chambre d'Ânnouschka se trouve un
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grand .coffre fennant à ressort; il' contient du linge; on le vide précipitamment, Fédor s'y place, le dessus du coffre retombe , et la femme de chambre va ouvrir au général. Celui-ci , en entrant, prend un flambeau, et fait une rigoureuse inspection des trois pièces; il ne trouve rien qui justifie ses soupçons, il ne voit pas même le coffre sur lequel on a amoncelé le linge. Les manières de Varinka ne décèlent aucun embarras ; elle demande à son père , avec un air de simplicité ,'le motif de cette visite nocturne. Le général, un peu confus, balbutia quiîlques excuses. Sa fille se crut délivrée , lorsqu'à son grand déplaisir, elle le vit renvoyer Annouschka dans Tantichambre , fermer soigneusement la porte , venir s'asseoir, et entamer une longue dissertation sur la morale , sur la décence qui doit caractériser toutes les actions d^une jeune personne. L'entretien se prolongea pendant plus d'une demi heure; Varinka soutint courageusement cette terrible épreuve ; en 1^ quittant, son père l'embrasi^a tendrement. <c Adieu, aflieu, dit-il , ma chère enfant! pardonne-moi d'avoir troublé ton sommeil; je vois que je ne me suis pas trompé dans la bonne
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opinion que j'avais de toi; tu mërites ma confiance , tu es une bonne et noble fille ; semblable à ta mère, tu comprendras toute ta vie iUmportance de tes devoirs. »
R^tée libre , Varinka et sa femme de cham^ bre s'empressent de délivrer leur prisonnier; on lui parle , il ne répond point ; on le croit évanoui, il est mort Mais comment admettre
cette affreuse pensée? On Tenlève; on Tinonde d'eau fraiche et de spiritueux; Fédor reste immobile * Varinka essaie nn dernier moyen; elle prend des ciseaux , cpupe une veine , le sang ne paraît point. Le malheureux jeune homme ne put soulever le dessus du coffre , il à été étoufGi , il est mort!....
Hélas ! comment peindre le désespoir de Va-' rinka ? Un homme vient d'expirer dans son ap* partement, au milieu de la nuit , et cet homme, c'est celui qu'elle aime!.... Prosternée près du corps de son amant, elle ne verse point de larmes ; sa bouche ne laisse échapper que des sons inarticulés. Ce n'est plus cette altière Varinka , dont le courage savait tout braycr t la douleur en a (ait une femme tendre; elle donnerait mille &»s sa vie pour racheler celle de Fédor.
VARINKA. 3o3
Tandis qu^elie déplorait son «malheur, sans s'occuper du danger de sa position , Annouschka pleurait amèrement : <« Nous sommes perdues, disait-elle, on va nous accuser de la mort de Tofficier, nous serons condamnées à la Sibé-^ rie!... » Yarinka ne répondait rien. Une heure se passa dans ces perplexités. Tout à coup Annouschka se lever- en s'écriant : « Il me vient une idée , elle nous sauvera ! Il faut que ce corps disparaisse avant le jour; je vais trouver .mon frère le cocher, lui seul peut nous tirer de peine. *— Y penses- tu? confier notre secret à ton frère! — Pourquoi non? Je sais bien qu'il s'enivre quelquefois; mais, au fond, c'e;^ un garçon honnête; jç vous réponds de lui; quelquet petits présens le rendront discret — Non,
te dis-je, je né puis me résoudre — .Mais
quel autre moyen employer? que faire de ce corps? qu'allons - nous devenir? — jGe qu'il plaira à Dieu, que j'ai offensé. — Songez à la colère du général, au bruit que cet événement fera dans le pays ; mademoiselle, on vous respecte maintenant, vous allez être déshonorée ; le tems presse , encore quelques heures et le joue viendra , et nous serons perdues : au
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nom dttciel! m me retenez pins, je me charge de tout! »
A ces mots , sans rien écouter^ elle sort, va réveiller son frère , lui confie tout ce qui vient de se passer, et cherche à l'ëmonvorr par des supplications et par des promesses; mais le ca* cher Finterrompant brusqu^ent : « Parbleu! dit-il, voilà bien du tapage pour un homme mort; eh bien! on T enterrera. Es- tu folle de t*affliger ainsi ? — Mais il faut que personne ne sache... — Personne ne saura, je te le garantis. — Mais comment feras^u? — Sois tranquille, tout le monde dort maintenant; je vais aller prendre notre galai^t, je le placerai sur un long traiaeau , je le couvrirai de quelques, bottes de foin, et, fouette cocha;, nous ferons i^ufe ensemble. Quand, par hasard , on me rencontrerait , au diable si on devine que ^ sons du fourrage , il y a un bel officier; d'ailleurs, il n'y a rien à craindre , personne ne se promène à cette heure; il fait trop froid. — Mais où le mèneras-tu? -^ Que cela ne te gêne point; je le cacherai si bien que, de ta vie, tu n'en entendras parler. Je suis ravi de isendre ce petit service à notre maîtresse. La pauvre enfant!
VAHINKA. 3o5
elle va bien pleurer pendant trois jours ; le quatrième, elle se consolera , et le cinquième , si un
autre marieur se présente — Fi donc, mon
frère! n'as-tu pas de honte — Vous avez
raison , notre sœur ; allons , allons , c'est assez parler. »
Tous deux gagnèrent, avec précaution, la chambre lugubre. Yarinka les entendit , et se retira à Técart : le cocher ne la vit point ; il chargea sur ses robustes épaules l'infortuné Fédor. Pendant cet enlèvement. M"* de*..., resta anéantie : la douleur , le remords et Teffroi enchaînaient toutes ses facultés.
Quelques instans après , le cocher s'éloigna : debout sur son trainçau , il parcourut une immense distance. Arrivé au milieu du fleuve , il s'arme d'un pieu de fer dont il s'était muni , fait un large trou dans la glace , et y précipite le corps qui s'abime sous les eaux. Pour surcroît de prudence , il cache l'endroit où le cadavre a disparu sous un amoncèlement de neige.
