LE COMBAT
A sept heures du matin, le 26 octobre 1818, on remarquait un grand mouvement dans le camp du colonel de Sa^aberry, sur les bords de la rivière Chateauguay ; mais ce mouvement n'excluait pas ]e bon ordre, et quiconque en était témoin, pouvait reconnaître qu'un esprit sûr et méthodique présidait aux préparatifs qui se Msaient de tous côtés.
Le camp du colonel de Salaberry figurait un demi-ceintre, flanqué de grosses souches d'arbres empilées les unes sur les autres et d'une sorte de, petit fort, en terre, qui s'élevait vis-à-vis de la ligne .américaine.
Tandis que les trompettes sonnaient le réveil, Charles de Salaberry, ayant mandé le pêcheur, se renseignait encore auprès de lui sur les forces de l'ennemi et leur plan stratégique.
La jeune fille, toujours déguisée, répondit à toutes ses questions avec \me précision qui enchanta le colonel, à tel point qu'il lui dit en terminant :
-—Et tu désires servir comme volontaire?
—Oui, monsiemM oh! je vous serais éternellement reconnaissant si vous daigniez m'accorder ^ette faveur.
— C'est bien. J'y consens. On te donnera des armes. Mais, si tu nous traLissais...
— Vous trahir! trahir ma patrie! oh monsieur! s'écria Marie avec une indignation qui aurait suffi pour détruire les soupçons les mieux fondés.
Le colonel la congédia et fit venir ses principaux ofBciers: le lieutenant-colonel McDonnell, commandant un corps de réserves, les adjudants O'Sullivan et Hebden, les capitaines Fergnsson, Chevalier, Juchereau, Duchesnay et M.Lamothequi était à la tête des guerriers indiens. Quand ils furent tous réunis, de Salaberry les avertit de se tenir prêts à recevoir l'ennemi.
— M. McDonnell, dit-il, vous resterez à l'arrière et ne bougerez que lorsque je vous en donnerai l'ordre spécial. En attendant disséminez vos hommes dans les broussailles, et qu'au fort du combat, vos trompettes sonnent bruyamment de leur instrument pour faire croire à l'ennemi que nous sommes plus nombreux que ce n'est le cas.
Le lieutenant-colonel s'inclina en signe d'assenc3
timent. Et Charles de Sakberry poutsuîvit ett s'adressaiit aux autres officiers ^
— Vous, M* Cheval ierj vous vous porterez à la droite des retranchements : vous, M. Daly, vous vous établirez au-dessus du gué, avec la compagnie légère du 3e bataillon des milices incorporées, pour en défendre le passage si les Américains le tentaient* S^il est besoin, M. Bruyère vous soutiendra avec la compagnie de chasseurs de Châteauguaj''. M. Duchesnay disposera sa compagnie en potence sur la gauche jusqu'à la rivière, afin d'empêcher les feux de flancs dans le cas oii Fen-^ nemi paraîtrait sur le bord opposé du Chàteauguay*
Comme il achevait ces explications, une vive fusillade retentit. Aussitôt les officiers coururent chacun à leuf poste et Pon ne tarda pas â apprendre' que le général I^ard venait de se montrer aVec un détachement de trois mille cinq cents hommes environ, en haut de la grand' route qui menait aux retranchements des Canadiens.
Les Américains repoussèrent un piquet de vingt* cinq hommes qui se replia sur un aiïtre piquet, avee lequel il harcela les ennemis, pendant que ChaiIeB de Salaberry et ses trois cents braves s'apprêtaient résolûment au combât.
Vers dix heures du matin-^ deux cents homràesf
SI
àe cavalerie, sous la conduite du général Hampton, en personne, arrivèrent en vue des forces anglocanadiennes, ïïampton était précédé d'une colonne d'infanterie devant laquelle marchait un officier de haute stature. Celui-ci s'avança à une demi-portée de pistolet des Voltigeurs et leur cria : '
— Nobles et vaillants Canadiens, rendez-vous î Nous vous apportons l'indépendance, loin de vouloir vous faire du mal.
Mais à peine avait -il prononcé ces mots qu'une balle le renversait à terre.
C'était Marie Bertholet, qui l'avait ajusté et frappé en pleine poitrine.
La mort de cet officier fut le prélude de rengagement.
De toutes parts les trompettes résonnèrent et les Voltigeurs canadiens commencèrent un feu nourri contre leurs adversaires. Les Américains surpris de cette résistance à laquelle ils ne s^ attendaient pas répondirent d'abord mollement. Mais, exc'tés par leurs officiers, ils essayèrent de raffermir leur courage, et, durant une heure environ, la fusillade fut opiniâtre des deux côtés.
Cependant l'adresse des Canadiens faisait de larges trouées dans les rangs ennemis. Hamptoii veut en finir par un coup de maître; il reforme
ses troupes en colonues serrées, et appiij^é pnr dix pièces de canons, essaye d'enlever à Tassant le camp de la Fourche.
La mêlée alors devient générale.
