‹ L'Héroine de ChateauguayChapitre 3 sur 7 · LA MAISON DES YANKEES · texte numérisé non relu

LA MAISON DES YANKEES

Ce soil-ià, 25 octobre 1813, le village de Beau* iiam .is oftt ait un spectacle singulier. D'abord c'était un mouvement de troupes allant venant sur tous le> points : au bruit qu'elles faisaient, se joigna:en, le cliquetis des armes, le roulement des canons, es chants des soldats, les interpellations des sentineiles ; puis, des maisons, s'élevaient ou des r:^train^ patriotiques, ou des sanglots étouffés. Ici, o:î voja t une pauvre mère priant pour le salut de ?on [ils, parti, le matin même, avec les Voltigeurs du co one! de Salaberry ; là, un homme mûr fourbis ai des armes, en racontant à ses enfants l'échec du ^éné al Montgomery devant Québec, en 1775 ; adieui-, unejeune fille gémissait silencieusement, au s-JUv enir d'un fiancé qu'elle ne reverrait peutètic plus; dans une autre maison, un vieillard octogénaire redisait la vaillance et la mort du génélai Moi.tcalm, aux plaines d'Abraham ; enfin, partout on veillait et on se livrait à des émotions, de nat'Jic diverse, suivant qu'on était plus ou moins

intéressé au combat qui devait avoir lieii, le len° demain, entre les forces royales et les forces l épu^ blicaines.

Dans les rares bivacs^ établis autour du village^ l'animation n'était pas moins vive^ Les couplets de la Canadienne se mariaient aux couplets de la Ma/seillaise et du Hule Britannia / les éclats de rires s'unissaient au choc de verres de rhum ; la fumée des pipes se confondait à la fumée des feux.

— Vous dites donc, père Jean, qu' ça chauffera dur? fit un conscrit s'adressant à un soldat tout grisonnant, assis sur son havre-sac*

— Si ça chauffera dur 1 pour le sûr, mon garçon. L'colonel Salaberry n'a pas des mitaines quand y s'poigne avec l'ennemi : Tout comme son frère qu'a^ z-été tué au siège de Salamanque, un brave des braves aussi, ç'ui-là î Fallait voèr, comme y vous rembarrait les Espagnols 1 C'est pas pour dire, mais dans c'te famille des Salaberry, y sont joliment osés ! Tonnerre ! j'ne voudrais pat-ètre dans la peau des Américans !

— Ben vrai, père Jean?

— Ben vrâ, mon garçon, répliqua stoïquement le troupier, en secouant la cendre de sa pipe sur le revers de sa main^ Aussi vrâ que Georges IV est prince régent, ajouta-t-il, après une pause. Si

t^avais fait comme moè les campagnes d'Espngne et de Walciierenj avec le major, ta saurais ben qu'y n'est pas manchot* (^'en est un ça qui vous tape dru avec son épée ! Pour te donner une ex* emple satisfaisctntey flgures-toè qu'y vous coupe des pelotons d^ennemis, ui plus ni moins qu'un faucheux vous coupe des arpens de blé ; conçois4u Tapologe ?

— Comme de raison, répliqua le conscrit émer* veillé.

— Quand j'i c dirai, poursuivit l'autre^ qu'à la prise du fort Mathilde, une coquine de bicoque ousque, p^iv parenquèse, comme dit maître d^école nous en avons essuyé des dures — à la prise du fort Mathilde... Eh bien ! qu'est-ce que c'est ? tu n'm^écoutes plus, Nicolet?

— Moi..* si. . pardouj père Jean, j'vous écoute avec mes deux oreilles. Vous disiez qu'à

— A la prise du fort Mathilde...

— Oui, c'est ça, à la prise du fort Ma...

— Bateau ! vas-tu pas m'interrompre maintenant à chaque parole? Mais, encore un' foès, qu'estce que t'as donc à r'garder comme ça vers la mai* son aux Yaidcees ?

— Y m'avait semblé..» c'n'est rien, cGntinue:2 votre liistoère, père Jean. Vous disiez qu'à la pri... Ah ? pour le coup j' n' me trompe pas !

— Comment ?

— N'apareevez-vous poin-z-un canon de fusil qui brille là, à droète ?

— Où ça?

— A droète donc, entre la maison et Pgrotàbre.

— Moè, j'ii'Mparçoés absolument rien, si c^n'est que la peux te fait prendre des branches de boès blanc pour des canons de fusil.

— Je vous...

— T'est-un' bête, Nicolet. Quoèque la maison des Yankees ne soèt pas trop catholique, y s'garderont ben d'vouloèr nous emboëter l'pas. C'est pas à des anciens comme moè qu'on fait avaler des couleuves pour des saucissons. Suffit, assis-toè et j'te conterai mon histoère.

— Crèjez-vous que ce soit un' branch ? dit le conscrit d'un ton qui marquait de l'inquiétude.

— J't'en assure,

— Mais qu'est-ce qui peuvent faire qu'y a encore d^la clairté dans leux bâtisse, car, enfin, il est dix heures !

— Baptême ! t'es ben curieux ; y font c'qui font, ces gens : P't'êt' leur harda^ p't'êt' aut' chose. Sont-y pas libres ?

— Ca n'empêche que nous devrions prévenir

l'enseigne. Ces trois hommes qui sont-z-entrés dans la maison et pat-encore ressortis....

— Dis plutôt qu't'aurait peux de ton ombre, si la lune se levait.

— Moè ! fit le conscrit indigné.

— Bon, n'te fâche pas ; j'm'en vas pioncer. Prends garde que les buissons ne viennent te manger ! Qand ça sera mon tour de faction, tu m'ré- V cilleras.

— Mais, j'vous dis que vTà-z-encore un homme...

— Tu voès double, mon garçon.

— Pardi, y cogne à la porte !

