‹ L'Héroine de ChateauguayChapitre 7 sur 7 · CAUGHNAWAGA · texte numérisé non relu

CAUGHNAWAGA

On était à la fin de juin 1802.

Six heures du soir avaient sonné sur la clochette de la petite cliapelle du village de Laohine.

Le soleil secouait ses gerbes d'or au front des grands érables qui miraient leurs têtes chevelues dans les ondes du St. Laurent ; la brise murmurait un hymne séraphique dans les rameaux touffus et ridait par ses baisers frémissants la face argentée du beau fleuve. Aux suaves harmonies du rossignol se mariaient le gazouillement du goglu et au bêlement lointain des troupeaux dispersés dans les vastes prairies ; mille exhalaisons parfumées embaumaient l'air ; toute la nature semblait enivrée d'amour et d'ambroisie.

Assise, au pied d^un chêne, dont les branches formaient au-dessus d'elle un dais ombreux, une jeune indienne contemplait silencieusement le magnifique spectacle du coucher de l'astre du jour dans son lit de pourpre et d'azur.

Elle s'appelait Oroboa, avait été surnommée la Flèche-rapide^ et appartenait aux derniers rejetons de cette belliqueuse race iroquoise, dont on trouve encore quelques familles bâtardes, près du Sault St. Louis, à quelques lieues de Montréal.

Oroboa, la Flèche-rapide^ était une belle et vaillante fille. Son visage étincelait de hardiesse ; sa taille semblait avoir ravi à la beauté toutes les richesses qu'elle accorde avaricieusement même à ses privilégiés.

Un petit chapeau d'écorces, fantasquement orné de coquillages ou wampums^et de plumes d'oiseaux couvrait sa chevelure, dont les boucles soyeuses, plus noires que le jais, plus brillantes que les reflets du raisin de Corinthe, tombaient en grappes pressées, sur un col qu'on eût dit ciselé par la main des Grâces. Dans le cadre de cette chevelure, saillissaient les contours d'une figure où la noblesse de l'expression le disputait à la sensibilité du regard. Rien de symétrique, cependant, "sur la physionomie d'Oroboa. Les lignes étaient incorrectes, un peu dures ; mais dans

ses grands yeux bruns rayonnait la vive flamme de la sensibilité, et, à travers le délicat tissu de sa peau brune, on voyait circuler un sang chaleureux, et plein d'ardeur.

Oroboa portait le costume des femmes de sa tribu ; une légère tunique bleue serrée à la ceinture par une guirlande de coquillages et bordée par un liseret écarlate ; sur ses épaules flottait la couverte nationale ; autour de ses poignets s'enroulaient divers anneaux de verroterie ; des mittas^ aux coutures chatoyantes, emprisonnaient ses jambes fines, nerveuses, et son pied mignon était caché par un mocassin de drap rouge, brodé de fausses perles.

A l'agilité merveilleuse de ses pieds Oroboa devait son surnom de la Flèche-rapide.

Après une demi-heure de recueillement muet, l'Indienne se leva vivement, et, courant vers la plage, mit à flot un canot d'écorce échoué sur le sable doré de la grève.

Quand les vagues moutonneuses vinrent lécher l'avant du frêle esquif, Oroboa sauta dedans, et avec quelques coups de pagaie, s'éloigna de la rive.

Alors le soleil achevait d'éteindre ses feux à l'horizon, mais le temps avait changé brusquement ; quelques gros nuages d'un bleu sombre, aux franges cuivrées, se traînaient vers l'occident ; le concert

des hôtes des bois était interrompu ; l'on n'entendait que le gloussement de quelques oiseaux aquatiques, et le mugissement des eaux courroucées, se brisant contre les récifs des Rapides,

Bientôt le vent s'éleva, saccadé, impétueux !

Pourtant l'Iroquoise avait gagné le courant du fleuve et se laissait aller à la dérive, sans souci de la tempête qui amoncelait ses menaces autour d'elle.

Son canot, habilement dirigé, glissait sur les abîmes avec la téméraire légèreté de l'hirondelle franchissant, à tire d'aile, les mers profondes.

Et la Flèche-ropide chantait d'une voix lente et mesurée.

" Vole, vole, agile canot ! ne crains point le bruit du vent ; car le Grand Esprit veille sur nous. Il est plus puissant que les ouragans. Il protège la fille du Serpent gris.