« J'aurais bien pu, se disait-il, garder la dépouille de cet homme ; son manteau était presque neuf; mais pas si biie; j'y renonce de bon cœur. Quant aux cinquante roubles qui Se
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troTivaient dans le portefeuille, à la bonne heure , l'argent ne trahit point. Allons, yoili qui est expédié. Je défie son excellence la police de deviner le tombeau de notre officier; vienne la débâcle , il aiffa déjà fait quelques milliers de werstes. »
Yarinka, appuyée sur sa fenêtre, était tombée dans une sorte d'agonie. Quelques teintes matinales éclairaient déjà Thorizon; les vapeurs carminées de Tatmosphère annonçatent un beau jour. Le silence des nuits cessa progressivement; chacun , en s'éveillant , reprenait ses travaux. Yarinka entendit une voix éclatante chanter un air national : c'était le frère d'Annouschka ; revenu de sa course , il pansait gaiœent ses chevaux. « Malheureux! s'écria sa maîtresse, ta chantes , et moi je succombe au désespoir ! tu as su cacher le crime, mais je suis le criminel , mais j'ai livré mon secret à tme ame basse et sordide^ mais cette vile créature devient l'arbitre de mon sort. »
Cependant ^ à midi , Yarinka n'avait point encore vu son père ; c'était l'heure où elle devait se rendre près de lid. Que pensera-t-il à Paspec t du désordre et de la pâleur de ses traits ?
VARINKA. 3o7
Son cœur frissonne : elle craint de se trahir ; elle avance en tremblant, et frappe à la porte dn cabinet. Le général répond : « C'est vous, cher Fédor; entrez donc ; je vous attends si impa* tiemment. » A ces mots , prononcés d'une voix affectueuse , l'infortunée se sentit défaillir ; sa main abandonna la clé ; elle allait fuir, lorsqu'elle entendit du bruit, et vit paraître un courrier : il entra dans le cabinet ; elle le suivit. L'attention de son père fut distraite par cet incident; il serra la main de sa fille, et ouvrit ses dépêches. Tout en les parcourant , il s'étonna de l'absence de son aide-de-camp. « Concevezvous , ma filUe , que Fédor, toujours si exact, Fédor, qui ne manqua jamais de venir à neuf heures à ma chancellerie, n'ait point encore paru? On l'a vainement cherché dans toute la ville ; son domestique prétend qu'il n'est point rentré chez lui hier soir. » Yarinka répondit vaguement. Le général signa an registre du feltiègn et le congédia ; mais il s'aperçut enfin de l'altération des traits de sa fille. « Pauvre enfant , dit-il , vous vous ressentez encore du dérangement que je vous ai causé cette nuit; peutêtre aussi vous ai-je annoncé trop brusque*
3o8 VARINKA.
ment lUis mqiiiëtudes sur Fédor. Vous aimez comme moi ce boa jeune homme; sa disparition doit Yoas être pénible ; mais )^ai déjà envoyé plusieurs exprès dans les environs. Mort ou vif, ajouta -t-il en souriant , il faudra bien qu'on nous le ramène. » Le hasard de cette expression, employée sans dessein par le général , fut mortel pouf le cœur de sa fille ; elle sortit , craignant de laisser voir le trouble qui Tagitait.
Dans quelle situation déplorable s'est- elle placée ? Comment soutiendra-t-elle le poids de sa douleur et le silence qu^elle s^est imposé? Plusieurs jours se passèrent dans d'inutiles recherches ; on ne parlait que de l'absence de Taide-de-camp ; chacun Texpliquait d'une manière diverse ; mais personne ne soupçonna la vérité. Bientôt on se lassa de cette conversation : le monde est si frivole , q^e les- événemens les plus extraordinaires laissent à peine une trace dans ses souvenirs. Le général lui-mêmerenonça à ses recherches, et finit par accuser de dépit amoureux, ou de folie voyageuse, celui qui avait expiré sous son toit.
Bien que le secret f&t rigoureusement gardé ^
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Yarinka ne pouvait se défendre d'une' inquiétude dévorante ; sa santé s'altéra, et sa tristesse prit la teinte ie son caractère. Ce n^était point cette mélancolie douc£ qui appelle Tintérét 3ur une ame souffrante : quelque chose de sec et de hautain se mêlait à toutes ses actions. Qans la plus belle saison de là vie , à cet âge séduisant où ceux mêmes qui nous approchent semblent se placer volontairement sous notre empire, M"* de... inspirait une sorte d'éloignement, et repoussait les sentimens affectueux. Le changement qui s'opérait en elle devint trop frappant pour échapper plus long-^tems à la sollicitude paternelle. « Vous me cachez vos peines , lui dit un jour le général ; ma fille , je le vois , vous avez manqué de confiance ; mais , dites , n'ai-je point à me reprocher Tabsence de ce pauvre jeune homme ? Blessé de mon refus , il aura voulu se séparer de nous ; je devine qu'ii vous a fait l'aveu de ses sentimens , et que vous connaissez l'obstacle qui i renversait ses désirs. Peut-être l'aimiez- vous; répondez : l'avez-vous vu. avant son départ? Savez-vous où il est maintenant? -^ Mon père , je l'ai vu , répondit Varinka sans se troubler ; il paraissait ému en me
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quittant^; il m'adressait comme des adieux. Je n^ai pas bien compris le sens de ses paroles ; mais je vous jure que nous n^avons conservé aucune relation. — Vous éludez une de mes demandes , ma fille 9 était-ce de Tamour que tous éprouviez pour lui? — Non, mon père , c^ était uniquement un sentiment d'estime. — Je vous crois; pourquoi me . cacheriez-vous la vérité? D'ailleurs , feut-il vous le dire? Tbomme auquel votre main fut promise n'existe plus pour vous. Devenu maitre de ses volontés , il a rompu les engagemens que je respectais : il est marié depuis huit jours; des lettres de Moscou m'apprennent à l'instant cette nouvelle. Si vous aimiez celui que nous regrettons , il pouvait tout espérer ; mais n'en parlons plus ; je ne sais pourquoi le souvenir de Fédor reste sur mon cœur comme un poids douloureux. « »
Cette communication inattendue fut un coup de foudre pour Yarinka. Eh, quoi! c'est lorsqu'elle a perdu Fédor que toutes .les difficultés . s'applanissent ; aujourd'hui même elle pourrait devenir sa promise. Grand Dieu ! déjà les pompes de l'hymen se prépareraient : riche , belle , entourée d'hommages, elle pouvait être la plus
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heureuse des femmes : pour la punir, 1^ sort se plaît à lui faire entrevoir la félicité. Cette image flatteuse s'offre à elle comme un éclair brillant qui traverse la nue ; mais aussitôt sa pensée retombe dans l'affreuse réalité , et ses yeux , baignés de larmes, rencontrent la place où, prosternée près du corps de son amant, elle lui prodigua d'inutiles secours : à quoi lui servirent les pénibles combinaisons de l'orgueil, et l'oubli des bienséances qui lui étaient imposées ?