— Laisse-le cogner.

— Puisqu'on nous a postés ici pour surveiller...

— Surveille.

J'ai envie d'avertir...

— Halte-là ! N'forçons pas la consigne. On t'a dit d'examiner, examine. Un soldat ne doit jamais faire plus, jamais moins que ce qu'on lui a ordonné. Tâche de te colloquer ça dans la boule ; et, sur ce, bonsoèr 1

En achevant ces mots, le père Jean s'étendit tout de son long, et bientôt un ronflement cadencé et vigoureusement nourri, annonça qu'il reposait

avec plus d'fiisance et debonliOAU' sur terre humide qu'un voluptueux sur la plume douillette.

Cependant, les craintes du conscrit n'étaient que trop fondées ; il se passait quelque chose d'insolite dans la maison des Yankees, ainsi qu'on l'appelait communément.

Avant d'y introduire le lecteur, apprenons-lui ce que c'était que cette maison.

Elle s'élevait à une demi-portée de fusil de Beauharnois et avait pour propriétaires et habitants des Américains établis au Canada vers 1802. Après avoir fait une immense fortune à Montréal, M. D^'^^, l'avait achetée et s'y était retiré avec sa femme et sa fille en 1810. Quoiqu'il dût la plus grande partie de ses richesses à des transactions commerciales, avec des négociants de la Grande-Bretagne, ce citoyen n'avait jamais abjuré sa nationalité et favorisait secrètement les tentatives de l'Union pour s'emparer du Canada. Toutefois, ses menées étaient sourdes et dissimulées sous le voile d'une loyauté à toute épreuve. M. D^'^^ avait réussi à se former un parti considérable dans le pays ; et, lorsque, au commencement de la guerre, les nombreux Américains qui peuplaient les comtés de Be:iuharno*s et Chateauguay, furent obligés de se réfugier au-delà du lac

Charaplain, M. I)^^* demeura sur ses terres sans être inquiété par les Canadiens, dont la plupart le regardaient comme un des leurs. Seul le général Prévost, avec sa perspicacité ordinaire, avait soupçonné les vne^ de l'Américain : il le faisait surveiller en cachette ; et cette vigilance ne contribua pas peu aux échecs d'IIampton.

Si, à présent, nous pénétrons dans la maison des Yar.kees, nous trouverons réunis autour de la table d'un petit cabinet de travail, richement décoré, quatre personnages causant à mi-voix.

L'un d'eux, homme de haute stature, à la figure sèche et blême, parle, en indiquant à ses auditeurs des lignes tracées à l'encre rouge sur une carte.

cvst M. m'-"^.

— Oui, dit-il, il faut nécessairement que le Congrès renonce au premier plan. Ji n'est plus réalisable. Les retards qu'a éprouvé l'armement de Sacket's Harbour, ont permis aux Anglais de renforcer la garnison de Kingston, et actuellement toute t'jntative sur cette ville serait infructueuse. Du reste, le secrétaire de la guerre m'a écrit qu'il avait décidé le général Wilkinson à abandonner cette entreprise. Une partie de nos troupes descendra avec la flottille, du fort George, par le St. Laurent, e rejoindra l'autre partie, commandée par Hamp-

ton, à nie des Grenadiers, pour se porter de là sur Montréal.

— Mais, objecta un des a^^sistants, le général de Rottembnrg n'est il pas cantonné de ce côté avec les 49e, 89e et quelques autres régiments ?

— En effet, répondit, M. D''^'"^'^. Néanmoins cela est sans importance. Wilkinson est assez liabile pour le tourner. D'ailleurs, notre flottille se compose de plus de t»ois cents bateaux de diverse grandaur, protégés par une escorte de barques armées de canons. Le colonel Macomb occupera l'ennemi près du Long-Sault ; et le brigadier général 'Boyd s'avancera par terre jusqu'à ce poste. Si le dernier pent enlever la position de Chrysler's farm, qui sera probablement défendue par le colonel Morrisson avec les milices incorporées, le succès est assuré à nos armes.

— Certes, mon cher D^"^^, s'écria chaleureusement un jeune homme, votre tactique est admirable. Douter de sa réussite serait le comble de la démence.

— N'est-ce pas, Henry ?

— Comment donc ! demain, Hampton arrivera ici ; dans trois jours, il campera à Montréal.

— Oh ! pas si vite, pas si vite. Je ne suis pas d'avis qu'il commette une imprudence. Nous

avons maille à partir avec un adversaire aussi rusé que malveillant à notre égard. Bien plutôt, je conseillerai à Ilampton de gagner Cornwall, où doivent se réunir la division du général Brown et le corps principal sous les ordres de Wilkinson, afin d'envahir conjointement Montréal, — la clef du Canada, messieurs! Montréal à nous, Québec ne tiendra pas longtemps, malgré ses remparts, ayez-en la conviction.

En ce moment minuit sonna à la pendule.

— Corpo di Dio ! comme les heures filent ! s'écria Henry. Excusez-moi ; mais je dois songer à la retraite. Voyons, résumons-nous, D*** : vous m'avez dit que les Canadiens n'étaient pas plus de trois cents.

— Trois cents et quelques Ecossais et Indiens.

— Bon. Le major concentrera le gros de ses troupes...

— Derrière un abattis d'arbres, qu'il a dressé en avant du bois.

— Et vous avez des renseignements précis à l'égard du général Prévost.

— Il est trop éloigné, je vous le répète, pour aider efficacement le colonel de Salaberry, si l'attaque a lieu de bonne heure. Du reste, en admettant qu'il parvienne à opérer sa jonction cette nuit,

ce qui n'est pas présumable, le nombre des Anglocanadiens n'égalera pas encore le vôtre. Ainsi, soyez tranquille.