" Vole, vole, agile canot ! ne crains pas Matchiraanitou ; car je lui ai offert la sagamité. Il est méchant, mais il est apaisé. Il protège la fille du Serpent-gris.

" Vole, vole, agile canot ! J'ai vu un oiarou en songe. Nous atteindrons sûrement et promptement l'anse du repos, car la voix du jeune chef, au visage pâle, nous appelle. Il aime la fille du Serj^ent-gris,

" Vole, vole donc, agile canot ! îsTe sens-tn pas qu'Oroboa te conduit ? que son cœur est brûlant d'impatience, qu'elle a soif de voir, d'écouter son Manitou ; car la fille du Serpent-gris aime le jeune chef au visage pâle !"

Comme l'Indienne acLevait cette stance, une rafale plus violente que les précédentes, prit l'esquif en travers et le jeta sur une pointe de rocher à fleur d'eau.

La Flèche-rapide n'eut que le loisir de s'accrocher aux anfractuosités du roc, pour ne pas être entraînée dans le gouffre des Rapides qui grondaient à quelques verges de distance.

Quant au canot, il ne tarda guère à disparaître au milieu d'un tourbillon d'écume.

Il fallait une vigueur musculaire surhumaine pour résister à la fureur des eaux. Mais l'Iroquoise possédait cette vigueur, au plus haut degré. De plus, elle était accoutumée à de semblables naufrages.

Profitant des dernières lueurs du jour qui s'évanouissait insensiblement sous le manteau de la nuit, et s'armant de sang-froi<l, elie se traîna tantôt à la nage, tantôt à pie.i, parmi les écueils, et, après des efforts inouïs, elle aborda à quelque distance du ruisseau de la prairie de la Madeîaine (aujourd'hui Laprairie),

Les vêtements de la Flèche-rapide dégouttaient d'eau; elle avait perdu son gentil chapeau d'écorce; dans sa périlleuse traversée, et ses cheveux, libres de tout frein, flottaient épars au souffle des vents. j

Sans reprendre haleine, elle traversa le ruisseau, et s'engagea à travers cette plaine herbageuse et marécageuse qui s'étendait jusqu'à la chapelle de St. Lanabert.

Quoique l'intervalle fût de quatre milles environ, et quoique le sol présentât mille obstacles, comme des plantes rampantes, et des lianes entrelacées, des portions de terrain mouvantes et défoncées, la Flèche-rapide dépensa moins de quarante minutes pour le franchir.

Elle avait conservé la religion superstitieuse de ses aïeux ; pourtant les pompes sacrées du christianisme faisant impression sur son esprit et quand elle passa devant l'église de St. Lambert, Oroboa s'arrêtant, fît un signe de croix.

. Puis elle reprit sa courseet la poursuivitopiniâtrément jusqu'en face de File St. Hélène.

lî.

Arthur de Léry était fils d'un Français établi eîî Canada au commencement de 1 '775, et d'une cana^ dienne que le Français avait épousée vers 1781. A l'époque où commence cette histoire, Arthur avait vingt ans.

Comme homme, il jouissait de nombreux avan-tages physiques ; comme membre de la colonie anglaise, il avait en perspective un^ fortune con^ sidérable.

Far malheur, un caractère frivole et des mœurs libidineuses pouvaient assombrir, quelque jour, la splendeur du ciel sous lequel Arthur de Léry cou^ lait son existence.

Son pére, comnierçaht honnête et sévère, envi^ sageait avec douleur l'avenir que se préparait inconsidérément son unique enfant. Maintes fois, il avait essayé de le ramener à la raison, par des conseils sages autant qu'aftectueux. Mais Arthur n'avait tenu compte de ces prudentes exhortations. La rigueur même l'avait trouvé insensible, et il continuait le cours de ses débordements, au grand •candale des habitants de Montréal*

Néamiioîns, iiiaigré ses défaut^, le jeune de Léry se recommandait par beaucoup des qualités qui plaisent aux femmes»

Il était brave, jusqu'à l'audace ; d'une force herculéenne ; cavalier infatigable; danseur élégant; musicien consommé et beau diseun

" Arthur est un aimable polisson/' disaient certaines dames charitables, dont les manières se ressentaient de la dissolution que le règne de Louis XV avait exportée jusque dans l'Amérique Septentric'Uale.

