JEAN-BAPTISTE LE BEE, DE SAINT PAUL ET DE SENNEVILLE
Jean-Baptiste Le Ber, frère puiné du précédent, et fils de Joseph Hippolyte Le Ber de Saint Paul, porta d'abord le nom de Se?ineville) avant la mort de son père, bien qu'il signât déjà : de Saint Paul. (*) Comme ce dernier, il entra dans la carrière militaire, où il fut d'abord Enseigne dans le Détachement des troupes de la Marine, entretenu par le Roi dans le pays. A l'âge de vingt-deux ans, il épousa le 25 Juin 1743, Marie Catherine Gauthier de Laverendrye, qui en avait dix-neuf. Pour
(*) Comme M. Jean-Baptiste Le Ber avait été appelé d'abord de Senneville, ce titre lui fut encore donné après la mort de son père, même dans les actes publics, au lieu de celui de Saint Paul, qu'il aurait dû porter. Aussi dans le Journal de son voyage, qui eut lieu en 1*761, M. Saint LucdeLacorne, a-t-il l'attention de le qualifier de Saint Paul, et de donner le même titre à Marie Catherine de Laverendrye, son épouse. Enfin, il désigne l'un de leur fils par le nom de Saint Paul, et l'autre par celui de Senneville.
354 NOTICE STR LA famille le ber.
augmenter sa fortune il obtint de M. de Lajonquière, Gouverneur-Général, et de M. Bigot, Intendant, une étendue de terrein, située au bout de la profondeur des Seigneuries du Sault Saint Louis, et de Châteauguay, enclavée entre celles de Ville- Chauve et de la Prairie de la Madeleine, et sur une lieue et demie de profondeur. Elle lui fut accordée le 22 Décembre 1751, pour en jouir à titre de Fief et de Seigneurie, en toute justice ; mais avec un privilège, qui pouvait jeter du louche sur le motif qui lui avait fait demander cette terre ; et rendre même suspecte 1* intégrité des magistrats, qui la lui avaient accordée, comme au nom du Souverain. Car il lui était expressément permis, par son titre de concession, de faire la traite avec les Sauvages ; et cette clause fut même insérée au Brevet du Roi, qui confirma la concession le 1er Septembre 1754.
Toutefois, il ne devait pas jouir longtemps de cette Seigneurie, ni même la laisser à aucun de ses enfants, non plus que ses autres domaines, quoiqu'il ait eu de son mariage une très nombreuse postérité.
Enfants
de
J. Bte. Le Ber
et de M. C. Gauthier
DE
Laverendrye.
1*744. Pierre Hippolyte.
1744. 10 Octobre : Joseph.
1746. 31 Mars : Jacques.
1748. 22 Avril : Louise Josephte.
1 749. 9 Juillet : Françoise Marie.
1750. 17 Juillet : Jacques.
1751. 14 Octobre : Antoine.
1753. 3 Avril : Jean Charles.
1754. 23 Avril : Anne Catherine Charlotte.
1755. 18 Septembre : Marie Anne Catherine,
1757. 13 Janvier : Catherine Louise.
1759, 10 Juillet : Ignace.
1760. 22 Août : Louise Catherine.
On voit par ce tableau, que l'année 1760, Jean Baptiste Le Ber de Saint Paul avait déjà treize enfants, et on a pu remarquer par le tableau précédent, qu'en 1741, Joseph Hippolyte Le Ber, son père, en avait eu douze. Il est cependant bien surprenant que l'année 1761, toute cette famille fut éteinte, à la réserve d'une tante de M. Jean Baptiste Le Ber, le seul reste des Le Ber de Saint Paul en Canada. Cette extinction si rapide ne fut pas particulière à la famille dont nous parlons : elle n'était qu'une suite des arrêts de la justice de Dieu, sur presque toute la Noblesse du
Pays, qui fut comme anéantie et disparut en peu de temps avec la domination française.