— Ah! corpo di Dio, tranquille, je le suis, et j'espère bien déjeûner demain matin avec vous, après avoir plumé cette poignée de mauviettes, pour m'aiguiser l'appétif.

— Tâchez que ces mauviettes ne vous plumen pas, mon joyeux compère, dit J)^^^\ en souriant. Puis il ajouta, mais de façon à être seulement entendu de lui : — Rappelez-vous que Mathilde sera votre femme dès que la bannière étoilée aura rem placé le lion britannique sur les murs de Montréal

— Je ne l'ai point oublié, répondit le jeune homme en rougissant de plaisir.

— Au revoir donc, et bon espoir !

— Au revoir !

Henry sortit immédiatement du cabinet et descendit dans le vestibule.

Une femme, enveloppée d'une mante, l'arrêta au passage.

— Henry !

— Vous, Mathilde !

— Vous alliez partir, sans me voir !

— Mais... je..., balbiitia-t-il, un peu troublé par cette soudaine apparition.

— Oh ! je ne me mêle point de votre politique. Je sais bien que ce n'est pas à cause de moi que vous avez affronté mille dangvrs pour venir ici ; mais un pressentiment, quelque chose que je ne puis définir, m'a appris votre arrivée, et je voulais vous parler avant...

La voix de la jeune fille expira dans un soupir.

— Bonne Mathilde ! dit Henry, en portant passionnément la main de miss D'*^^ à ses lèvres; oh ! veuillez croire...

— Je ne vous demande pas vos secrets. Mais dites-moi, cette guerre qui m'afflige tant sera-telle bientôt terminée?

— Dans quelques jours.

— Et vous ne vous battrez plus ? s'informa-t-olle avec une naïveté enfantine.

— Non, chère ange.

— Bien vrai ?

— Je vous en donne ma...

— Oh! qu'alors je serai aise! car vous ignorez, Henry, tout ce que je souôVe ! Mon Dieu ! chaque coup de fusil me perce le cœur ! Il me semble... oh ! c'est affreux ! Mais je veux vous f^dre un présent.

— Dn présent !

— Oui, vous allez rire ; vous êtes si sceptique !

Rire de ma bien -aimée ! jamais.

— Vous me promettez de porter toujours sur vous ce que je vais vous remettre ?

— Je vous le jure, Matbilde.

— Tenez, c'est un médaillon que ma nourrice, cette pauvre Bertholet, morte si misérablement, m'avait pendu au cou, quand j'étais toute petite. Il m'a porté bonheur ; et j'ai rêvé qu'il vous sauverait la vie.

— Vraiment ! dit Henry, en prenant l'objet que sa fiancée lui tendait.

— Voilà déjà que vous vous moquez. . .

— Me moquer, Dieu m'en préserve !

— Vous le conserverez toujours sur vous, n'estce pas ?

— Toujours !

* — Et vous penserez à moi ?

- — Je n'ai pas d'autre pensée.

Quelques secondes après cet entretien, Henry Wolf quittait la maison des Yankees par une porte dérobée, et, suivi d'un Indien qui l'avait attendu au dehors, s'éloignait dans la direction du camp d'Hampton.

Henry.

Comme il arrive souvent, vers le milieu de Fautomne, au Canada, la nuit avait cette teinte de çîair-obscur qui donne aux objets des formes vagues et arrondies. Nulle étoile ne scintillait au firmament, mais une gaze grisâtre le voilait tout entier et la lune, luttant contre ces molles brumes, répaadait sur la terre une lumière pâîeet sans rayon.

On eût dit que des millions d'^atomes impalpables flottaient dans l'air.

C'était vraiment une nuit saturée de voUiptés., Cependant, quoique sensible aux attraits de la nature, Henry paraissait p'utôt contrarié que réjoui par des charmes qui, en toute occasion, auraient captivé ses sens.

— By Jove, murmurait-il, en s'avançant dans un sentier encaissé entre une double haie de buissons, cette diablesse de clarté est joliment ti a' tresse. Je jouerai de bonheur, si je regagne le camp sans encombre. — Hé ! Mahagamis.

En entendant prononcer son nom, l'Indien, qui marchait derrière le jeune hxomrae, accourut.

— Les chevaux sont-ils loin ?

— Les chevaux sont à Tentrée du bois.

— Presse un peu le pas, et dispose-les; car nous n^avons pas un instant à perdre.

Comme il achevait ces mots, un qui vive lancé d'une voix éclat inte le fit tressaillir.

— Les Canadiens ont découvert l'Américain^ dit Mah agamis, en disparaissant aussitôt dans les broussailles.

— Halte-là ! cria presque aussitôt la même voix qui avait articulé la preniière interpellation.

Au même instant, le double craquement d'une arme qu'on apprête troubla le silence de la nuit.

— By Jove, murmura Henry^ Je crois qu'il est temps de jouer des jarrets.

Et, comme il cherchait à distinguer à travers la pénombre la position de son ennemi, afîu de ne pas s'exposer à sa visée, il aperçut sur la droite, en haut du sentier, un individu qui le couchait en joue.

Corn j Tenant, avec cette rapidité de perception que certaine-^ gens possèdent dans les situations critiques, que Paudaee seule pouvait le s iuver, au lien d« fuir à gauche, il s'élança dans la direction de son a-dversaire. Celui-ci, s'imagina que F Américain

voulait fondre sur lui et se hâta de faire feu; mais Henry avait pré\u cela, et, une seconde avant que Fautre ne tirât, s'était étendu la face contre terre.

Le projectile lui effleura la tète, en allant se loger dans le tronc d'un arbre voisin.

Le jeune homme se releva immédiatement, et gagna le fourré au pas de course, tandis que notre ami Nicolet — car c'était lui — honteux d'avoir manqué son coup, disait en rechargeant son fusil :

— J'savais pardi ben qu'y s'mitonnaii du grabuge en la bâtisse aux Yankees 1 Si l'père Jean avait voulu m'crère. . . .