D'autres, plus rigides, et surtout plus vieilles, l'avaient banni de leurs cercles et fulminaient contre sa conduite tous les anathèmes de la médisance^ voire même de la calomnie, car il est sans exemple qu'une médisance colpoj tée de bouche en bouche n'ait pas dégénérée en calomnie.

Nous livrons cette réflexion aux commentaires des langues affamé es*

Or, il advint qu'un dimanche du mois d'avril 1802, Arthur de Léry sauva la vie à une jeune Iro^ quoise du Sault St. Louis.

Voici en quelles circonstances :

L'Iroquoise cheminait le long des quais, lorsque tout-à-coup, d'une des rues perpendiculaires déboucha un bœuf, aux cornes duquel des enfants

malicieux avaient attaché un mouclioir cramoisi. L'animal enragé se rue sur l'Indienne^ lui porte un coup (lar.s la région des fausses côtes et la lance^ évanouie, dans le St. Laurent.

A rexception d'Arthur qui flânait au bord du fleuve, les quais étaient absolument déserts.

Il fut témoin de l^accident essuyé par la jeune fille.

Ne consultant que son courage, il se jeta aussitôt à Peau, et, après plusieurs tentatives infructueuses, réussit à rapporter l'Indienne fcur le rivage.

Elle ne donnait aucun signe de vie, et, de sa blessure, le sang coulait avec abondance.

Arthur la fit transférer chez son père oii tous les soins qu'exigeait son état lui furent prodigués* Elle recouvra les sens et plus tard la santé. Durant sa convalescence, le jeune de Léry s'éprit d'amour pour celle qu'il avait arrachée à la mort. Confiante dans la- parole de son libérateur, et se croyant peut-être obligée par la gratitude, la jeune Iroquoise s'abandonna aux charmes du sentiment qu'elle inspirait. Puis, cette nature sauvage, une fois em* brasèe, ses passions ne connurent plus de borne.

Elle aima comme aiment les esprits incultes, aveuglément, avec ardeur, avec frénésie !

Arthur qui, d'abord, avait pris plaisir à faire vibrer sous ses doigts les cordes sensitives de ce

cœur vierge et enthousiaste, fut enfin effrayé de la violence des sons qu'elles rendaient.

Il pensa qu'il fallait rompre petit à petit, et pour cela il engagea son amante à retourner au cantonnement du Sault St. Louis, en lui jurant d'avoir avec elle de fréquentes entrevues.

L'Indienne le considérait comme un Dieu; elle accéda à ses prières, et revint parmi les siens, sans imaginer qu'il pût jamais la tromper.

Revenons à Oroboa.

En arrivant devant l'île St. Hélène, elle poussa un cri de joie, se mit incontinent à la nage, décrivit une courbe afin d'éviter l'impétuosité du courant et vint atterrir dans une petite baie, au sud de l'île.

Il était environ onze heures.

Les ténèbres de la nuit avaient une opacité impénétrable et le vent hurlait plaintivement à travers les branches des arbres séculaire$ dont Pile est plantée.

La Flèche-rapide ne s'inquiéta ni de la profondeur des ombres, ni des gémissements de la tempête» Elle s'élança dans le fourré, et, assurant sa marche avec autant de facilité qu'un nyctalope, elle gagna, en droite ligne, une hutte élevée sur la rive septentrionale.

Dans cette hutte, éclairée par une lanterne, on voyait un jeune homme, de bonne mine, assis à terre, son fusil entre les jambes, et caressant un beau lévrier couché auprès de lui.

Sans doute Je chien connaissait l'Indienne, car lorsqu'elle entra dans la cabane, il se leva, bondit à sa rencontre avec un joyeux aboiement,

Le jeune homine ne bougea pas ; et un sourire cr ennui arqua sa lèvre dédaigneuse, quand l'Iroquoise, s'agenouillant à ses pieds, lui baisa les mains.

— Mon aini pardonnera à la Flèche-rapide de l'avoir fait attendre, dit-elle, sans oser lever les yeux vers l'objet de son adoration.

— Que vous est-il arrivé ? demanda Arthur, en remarquant que les vêtements de l'Indienne étaient complètement mouillés.

