‹ L'Héroine de ChateauguayChapitre 1 sur 7 · LES INDIENS · texte numérisé non relu

LES INDIENS

On touchait à la mi- septembre de Tannée 1813. Depuis deux heure?, la nuit déplo^^ait son aile noire sur les campnp;nes de la seigneurie de Beauharnois, Le vent hurlait avec fracas au dehors, en tordant les rameaux des vieux cèdres et le Saint-Laurent roulait impétueusement ses flots courroucés.

— J Gsus, mon doux sauveur, que peut donc fnire Marie si tard ? dit. une vieille femme assise à l'intérieur d'une cabane, située sur le bord du fleuve, vis-à-vis de la Grande Isle.

— Marie est une digne et courageuse fi]le,répondit un homme déjà âgé, qui répai ait un filet, à la lueur d'une chandelle jaunâtre e' nauséabonde; sans elle.

que Roiions-iious devenus? Depuis que j'ai été blessé dans la guerre eoutre les Américains, et que je ne puis plus aller à la pêche, Dieu sait ce que la pauvre enfant a fait pour nous donner du pain. Ah 1 dame, c'est pas p'our dire, mais notre Marie est un ange, et celui qui Tépousera sera joliment heureux !

A ces mots, un gros soupir partit d'un des coins de la cabane.

— Tiens ! voilà que mes paroles te mettent l'eau à la bouche, Jean, poursuivit le pêcheur ; mais approd e donc, mon garçon. Est-ce que tu as peur de nous? Tu sais bien que nous t'aimons. Ce n'est pas ta faute, à toi, si tu es né malingre et chétif. Allons, viens ici, et ne piaule pas comme une Magdeleine.

Alors, un adolescent, qui se tenait accroupi sur un banc-lit peint en bleu, se leva et s'avança vers la table, en baissant les yeux.

Il était de petite taille et sur son visage pâle et maladif, on remarquait les signes d'une grande débilité physique ; mais, en même temps, son front développé et saillant sous une blonde chevelure naturellement bouclée, ses prunelles bleues et noyées de langueur, ses traits fins et délicats, annonçaient une nature intelligente et rêveuse.

Il portait le costume des habitants ; une tnque grise à pompon rouge, un capot de couverte blanche, serrée à la taille par une ceinture fléchée, un j antalon de laine grise et des souliers de cuir de bœuf,

— Mam'selle Marie n'a pas coutume de rentrer par la noirceur, dit-il timidement.

— Mam'selle Marie rentrera ; ne sois pas en peine; et ne mets pas la puce à l'oreille de la bonne femme, qui déjà se figure qu'on lui a volé....

— Enfin, Bertholet, tu conviendras, commença la vieille....

— De quoi veux-tu que je convienne, mère Marthe ? N'est-il pas arrivé cent fois à l'enfant de ne revenir qu'à minuit î

— Oui, l'été, quand le temps est beau. Mais, ce soir, par la* tempête qu'il fait.... entendez-vous comme les rafales ébranlent notre maison, Sainte- Vierge ! priez pour nous î

Une horrible secousse, qui fit craquer la hutte jusque dans ses fondements, avait arraché cette invocation à la sexagénaire.

L'adole-cent frissonna d'épouvante et se signa dévotement.

Le pêcheur lui-même ne put retenir un mouvement de surprise.

— La bise souffle foi t, dit-il ensuite pour i animer la conversation.

— I! doit faire bien mauvais clans le chenail^ ajouta M art lie.

— Mon Dieu î qu'est-ce qui peut reteiiir mam'selle Marie? reprit Jean.

— Qu'est-ce qui peut la retenir ! fit Bertliolet avec humour. Pardi, elle savait que nous avions besoin d^argont pour a-heter nos bardes d'iiiver, et elle n^iura pas voulu quitter la pê(dierie sans rapporter une tapés de ciapets ou d'acbi|>;nns. Estce qu^elle n'a pas dit à la bonne femme, en partant ce matin ''Maman, vous aurez un manteau de foun ure pour le mois de novembre," et à moi : '' P^iit p3re, ne soyez pas en peine, à la Saint- Martin, nous posséderons une nouvelle traîneP Et ce qu'elle a dit, eile le fera, oui, pour le certain. Ab ! ab ! c'est qu'il y a du bon vieux sang canadien au fond du cœur de not' Mariette.