— Eh ben ! qu'est-ce qu'il aurait fait, l'père Jean ?

— Ah ! vous v'l'à. Il est belle heure d'accourir quand l'oiseau est déniché.

—Quel oiseau ?

— Un Américain donc ?

— Où ça ? ousque tu voès un Américain ?

— Tiens, pensez-vous pas qu'n'y s'est planté là pour vous espérer ?

— Encore queuqu'branche d'âbre qu't'auras prise pour un Américain. C'était ben la peine d'éveiller tout not' monde. . . .

— Quand j'vous dis que j'I'ai vu là, à c'te place^ à preuve qui s'est flanqué tout d'son long comme un sarpent et qu' sans ça. . . .

—T'as la heurlue^ mon garçon, dit le père Jean, secouant la tête d'un air Incrédule.

— L-i beurlue vous même! riposta le conscrit, vexé de passer pour un poltron aux yeux de ses camarades que la détonation du fusil avait amenés «ur les lieux.

— Bon,, bon ! répondit Jean, avec un sourire. Va t'coucher, maintenant. C'est c'que t'as de mieux à faire ; car la peur t' fait danser trente-six chandelles d'vtmt les yeux. Va, j'finirai ta faction. Quand t'auras fait un' demi-douzaine d' campagnes ilans les Grandes-Indes, t'auras pu d'ces vénettes !

Tandis que les soldats regagnaient leurs bivacs, en maugréant contre la prétendue pusilianimité da conscrit qui les avait mis en émoi. Henry arrivait à la lisière du bois, détacliait son cheval lié à uu sapin, enfourchait l'animal et partait rapidement, sans s'occuper de rindieh qu'il n'avait pas rencontré depuis sa disparition.

Du»'ant quelque temps, il vola à francs étriers par monts et par vaux, ne s'inquiétant ni des ronces et des épines qui déchiraient ses vêtements et jusqu'à son épidémie, ni des rameaux qui, parfois, lui LeurI aient le visage, ni des savanes, dans lesquelles il entrait souvent jusqu'à mi-jambe, ni môme de îa route qu'il suivait.

Enfin, après une heure de cette course effrénée, pensant avoir jeté entre les Anglo-canadiens et lui un intervalle assez grand pour n'avoir plus rien à redouter de leur poursuite, Henry ralentit Fallure de sa monture et commença à s'orienter.

Il se trouvait alors dans une sorte de clairière entourée d'érables sécu^laires et à laquelle venaient aboutir divers chemins qui conduisaient à l'intérieur de la seigneurie.

Mettant pied à terre, il colla son oreille contre le sol et écouta.

Un bruit de vagues, roulant contre des rives rocheuses, l'avertit que la rivière Chateauguay n'était pas fort éloignée de l'endroit ou il se tenait-

" — Voyons, pensa-t-il, il me reste deux routes pour retourner à nos retranchements : ou bien longer la rivière, et ce serait le plus sûr, ou bien la traverser en faisant un coude afin d'éviter le colonel de Salaberry.

Ayant réfléchi quelques secondes il se décida pour le premier plan, remonta à cheval, et s'engagea dans celui des chemins qui lui paraissait le moins eflfondré. Mais à peine avait-il accompli un mille de ce côté, qu'il distingua des feux allumés au-dessus d'une petite colline.

• — Corpo di Baccho ! fit-il, j'allais me fourrer dans la gueule "du loup.

Appuyant aussitôt à droite, il atteignit les bords du Cliateauguaj qu'il se résolut à franchir.

Un gué ne tarda pas à se présenter à ses regards et il en profita immédiatement pour eôectuer son dessein.

Ensuite, reprenant le trot, il marcha sur Blueberry.

La lune s'était entièrement éclipsée, et la mantille diaphane, qui ondulait dans l'atmosphère, fragmentée en plusieurs nuages d'un noir foncé, entre lesquels le ciel brillait comme une coupole de saphir, marquetée d'ébène.

Bientôt,quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber et le vent, soufflant du sud, les chassa au visage de Henry, qui, aveuglé par cette ondée, devint incapable de conduire son cheval et finit par s'égarer.

En reconnaissant son erreur, il se demanda s'il ne ferait pas mieux de suspendre sa course et d'attendre que l'aube se levât pour retourner au camp. Mais il souvint que le général Hampton brûlait d'avoir les renseignements dont il était porteur et, à sa sûreté personnelle, préféra s'acquitter de la mission qu'il avait entreprise

Cette détermination fut funeste à rAmérîcain.

Etant arrivé en face de deux arbres qu'on avait renversés, pour intercepter le passage, Henry, rassemblant et éperonnant en même temps son cheval, €ssaya de lui faire sauter l'obstacle.

Mais, soit caprice, soit pressentiment d'un danger, l'animal refusa d'obéir à son maître.

— Ail 1 ah ! nous voulons faire le mauvais, Runner^ dit Henry, en s' affermissant sur sa selle. Allons, je vois ce que c'est, il vous faut une correction.

Et, enfonçant ses longues molettes d'acier dans les flancs de la bête, il tenta de l'enlever. Loin de céder à cette impulsion, celle-ci se dressa sur les jambes de derrière, en agitant fièrement la tête, Henry s'empressa de lui rendre la main, et Runner profita de cette liberté pour se livrer à une série de ruades qui eussent désarçonné un écuyer moins habile que l'Américain. Mais l'animal rebelle avait afi'aire à forte partie : après une courte lutte, il sembla comprendre que la résistance était inutile, et, haletant, baigné de sueur, de pluie et d'écume, il fit, soudain, un bond prodigieux et franchit la barrière.