— La Flèche-rapide^ répondit Oroboa, avait offert des sacrifices aux Grands-Esprits, avant de partir pour honorer le Manitou de son cœur, et les Grands- Esprits ont favorisé le voyage de la Flèche-rapide, Mais son agile canot d'écorce a été victime du courroux d'Atahensio qu'elle avait oublié d'implorer.

— Votre canot a chaviré ! dit Arthur avec plus d'étonnemont que de chagrin.

Le ton qu'il donna à ces paroles sentait tellement la fatigue qu'Oroboa tressaillit.

— Mon ami est-il fâché contre la Flèche-rapide? interrogea-t-elle en lançant pour la première fois, un regard au jeune homme.

— Fâché, moi ! contre vous, oh ! non ! répliqua distraitement Arthur,

Puis il continua d'un accent plus animé :

— N'es-tu pas la fleur de mon âme, Oroboa!

N'aimé-jepas en toi tous ces attraits que la Datiire a refusés aux femmes de ma race ? Où pourrait-on trouver, plus opulente chevelure, taille plus aérienne, peau plus satinée? Et cette intrépidité qui te place au premier rang parmi les filles des valeureux Iroquois, et cet amour que j'ai su t'inspirer ne sont-ils pas les sûrs garants du bonheur que me cause ta présence ?

Il n'en fallait pas tant pour rassénérer l'esprit soupçonneux de l'Indienne. Rougissante d'orgueil, elle prit dans ses mains les mains d'Arthur.

— Peut-être, dit-elle, les ossements de mes pères sont-ils irrités de mon amour, j)Our mon frère au visage pâle ; mais, afin de les appaiser, j'immolei ai sur leur tombe trois chiens, autant d'oiseaux et j'offrirai à leurs mânes des épis de maïs et des colliers de porcelaine.

De Léry ne répondit pas : il semblait qu'une idée importune l'obsédât, depuis le commencement de l'entretien.

— Qu'a donc mon frère bien-aimé ? dit Oroboa, s'aperçevant de cette distraction.

— Une triste nouvelle à vous annoncer, repartitil enfin.

Les yeux de la sauvagesse brillèrent d'un fauve éclat.

— Je vais être obligé de vous quitter, Oroboa, poursuivit Arthur d'un accent presque ému.

— Me quitter ! s'écria l'Iroquise, en rejetant la tête en arrière.

— Oui. . . pour quelques mois.

Oroboa pâlit, elle se dressa de toute sa hauteur, et, croisant les bras sur sa poitrine, elle dit d'une voix frémissante et entrecoupée :

— L'esprit des songes n'avait point menti. Le jeune chef au visage pâle n'aime plus la fille du Serpent-gris, La fille du Serpent-gris se vengera !

— Je reviendrai, essaya de Léry.

L'Indienne secoua la tête.

— Le daim qui abandonne la daine ne revient plus se rafraîchir avec elle au même ruisseau, ditelle rapidement. Mon frère, tu ne m'aimes plus. N'ajoute pas le mensonge à l'inconstance. Mais souviens-toi que la fille du Serpent-gris se vengera. Elle t'épargnera, parceque tu lui as sauvé la vie, mais malheur, malheur, malheur, à celle qui a ravi ton amour à la Flèche-rapide !

Après cette menace qui fit trembler son amant (car il savait quelle inflexible fidélité les Indiens apportent à l'accomplissement d'une vengeance), Oroboa s'enfuit avec là célérité de l'élan.

L'aurore se dégageait des vapeurs humides et

blanchâtres du crépuscule, quand la jeune fille rentra au village du Sault St. Louis.

Elle avait les traits décomposés, les vêtements trempés d'eau ^ souillés de fange.

Un Indien qui paraissait guetter son retour l'arrêta par le bras au moment où elle soulevait la porte de son wigwam.

. C'était un homme de haute taille, jeune encore, mais à l'extérieur repoussant. Son front fuyant, son nez proéminent et son menton rentrant l'avaient fait surnommer la Tête-de-renard,

Il avait un costume bizarre, formé d'oripeaux et de plumes, aux nuances tranchées. Son chef était couvert par une sorte de diadème en arrêtes de poisson et des cartilages de son nez deux anneaux pendaient sur sa poitrine. Ses bras et ses jambes tatoués représentaient son moko^ par des peintures burlesques et monstrueuses.