— C'est vrai, ça, monsieur Bertliolet, elle est b"ave comme un lion, mani 'selle Marie. C'est pns elle qui recule devant, un caribou. Aux partis de chasse, elle est toujours la plus intrépide et la plus aJroite. A preuve que les Iroquois l'ont surnosnmée la Coureuse des bois,

— Et que nos habitans l'appellent la Batelière da Saint-Laurent, dit le pécheur, avec une expression d'orgueil qu'il ne chercha point à cacher.

— Ouï, fit Marthe, d'une voix tremblante, mais aussi Marie s'expose souvent.

— Qui ne hasar le rien n'a rien, riposta son mari triomphalement. Si, au lieu d'être une fiile, notre Marie était un garçon, vrai Dieu, je l'aarais envoyée servir dans la vaillante compagnie de Voltigeurs du colonel Salaberry.

— La guerre ! oh monsieur Bertholet, ne parlez pas de la guerre, dit Jean avec un frémi«^sement involontaire; la guerre, c'est une chose horrible ! des hommes qui s'égorgent, du sang, des atrocités.... Oh ! rien que de songer à cela !....

— Chut, poule mouillée! interrompit le pêcheur en posant le doigt sur ses lèvres. Si Marie t'entendait, elle se moquerait de toi, pendant un mois. Fi ! un homme tenir pareil langage! n'as-tu pas honte ?

Ces reproches, faits d'un accent moitié railleur, moitié sérieux, produisirent une impression sensible sur l'esprit de Jean : il rougit et balbutia quelques sons inintelligibles.

— Voyons, ne te désole pas, dit Bertholet remarquant le trouble du jeune homme; je ne dirai rien à Marie, car je crois qu'elle t'aime, bien qu'elle ne laisse ]'as apercevoir ses sentiments.

— Qu'elle m'aime? vous croyez!

— Bravo ! voici que tu t'animes ; ah ! je savais

bien que tu ne nous bouderais pas toute la veillée, monsieur le maître d'école. Mais tâche donc de te montrer un peu plus luron. C'est le meilleur moyen de faire ta cour à Marie. iJ'ailleurs, dans un ménage, si le mari porte les jupons, ça va mal.. . n'est-ce pas, la bonne femme?

La mère Marthe ne lépondit point : elle disait son chapelet.

En ce moment, un coup de vent plus violent que ceux qui l'avaient précédé, s'abattit sur la cabane. 13 n érable voisi nenveloppé par la trombe, fut déraciné et renversé avec un vacarme épouvantable.

— Jésus, Seigneur! protégez mon enfant ! dit Marthe, tombant à genoux et pleurant à chaudes laimes.

Malgré sa fermeté habituelle, le pêcheur pâlit.

— Jean, dit-il après une pause, il faut nous rendre un service.

— Un service ! je suis prêt.

— Tu oserais t'exposer seul...

— Pour mam'selle Marie, j'oserais tout, repartit l'instituteur.

— Eh bien, prends le fanal et rends-toi sur la grève, le long des rapides du Bouleau. Si Marie est dans le chenailj la lueur du fanal la guidera.

Aussitôt, le jeune homme, nonobstant sa pusillanimité ordinaire, alla décrocher une grosse lanterne de corne pendue à la muraille, l'alluma et se disposa à sortir.

— Prends aussi le fusil, dit Bortholet, car les environs sont remplis d'Indiens, au service des Américains et les précautions ne nuisent pas.

— Bast î dit Jean, à qui l'amour prêtait des forces, cela n'est point nécessaire.

— Prends toujours ; on ne sait ce qui peut arriver.

Le maître d'école se laissa persuader et partit, après avoir jeté l'arme sur son épaule.

— Digne garçon, dit le pêcheur, dès que Jrau eut refermé la porte sur lui ; digne garçon, c'est dommage qu'il soit si faible. Pour notre Marie, il traverserait une mer de feu ! Viennent les Jouîs- Gras prochains et nous les marierons ; pas vr;ii, la bonne femme ?

— Si Dieu nous conserve la vie, répliqua distraitement Marthe.