On a dit, dans Y Introduction de cet ouvrage, qu'en formant la Colonie Canadienne, le dessein de la divine Providence, manifesté par ceux qu'elle chargea de l'exécuter, avait été de porter dans cette partie de l'Amérique, la foi et les mœurs de la véritable Eglise de Jésus-Christ. Et, si cette même Providence avait élevé quelques-uns d'entre les premiers colons au-dessus des autres, par des titres, des honneurs, et des richesses : c'était afin de se servir de ceux-ci, pour attirer plus efficacement les autres à la pratique de leurs devoirs. Tel a été, en effet, le motif de l'inégalité des conditions parmi les hommes, et de l'institution du pouvoir public après le péché. Toutefois la Noblesse Canadienne, dépositaire de ce pouvoir et des distinctions dont le Souverain l'avait revêtue, n'usa pas de ces avantages conformément aux vues de Dieu. Au lieu de se servir du pouvoir et des titres d'honneur pour faire observer les lois divines et humaines : elle sembla n'en user au contraire que pour exciter les simples particuliers par son exemple, au mépris des obligations les plus sacrées.
Sans entrer ici dans un détail qui serait étranger à ces notices historiques sur la famille Le Ber,
nous ferons remarquer, que pendant que la ville de Québec était assiégée par les Anglais, et qu'on y était réduit à la famine, des Gentilshommes ne laissaient pas dans cette ville, comme à Ville- Marie, et ailleurs, de se livrer aux dissipations les plus scandaleuses et à l'amour effréné des plaisirs. Immédiatement après la prise de Québec, un Prêtre du Séminaire de Ville-Marie déplorait ainsi ces scandales en s'adressant dans un sermon au peuple de cette dernière ville: " Depuis 1 cinq ou six ans que le feu de la guerre est allu- ' mé, a-t-on vu cette Colonie moins coupable et 1 moins criminelle ? Au contraire, les crimes, les 1 injustices s'y sont multipliés plus que jamais. ' Malgré les cris et les exhortations des ministres : de Jésus-Christ, on a toujours vu continuer les 1 désordres : doit-on être surpris après cela, de voir 1 continuer les châtiments du Ciel ? Depuis environ ' cinq mois, que notre armée était assemblée à Qué- 1 bec, pour la défense de cette capitale, dans le ' temps même où nos ennemis nous cernaient de ' tous côtés, où les feux de leurs canons et l'éclat de ' leurs bombes, renversaient les maisons et rédui- 1 saient la ville en cendres : que de crimes et de bri- { gandages ! que de vols et de rapines ! que d'abomi- '- nations et quel libertinage n'y commettait-on pas 1 publiquement! "
L'hiver qui précéda la prise de Québec, on se livrait à Ville-Marie aux divertissements et aux plaisirs sans mesure; et ces scandales dans un temps de guerre et de calamité publique, malgré les exhortations les plus véhémentes des Ministres du Seigneur, montraient assez que l'iniquité était montée à son comble. En publiant un Mandement de M. de Pontb riant, qui ordonnait des prières publiques, un prêtre du Séminaire de Ville- Marie, disait aux citoyens de cette ville, le 6 Mai 1759 : " Vous n'avez que trop imité l'ancien peu- " pie (le peuple Juif) dans ses ingratitudes, ses " infidélités, ses idolâtries. On n'a point vu. il est <; vrai, parmi vous, des idoles de pierre, de bois ou i: de métal : mais combien y voit-on encore tous u les jours de ces idoles de chair, de ces idoles de li la vanité, plus parées que nos autels, qui sem- " blent ne venir dans le temple de Dieu, que " pour lui disputer ses adorateurs ? Combien, " parmi vous, qui offrent un encens sacrilège aux " idoles du monde, à l'idole de la fortune, à l'idole M du plaisir ? Pleurez, pleurez vos péchés, et " convertissez-vous au Seigneur. Retranchez ce li luxe de vos habits, qui semble augmenter de jour U en jour, avec la misère publique. Renoncez à " ces parties de plaisir, à ces veilles, à ces proineu nades nocturnes, si dangereuses pour les mœurs.
" Sortez de ces académies de jeu, également con- " traires aux loix de l'Eglise et de l'Etat; et abs- " tenez-vous de ces vols, de ces rapines, de ces " fraudes, de ces injustices, si criantes devant " Dieu et devant les hommes.'
Pendant le carnaval de l'année 1758, lorsque, par suite de la disette, les vivres se vendaient à des prix exorbitants, par exemple, le blé à quinze livres le minot, les pois à vingt-quatre, la farine jusqu'à cent livres le quintal, et toujours en espèces sonnantes ; qu'enfin, le peuple était contraint de se nourrir en partie de viande de cheval : M. Bigot, Intendant, osa bien donner trois grands bals à Québec ; et avec tant de scandale, que l'on y jouait encore le lendemain jusqu'à sept ou huit heures du matin, aux jeux de hazard. Pendant un mois tous les jours, ces sortes de jeux furent portés à des excès qu'on aurait peine à croire : il y eut jusqu'à 900 louis joués en un seul coup ; et à la fin du carnaval, M. Bigot avoua qu'il avait perdu, pour sa part 50,000 livres ; quoiqu'au dire du public, il eut perdu 50,000 écus.