Il exerçait dans la tribu Iroquise du Sault St. Louis la profession de sorcier.

— La Tête-de-renard doit la vérité à la Flècherapide^ dit-il avec une emphase particulière. La Tête-de-renard a consulté les Esprits pendant que la Flèche-rapide discourait avec le fils des ennemis des quatre nations, et les Esprits ont dit à la Têtede-renard^ que des catastrophes épouvantables d2

étaient réservées aux enfants des Sagamos qui entretiennent des relations avec les pâles visages campés sur l'autre rive de Ladauanna. (*)

— Les esprits voient clair dans l'avenir, répliqua sourdement Oroboa. Malheur à la Flèche-rapide !

— Pourquoi ? fit le sorcier. La Flèche-rainde est aimée des Esprits, comme la fleur est aimée du soleil. On a insulté ma sœur. Le lâclie qui l'a blessé seul encourra la fureur d'Agaskoui.

— Qui a dit à la Tête- de-renard qu'on avait insulté la Flèche-rapide ? s'écria Oroboa surprise.

— Qui ? sinon Ouahiche qui découvre tous les secrets aux prêtres iroquois !

— Et qu'a-t-il découvert à la Tête-de-renard ?

— Le sorcier répliqua, en s'agitant comme un énergumène :

— La Flèche-rapide aime un fils des visages pâles ; il la trompe, car il en aime une autre qu'il mènera bientôt dans sa cabane, après en avoir fait sa femme !

— Sa femme I non, exclama la jeune fille ; non, elle ne sera pas sa femme ! La Flèche-rapide se vengera !

— Je sais un moyen de vengeance, dit le sauvage.

(♦) Nom que les sauvages de TAniérique du Nord donnaient au St. Laurent.

— Ènseigne-le-moî.

— Que me donnera la Flèche-rapide en récompense ?

— Tout ce que la Tête-de-renard voudra.

— La Tête-de-renard ne veut qu'une chose, répondit le sorcier avec des yeux étincelants de convoitise ; il aime la Flèche-rapide^ et si ma sœur consent à devenir l'ornement de son wigwam, il lui indiquera le moyen de perdre le fils des visages pâles.

A cette proposition, Oroboa répondit par un geste de dégoût. Soudain, comme saisie d'un accès de folie, elle s'écria, en attirant le sorcier dans sa hutte :

— ^Viens, viens ; que la Flèche-rapide soit vengée et elle t'appartiendra.

Les salons ruissellent de lumières, l'air est embaumé de senteurs exotiques, les accords d'une valse entraînante transportent tous les cœurs; l'éclat des parures éblouit les yeux ; les femmes, animées, folâtres, se livrent à la gaîté ; les hommes se pressent autour d'elles, comme un essaim d'abeilles autour d'un parterre de fleurs ; le plaisir resplendit dans tous les regards, se traduit dans toutes les paroles, bat dans toutes les poitrines î

Oh ! c'est ravissante soirée, allez ! que celle où l'on célèbre les fiançailles de deux jeunes gens que la nature et la fortune ont traités en enfants gâtés !

Et tels étaient à coup sûr Arthur De Léry et Malvina C^'^*.

Voyez-vous la jeune fille ? Quelle pureté dans ce front angélique ! quel calme dans ces yeux chastement voilés par de longs cils ; que de promesses renferme cette petite bouche carminée comme la rose du Bengale, humide et fraîche comme les larmes que l'aube matinale verse joyeusement sur les filles de la végétation ! Et quels rêves ne faites-vous pas en voyant cette taille plus

élancée que la tige du lis, plus flexible que l'acier I Mon Dieu ! vous admirez comme nous, les trésors intellectuels que font présager tant de perfections ]^liysiques accumulées sur une même personne et enviez en rien le bonlieiir d'Arthur qui, dans huit jours, sera l'époux de la divine Malviua C^^'^.

Et vous avez raison ! car si belles que soient les formes extérieures de Malviua, plus belle encore, oh ! bien plus belle est son âme. C'est le temple de la vertu, l'éorin des bîillantes qualités, la serrechaude de la poésie I

La valse tourbillonne ; valseurs et valseuses rivalisent d'entrain, de bonne humeur. Mais ni Arthur, ni Malvina ne prennent part à ces réjouissances bruyantes.