Un quart d'heure s'écoula sans que les der.x époux échangeassent une syllabe. Ils appréhendaient de se communiquer leurs émotions croissantes. Tout-à-coup, un gros chien de Terre-Neuve, qui sommeillait près du lit, dressa la tête, s'assit

un instant «iir son train de derrière, puis courut à la p Tte, colla son nuisenu entre le paneau iiiférieur et le sol et renifla bruy.-iment l'air.

— Qu'y a-t il, Castor ? dit Bertîiolet, en posant son aignillej pour examiner les mouve'.nents du cliiv n.

CVlui-ci répondit par un grognement sourd. — - Qu'y a-t-il donc ? demanda encore le pêclienr.

— Le grognenieijt se clian^ea en aboiement prolongé.

— Ce n^est pas Marie, muj raura Bertliolet reprenriu^ pon ouvrage.

Mai- ies aboiements se succédèi eut rapidement, et bien ôt le Terre-Neuve se rua contre la porte avec une rage inconcevable.

— ~ C'est sans doute quelque voyageur égaré, dit Marthe.

— Ou quelque Américan maraudeur, objecta Pierîijol'^'. — Castor...

Il ne put achever sa plii'ase: trois Indit^ns dégnenillés, à l'aspect sinistre, venaient d'entrer dans la cab me. Ils étaient armés de carabines et co t:''a^ et paraissaient complètement ivres.

— - iMort au chien ! dit l'un en déchargeant son arme dnns la geule du Terre-Neuve, qui avait re» cnlé en arrière pour se précipiter sur eux.

A la vue des sauvages, dont la mine repoussante inspirait un invincible effroi, Marthe s'était évanouie.

— Que voulez-vous ? s'écria Bertholet essayant de se soulever, malgré la blessure qui le tenait cloué sur son siège.

— Ce que nous voulons, ce que nous voulons, répliquèrent les Indiens avec un affreux ricanement; nous voulons manger les entrailles des Français, et boire dans leurs crânes. Vivent les chefs américains ! A quelle tribu des visages pâles appartienstu ?

— Je suis Canadien-français, repartit fièrement le pêcheur.

— C'est-à-dire que toi, les tiens, avez dépouillé nos pères des vastes prairies qu'ils possédaient; que toi et les tiens avez renversé nos grandes forêts ; que toi et les tiens avez fait périr plus de membres de notre race qu'il n'y a de grains de sable dans le lac salé ! Les ossements de nos aïeux crient vengeance ! A mort, le Canadien-français!

Et les trois démons, à face humaine, s'étant emparés du malheureux Bertholet, incapable de leur opposer une résistance sérieuse, lui lièrent les pieds et le suspendirent la tête en bas, à une poutrelle de la cabane. Ensuite ils attachèrent A3

sur la table sa femme qui n^avait pas recouvré losf sens; et, ayant oint de Thuile et de la graisse qu'ils trouvèrent dans la m.-iison, les vê enients des deux infortunés, ils allumèrent sous eux un petit feu de sapinage^ autour duquel ils commencèrent à danser en poussant des cris féroces !

Nous renonçons à peindre le supplice des victimes, qui périrent, ^iprès une agonie de quatre îieures consécutives, en proie aux plus horrible^^ tortures qu^on puisse imaginer.

L'aube, surgissant des ténèbres de la nuit, éclaira le squelette d^^une cabane réduite en cendres. Parmi les décombres fumants, on voyait deux cadavres noircis, calcinés, informes. C'étaient ceux du pêcheur Bertliolet et de Marthe sa femme !

ÎL

MAKIE.

Le matin du jour qui avait précédé les diverses scènes que nous venons d'esquisser, Marie Bertholet, la Batelière du St, Laurent^ était partie dans un grand canot, porteur d'une voile latine.

L'aurore, qui sou liait à tiavers les brouillards follets du crépuscule quand la jeune fille cjuitta la cabane de ses parents, montra bientôt sa face rosée dans un ciel limpide et serein.

Marie, apré^^ avoir déployé sa voile au souffle d'une bonne biise nord -est, se laissa molleniput bercer sur le sein du fleuve majestueux, dont eUe admirait en silence les rives toutes chargées des pleurs de la nuit.