On ne comprendrait pas comment M. Bigot, avec ses modiques appointements d'Intendant, pouvait néanmoins faire de telles pertes, si une lettre de M. de Montcalm au Maréchal de Bélille ne nous expliquait ce secret: "M. Bigot, dit-il, ne
" paraît occupé, que de faire une grande fortune, " pour lui et ses adhérents, et ses complaisants. " L'avidité a gagné les Officiers, les garde-maga- " sins, les Commis. Vers la Rivière St. Jean, " vers rOhio, ou auprès des Sauvages dans les !' Pays d'en haut, tous font des fortunes étonu nantes. Ce n'est que certificats faux, admis " légalement. Le moindre Cadet, un sergent, un " canonier reviennent avec vingt, trente mille li livres, en certificats, pour marchandises livrées " aux Sauvages, pour le compte de Sa Majesté. " Si les Sauvages avaient le quart de ce que l'on " suppose dépensé pour eux : le Roi aurait tous " ceux de l'Amérique, et les Anglais aucuns. Ces u dépenses qu'on a payées à Québec, par le Tréso- " rier de la Colonie, vont à vingt-quatre millions ; " l'année d'auparavant, elles n'avaient été que de u douze à treize : cette année elles iront environ " à trente-six. J'ai parlé souvent, avec respect " sur ces dépenses à M. de Yaudreuil, à M. Bigot: " chacun en rejette la faute sur son collègue. Il " paraît que tous se hâtent de faire leur fortune " avant la perte de la Colonie, que plusieurs peut- " être désirent, comme un voile impénétrable de " leur conduite."
M. Jean-Baptiste Le Ber de Saint Paul, ne pouvait se faire illusion, sur le péril que courait
la Colonie, de passer au pouvoir des Anglais ; et songeait déjà, en 1758, à préparer les voies, pour son passage en France, où il avait dessein de se fixer avec sa famille. Dans cette vue. il vendit, le 13 Mai 1757. à un habitant de la paroisse de Saint Laurent, Jean Baptiste Crevier, son fief de Senneville ; (*) et le 11 Août de l'année suivante, il vendit, de concert avec Marie Anne Le Ber de Senneville, sa sœur, la Seigneurie de Saint Paul, à M. Ferdinand Feltz, chirurgien major des troupes. Elle consistait en 552 ou 553 arpents de terre, qu'ils lui cédèrent avec tous les bâtiments meubles, animaux et les instruments d'agriculture, pour la somme de 75,000 livres, dont 35,000 leur furent payées comptant. Comme M. Le Ber de Saint Paul avait résolu de quitter le Canada : il fut stipulé dans le contrat de cette vente, que les
(*) En 1165, Jean Baptiste Crevier, désirant de conserver l'égalité entre ses enfants, dans le partage qu'il devait leur faire de ses biens ; et étant bien aise d'ailleurs d'éviter le droit de Quint, dû pour ce Fief, qui relevait de la Seigneurie de Montréal, en pleine foi et hommage : M. de Montgolfier, Supérieur du Séminaire et représentant des Seigneurs, lui fit la remise de cette somme qu'il aurait pu exiger, et le fief de Senneville fut mis alors en roture.
40,000 livres restant, lui seraient payées, à lui ou à son procureur, dans la ville de la Rochelle, le 15 Mai 1761, en espèces d'or et d'argent, ayant cours en France.
Enfin Québec fut pris, comme l'avait annoncé AL de Montcahn, et la colonie française passa entre les mains des Anglais. Il fut convenu alors entre les deux couronnes, que tous les Canadiens, qui voudraient prêter serment de fidélité à l'Angleterre, pourraient conserver leurs propriétés ; et que dans l'autre cas, ils devraient les vendre, dans un temps déterminé, à des sujets de Sa Majesté Britannique. Cette clause contraignit la plupart des Gentilshommes canadiens à quitter le pays, et à vendre, à vil prix, leurs maisons et leurs terres. Ainsi les seigneuries, auxquelles ils avaient donné leurs noms, et qu'eux-mêmes, ou leurs devanciers avaient établies à grands frais, passèrent, de leur consentement, entre les mains de leurs vassaux, et quelquefois de leurs fermiers, qui prirent leur place, et furent investis des mêmes privilèges. Bien plus, plusieurs de ces gentilshommes faisaient même crier leurs Seigneuries aux portes des églises sans que personne se présentât pour les acquérir.