C'est volontairement qu'elle empoisonna sa ^ie et détruisit son avenir. Infortunée! Pourquoi le destin te priva- t-il si jeune de la tendresse maternelle; une mère, soigneuse de ton bonheur, eût adouci ta fierté et dirigé tes vertus ; elle t'eût fait connaître les liens projetés pour toi , et ton c<£ur se serait formé à une soumission respectueuse : mais s'il eût cédé *au dangereux attrait de l'amour, ton secret ne pouvait échapper à l'œil vigilant d'une mère. Hélas! le destin disposa autrement de la jeune moscovite. Dénuée de conseil et d'appui, son caractère s'aigrit, et son ame, fatiguée de souffrance, devint étrangère à tous les sentimens doux et consolateurs ; une seule pensée l'occupait , cacher son
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secret , échapper au mépris : voilà oà fendaient tous ses vœux. Chaque jour Fédor s^effaçait de son cœur; elle le regrettait faiblement, et cette image si touchante ne lui apparaissait plus que comme un accusateur toujours prêt à la perdre.
Cependant le yalet de chambre coiffeur ne concevait rfen à tout ce qui s'était passé; le lendemain de sa délation , non-seulement il fut puni comme calomniateur, mais il reçut Tordre de ne plus paraître devant le général. Cettp dernière correction exalta d'autant plus les ressentimens dlwan, qu'il était parfaitement sûr d'avoir vu Fédor entrer dans l'appartement de sa maîtresse. Ne pouvant s'expliquer la disparition de Taide-de-camp, il ne songea qu'à pénétrer un si étrange mystère.
Il ne tarda point à s'apercevoir que Pierre le cocher dépensait plus que de coutume , ce qui lui fit soupçonner que le frère et la sœur étaient mêlés dans cette aventure secrète. Alors il rechercha r occasion de faire parler son camarade : eUe s'offrit bientôt; ce fut le jour des Rois et de la bénédiction des eaux. En Russie , les gens du peuple ne croient pas avoir
VARINKA. 3j3
suffisamment célébré une grande féH s'ils ne s'enivrent au moins une fois«dans la journée.
Le soîr de ce jour, le général ayant dît qu'il ne sortirait point , Iwan entraîna le cocher dans un kabak (cabaret) placé à quelque distance de la ville; on l'appelait communémeni le kabak Rouge : ils y trouvèrent deux domestiques de la maison du général ; le màitre du cabaret était un homme libre ; plein de gaité et d'insoqcîancè, on le voyait toujours prêt à partager l'ivresse de ceux quij)uvatent chez lui : quand les têtes furent un peu montées, on parla selon l'usage du général et de mademoiselle. Les longues séances de cabaret- présentent, comme certaines pièces de théâtre, deux actes bien différens; d'abord celui où les langues se délient par l'effet des premiers verres ; le second , où elles s'épaississent par l'excès de la boisson; nos cinq convives exécutèrent admirablement cette première partie. Tantôt les paroles se succédaient rapidement comme un feu de file ; le plus souvent tous causaient à la fois : c'était le feu de peloton.
Le CQcher n'igaorait porat la sorte de suprématie que s'arroge le payant 5ur ceux qu'il ré-
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gale; chfrmé de jouer un rôle 9 il s'était déclaré ramphytrion , et usait largeoieat de ses droits. Iwan, plusvbeau parleur en sa qualité de perruquier , rinterroinpaat brusquement ^ voulut prouver à l'assemblée qu» le plusxiche d'argent n'^st pas toujours le plus riche d'esprit; montrant rhôte d'une main, et de Tautre frappant sur la table : « Parbleu! s écria-t-il , je ne crois pas que dans tout le gouvernement dePultawa.* il y ait un seigneur plus heureux que ce gaillardlà. Maître de ses actions , il fait tout ce qa^ii veut, personne ne le tourmente : il reste garçon parce que cela lui convient; la marmaille ne le gène point. Si un )our il est assez béte pour se marier, il ne devra s'en prendre qu'à lui; tandis que nous, pauvres esclaves livrés aux caprices de nos maîtres , toujours menacés du bâton , dcmnant au diable la femme qu'on nous oblige de prendre , nous menons une vie misérable.
» — Bah! dit le cocher, tu te plaint toujours , toi qui as un métier de paresseux : pendant que tu fais voler la poudre sur la tête de tes pratiques , des flocons de neige tombent sur la mienne , et , morfiNidu sur mon siège , i'attends (ju'il plaise, à son excellence M nie crier :
varï:nka. 3i5
P^hol!.... Eh bien! que saint Pierre nie ferme un jour les portes du parais, si Ton m'enteml dire que \e suis malheureuXr Mes quatre repas sont assurés ; j'ai un boa caffetan pcmr me couvrir, je couche TKiver sur un poêle bien chaud ; Teau-de-vie ne me manque point. Vogue la galère et vive la jme! Quant à la liberté, je m'en soucie comme d'iv) verre d'eau : pour nous c'est souvent un brevet de misère. Di3-moi donc, v^W beau coiffeur) ne vaut-il pas mieux être un esclave bien nourri, qu'un homme libre qui meurt de faim?
M — Et les coups dont on caresse notre dos , répliqua le perruquier, les comptes-tu pour rien? Le général est un assez bon seigneur, j'en conviens, sa colère pa$se aussi vite que les prer mières neiges du mois d'octabre; mais dans tes chiennes de grimdes n^aisons n'a-t-on pas vingt mattces pour un? La demoiselle, monsieur l'aidede-^camp, les parens, l'intendant, le maître*d'hôtel , il faut obéir à tout le monde. Que par miracle j'attrappe un jour la clé des champs, tu verrai si. je me», plaindrai!
» — Comment, seigneur In^n, vous pensez encore à la dernière bastonarde que vous fit ap-
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pliquer gënëreusetnent Vaide-de-camp qui a décampé? Que veux- tu, mon garçon, il n'était pas riche; chacun donne ce qu^il peut. Après tout, tu n'en es pas mort; allons, vidons ce pot, ta rancune restera au fond.