Peu à peu, le soleil monta à l'iiorizon, versant sur la terre les rayons vivificateurs de son disque de Ru. Alors, un spiendide ]^ano?arca déiouîa aux regards ses festons d'or et d'émeraude. En avant de l'esquif, le Saint-Laurent serpentait comme un ruban de moire argentée; à droite, la vue s'arrêtait sur un rideau d'opulente v^^rdure, se décou-

pant sous un dai d'azur, et se réfléchissant daiH le cristal liquide qui coulait à son pied ; à gauche, la perspective offrait mille tableaux enchanteurs. C'étaient les grasses vallées de Beauharnois, écrasées par le poids de leurs plantureuse végétation ; semées de bouquets de merisiers au bois rougeâtre, de cèdres au sombre feuillage o^i pruche blanche ; c'était des collines aux flancs onduleux, des prairies émailiées des dernières fleurs de la saison ; parfois une chaumière, parfois un troupeau bondisi^ant, parfois un ruisseau susurrant à travers son lit de cailloux arrondis, parfoisunecascatelleécumeuse, enfin un spectacle plein de charmes et de poésie.

Egarée dans la suave rêverie de ses pensées, 3Jarie s'abandonna longtemps aux délices de cette matinée enchanteresse.

Mais, larsque le mugissement des eaux lui p.pprit qu'elle approchait des rochers qui obstruaient à cette époque l'entrée du lac Saint- François, fermant le livre de la méditation, elle chercha un endroit convenable pour exercer le rude métier auquel elle avait dévoué sa jeunesse.

A une courie distance de ces rochei s, un peu au-dessous de Kennedy- Bay^ le Saint Laurent formait une anse, qui a été rongée par des inondations postérieures. Celte anse abondait en maski-

îiong'és, carpes, perchaiides et autres poissons fort recLerchés sur le marché de Montréal.

Apiès avoir serré sa voile, Marie commença la pêche. Ayant barré les deux promontoires do la baie avec une longue seine, elle s'arma d'une gaffe et battit Peau dans Fespace enfermé. Le poisson eiFi-ayé par le bruit, se jeta dans les ret^, et lorsqu'au bout d'une heure, la jeune fille reliia son filet sur le rivage, eile dut se féliciter du succès, car les mailles se brisaient sous la quantité de victimes qu'elle avait faites.

Il était dix heures, Marie, s'étant assise sous un chêne touffu, déjeûna d'un morceau de pain et de morue boucanée qu'elle avait emportés avec elle, et s'étendit sur le frais gizon pour se délasser.

Le sommeil ne tarda guères à la surprendre dans cette attiiude nonclialante : elle s'endormit, en songeant à la joie de ses parents lorsqu'ils constateraient sa réussite.

Marie n'était [.oint une de ces beautés postiches, qui empruntent leurs couleurs au laboratoire du chimiste et leurs attraits à l'atelier d'une modiste. Elle n'était même pas jolie. Dans un salon ou l'eût considérée comme une grossière et laide paysaiiue ; à Beauharnois, les cavaliers trouvaient ju'elle avait l'air trop viril. Et, en effet, son via4

sage était coupé par des lignes sévères et accentuées; sa taille, quoique bien prise, avait un peu d'embonpoint et ses bras robustes, musculeux n'eussent pas }uré sur une constitution masculine. Mais, si Marie avait le galbe de la figure énergiquement sculpté, elle possédait une splendide chevelure noire, aux reflets chatoyants qu'eût enviée plus d'une grande dame ; si son teint était bruni par le haie, ses yeux noirs, resplendissant de noblesse, semblaient les fidèles interprêtes d'une âme généreuse et sympathique ; si ses membres étaient doués de cette vigueur qui est estimée comme un défaut chez les femmes, il s'exhalait de sa person- ^le un parfum de chasteté virginale qui captivait promptement ceux qui l'approchaient.

Tout était un contraste dans cette étrange créature, tout : physique et moral ! Pour les êtres qu'elle aimait, Marie était faible à l'excès ; pour les êtres qu'elle haïssait, c'était un tigresse blessée, capable de sacrifier sa propre vie à Ta^-complisseni eut d'une vengeai. ce.

L'astre du jour atteignait son zénith et la fille de Bertholet n'avait: point encore ouvert les paupières, lorsque, soudain, un cliquetis d'armes retentit dans une futaie voisine.