Par malheur, Henry ne comptait pas sur cette résignation subite de sa monture qu'il maintenait étroitement parles rênes et le filet, pour la réduire,

au moment où elle opéra le bond dont nous venons de parler. Surpris de ce brusque mouvement, il oublia de rendre la main, et le cheval, en retombant, s'abattit sur son cavalier.

Par mallieur aussi, dans cette chute la tête du jeune homme porta contre une souche de sapin noueuse^et il s'évanouit eu perdant des flots de sang par une profonde blessure qu'il s'était faite. Etourdi lui-même de la chute, son cheval, quoiqu'il n'eut reçu que des contusions fort légères, demeura étendu sur le côté, sans mouvement.

Un quart-heure s'écoula, pendant lequelon n'entendit d'autre son que le clapotis de la pluie sur les feuilles desséchées, et la respiration irrégulière de JRunner,

Puis, tout à coup, l'animal, ranimé probablement par l'humidité du sol, poussa un hennissement.

Le sou, répété par les échos de la forêt arriva jusqu'aux postes de l'arrière-garde du colonel de Salaberry.

Comme on redoutait sans-cesse une attaque du général américain, campé à cinq ou six milles de distance, quelques hommes furent incontinent détachés pour aller reconnaître le terrain.

Guidés par les hennissements de Rimner qiii se succédèrent peu à peu sans interruption, la pa-

1 rouille n'eut aucune peine à se rendre au théâtre cle raccident.

— Nom d'une carabine ! s'écria le caporal en apercevant le cheval qui faisait des efforts pour se relever ; qu'est-ce que c'est que ça ?

— N'approchez pas, dit un des soldats ; si c'était une embûche.

— Tu as raison, Joseph. — Qui vive ?

Un gémissement du blessé que Bunner foulait sous lui, en essayant de se remettre sur pieds fut toute la réponse.

— Qui vive? demandaune seconde fois le caporal?

Silence complet,

— Qui vive, ou ie fais feu ?

Nouveau gémissement.

— Voyons ce que c'est, dit un autre militaire. Nous sommes six, bien armés, Tl est inutile de dépenser de la poudre et du plomb pour rien ; d'ailleurs, ça pout être des nôtres.

— Soit, répondit le caporal, mais soyons sur no*^ gardes. Ces damnés Américains sont roués comme d^s renards.

Tous alors s'avancèrent, le fusil en arrêt.

— Un homme blessé, s'écria le premier qui se baissa pour aider le cheval à se redresser,

— Ca change la thèse. Mais qui est-il ?

—Ma foi. je r.e sais*

— Il se sera rompu les reiiiSj en voulant sauter îa barrière.

— Voyons, dit le caporal, vous autres, ne rester pas là à regarder s'il tombe des hallebardes ou des épauîettes et donnez-nous un coup de main pour transporter ce par tic-u lier au poste.

La patrouille obéit.

Quatre hommes hissèrent Henry sur leurs épaules^, un autre saisit son cheval par la bride, et la petite troupe s'achemina vers le corps-de-garde.

Làj Henry fut déposé sur un lit de fougères, près d'un feu expirant. Quelques brindilles de sapin jetées dans le foyer, ranimèrent la flamme, et l'officier commandant le poste, ayant fait laver le visage de l'incoi nu et appliquer sur sa blessure une comprese d'eau froide, examina ses traits, eu présence du caporal qui dressait son rapport*

Vêtu d'un costume rivil, Henry n'avait rien dum ses tra ts qui tt ahit le militaire. Il était d'un stature moyenne, bien pris dans sa taille^ avait le vis^ige ovale, les lèvre.^ finement arquées, le nez aquilia et les cheveux d'un noir de jais.

Quoiqu^^ défiguré par les meurtrissures, et une pâleur livide, il conservait ce caractère dr beauté

spirituelle (si je ne puis m'exprimer ainsi) que prête toujours une hurùeur gaie à un physique agréable.

— Vous dites donc, caporal, que vous l'avez découvert, en deçà de la dernière ligne d'abattis? s'informa l'officier.

^ — Oui, lieutenant.

—Et le bois aux environs était tranquille. - — Parfaitement tranquille.

— Cet individu n'était pas armé ?

^Pardon, nous avons trouvé deux pistolets dans les fontes de sa selle !

—Apportez-les moi»

— Ces armes sont de fabrique américaine, dit le lieutenant en inspectant les pistolets qu'on lui remit immédiatement.

A cet instant Henry s'agita sur sa couche.

---Frictionnez-le avec du rhum, ordonna le lieu* tenant.

Insensiblement le jeune homme recouvra ses sens. ^ — Où suis-ie? murmura t-il en ano-lais.

tf o

— Qui êtes-vous ? demanda l'officier dans la même langue.

Henry passa machinalement la main devant ses yeux, que la vivacité de la lumière éblouissait.

' — Qui êtes-vous ? réitéra l'officier.

— Qui je suis ? balbutia le fiancé de Mathilde, dont le cerveau se débrouillait lentement ; je suis. . .

La parole expira sur ses lèvres : il venait d'apercevoir Tuniforme des troupes britanniques, que portait son interrogateur.

Ses idées n'étaient pas encore bien nettes; mais Finstinct l'avertissait de se tenir sur la réserve. Au lieu donc de répliquer, il ferma les paupières et feignit un évanouissement, afin de coordonner ses souvenirs.

Cette ruse ne lui profita point, car un vieux sergent canadien qui, depuis quelques minutes, tournait autour du cheval qu'on avait attaché à un pieu, s^écria avec violence :

— Mille s...! C'est un Américain, un coquin d'Américain !

— Un Américain ! redirent en chœur les soldats.

— Oui, pardieii bien, un Américain, tout ce qu'il } a de plus Américain ! un brigand d'Yankee !

— Où avez-vousvu cela, François? questionna l'officier en apostrophant le sergent.

— Où ça, lieutenant ? C'était pas malaisé à déterrer.