Dans ces circonstances impérieuses, M. Jean- Baptiste Le Ber de Saint Paul, alors lieutenant dans les troupes, vendit le 26 Septembre 1761, à
Kéné Cartier fils, la seigneurie qu'il avait obtenue en 1751, comme il a été dit, et qui fut appelée depuis de la Salle. Mais quoique cette terre s'étendit depuis la seigneurie de Yillechauve, jusqu'à celle de la Prairie de la Madeleine, et qu'elle eut une lieue et demie de profondeur dans toute cette étendue, il la mit à si bas prix, qu'il la céda pour la somme de 10,000 livres, en donnant même à l'acquéreur douze ans pour la payer, et encore ne devait-il commencer ce payement, qu'à partir du 1er Janvier 1764. La nécessité où il se voyait réduit de quitter promptement le pays, l'obligea d'accepter de pareilles conditions; et immédiatement après, il partit pour Québec, afin de s'embarquer dans le vaisseau V Auguste, sur lequel un grand nombre de gentilshommes Canadiens devaient monter aussi, pour passer en France. Il conduisit avec lui, Madame Le Ber de Saint Paul, son épouse, Marie Anne de Senneville sa sœur, et ses deux fils encore jeunes, M. de Senneville et M. de Saint Paul, l'un et l'autre cadets à l'aiguillette, les seuls enfants qui lui restaient alors.
Enfin, après avoir été retenu, dans la rade de Québec pendant trois jours, par un gros vent de Nord-Est, le bâtiment partit, le 15 Octobre 1761. Il portait une partie de l'élite de la Noblesse canadienne : Le Chevalier de Lacorne, MM. de Por-
neuf, de Yarenne, de Laverendrye, de Saint Bin, de Contrecœur, de Ladurantaie, Godefroy de la Perrière, et beaucoup d'autres, ainsi qu'un certain nombre de soldats ; plusieurs dames et demoiselles de qualité ; enfin quelques riches marchands qui passaient aussi en France. Il paraît que la réunion de toutes ces personnes, leur fit perdre de vue dès le départ, leur infortune et le motif qui les obligeait d'abandonner ainsi le sol canadien. Du moins, à voir la gaieté et les procédés beaucoup trop libres de plusieurs d'entre eux, on ne les eût pas pris pour des fugitifs obligés d'abandonner leurs amis et leurs domaines. Cependant, une furieuse tempête qui dura 48 heures, leur fit prendre à tous, des manières plus graves et leur inspira des sentiments plus chrétiens. Pendant cette tourmente, ils se virent à deux doigts de leur perte ; plusieurs mêmes furent blessés ou estropiés par les valises, les malles et les autres objets de transport, qui roulaient de tous côtés : les secousses brusques et violentes que la tempête imprimait au navire, ayant rompu les liens qui tenaient d'abord tous ces objets assujetis. Le danger où ils se virent alors réduits les porta à faire à Dieu bien des vœux et bien des promesses.
Mais le calme ayant succédé à l'orage, fit bientôt oublier à la plupart, non seulement le danger qu'ils
avaient couru, mais encore toutes les promesses et les vœux qu'ils venaient de faire. Car il paraît qu'ils ne craignirent pas de se laisser aller alors à des dissipations et à des amusements que la décence condamne et que la religion réprouve. Du moins, M. St. Luc de Lacorne, l'un d'eux, s'exprime ainsi, en rappelant le péril auquel ils venaient d'échapper : " Que de vœux au ciel ! que de pro-
" messes ! le dirai-je ? combien de parjures !
M Mais Dieu exauça, pour cette fois, les prières que 11 les bons lui offraient, et nous fûmes délivrés par sa " main puissante, de la mort que nous croyions iné- " vitable. "
Toutefois, sortis de ce danger, ils se virent bientôt au moment de périr par le feu, qui, de la cuisine prit au bâtiment ; car, sans la diligence du capitaine et celle des passagers, tous fussent devenus la proie des flammes. Les cris des femmes éplorées, les lamentations de plusieurs d'entre les hommes, répandirent dès ce moment, dans les cœurs de tous, une terreur que rien ne put dissiper. Comme le vaisseau avait été considérablement endommagé par l'incendie, et qu'il n'était plus possible d'y faire. la cuisine: chacun fut contraint de vivre au biscuit. Mais le défaut de toute autre nourriture, eut bientôt épuisé leurs forces ; et en outre,
le mal de mer avait réduit tous les passagers à un état de prostration, qui semblait les anéantir.