Le son arriva aux oreilles de Marie qui s'éveilla

en sursaut. Craignant d'être aperçue par quelque chasseur, elle se leva vivement et jeta les yeux autour d'elle. Mais consevez son étonnement, en voyant déboucher de la futaie un détachement de soldats américains ! Quoiqu'on fût en guerre avec la Eépublique fédérale, les échecs essuyés par ses généraux dans divers combats contre les troupes anglaises faisaient espérer que des années s'écouleraient avant que les Yankees revinssent à la charge. Les habitants des seigneuries de Chateauguay et Beauharnois pensaient même que la présence du colonel de Salaberry, avec ses Voltigeurs, dans leurs contrées était le résultat d'une simple précaution. La sagesse du général Prévost les entretenait dans cette confiance; car l'appréhension de nouveaux ravages ayant paralysé l'agriculture, le gouverneur du Canada avait jugé convenable de répandre le bruit que les hostilités avaient cessé. Aussi les fermiers s'étaient-ils remis peu à peu à labourer leurs terres et se figuraiton générrdement que la paix était rétablie. Mais, depuis la veille du jour où se passent ces événements, les Américains, sous la conduite du général Hampton, avaient au nombre de plus de cinq raille hommes, pénétré dans le Bas-Canada, délogé un piquet en observation près d'Odelltown, et

p His-é les reconnaissances sur tout le territoire compris entre les rives du Saint-Laurent et la source du Chateauguay.

C'était une de. leurs patrouilles qui surprenait Marie.

En se trouvant face à face avec l'ennemi, la jeune fille voulut fuir et se yAer dans son canot ; mais elle n'en eut pas le temps. Déjà on lui avait coupé la retraite.

— Ail! ah! Jove, voici qui fait bien no're affaire, dit en anglais, l'officier qui commandait les soldats. Que quêtes- tu ici, la belle enfant?

— Je me reposais, monsieur, répondit Marie, dans la même langue.

— Tu te reposais, c'est fort bien. Herbe tendre et fraîche fillette ont goût l'une pour l'autre ; mais, à présent, tu vas nous rendre un service ; n'est-ce pas, jeune fleur des bois ?

Eu disant ces mots, le galant officier essaya de ravir un baiser à notre diéroïne.

— Eetirez-vous monsieur, ou je vous souffleté, répondit hardiment celle-ci, en repoussant l'audacieux.

— Ah ! ah ! nous nous fâchons, chère ; n'ai-je donc pas aussi bonne façon que les enseignes de sa très gracieuse majesté, Georges HT.

— Arrière ! vous clis-je.

Pendant ce dialogue, les troupiers riaient aux éclats.

— Allons, William, ne perdons pns un temps précieux, dit un autre officier en s'ap[)rocliant. Demain vous convertirez cette vertu rebelle, si le cœur vous en dit ; mais, pour le moment, tâchons plutôt d'obtenir d'elle les renseignements dont nous avons besoin.

— By Jove ! s'écria le premier officier, légèrement décontenancé, par l'attitude belliqueuse de Marie ; un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, comme dit le proverbe français. Je me suis m.is en tête d'avoir un baiser et, sur mon honneur, je l'aurai.

— J'en doute, reprit son collègue en souriant.

— Ah ! vous en doutez, Henry ; eh bien, vous allez voir.

Sur ce, il s'avança vers Marie, qui se tenait toujours sur la défensive, et tenta de la saisir dans ses bras. Mais un glorieux coup de poing, lancé en pleine poitiine, l'envoya rouler à dix pas d'elle.

Les rires redoublèrent.

Confus, furieux le militaire se releva, et, tirant son épée, s'élança sur la jeune fille. Heureusement on l'arrêta, sans quoi, dans son dépit, il eût pu lui porter un coup mortel.

— Vous n'êtes pas heureux auprès des uymj'he?^ caDadiennes, très cher, lui dit son compagnon avec une teinte d^ironie. Voilà, si je ne me tiouipe, deiix fois que vous vous faiies donner sur les doigts. Qui s^y frotte s'y pique, lie'n ! comme dit un autre proverbe fî ançais,

— Vous êtes un mauvais plaisant, Henry. Mais cette prude xne le paiera,

— Soit. Cependant, attendez une autre heure pour régler vos comptes avec elle. Maintenant profitons de la bonne fortune qui Fa jetée sur notre route.