w — Morbleu! Pierre, fils de Grégoire, il fut un tems où tu tenais un tout autre langage. Comment se fait-il que ^u trouves tout bien maintenant? Explique ^moi ce qui t'a fait devenir le favori de nos maîtres. On respecte tes os, comme s'ils n'étaient pas aussi durs que les nétres? — Ah ! je t'en réponds, qu'on les respecte; malheur! malheur à celle...... je veux dire à r^lui
qui me laisserait frapper. »
A ces derniers mots du cocher, Iwan témoigna de la surprise ; m^is , réprimant aussitôt ce mouvement involontaire, et désirant obtenir de plus amples renseignemens , il ré- ' pliqua vivement : « Eh! pourquoi donc, Pierre» serais-tu à Tabri des punitions? n'es-tu pas domestique comme nous? — Oui. — Aussi mauvais sujet que nous? — Sans doute. — Ne t'enivres-tu pas plus souvent que nous? — J'en conviens. — Et tu*ne crains rien? — Rien, rien, te,dis-je, de par .tous les saints patrons de la
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Rassis ! — Ah! mon pauvre garçon , c'est l'eaude-¥ie qui parie , ce n'est plus toî ! — Ce que je dis est aussi vrai , qu il est certain que je paierai à notre hâte les quatre pots qui sont bus i et ceux que nous aHons boire eijcore. Allons ^ Daniel , fils d'Alexis , à la cave , et reviens , si tu peux , sans trébucher, surtout sans répandre une seule goutte de cette bonne liqueur; tiens, regarde ce billet blanc , il ne sera pas dit que Pierre a £ait des dettes au kabac rouge. >» i
L'hôte allume sa lanterne, et va dans une pièce voisine où il tenait ses provisions ; pendant ce tems, Pierre roulait dans ses doigts Passignation de vingt-cinq roubles, et démêlait jivec plaisir sur la figure de ses camarades, l'envie que sa petite fortune leur inspirait. Après un instant de silence , le rusé Iwan poursuivit son but en ces termes : « Sais-tu bien , l'ami , que tu vas passer pour sorcier dans le district? On dira qu'un diable te fournit de l'argent : ce n'est pas sans dangerpour toi ; prends-y garde ; souviens-toi de la terrible aventure du meunier d'Alatyr.
» — Que l'argent me vienne du diable ou d'un ange, qu'importe? s^écria le cocher; ce .
3l8 VARiNKA.
qu'il y a de sûr, c'est que je n'ai qu'à dire un mot pour en avoir tant qtie je veux. Je puis te montrer demain matin detnc cents roubles! entends-tu, Iwan? deux cents roubles ! »
Iwan allait répliquer, lorsque Vhôte rentra, et déposa sa charge sur la table : « Ochin carracho * / dit Pierre d'un air de triomphe , âidesnous , Daniel , à faire raison de cette cruche au ventre arrondi. Est-il heureux , ce gros père la joie? H boit tout le jour aux dépens des autres, et les roubles hii viennent en chantant : allons, veise à la ronde , et dis-nous la chanson 'de
Les têtes s'échauffaient. Iwan , toujours plus maître de lui que ses camarades , veut pousser à bout l'amour propre du cocher : « Mon trèscher Pierre, lui dit- il avec cet accent plein de tendresse que prennent entre eux les gens du peuple à moitié gris , conviens que tout à rheure tu faisais le fanfaron en nous parlant des deux cents roubles.
» — Non! répliqua le cocher d'une voix de ton-
* On peut traduire ces deux mots russes, Irès-souveol employés dans la conversation , par ceux-ci : Fort bien y ou très-bien.
VAHINKA. Sig
nerre ; non , trois fois non ! J'ai dit la vérité ; je puis avoir demain à ma disposition cette somme qui te fait ouvrir 4* grands yeux , c'est une bagatelle. Veux-tu quelque chose de plus fort? il dépend de moi que notre jeune maîtresse vienne
ici à rinstantméme Oui, de par l'archange
Michel , elle y viendra pour nous voir boire h sa santé.
» — Quant i.cela , mon brave , reprit le perruquier, je t'en défie ; nous t'en défions tous. Depuis mille ans, il n'est point arrivé que la fille d'un général russe se soit rendue au cabaret par l'autorité d'une ùarbe. — Eh bien! la mienne aura cette gloire , et je consens à la couper dès demain, si notre très-fière maîtressfe ne se rend pas .à l'invitation de la compagnie. Quant à ton défi, il ne vaut pas un kopek, je veux qu'il me porte profit; parions quelque chose. — J'y consens : combien demandes-tu pour opérer ce miracle ? — Le billet rouge. — Va pour les dix roubles. — Touche-14 , c'est dit ; je vous prends à témoins, vous autres. Bientôt vous connaîtrez le pouvoir de Pîerre Grégorév'its^ch ; mais j'exige que, pendant mon absence, les verres se reposent : entends-tu , Daniel , joyeux seigneur du
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^abac rouge , tiens-y la main, car )e ne paie jamais ce qu'on boit sans moi. »
L'hôte s'inclina respectueusement, en signe d'obéissance aux ordres de l'amphytrion , qui s'éloigna rapidement , laissant nos quatre buveurs étonnés de son audace , et riant d'avance de la perte des dix roubles.
La vivacité de la scène avec le coiffeur avait un peu tempéré l'ivresse de Pierre ; il gagna le logis d'un pas assez ferme ^ et monta à l'antichambre de sa jeune maîtresse. Il y trouva sa sœur, la femme de chambre; elle était seule.
» Annouschka, dit-il en entrant, je viens de faire un pari; c'est toi qui m'aideras à le gagner. — Qu'as-tu parié? — Que mademoiselle se rendra tout à l'heure au kabak rouge, et qu'elle nous verra boire à sa santé; elle n'y trouvera que des ge^s de la maison , cinq personnes, en me comptant, pas davantage. — Comment dis-tu? Ma maltresse ! la fille de son excellence, aller dans un cabaret!.... es-tu fou? — Non, je ne suis pas fou!.... — En ce cas , tu es ivre , et c'est la méme^ chose t va dormir, je ne t'écoute point. — Annouschka !• j'ai paiié ; on m'a défié, et cela sera âans plus tarder : pré-*
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viens ta maîtresse. — Eh non! te dis- je, je ne lui parlerai seulement pas.. »
A ces mots , la figure du*coclier''prit une expression menaçante qui fit trembler sa sœur. « Tu oses me dire que tu ne lui parleras pas ! et moi je veux qu'elle vienne, s'écria-t-il en frappant du pied avec violence , et si tu ne parles pas^ je parlerai moi!... As-tu donc déjà oublié la nuit du cadavre?... N'est-ce pas ici que je Tai Chargé sur mes épaules?... Ne puis-jc pas à l^instant vous accuser de cette mort? — Silence, mon frère! au nom du ciel, tais-toi! — Eh bien I amène Yarinka , fille de Vladimir ; si dans quinze minutes vous n'êtes pas rendues toutes deux au kabak, demain on saura tout! »
En finissant ces terribles paroles , Pierre s'élança hors de l'appartement , sans vouloir écouter les plaintes de sa sœur.
Le général avait eu ce jour-là quelques personnes à diner. Sa fille, retirée chez elle vers les six heures du soir , lisait tranquillement , lorsque le cocher survint ; la porte de sa chambre étant restée entr'ouverte , elle avait pu entendre toute la conversation.