Ils viennent de quitter le bal.

Appuyés l'un contre l'autie à la rampe d'un balcon placé d'arrière les salons, et éclairés par les lueurs de la lune qui les admire en silence, ils échangent une de ces causeries mimiques où les phrases se traduisent par les monosyllables, les mots par des soupirs.

Qui de nous ne regrette un de ces moments si fugitifs, si rares, vertes oasis que la Providence place parfois sur nos pas, pour nous aider à parcourir le désert de la vie !

Il doit être bien désespérément malheureux celui qui n'a point rencontré semblable lieu pour rafraîchir son front brûlant et reposer ses membres brisés de fatigue ! mais il doit être bien plus malheureux encore celui qui n'aspire pas à ce court sommeil des douleurs terrestres et n'en a jamais joui.

— Ah ! je ne croyais pas que tant de félicité fût notre partage, disait Arthur avec un accent passionné !

— Moi, aussi, répliqua la jeune fille, je remercie le bon Dieu, pour les joies qu'il ne cesse de nous accorder. Que sa céleste bienfaisance est donc inépuisable, dites ? et que nous sommes peu dignes des grâces qu'il répand à profusion sur nos têtes !

De Léry pressa la main de sa fiancée sur son cœur ; puis tous deux demeurèrent, pendant quelques minutes, noyés dans une magnétique extase. Tout-à-coup, Malvina tressaillit. — Qu'est-ce ? qu'avez-vous, chère âme ? s'écria Arthur sentant par le contact des doigts de la jeune fille le frémissement qui courais» dans ses veines.

— Rien, dit-elle, avec efîbrt, mais il m'a semblé voir remuer les branches de ce buisson.

En articulant ces mots d'une voix tremblante Malvina indiquait à son cavalier un gros buisson d'aubépine qui avait crû au-dessous du balcon.

— Petite folle, dit le jeune homme, d'un ton souriant, c'est la brise du soir dont l'aile caresse les blanches fleurs de cet arbrisseau.

— Pensez-vous ?

— Je vais descendre, pour vous en convaincre.

— Oh! non, restez, restez, Arthur! n'allez pas là, et rentrons au salon.

— Mais qu'avez-vous vu ? fit de Léry quelque peu inquiété.

— Rien, en vérité ; comme vous dites, je suis une petite folle. Mais ne demeurons pas davantage ici ; la fraîcheur de la nuit commence à me gagner.

Et ils rentrèrent au bal en se parlant tout bas.

Au même instant, un cri étouffé partit à quelque distance du balcon ; mais, soit qu'il fût couvert par les accords de la valse, soit que les deux jeunes gens fussent trop émus pour s'occuper du mon<3e extérieur, aucun d'eux ne l'entendit.

L'heure du mystère, minuit, a sonné.

Dans une petite chambre à coucher virginalement tendue de satin blanc, et embellie de ces charmants riens, dont les femmes aiment à s'entourer, nous retrouverons Mal vin a C***.

La jeune fille est agenouillée devant son prie- Dieu. Ses yeux sont tournés vers une image de la Vierge, et ses lèvres, interprète d'un cœur pur et vertueux, murmurent une oraison à la sainte mère de notre Sauveur.

Aimable orpheline, elle prie pour ses parents morts depuis bien des années déjà ; elle intercède en faveur de ceux qu'elle aime ici-bas, et, dans son amour pour ses semblables, elle appelle sur eux la clémence céleste.

Son invocation terminée, Malvina se mit au lit où le sommeil ne tarda guère à clore ses paupières. Une veilleuse reflétait dans l'appartement des lueurs molles et dorées, et tout paraissait reposer dans le calme des songes agréables.

Cependant, ce calme n'était qu'apparent, car des passions, de terribles passions s'étaient cachées dans

la chambre de la pauvre Malvina. A peine une respiration régulière et cadencée eut-elle annoncé qu'elle dormait, que de dessous sa couchette sortit, en glissant légèrement comme la vipère, un corps mince, efiSlé, qui se leva d'un seul bond, et sans bruit, lorsqu'il fut arrivé au milieu de la chambre.

C'était une Indienne, une Iroquoise ! c'était Oroboa, la Flèche-rapide !