Et s'a dressant à Marie :

— Dites-moi, jeune fille, pourri ez-vous nous indiquer le chemin de Four-Corners ?

— Oui, monsieur, répliqua-t-elle.

" — Alors, vous allez nous y conduire.

— Vous conduire à Four-Corners!

— Certainement.

— C'est qiie....

— C'est qu'il faut marcher.,, et sur-le champ.

— Mais....

— Vous êtes notre prisonnière. Dépêchons !

— Prisonnière ! exclama Marie inquiète.

' — Prisonnière de guerre, ma charmante.

— Mais, c'est impossible, monsieur.

— i lions pas tant de simagiées î

- — Oh ! non, non, dit-elle les larmes aux yent f îTionsieurj écoutez moi ; je vous en conjure î mon père et ma mère, tons deux vieux et infirmes^ Bi'atteîident.... Si je ne rentre pas.... ô mon Dieu ]

Elle se mit à sangloter.

— Finissons-en avec ces pleurnicheries, Yom nous mènerez jusqu'à Four-Corneis, et là nous verr ms si l'on doit ou non vous rendre la liberté.

Toute résistance eut été inutile; Marie comprit qu'elle deva-'t céder à la force ; etj après avoir demandé et obtenu la permission d'amarrer plus solidement son canot, elle se plaça en tête de la pelite troupe, qui reprit aussitôt sa marche interrompue.

La route était difficile ; car le colonel Salaherry avait fait défoncer les voies pa/ssagères, couper des -arbres, abattre les ponts et creuser des frondrières dans toute cette partie de la seigneurie de Chafeanguay. Cependant, vers le soir, on atteignit un poste avancé des Américains, à quelques lieues de Four-Corners, où le général Hampton avait établi son quartier général.

La patrouille fit balte, pour passer la nuit,

Marie fut enfermée dans une tente sous la garde d'un factionnaire. Fatiguée par la course qu'elle avait faite, elle se laissa tomber sur le sol et essaya

de réparer ses forces, mais un affreux eanclieniar vint l'agiter. Elle crut voir sa mère qui lui tendait les bras en invoquant son secours et son père qui se débattait aux mains d'une bande d'assassins. Epouvantée par ces sinistres apparitions, la jeune fille s'éveilla.

Les ténèbres étaient profondes autour d'elle et le vent gémissait plaintivement dans l'espace. Marie se traîna jusqu'à l'entrée de la tente. La sentinelle s'était assoupie sur son fusil. x\1ors, avec le sang-froid d'une Huronne etla légèreté d'une biche, notre liéroine se glissa entre les haies de soldats qui ronflaient près des feux agonisants et parvint inaperçue à la sortie du camp. Mais, à l'instant où elle franchissait l'issue libératrice, un Indien en faction, distinguant une ombre qui fuyait dans l'obscurité, tira au hasard sa carabine.

A ce signal, les Américains volèrent aux armes, et, durant quelques minutes, la confusion régna dans le camp. Néanmoins, on sut promptement de quoi il s'agissait et l'ordre se rétablit.

Les deux officiers qui avaient arrêté la Batelière du Saint-Laurent^ regagnèrent leuîs tentes.

• — Et votre baiser, William ? dit Henry.

— Je l'aurai, by Jove !

— Diable ! vous êtes présomptueux, très cher.

— Je vous parie cent piastres, Henry.

— Fat, va !

— Je vous soutiens que je l'aurai. Corpo cli dio, la colombe ne gîte pas loin, et quand je devrais battre tout le district de Montréal, je veux l'avoir et je l'aurai Tenez-vous mon pari ?

— Volontiers, quoique je gage à coup siXr.

— C'est ce que nous verrons !

— Voulez-vous que je vous fasse part d'un pressentiment, Henry ?

— Faites, William. Je raffole des pressentiments, ça m'amuse les pressentiments. . .les vôtres surtout.

— EncLanté qu'il en soit ainsi. Or, mon pressentiment. . . .

— Allez, V^illiam.

— C'est que cette firmme vous portera malheur!

— Superbe en vérité, V^^illiam ! Combien la livre de vos pressentiments ?

— Prenez garde !

— La dame blanche vous regarde, La dame blanche vous entend.

— Ob ! vous riez toujours; mais croyez-moi. .

— Je m'endors. . bonsoir, William ! A demain !

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