— Comment ?

— Eh ! donc, passez-moi cette bride en revue. — Cette bride !

— Ouï, c'est celle du cheval que montait notre gibier. Elle porte le numéro de son régiment. Voyez plutôt ; 31, si je sais lire.

Le lieutenant prit la bride que lui tendait son subalterne, et à la lueur du feu, déchiffra le numéro 31, ciselé sur les bossettes du mors et gravé à l'emporte-pièce sous la gourmette de la têtière.

— De vrai, dit-il ; c'est là une bride d'ordonnance. Qu'on ait l'œil sur le prisonnier.

— En v'ià un' chance d'avoir escamoté un Yankee, dit le sergent tout fier de sa trouvaille ; d'autant plus que, je parierais cent copes contre une que c'est un officier ; car les canons et les branches du mors sont trop joliment limés pour....

— Assez ! fit le lieutenant avec un geste impératif. Que chacun retourne à sa faction !

Aloïs, il revint vers Henry qui, ayant presque entièrement recouvré ses facultés et compris, par le dialogue précédent, que son origine et son rang étaient révélés^ articulait des paroles incohérentes pour échapper aux questions, qu'il supposait, avec raison, qu'on lui adresserait.

Dupe de ce stratagème, le commandant du poste fit fouiller notre héros, dans l'espoir qu'il avait quelque message important à l'adresse des généraux de l'armée ennemie. Mais cette perquisition fut sans résultat.

Henvy ne possédait aucun pnpier capable de le compromettre, lui ou ceux dont il servait la cause.

Sa capture était néanmoins trop précieuse, la veille d'une bataille de laquelle dépendait peut-êtne l'avenir du Canada, pour qu'on n'en tirât pas tout le parti possible. Aussi, le lieutenant, après réflexion, enjoiguit-il que le prisonier fût garrotté, et conduit sur un brancard au major de Salaberry, dont le quartier-général n'était éloigné que d'un demi-mille environ.

Henry n'opposa aucune résistance à ce nouveau transport; il continua de jouer le rôle qu'il avait entrepris : et Charles de Salaberry, trompé luimême par sa supercherie, le fit placer dans la tente où était enfermé le pêcheur, dont nous avons antérieurement raconté l'arri^station.

Henry.

Le pêcheur, on plutôt Marie Bertholet, car nos lecteurs n'ont pas manqué de deviner que c'était elle, déguisée en liomme, ne dormait pas, quand Heniy fut déposé sous la tente qu'elle occupait, depuis le crépuscule.

Assise sur une couverture de clieval qu'un soldat lui avait donnée, elle évoquait l'ombre de ses parents, pour s'affermir dans la vengeance qu'elle s'était juré de tirer de leurs assassins.

L'arrivée de l'étranger, qui fut jeté près d'elle, troubla à peine le cours de ses réflexions. Elle se contenta de soulever la tête, puis la replaça entre ses mains, sans même se demander ce que signifiait cette incident.

En sortant, les soldats qui. avaient apporté le blessé, oublièrent une torche de résine qui continua d'éclairer la tente après leur départ.

Henry, épuisé par la perte de son sang, et les secousses qu'il avait essuyées, dormait déjà d'un sommeil fébrile.

Vingt minutes s'écoulèrent, dans un silence que troublaient seulement le cri des factionnaires audeliorset le crépitement de la torche au-dedans.

Mais tout-à-coup, le jeune homme, o[»pressé par un liorrible cauchemar qui lui montrait les Américains battus et fuyant devant les Anglo-canadiens, s'éveilla en sursaut.

Il avait le front brûlant, la bouche ardente comme une fournaise, les membres baignés d'une sueur froide :

— J'ai soif, dit-il, en s'efforçant de distinguer les objets qui l'entouraient.

Sa voix fut couverte par les interpellations de deux rondes qui échangeaient le mot d'ordre.

— J'ai soif, répéta Henry. A boire !

Marie entendit cette exclamation ; mais elle n'en comprit pas le sens, tant elle était absorbée par ses propres pensées.

Ce phénomène de physique, qui fait que, souvent, nos sens perçoivent distinctement les sons sans que notre intellect en formule la signification ou y attache de l'importance, ce phénomène est trop avéré pour qu'il nous soit nécessaire de l'expliquer d'une façon plus ou moins savante.

Cependant Henry, dont la fièvre augmentait, se dressa soudain sur son séant, en étendant les bras devant lui et s'écria :

— Arrière, misérables 1 Vous me passerez sur le corps avant d'arriver à elle.

Son accent, son geste, exprimaient une indignation et une fureur si vives que Marie, malgré le courage dont elle était douée, frémit et fit un hautle-corps en arrière.

Mais déjà les idées du jeune Lommc cliangeaient de direction.

Il était retombé sur son grabat, en murmurant d'un ton plaintif :

— J'ai soif, je voudrais bien boire !

Marie se rapprocha de lui.

— Etes-vous malade ? lui dit-elle.

Et remarquant le bandeau de toile grossière qui ce'gnait sa tête, elle ajouta avec un sentiment de compassion indéfinissable :

— Mon Dieu ! seriez-vous blessé ?

— De l'eau ! qu'on me donne un verre d'eau ; dit ïïenr}^, en mettant le doigt sur ses lèvres desséchées.

— De l'eau ! reprit la jeune fille, cherchant des jeux dans la tente ; il n'y en a point ici. Peutêtre une des sentinelles consentira à m'en apporter. Je vais demander.

Elje se leva et appela le factionnaire,

— De l'eau 1 pourquoi faire ? répondit celui-ci, d'un ton bourru.

— Mais ce monsieur. ...

— C'est un chien d'Américain ! qu'il aille au diable !

— Qu'est-ce ? demanda subitement le colonel de Salaberry qui visitait les postes, en personne.