Oui, c'était la Flèche-rapide ! mais qu'elle était changée ! un feu sombre flamboyait dans ses prunelles, les pommettes de ses joues étaient marbrées de taches verdâtres, et dans ses vêtements régnait un désordre inconcevable.

La Flèche-rapide s'avança sur la pointe du pied vers le lit.

La délicieuse tête de Malvina, demi-perdue, dans un flot de dentelles, rivalisait de séductions avec la Dormeuse de Léonard. Imaginer une expression plus radieuse eût été impossible ! , Le bras de la jeune fille, vivante guirlande d'albâtre, s'arrondissait autour de sa tête, et un sourire de contentement découvrait ses dents, dont l'ivoire eût envié la blancheur.

Oroboa, aussi, souriait, en fixant la vierge endormie ; mais son sourire était sardonique, eflriayant à voir.

— La fille pâle est bien belle, plus belle que la fille du Serpent-gris^ murmura-t-elle. Pourtant la fille pâle n'épousera pas le jeune chef aimé de la Flèche-rapide.

A cet instant, Malvina prononça un nom, et fit un mouvement.

Les narines de l'Indienne frissonnèrent de rage ; elle venait d'entendre distinctement le nom d' Arthur!

— Oroboa va se venger ! murmura-t-elle encore avec un ricanement diabolique.

Et, tirant de sa tunique une longue arrête aigûe, elle se pencha sur la couche de la jeune fille, et la piqua légèrement au-dessus de l'épaule.

Malvina poussa un cri, mais ne s'éveilla point.

Un jour de la semaine dernière, nous errions tristement dans le cimetière catholique de Montréal. Le temps était froid, le ciel couvert et sombre. Mille pensées se heurtaient dans notre esprit, à la vue de ce champ des morts, dont la surface flétrie porte les marques de la désolation, où des tombes bi'isées, informes, dressent leurs lugubres bras, au milieu des grandes herbes et des ronces.

Nous nous demandions, pourquoi, dans une ville aussi pieuse que la nôtre, les citoyens ne se réunissaient pas pour créer un asile plus digne aux cendres de leurs pères, et, le cœur abreuvé d'amertume, nous reprochions aux vivants l'oubli des morts(^), quand notre vue s'arrêta sur une pierre moussue à demi-enfoncée sous un écheveau de liserons et autres plantes grimpantes. Quelle attraction soudaine nous poussa vers ce mémento d'un autre âge pour

* Depuis que ceci est écrit, un nouveau cimetière a été établi : il occupe un vaste emplacement ; la surintendance en est confiée à M. Simays, jeune homme d'une belle intelligence, et qui, nous l'espérons, donnera à ce cimetière tous les pieux embellissements que Ton aime à trouver au séjour des morts.

y chercher l'épitaphe ; dous ne saurions le dire, mais, après avoir écarté des convoi vulus, nous parvînmes à déchiffrer l'inscription suivante :

Malvina C^^^

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin. ^

Dirai-je que je sentis une larme mouiller ma paupière, en lisant cette simple épitaphe, mystère gravé sur un autre mystère ! souvenir sans mémoire, titre d'un livre aux lignes effacées!

Et le soir, dans une réunion, je parlai de ma promenade au cimetièi'e, de la tombe où j'avais sono^é longuement.

Il y avait là un vie]llard que, tous, vous connaissez bien ; car il a souvent charmé vos veillées par le rappel d'une légende oubliée, et plus d'une fois son nom a signalé la découverte d'un fait historique enfoui dans la poussière des manuscrits.

"Venez chez-moi, me dit-il, et je vous raconterai un navrant épisode."

Le lendemain, il me narrait ce que j'ai essayé de vous narrer à mon tour. Puis arrivé où j'ai interrompu mon récit, il ajouta :

" Malvina C*^* mourut dix jours après cette sc^ne. Les médecins affirmèrent qu'on lui avait inoculé la petite vérole."

" — Comment cela ?

" — Ne vous souvient-il pas de la piqûre que lui avait faite Oroboa ?

" — Mais...

— Les Indiens étaient initiés aux secrets de Finoculation de ce terrible fléau et maintes fois ils s'en servirent pour détruire des tribus entières de leurs ennemis.

" — Que devint la Flèche-rapide ?

" — Demandez au flot qui coule, ou au vent qui passe ce qu'il devient."

(Montréal, août 1854.)

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