« Dieu sauveur! que ferons-nous? dit An-
J22 t^ARlNKA.
iioaschka , que ferons-nous? » Maîs^ Varinira avait déjà pris son parti. Nulle hésitation ne se peignit sur sa figure ; à la seconde demande d^Annouschka, elle répondit avec le caliiie d^une sombre résignation : « Nous iron<; au kabak ronge. — Y pensez-vous , mademoiselle? — Oui , te dis-je , nous irons. Ton frère a acqnis le droit de commander ; il me faut obéir , il est capable de tout , ce misérable ! — Hélas ! je conviens que lorsqu'il a bu... — L'infâme! dans le délire du vin , il aura fait à ses camarades le récit du trépas de ce pauvre Fédor ; demain, l'aventure sera publique dans la maison, et mon père... Dieu ! je frémis à la seule pensée que... Non content de sa fatale indiscrétion , l'insolent cocher me condamne à répreuve la plus humiliante ; soit... je la subirai ; mais je jure que ce sera la dernière. — Mademoiselle , que voulez -vous dire? Quel peut être ?... — Tais-toi, il n'est pas teins encore de tn' expliquer : va chercher une bouteille d'eaude-vie dans la caisse que nous avons reçue d'Odessa; va, et reviens promptement; ton frère est pressé, il n'y a pas un momeût à pernlre. »
Ânnouschka sortit et revint comme un trait avec la bouteille qu'on lui avait demandée. Aus-
sit6t Yarinka prend une fiole de laudanum , la verse dans un vase, y jette atlssi Teàu -de-vie l et quand ces lîqneuts simi bien inêlées', elle remplit de nouveau la bontëille. Alôts tantes denx , s'enveloppant de leurs fourrures , sortent par une petite porte d'arrière-conr ; la nuit était sombre , nn vent de nord-est soufflait avec violence ; les jeunes ailles , se donnant le bras , s'acheminèrent vers le kabak par une route détournée.
Arrivées près de la porte , Vatinka dit en élevant la voix : « Annouschka, regarde siqnelquesuns de nos gens ne sont pas .ici. » Le cocher, qui reconnaît les accens de sa maîtresse , s'élance vers elle , et la prie assez respectueusement d'entrer dans la chambre : « Très-volontiers , répond-elle en s'avançant. » A son aspect, tous se lèvent, et restent confondus d'étonnement.
« Mes amis , s'écrie Vàrinka , je vous porte de quoi boire à ma santé : voici une bouteille d'eau-de-vie de France , il n'y en a pas de meilleure dans les caves du général.
» — Bienfaisante dame , réplique le cabaretier déjà chancelant, béni soit le jour où j'ai
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Thonneur de tous recevoir; c^est la première fois que ma cabane possède une aussi illustre perjsonne ! votre présence, lui portera bonheur.
» — Bonnes gens, reprit gaîment Yarinka , asseyeZ'VOtts ; et toi, Daniel, fils d'Alexis, donne cinq tasses bien propres. Je réponds que jamais breuvage plus excellent n^aura été bu dans ce lieu.
» — Houra ! houra ! s'écrient les convives » charmés qu'on leur permit de s^asseoir , car ils se soutenaient à peine. »
L'hôte , très-glorieux de s'entendre appeler par son nom et celui de son père , ce qui , chez les Russes, est une marque de considération, pose , en se rengorgeant , les cinq vases sur la table. Yarinka se lève , et prononce ces mots : « Pour vous prouver que j'aime avoir nos gens se réjouir, je veux moi-même vous verser à boire. » Alors elle distribue cinq portions égales, et tous avalent 1^ perfide nectar, en appelant sur la tête de leur belle maltresse mille bénédictions célestes.
» Annouschka , dit alors la jeune Rpse , le vent redouble; laissons passer cet af&eux chasseneige; nous reviendrons tous ensemble à la mai-
VAHINKA. 3a5
son. — Vous avez raison , excellence , balbutia
le cocher, nous partirons quand » Mais sa
langue embacrassée ne put achever la phrase , et sa tête s'inclina sur la table. Bientôt Thôte et les autres domestiques furent plongés dans un profond sommeil. Le silence règne dans la chaumière. Un quart-d'heure se passe; enfin, Varinka s'écrie d'une voix forte : « Allons, mes
amis, partons. » Mais l'opium a produit son
effet; personne ne répond. « Voici le moment, *» dit- elle en jetant sur sa femme de chambre un regarct sinistre.
Aussitôt elle ramasse de la paille, la présente à la lumière , et met le feu aux quatre coins de la chambre. « Que iaites-vous , mademoiselle ? — J'assure notre secret , je l'ensevelis sous la cendre. — Et mon pauvre frère? — C'est un misérable; il nous trahissait. N'as-tu pas vu le rire insolent du coiffeur? il savait tout. Ne pleure point , Annouschka ; nous étions perdues à jamais si ces misérables,.... La maisoi» s'embrase, sortons. » A ces mots, elle entkratae violemment cette pauvre fille , ferme la porte à double tour, et, s'élançant aux bords de la route, elle jette la clé dans la neige qui couvrait le chaimp voisin.
LUncendie est favorise par les ëtoupes dont les paysans russes calfeutrent leurs maisons de bois. Dès que la flamme devijit extérieure , le vent la rendit plus active. Cachée derrière un massif de vieux arbres , Varinka voulut acquérir la certitude que le feu n'épargnerait aucune de ses victimes ; mais Annouschka , prosternée sur la glace , laissait échapper des plaintes étouffées par de sourds gémissemens. « O mon frère! mon pauvre frère ! c'est moi qui te donne la mort. C'est pour nous sauver que tu te chargeas du corps de TofBcier au péril de tes jours, et voilà ta récompense ! Ah ! j'en suis sûre , Dieu nous punira. Tous les saints du paradis n'obtiendraient pas notre pardon. »
Sa maîtresse , peu touchée de son désespoir, vit la maison se consumer sans proférer une parole : cette ame , desséchée par l'orgueil , se fermait à tout sentiment d'humanité. Des es-
davesl un mougik! qu'est-ce que la vie de
pareilles gens devant l'intérêt de sa réputation et de^sa propre sûreté? Le cabaret était isolé. A cette heure, personne ne se trouvait sur la route. Une horrible tourmente protégea le crime et la retraite de Yarmka ; elle put, sans être aperçue,
regagner là maison où tout ie monde ignorait son absence.
Varinka rentra dans le salon de Tair le plus dégagé, s'informa, avec intérêt, des chances de la partie que son père venait de terminer, et testa près de lui jusqu'à minuit, causant comme de coutume , sans montrer ni inquiétude ni distraction.
Le lendemain , on fit au général le rapport sur rincendie ; le peuple ne parlait que du kabak brûlé. La police fit retirer de dessous les débris cinq cadavres à demi consumés et méconnaissables. Comme quatre domestiques de la mai-« son du généra] avaient disparu , et que leur habitude constante était d'aller boire chez Daniel^ on ne douta point qu'ils n'eussent péri dans lès gammes.