Emporté par une bravoure téméraire, Charles de Salaberry s'est jeté, l'épée à la main, dans un gros d'ennemis appartenant au 10e régiment d'infanterie. Là, il accomplit des prouesses dignes de la Chevalerie, mais à la fin, cerné par les Américains, il va succomber sous le nombre, lorsqu'un volontaire, remarquant la position critique du colonel, fond impétueusement sur ses adversaires, qui déjà se disputent l'honneur de l'avoir fait prisonnier, et, sans autre arme qu'un sabre ramassé dans ]e conflit, se fraye un chemin à travers les assaillants, fend le crâne au soldat qui a rais la main sur Charles de Salaberry, entraîne ce dernier vers les retranchements et disparaît, pour voler à de nouveaux dangers.
En ce moment les trompettes éparpillés dans les buissons, déchirent l'air par une éclatante fanfare.
— Ce sont des renforts! s'écrie un Yankee en tournant les talons.
Cette exclamation gagne de proche en proche, trouve partout, pour l'écouter^ la crédulité éperon--
née par la peur. Un désordre complet et la fuite en sont le résultat.
C'est en vain que le brigadier-général opère des prodiges de courage ; c'est en vain qu'il s'efforce de rallier les poltrons, de ranimer les lâches : ses exploits sont inutiles, sa voix se perd dans la crépi- ' ition de la fusillade.
La victoire»
Les Américains, partis dans le courant de la nuit précédente pour prendre le colonel de Salaberry en revers, égarés volontairement par Jean, avaient passé tonte la nuit à cliercber un gué que le maître d'école se gardait bien de leur laisser trouver.
Purdy, soupçonnant une perfidie, menaça plusieurs fois Famant de Marie de lui brûler la cervelle, s'il le faisait tomber dans une embûche ; mais^ à chacune de ses menaces, Jean opposait une telle bonhomie que Purdy finissait par s^abandonner à la fidélité de son guide.
A midi, le vacarme du combat étant arrivé aux oreilles du colonel, il marcha immédiatement Yers le théâtre de l'action.
Son avant-garde fut reçue et repoussée d'abord par la milice sédentaire sous le capitaine Bruyère^ qui, après avoir plié un instant, ptait revenu à la charge, adossé à la compagnie légère du 3ème bataillon de milice incorporée» Le capitaine
Daly, commandant, comme on sait, cette compagnie, ne se contenta pas de mettre Pavant-garde de PurJy en déroute ; mais, traversant le gué, il la refoula sur le corps principal, lequel, à son tour, pressa vigoureusement les Canadiens, blessa leur deux braves officiers et les contraignit à lâclier pied.
Ecbauftes par ce premier succès, les Américains se ruèrent en masses compactes vers le bord de la rivière. C'est là que les attendait le capitaine Juchereau Ducliesnay. Sortant subitement des broussailles où il s'était tenu caché avec les siens, celui-ci parut sur la rive opposée du Chateauguay ; et, à plusieurs reprises, envoya aux agresseurs des décharges de mousqueterie, qui les tinrent en échec jusqu'à la chute du jour, moment où leur commandant ^'ne pouvant, dit Bouchette, faire impression sur la bravoure invincible de cette bande de vrais Spartiates, jugea à propos d'abandonner un combat si inégal, abattu de sa défaite et de sa disgrâce."
Désespéré de cet échec, Hampton avait, à trois heures de relevée, ordonné la retraite, et s'était retiré en bon ordre dans la direction de Four- Corners. Il laissait sur le champ de bataille plus de quarante morts, tandis que les Canadiens n'avaient perdu que six hommes.
Les trois cents héros de Chateauguay se félicitaient mutuellement de Péclatante victoire qu'ils venaient de remporter, grâce à la miraculeuse habileté de leur colonel, sur plus de sept mille ennemis, quand on annonça que le général sir George Prévost et le major de Waterville arrivaient de Caughna\^aga, où ils formaient, avec les troupes miliciennes du district de Montréal,une ligne de réserve.
Nous n'avons pas besoin de rapporter leur surprise, en constatant cet admirable fait d'armes dont l'histoire ne nous offre peut-être qu'un seul exemple bien avéré.
Les soldats, qui s'étaient distingués pendant l'action furent complimentés à tour de rôle ; et, quand la revue fut terminée, le colonel de Salaberry s^ approcha d'un volontaire qui se dissimulait derrière les groupes.
— Pourquoi n'oses-tu pas avancer? lui dit-il.
— Monsieur...
— Ne m'as -tu pas sauvé la vie ? si tu l'as oublié, sois certain que je me le rappelle.
— Mais . .
— Voyons! ne nie pas ; je te reconnais. Tu es le pêcheur qui me supplia de le laisser servir dans nos rangs. Je te dois une récompense et sur mon honneur, je te jure que tu auras ce que tu demanderas ?
' — Quoi, s'écria Marlej vous m'accorderiez,..
— Tout ce que tu voudras. Ma parole est sacrée.
— Eh bien î dit la jeune fille d'une voix si faible que le colonel fut obligé de se penclier pour l'entendre, promettez-moi qu'il ne sera pas fait de mal au prisonnier.
— Quel prisonnier ?
— D'hier au soir.
— A cet Américain, dit Charles en fronçant les sourcils. Pardieu, voilà qui est plaisant ! Quel intérêt as-tu ?...
Marie répliqua quelques mots en baissant davantage la voix.
— Ah! dit ensuite le colonel avec une stupéfaction profonde. Mais, mon enfant, ce que vous désirez-là n'est guère possible. Tout prisonnier est passible d'un conseil de guerre. En tout cas, je vous garantis que j'userai de mon crédit pour qu'il soit relâché.