Le vent d;Est, qui souffla avec une violence extrême, renouvela peu après leurs premières alarmes ; et il aurait infailliblement jeté le vaisseau sur la côte, sans les efforts intelligents des marins qui prévinrent assez tôt ce danger. Mais dans la nuit du 13 au 1-i Novembre, le ciel demeurant constamment couvert, et la pluie tombant avec abondance, toutes les manœuvres se faisaient sans connaissance du lieu où l'on était. L'incertitude de la route, le défaut de nourriture, l'accablement de l'équipage, qui consistait en 15 hommes seulement, y compris même le capitaine, le lieutenant, le cuisinier et les mousses, dont deux étaient estropiés : toutes ces circonstances remplirent les passagers de la plus sombre tristesse, et la consternation était générale. Le navire voguait ainsi au gré des vents et de l'orage ; la tempête augmentait : lorsquenfin les hommes de l'équipage perdirent courage, et prirent la résolution désespérée de se mettre sur le hamac, ce qui causa la perte du vaisseau. En vain le capitaine employa-t-il les raisons les plus pressantes pour les déterminer à faire un dernier effort. Tout fut inutile, et jusqu'au moyen extrême employé par le lieutenant, de les faire sortir de leur hamac à coups de bâton. Ces hommes
étaient, pour ainsi dire, déjà morts ; la fatigue, l'aspect d'un naufrage certain, les ayant tous comme anéantis.
31. St. Luc de Lacorne, qui était monté sur le pont, apprenant du capitaine et du lieutenant, qu'il n'y avait plus d'espoir, et que la dernière ressource était de faire côte, descendit incontinent, et annonça à tous les passagers, le parti désespéré qu'on était contraint de prendre. Ils adressèrent alors de nouvelles prières à Dieu, firent encore des vœux et des promesses. Mais déjà le navire était poussé vers la côte par les vagues les plus impétueuses, qui semblaient à chaque instant l'élever jusqu'aux nues, et l'engloutir ensuite au fond des abîmes. Enfin, au milieu de cette tourmcnto il échoua, et par la furie de la mer, il tourna sur le côté, à 120 ou 150 pieds de la terre.
Tous les passagers montèrent alors sur le pont. Plusieurs épouvantés par le danger, se jetèrent à l'eau, croyant arriver à terre, et périrent misérablement. Les autres s'accrochant aux haubans, s'efforçaient de résister aux vagues, qui se succédaient ; plusieurs furent néanmoins enlevés et périrent dans les eaux. Le navire qui faisait eau de toutes parts, était déjà à moitié plein ; il ne restait plus d'autres ressources que deux chaloupes : lorsqu'une vague furieuse enleva la plus grande,
qui fut toute démembrée et jeta l'autre à la mer. Alors quelques-uns se jetèrent promptement dans cette chaloupe, entr'autres le Capitaine et M. St. Luc de Lacorne. Quoiqu'elle fut sous le vent du navire, un coup de mer la remplit presqu' entièrement: une seconde vague l'éloigna du vaisseau, et dans l'instant une troisième la jeta sur le sable. Ce fut vers les deux ou trois heures après-midi, le 15 Novembre 1761. Il ne se sauva en tout que sept personnes, qui d'abord saisies par le froid, ne pouvaient ni agir, ni même parler. Enfin entre cinq et six heures de ce même jour, le navire étant venu se briser sur la côte, ils eurent encore sous les yeux le lugubre spectacle des corps morts de tous les autres passagers, au nombre de 114.
Ainsi périt la famille Le Ber de Saint Paul, de Senneville dans la personne de M. Jean-Baptiste de Saint Paul, lieutenant.de L>ame Marie Catherine Gauthier de la Verendrye son épouse, de Hippolyte Le Ber et Louis Le Ber leur fils ; enfin, de Marie Anne Le Ber de Senneville,. sœur de Jean-Baptiste. Il ne resta plus en Canada, de toute cette famille, un peu auparavant si nombreuse, que Marie Louise Le Ber de Senneville, tante paternelle du précédent et épouse de M. Benoît, capitaine d'infanterie et chevalier de St. Louis; en sorte que cette dernière, ainsi que M. François Marie Soumande Delorme,
oncle maternel de Jean-Baptiste, furent les seuls héritiers de ses biens.