Pendant le dtner, il ne fut question que du fatal événement. « C'est une jMsrte qui m'est bien sensible, dit le général. Les malheureux! quel sort!...,. Je regretté surtout Pierre.; c'était le meilleur de mes coitrhers et un bon garçoti , malgré sa passion pour Fean-de-vie; il aimait ses maîtres , et conduisait fort habilement. Ces pauvres gens étaient nés sur mes terres.,-..»
tous étaient mariés : yoiià bien des f^wnes désolées et des enfans privés de leurs pères. Le maftre du cabaret était un excellent bomme ; je le vois encore ; gai comme pinson , il chantait toujours : voilà pourquoi mes domestiques lui donnaient la préférence ; ils aimaient mieux (aire un peu plus de chemin pour aller boire chez lui, parce qu^il savait les amuser. — Ce que je ne puis comprendre, dit im des convives^, c'est que, sur cinq individus, aucun ne soit parvenu à sortir de la maison dès qu'il a ressenti les premières atteintes du feu. Je connais les localités; la chambre n'était pas grande, et la table où Ton buvait se trouvait placée très-près de la porte d'entrée. — Il faut croire, répliqua froidement Varinka, qu'ils étaient tous profondément endormis; la fumée les aura subitement étouffés; ces maisons de bois brûlent avec une si prodigieuse rapidité ! — Ma fille a' raison , dit le général ; vous savez combien nos gens boivent avec excès , et comme ils sont imprévoyans. Nébos , voilà leur devise. Je ne m'étonne que d'une chose., c'est que ces événemens soient aussi rares» »
Ain^i , un forfait aussi horrible dans ses corn-
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binaisons que dans ses résultats n^ excita pas le moindre soupçon. Une jeune fille n'a point hésite devant la pensée de sacrifier cinq personnes au désir de n'être point démasquée. Sa première faute pouvait, en quelque sorte , s'excuser. Un concours de circonstances malheureuses avait amené une épouvantable catastrophe ; ici c'est le plus barbare égoïsme qui lui a donné le génie du crime ; elle le calcule froidement , elle l'exécute avec atrocité : six être innocens sont morts victimes de son détestable orgueil , puisque le trépas de Fédor préluda au drame lugubre de la nuit dernière. Yarinka est restée chaste , et pourtant c'est la plus criminelle des femmes; mais un voile impénétrable couvre son secret. La fidélité de k femme de chambre est à toute épreuve ; Aniiouschka adore sa maltresse ; et , quoique affligée de la mort de son frère, le mystère n'a point à redouter son indiscrétion. Ainsi, Yarinka vit respectée, honorée; sabeauté, son rang , ses richesses , lui .attirent une foule de prëtendans ; celui qui obtiendra sa main se croira le plus fortuné des hommes. Cependant , Thiver s'écoulait , et les austérités du grand carême succédaient aux joies du carnaval. Les senr
33o VARtNj^^.
timens religieux se révcilî&rent dans l'esprit de Yarinkâ ; le remords vint i leur suite , et ses pointes aiguës dëchirèrent son coeur ; mais , plus superstitieuse que pénétrée des vérités sublimes de la religion , elle crut qu'en remplissant rigonreusement les devoirs de son culte, sa conscience serait délivrée du fardeau qui Taccablait.
Le sentiment de son indignité lui faisant redouter le confesseur ordinaire de la famille , elle trouva un prétexte pour soUiciter de son père la permission d'en appeler un autre, et elleTobtint. La figure vénérable de ce nouveau prêtre , sa bonté, sa douceur, semblent promettre plus d'indulgence ; les aveux qu'elle doit faire coûteront ^ moins à sa fierté.
Le tribunal de la pénitence s'ouvre pour Varinka ; le pope fait sa prière; Varinka s'incline. Lorsqu'elle révéla la mort funeste de l'infortuné Fédor , le prêtre garda un front sérieu}{^; ses traits ne perdirent rien de leur grave immobilité ; mais quand elle s'accusa de l'incendie dn kâbak , quand elle dit le trépas des cinq hommes brûlés de sa propre main, un cri d'horreur échappa involontairement au ministre de Dieu , et ses yeux se portèrent avec effroi sur la
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jeune pénitente qui attendait humblement soii arrêt. Le confesseur restait comme anéanti sous le poids de la confession qu'il Tenait d'entendre. « Mon père , vous ne dites rien , s'écria enfin la coupable Varinka ; la religion yoiis défdlid--elle de secourir le pécheur? — La religiim me l'ordonne; mais votre révélation remplit mon ame dé terreur. Vieilli dans les fonctions du sacerdoce , je ne puis être étranger aux passions des hommes ; l'aveu de leurs iniquités n'a que trop souvent brisé mon coeur, et cependant ; il est donc vrai , à votre âge , une personne de votre rang, de votre sexe , vous
qu^on cite pour modèle. » Après un moment de silence , le pope prononça ces mots d'une voix étouffée : « Dieu sauveur, pardontiez-lui ! — Et vous , mon père , ne me pardonnerez-vous point? — On ne doit jamais désespérer de Ha miséricorde divine ; le tems et de sincères remords peuvent l'obtenir. Aujourd'hui le pardon du ciel ne descendrait pas sur vous ; je ne puis vous absoudre. — Songez à l'effet que va produire mon éloignement de la sainte table*; chaque année je remplis publiquement ce devoir ; les Russes ne peuvent s'y soustraire ; vous me
perdez, mon père, si vous W refusez l'absolu^ tion. -^ Et je me perds si je vous Taccordc. — Mon père , au nom de ce Christ qui est devant nous ! — C'est en son nom que je dois résister. Pensez'Yous donc qu'un tardif repentir, arraclué par la crainte du blâme public , puisse dësàrmer sa jnstice? Là bonté de Dieu est infinie ; mais votre crime fut horrible : le sang de ces malheureux veut une longue expiation. — Oh ciel ! que pensera mon père? soutiendra-t-il la honte du scandale que votre extrême rigueur va entrainer ? il en mourra ! Ahî de grâce, ayez pitié de ses cheveux blancs ! » Elle dit , et tombe sur le parquet qu'elle inonde de ses larmes.
Le pope resta quelque tems abîmé dans une pénible incertitude *, ses traits décomposés trahissaient son émotion profonde^ Faisant enfin un vtoient effort sur lui-même , il dit à Yarinka : « Écoutez , les vertus de votre père , la crainte d'ajouter une victime à celles dé votre barbarie, vont me rendre coupablei puisse le ciel me pardonner! Jeudi prochain, présentez-vous à la communion , mêlez-vous à la foule des fidèles ; je m'arrêterai un instant devant vous, et l'on croira vous m'entendez — Mon père.,,/
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— C'est tout ce que je puis vous accorder ; c^est beaucoup trop sans doute. Adieu , pleurez et priez. » Aussitôt il se lève et disparaît aux yeux de V^nka.