— Un des prisonniers qui braille pour avoir de l'eau, répliqua le soldat, en présentant les armes.

— De l'eau ! qu'on lui en donne, dit Charles de Salaberry poursuivant sa tournée.

— Merci ! oh ! merci, monsieur î cria Marie, Peu d'instants après, elle avait le liquide désiré. Henry but avidement cette eau qu'elle lui présenta dans un vase de bois, avec une grâce qui aurait fait soupçonner son sexe à quiconque l'eût vue agenouillée et offrant d'une main l'écuelle au blessé, tandis que de l'autre, elle lui soutenait la tête.

Le breuvage parut soulager l'Américain. Il ouvrit les yeux et balbuîtia un remercîinent inintelligible.

Mais, tout-à-coup, Marie tressaillit et fixa des regards surpris sur le visage de son compagnon.

Elle venait de reconnaître en lui un des officiers qui l'avaient faite prisonnière un mois auparavant, et étaient éti quelque sorte cause du meurtre de son père et de sa mère.

Cédant à une invincible répuision, el!e abandonna la tête d'Henry qui s'aff.iissa lourdement sur le sol.

La douleur arracha une interjection au jeune homme.

Marie avait le cœur trop généreux pour ne pas oublier son ressentiment en présence d'un ennemi souffrant. Jamais, du reste, les femmes n'ont été hostiles à ceux que le malheur a frappés. Soit que la longue sujétion où leur sexe a, de tous temps, été plongé, les rende plus accessibles à la compassion ; soit que leur âme épurée au creuset de l'infortune, comme dit le poète, ait une essence plus divine que la nôtre, ou soit qu'elles aiment à exercer une domination temporelle — espèce de représailles— sur les faiblesses momentanées de l'bomrae (et franchement telle est notre opinion), elles sont toujours prêtes à nous prodiguer leur sollicitude, quand les forces corporelles nous délaissent.

Daignez, mesdames, excuser cette digression, resjDectueusement soumise au tribunal de votre censure ; je reviens à mon sujet.

Marie retourna donc près du malade, en se reprochant sa dureté, lui confectionna tant bien que mal un oreiller et un matelas avec la couverture et le soigna aussi convenablement que permettaient les circonstances.

C'est en accomplissant cette tâclie charitable qu'elle remarqua le médaillon dont Mathilde avait fait cadeau à son fiancé.

D'abord, la fille du pêcheur n'accorda pas une grande attention à cette remarque. Mais Henry, ayant éprouvé un spasme violent, le médaillon s'échappa de son cou et roula à terre.

Marie se baissa pour le ramasser*

— Jésus, mon doux sauveur 1 s'écria-t elle en considérant le bijou ; c'est bien là le talisman que ma pauvre mère avait donné à ma sœur de lait, Mathilde. Par quel hasard ....

— Marhilue ! où est Mathilde ? dit Henry*

— Vous ia connaissez ?

— Mathille 1. . .Ma's. .. *qui êtes-vous ? fit l'Américain que le délire commençait à abandonner.

— Vous < on naissez Mathilde D*** ?

— Où suis-je ? Que s'est-il passé ? Il me semble que j'ai cent iivres de plomb dans le cerveau,

— Vous êtes prisonnier. . .je crois, répondit la jeune fille, en se reculant d'un air de chaste confusion.

— Prisonnier 1 ah ! oui. . . je me rappelle. . . Mon cheval s'est abattu. . . . Oui, c'est cela. , . ♦ Mais qui êtes-vous, vous qui me parlez ? Etes-vous prisonnier ? , . . . Oh ! je souÔre 1

Ou».-,» dites-înoi 1 ^ — Là. . . . dans la tête*

— Souhaitez-vous quelque cbose ?

^ — Non* Depuis combien de temps suis-je ici t ^ Il y a une heure qu'on vous a apportée ^ — Une heure 1

' — Mais vous connaissez Mathilde D*** ? fit la jeune fille dont le regard restait, malgré elle, atta* ché sur le talisman.

— Mathilde !. . . .non, je ne la connais pas* J0 lie sais ce que vous voulez dire ?

— Vous avez prononcé son nom»

— Moi !

— Vous l'avez demandée ?

" Ah I

Ce "ah 1" renfermait une intention si directe de ne pas prolonger davantage Pentretien que Marie n'osa renouveler ses questions»

Afî'aibli par toutes ces émotions, Henry ferma les yeux et s'endormit. Marie, elle-même, malgré le désir de résister au sommeil, ne tarda guère à céder à son empire et tous deux reposèrent, côte à cote, jusqu'au roulement de la diane.

Jean»

Pendant que les troupes du major Charles de Salaberry s'apprêtent à recevoir dignement les ennemis, opérons une courte retraite pour revenir à Jean que nous avons vu s'éloigner vers le camp américain, après avoir reçu les instructions et pris congé de Marie Bertbolet.

On le sait, Jean était aussi timide d'esprit que faible de corps ; mais Jean aimait, et quel est l'homme à qui l'amour n'a pas prêté, dans le be-^ soin, des forces pbysiques, de l'énergie morale ? L'amour ressemble à toutes les autres sentiments : il modifie à son gré notre organisation et peut nous faire accomplir des miracles de hardiesse, des prodiges d'opiniâtreté.