Ce triste exemple de la caducité et de l'illusion des choses humaines, montre en même temps la grande miséricorde de Dieu sur ces naufragés, même dans le genre de leur mort, quelque funeste et quelque lamentable qu'elle puisse paraître. Il leur donna à tous, durant les deux jours qui précédèrent, et surtout au moment où le vaisseau échoua, le temps le plus opportun, et l'occasion la plus pressante qu'ils pussent jamais avoir, pour penser sérieusement à leur Eternité, pour se repentir sincèrement de leurs fautes, et se jeter enfin dans les bras de sa Miséricorde infinie. C'est la remarque que les Saints Docteurs, ont faite au sujet des hommes qui périrent par le Déluge. Dieu qui voulait le salut de tous ces pécheurs, quelque criminels qu'ils fussent, ne fit pas tomber les eaux tout à la fois pour les étouffer comme il l'aurait pu. Pour donner à chacun le temps de se reconnaître et d'invoquer sa miséricorde, il les fit tomber peu à peu par une pluie de quarante jours et quarante nuits. Voyant cette pluie étonnante persévérer après plusieurs jours et les eaux s'élevant toujours, envahir les lieux où ils s'étaient retirés : ils ne purent plus douter de la réalité du châtiment que Noé n'avait cessé de leur prédire ; et se virent tous
dans la nécessité de s'exciter au repentir et d'apaiser ainsi la Justice de Dieu. Aussi St. Pierre nous apprend-il, que Jésus-Christ en descendant aux Limbes, annonça leur délivrance à ceux qui avaient été incrédules à la prédication de Koé, et qui y crurent ensuite, lorsqu'ils en virent de leurs yeux l'accomplissement. Si Dieu ne leur eût pas ménagé dans sa justice miséricordieuse, ce genre de mort et les eût laissé mourir naturellement, ils eussent persévéré dans leur impénitence jusqu'à la fin de leur vie. Pour eux, il fut donc bien plus avantageux de périr par les eaux du Déluge, qui leur devint ainsi un moyen très-efficace de salut.
Nous pouvons en dire autant d'un grand nombre de ceux, qui périrent dans le naufrage de l'Auguste. Ils reconnurent dans ce désastre même, la vanité des plaisirs et des faux biens de ce monde, et virent enfin, se dissiper les illusions, qui les avaient captivés jusqu'alors, et dans lesquelles plusieurs d'entr'eux auraient persévéré jusqu'à la mort. Nous aimons à penser, que la foi chrétienne se réveillant alors dans leur cœur, ils firent à Dieu le sacrifice de leur vie en expiation de leurs péchés et trouvèrent, dans l'acceptation même de leur mort, un moyen da satisfaire à la justice divine.
Nous pouvons remarquer encore, qu'en exerçant ainsi sa miséricorde sur ces gentilshommes, Dieu
se montra également miséricordieux envers le peuple Canadien. Si l'ancien état de choses eut persévéré depuis comme auparavant, quelle barrière aurait donc été capable d'arrêter les désordres, puisque nous avons vu que la guerre la plus meurtrière, la famine la plus affreuse, et d'autres fléaux tels que la contagion, la misère publique, n'avaient pu y mettre un frein ? Il est permis de penser que l'exemple de la Noblesse, eut achevé de pervertir ce bon peuple, en lui ravissant sa foi. Car la Noblesse du Canada eut imité celle de la France qui, peu après cette époque, se fit gloire de l'incrédulité, du mépris des choses saintes, de l'autorité même, et provoqua la triste et lamentable révolution, dont elle fut elle-même la victime. Dieu, qui voulait préserver la nation Canadienne de ce malheur, afin de conserver par elle, la foi catholique, dans cette partie de l'Amérique septentrionale, fit donc disparaître la Noblesse, qui était un obstacle à ce dessein, et multiplia en même temps, avec bénédiction, cette nation privilégiée. Elle se composait alors de 75,000 âmes, et aujourd'hui elle en compte près d'un million, sans parler encore de près de cent mille Canadiens résidant dans les Etats-Unis d'Amérique. Nous allons voir un effet de cette bénédiction, dans la postérité particulière de François Le Ber, chef de la branche de cette famille, qui
subsiste encore aujourd'hui, principalement à Ville- Marie.