Rentré chez lui, le pope ne put dissimuler le trouble qui Tagitait , ni prendre part au souper de famille. Sa petite fille , âgée de huit ans , lui adressait vainement ces questions enfantines si douces à Toreille d'un père , il resta froid et silencieux. Sa femme s^alarma : c'était une très-bonne personne , fort attachée à ses devoirs , comme le sont généralement les épouses des prêtres russes ; mais elle avait un caractère très-faible, l'esprit enclin aux superstitions populaires, et une santé si délicate que la plus légère émotion lui devenait funeste. Quand sa petite fille fut couchée, la mère , qui jusque Ià|s'était contrainte , laissa voir toute son inquiétude.
« Mon ami, dit-elle à son mari, ,qu'avezvous? Confiez-moi vos peines! — Je n'ai rien , absolument rien , ma chère femme , allez vous reposer; je veux prier Dieu. — Vous me trompez, vous me cachez quelque chose. — Non, tranquillisez- vous , laissez-moi prier. — Mais, depuis vingt ans que nous sommes ensemble, )^-
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mais Yoitd n^éUs rentré le soir avec une figure aussi triste. J'ei> suis sûre , quelque malheur nous menace, -r- Non, vous dis- je, ce qui me préoccupe nous est tout-à-fait étranger. Vos questions me font mal; je vous en conjure, laissez-moi. — Ainsi , vous m'enlevez votre confiance?— Quel entêtement déraisonnable: d'un seul mot j'arrêterai votre curiosité. Apprenez qu'il s'agit d'une révélation faite au tribunal de la pénitence. — Je ne puis vous croire. Le secret d'un autre ne vous tourmenterait pas si vivement. Mais comment l'oubliai-je? c'est aujourd'hui lundi ; ce jour est malheureux , et ce matin, en sortant, la première personne q.ue j ai rencontrée était en deuiL Quel sinistre présage! Ah! je n'en doute point, mon père est mort ; je ne le venai plus. »
Cette idée plongea subitement la pauvre femme dans un état voisin du désespoir; tlle fit éclater les plus douloureux gémisseniens. Rien ne pouvait la calmer; elle répétait sans cesse : « Mon père e&t mort, il est mort ! » A chaque minute la crise devient plus violente. Tout à eoup les larmes s'arrêtent ; d'eOrayantes convulsions leurs succèdent. A ce spectacle dé-
cbirant le mari se trouble ; il redoute la prolongation d'une attaque qui peut être mortelle ; enfin, profitant d'une faible relâche aux vives souffrances de sa femme , le prêtre lui fait jurer qu'elle gardera le plus profond silence sur je mystère qu'il va lui révéler.... Elle s'engage ; elle écoute, et le secret de la confession est trabi
A peine le pope a-t-il parlé qu'il sent tout© l'énormité de sa faute. Les sermens réitérés de sa femme n'ont pas le pouvoir de le rassurer. Sa conscience l'accuse ; déjà il porté la peine de sa trabison; déjà un affreux pressentiment remplit son ame d'épouvante.
Cependant la petite Arina , couchée dans une chambre voisine, fut réveillée par les sanglots de sa mère. Curieuse d'en connaître le motif, elle s'était levée doucement, et , se plaçant derrière une porte vitrée un peu entr' ouverte, elle avait entendu toute la confidence. Les détails accessoires de ce récit furent écoutés avec la distraction de son âge; mais comme très-souvent on avait parlé de l'incendie du kabak rouge, qu'elle connaissait, lorsque son père dit qu'il avait été brûlé par la fille du général,
Arma devint très-aftentive , et cette circonstance la frappa si virement qu'elle resta gravée dans sa mémoire. N^gnorant point qu écouter furtivement est une action répréhensible , elle se promit de ne rien dire^ regagna son lit, et se rendoimit bientôt.
La veille du jour de Pâques arriva ; cette fête, si solennelle dans toute la chrétienté, est célébrée par les Russes avec la pompe la plus remarquable : c'est le véritable jour de Tan. Alors ils se félicitent mutuellement sur la résurrection de notre Seigneur. On s'embrasse dans les rues, on se visite , on se réjouit : on abjure ses ressentimens; on se fait des cadeaux, l'œuf de Pâques est donné et rendu sous mille formes variées. On voit des maîtres faire asseoir leurs serviteurs au banquet de famille; les esclaves embrassent leur seigneur , et le souverain luim$me reçoit le baiser de ses sujets. Tous les rangs se confondent et s'abaissent devant la majesté de Dieu. Dans ce grand jour les Russes semblent ne former qu'une seule et même famille!
La cérémonie de la résurrection est nocturne. Le samedi-saint, à dix heures du soir, la popu-
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latîon se porte en foule dans les églises. Le général ***, père de Varinka, s'était déjà rendu à la paroisse, accompagné des officiers de la garnison, et précédé de ses gens en grande tenue. Sa fille était placée , ainsi que les premières dames de la ville , auprès de la balustrade qui ferme le choeur; son père occupait l'autre cAté sur la même ligne ; la femme et la fille du pope se trouvaient dans la foule , à peu de distance de Yarinka.
La nef du temple est encore plongée dans l'obscurité ; les fampes d'or et d'argent jettent quelques faibl es rayons sur le tombeau du Christ, placé à l'entrée du chœur, 09 face de la porte sainte. Les chantres entcmnent à demi- voix de plaintives psalmodies. L'office qui précède la messe touche à sa fin ; l'horloge de la paroisse va sonner minuit. Les ckches de toutes les églises, le canon des remparts attendent ce signai pour proclamer la résurrection. Déjà les prêtres transportent silencieusement l'image de Jésus- Christ derrière le sanctuaire. Déjà la nef, s.ubitement délivrée des ombres qui l'enveloppent , s'éclaire des milliers de bougies que tous les fidèles ont dans leurs mains. Le pontife n. i5
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va prononcer d'une voix éclatante le Kresios-- Voscrh; un silence religieux précède ce moment solennel.
Tout à coup la petite Arina , pressée d'un vif mouvement de curiosité , tâche de se faire jour à travers ceux qui lui cachent la cérémonie. Déjà elle atteignait les premiers rangs, lorsqu'un domestique du génér^d , se sentant heurté par elle, la repousse durement, et, sans le vouloir, foule son pied avec tant de force que la pauvre enfant laisse échapper un cri aigu. Furieuse, hors d'elle-même, Xrina dit, à trèshaute voix : « Pourquoi me maltraiter de la sorte, est-ce parc^que tu appartiens à la grande dame qui a brûlé le kabak rouge?... Le kabal rouge!!! »
A ces mots , tous les regards se portent vers Yarinka, qui tombe sans connaissance sur le marbre du parvis- Les dernières paroles de l'enfant se répètent de bouche en bouche; le général les entend. Une grande rumeur s'élève dans l'église ; on emporte Yarinka. L'airain frappe la douzième heure , le canon se fait entendre, les cloches sonnent, et la cérémonie continue.