Ils se trompent bien gravement ceux qui voudraient abolir les passions ; ces stoïciens qui affirment qu'elles sont des maladies de l'âme et qu'il faut les déraciner à tout prix. "Elles ne sont pas plus des maladies que la faim, qui est naturelle aux bommes, qui les sollicite à se nourrir, qui leur

fait désirer les aliments les plus comornies à leurs goûts, qui les avertit d'un besoin de leur macliine, qu'ils doivent satisfaire s'ils veulent se conserver.... Pour peu que l'on veuille réfléchir, on reconnaîtra que les passions ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises : elles ne deviennent telles que par l'usage qu'on en fait. T .ait homme étant né avec des besoins, rien de plus naturel en lui que le désir de les satisfaire ; susceptible de sentir le plaisir et la douleur, rien de plus naturel que d'aimer l'un et haïr l'autre. DMù il suit que les passions et les désirs sont essentiels à l'homme, inhérents à sa nature, inséparables de son être, nécessaires à sa consolation. Un être sensible qui haïrait le plaisir, qui fuirait le bien-être, qui désirerait le mal, ne serait plus un homme ; inciapable de se conserver lui-même, il serait totalement inutile aux autres..."

Pardons, raille millions de pardons, chers lecteurs ; le démon de la phi.osophie nous a emporté hoi s de la ligne anecdotique ; mais ce sera Li dernière fois, à moins pourtant. . . . enfin nous ferons tout notre possible pour déjouer ses pièges.

L'amour avait donc exalté les facultés de Jean, et lui naguère si indicis, si craintif, courait résolûuient, à la réalisation d'une entreprise péril! se, avec l'audace d'un homme à l'épi euve de toute pusillanimité.

Ayant atteint la rivière de Cbateauguay, il se fit un fagot cle branches sèches, le jeta négligemment sur son épaule et repiit sa marche en sifflant le refrain populaire,

" X la Claire Fontaine,"

A îe voir, on eût dit un jeune habitant qui regagnait la ferme, après une journée de travail.

Il traversa ainsi, dans un bac, le Chateauguay au-dessous du village actuel de Durbaraet se porta, vers la rivière Outarde.

Comme Jean l'avait prévu, des détachements de troupes améric^»ines battaient la campagne dans cette partie de la seigneurie. Un d'eux l'arrêta et le conduisit au général Hampton qui lui fit subir un long interrogatoire.

Aux questions du général, Jean répliqua comme un homme effrayé, et disposé à vendre son pays pour être relâché au plus tôt. Mais, sous leur apparente candeur, ses répliques cachaient un piège qui mit en défaut la finesse de l'Américain.

Ainsi, à cette demande d'Hampton :

— A combien s'élèvent les forces des Anglais f Il répondit :

— Dame, mon général ! je ne pourrais préciser au ^ste ; nous autres, on n'est pas initié aux aflFaires du gouvernement»^

— Pourtant, reprit Hampton, vous avez du entendre parler de cela ?

— Eh, eli ! dit Jean, en tournant niaisement sa tuque entre ses doigts ; oui, ben, on en parle beaucoup dans les paroisses ; mais tout ce qu'on dit n'est pas parole d'évangile, et faudrait pas toujours se fier aux rappoits des habitants,

— Enfin, on cite un chiffre ?

— Comme de raison. Ceux-ci disent qu'en comprenant les régiments du général Prévost. . . .

— Du général Prévost !

— Hè, oui ! le général Prévost, notre gouverneurgénéral.

— Mais, il a donc rejoint le colonel de Salaber-

— Dame, ça doit être, puisqu'on l'assure chez nous.

— Cela ne se peut î s'écria Hampton, avec autant de surprise que de contrariété.

— Après tout, je ne garantis rien : dit Jean : On le disait chez nous; je n'en sais pas davantage.

— Et, en comprenant ses troupes ?

— Eh ben, il y aurait quatre à cinq mille hommes, dit le maître, d'école d'un ton nonchalant.

Hampton croisa les bras sur sa poitrine et parut réfléchir. Puis, au bout d'un moment, il re-

vînt se planter en face da Canadien et dit., en fixant sur lui un regard pénétrant, qui semblait lire les pensées au fond du cœur :

— Connaissez^vous bien le pays ?

— Si on le connaît ! eh ! qui donc, si on ne le connaissait pas, nous autres qui le parcourons du matin au soir ?

— Et vous vous chargeriez de conduire un ré^ giinent jusqu'aux retranchements du colonel deSa-^ laberry, par des chemins assez peu fréquentés pour que ce mouvement restât secret ?

— Ah ! dit Jean, en affectant une viv8 inquiétude ; mais ce n'est pas un beau métier que vous me proposez là ! si j'étais pris, on me fusillerait !

— Et si tu n'obéis pas, je te fais fusiller sur le champ, repartit Hampton, en fronçant le sourcil.

Le maître d'école se gratta le front comme un homme qui ne sait plus à quel saint se vouer,

— Et si je. * . .

— Si vous vous conformez à mes ordres, je vous donne cent dollars*

— Cent dollars, c'est un joli denier !

— Mais n'oubliez pas que toute trahison serait impitoyablement punie de mort.

— Et quand serai-je payé ? fit Jean avec une expression de cupidité admirablement simulée.

^ Payé ! aussitôt que Texpédition serâ terini^ ïïée*

' — Ah ! ça pourra-t-y ben tatder ?

— Voici dix dollars eii à compte, dit le gêné-» f'di, en lui mettant dâns la main un aîgle d'or que Jean enfouit aussitôt dans sa pocÉte.

Marchons*

— Vous me rembourserez le reste , é . i

— Si vous êtes fidèle, sans quoi. < . .

Le général montra un pistolet avec une panto^ mime éloquente.

Ëusuite, il appela le colonel Purdy et l'entretint durant quelques minutes à voix basse.

A dix heures du soir, cet officier, suivi d'un dé* tâchement guidé par Je^an, s'avançait vers un lieu où la rivière de Ohateauguay était guéable, dans lé but de la franchir et de tourner la position du colonel de Salabèrry avant le jour.

Si ce plan eût réussi, les Anglo-Canadiens, atta* qués le lendemain matin, en qiieue et en front, au-^ taient été vraisemblablement écrasés.

Mais Jean avait épousé la haine de Marie pou? fès Américains !

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