Le général, rempli d'inquiétudes, monta dans
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la voiture qui ramenait sa fille ; en lui prodigua tous les soins. Au bout d'une heure , elle re- ^ prit ses sens. Alors , son père fait éloigner tout le monde , et fixant sur 4Ue un regard séyère et pénétrant , lui demande l'explication de ce qu'il a vu, de ce t]tt]il a entendu : « Depuis longlems , dit- â ^ l'observe en veus quelque chose de mystérieux qui vous aç^iseï N*espérez plus me .tromper; je dois obtenir de vous une con-^^ fiance sans bornes; ce qiii vient.de se passer me cbnne le droit de l'exiger. »
Yarinka, désespéréei, sentit que désormais rien ne pouvait la soustraire à l'explication redoutable. Son secret venait d'être trahi par un scandale public , et un de ces coups du hasard , dont les hommes sont les instrumens , mms où V(xa reconnak la main.yeqgeresse de la Frovi- ' dence. La feinte était aussi impossible qu'inutile. Vaincue jmr la fatalité, Yacinka déclara tout, en remontaqt aux première^ circonstances de sa . liaison avec Tédor. ^ '
Le feu du ciel tombant aux pieds d'un homme sans le réduire en poussière , ne lui cause pas plus de stupeur que n'en éprouva le général en écoutant ce récit. Son noble front se couvrit de
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pâkur ; il resta quelque tems 4xmime anéanti par cette horrible confidence. Ce tissu de noirceurs^ dont s^accusaitune fille que jusqu'alors il croyait innocente et pnre , siMfrit à lui comme un de ces rêves affreux qui tourmentent le repos des nnits : il voudrait repousser la funeste lumière; mais , trop sûr ^fin de son malheur, il s^éeria avec l'accent du dé^poir : « Quw ! je suis dé^ honore par celle qui faisait tout le bonheur et la gloire de ma vie! Je trouve uncœior inhumain, une ame souillée de crimes dans mon en£ant, dans l'unique objet de ma tendresse ! Prêt à rejoindre mon Créateur, j'emporterai dans le tombeau la honte dont elle flétrit une famille honorable! Fille cruelle! çst-ce donc de moi que tu tiens le jour? est ce ton angélique mère <pii porta dans son sein im -monstre tel que ipi? Grand Dieu ! et je ne vivais que pour elle !.'... Mais comment d^urn^r l'orag^e qui menacé ta tête coupable? BientAr la rumeur publique instruira le souverain de te3j<6rf<stts et* de mon déshonneur! Que dis je? c'^t moi-même qui dois faire le rapport au monarque; c'est moi. qui dois accuser mon propre sang!.... Non, je ne le puis Mettez- vous à cette tabk; prenez la
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plume , et écrivez ce que je viens d'entendre , sans nul détour, sans aucune réticence ; je le veux y je l'ordonne. Celle dont la jeunesse fut une longue hypocrisie , sera condamnée à dire toute la vérité ; elle la dira à un juge sévère , à notre maître , à remjpereur ! »
- Yarinka , prosternée aux genoux de son père , pleurait amèrement : ces aecens la pénétraient d'effroi ; il y a quelque chose de si redoutable dans le courroux d'un père. Elle n'ose lever les yeux sur cette figure bouleversée par l'indignation! il lui semble qu'une étemelle malédiction plane déjà sur sa tète; son supplice commence! Tremblante , mais résignée, elle prend la plume, et va tracer son accusation.
Le général s'éloigna : retiré dans son cabinet, il mande le pope qui avait reçu la confession de sa fille. Ce dernier fit en gémissant l'asveu de sa faute ; il laissa éclater un repentir si vrai ^t si touchant , que le père de^Yarinka fîit désarmé ; mais il n'était point eq son pouvoir d'altérer les faits, ni de dérober le coupable à la sévérité de l'empereur.
Yarinka , restée, seule , continua d'écrire. Déjà le sentiment de terreur qu'elle avait
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ëpifinvé s^6st affaibli; conservant dans l'acte de soumission qu'tm exigeait d^elle , toute la hauteur de son caractère , elle s'accusa firanchement , sans pallier les &its , sans solliciter l^indulgence^ sans demsoider grâce.
Le lendemain , cet écrit , et le rapport pac^ ticulier du général / lurent expédiés à Saint* Pétersbourg par un courrier militaire. L'empereur Paul parut vivement frappé de la lettre de Yarinka ; il transmit aussitôt ses «rdres. On y reconnaîtra l'originalité du caractère de ce prince ; la décision impériale était conçue en ces termes :
w I^ pope ayant violé ce qui doit rester inviolable , le secret de la confession , sera exilé en Sibérie , et déchu des fonctions du sacerdoce. Sa femme le .suivra; ell% est coupable pour n^avoir pas respecté le caractère d'un ministre des autels ; la petite fille ne quittera point ses parens.
» Ânnouschka, la -femme de chambre, ira également en Sibérie po|ir n^avoir point averti sott^maitre de la condinte de sa fille.
» Je conserve au général toute mon^estime; je le plains et je m'afflige avec lui du coup mortel qui vient de le firapper.
» Quant à Yarinka, je ne connais ancnne peine qu'on pUisse lui infliger. Je ne vois en elle que la fille d'un brave militake , dont la vie fut toute consacrée au service de son pays* D'ailleurs y ce qu il y a d'extraordinaire dans la découverte du crime semble placer la coupable hors des limites de ma sévérité ; c'est elle-même que je charge de sa punition. Si j'ai bien compris* ce caractère, s'il lui reste quelques sentimens de dignifé , son cœur et ses remords lui traceront la route qu'elle doit suivre. »
Les ordres de l'empereur furent promptement exécutés. Le pope et sa famille partirent pour l'exrl. Le surlendemain de l'arrivée du courrier, Varinka disparut ; son père reçut une lett]:e touchante dans laquelle sa fiUe lui disait qu'acca- ^blée sous le poids de sa hçtfite elle allait se retirer dans un couvent pour'y pleurer sa yie , et mériter le pardon du ciel.
Le digne vieillard ne pouvant supporter la douleur ni l'isolement auquel cette séparation le condamnait, mourut au bout de trois mdk.
Quatre ans après ces événemens , les cloches du monastère où s'était réfugiée la pénitente an-
noncërent soa trépas. Ses compagnes lai donnèrent des larmes. Varinka expira, soutenue et consolée par cette religion divine dont sa jeunesse axait méconnu la véritable puisÀnce.
FIN hv T0B4«: DEUXIÈME»
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