MARJOLET, LE DOCTEUR
LE DOCTEUR, au fond, apercevant Marjolet.
Ah ! le voilà' (Descendant.) J’ai laissé ces dames nouer connaissance au salon, et j’accourS pour vo«s donner une petite consultation... Eh bienl comment va celte crise?
MARJOLET, assis.
Mal, docteur, mal... J’ai beau travailler l’haltère... ça ne me réussit pas... Et puis... voilà bien autre chose... ma femme...
LE DOCTEUR, vivement.
Est-ce qu’elle aurait appris?...
MARJOLET
Heureusement, non... mais elle n’est plus la même... Elle s’habille maintenant d’une façon... elle s’est acheté pour soixante-quinze francs de chevoux... Elle parle de se fairo émailler...
l’heure du diable
LE DOCTEUR, réfléchiMant.
Ah bah!... Dites-moi, Marjolet, combien'y a-t-il de temps que votre femme est mariée?
MARJOLET
Cinq ans.
Juste autant que vous?
MARJOLET
Nécessairement... Vous me faites de drôles de questions.
LE DOCTEUR
Qui sait!... elle est peut-être aussi dans sa crise... Vous savez, l’heure du Diable !...
MARJOLET, vivement.
L’heure du Diable I Mais ce n’est pas rassurant du tout ce que vous me dites là !
LE DOCTEUR
Mêmes symptômes que les vôtres... même affection... Vous luttez... elle lutte... C’est comme vous, c’est absolument comme vous.
MARJOLET, se récriant.
Comme moil... mais je ne veux pas que ce soit comme moi... car je ne lutte plus, docteur... je renonce à lutter; voilà où j’en suis...
LE DOCTEUR
Mais c’est de la démence... Quand on est amoureux de toutes les femmes, on ne l’est d’aucune... Ah! si encore vous aviez une passion spéciale... si votre idéal avait un corps...
MARJOLET, A demi-voix.
Il en a un, docteur, il en a un... des plus remarquables.
LE DOCTEUR
Ah bah !... voas avez jeté les yeux sur une femme?
Jeté les yeux!... bien mieux que ça... Et tenez, au fait, on doit tout dire au médecin... je vais vous faire une confidence complète... Non-seulement j’ai jeté les yeux sur une femme, mais je lui ai avoué mo/i amour... et elle m’a encouragé...
LE DOCTEUR d’uo ton ironique.
Allons donc!... pas possible!... Pourquoi ne me dites-vous pas tout de suite qu’elle vous adore...
l’heure du diable .
MARJOLET, vexé.
Mais je pourrais peut-être le dire...
LE DOCTEUR, même jeu.
Vous plaisantez... avec cette patte d’oie... ce ventre naissant... C’est encore une hallucination.
MARJOLET, veié.
Une hallucination !... Et si je vous disais que j’ai sa promesse, et qu’il ne tient qu’à moi d’être le plus heureux des hommes.
Taisez-vous donc!... Quand vous me ferez croire ces choses-là-..
MARJOLET
Oh! quel entêté!... vous faut-il des preuves pour vous con- • vaincre... Tenez, dans un moment d’abandon, elle m’a donné sa photographie... je l’ai là sur mon cœur... c’est-à-dire, non, elle est dans ma bottine... (il tire de sa bottine un portraitcarte enveloppé dans dn papier.)
LE DOCTEUR, surpris.
Comment 1...
MARJOLET
Ma femme fouitle partout... je cache comme je peux... (Montrant le papier.) Elle est là... là... dans ce papier... avec des grands yeux de velours qui me brûlent. (Embrassant le papier.) Oh! ange!,., angel...
LE DOCTEUR, voulant prendre la photographie.
Montrez un peu...
MARJOLET, la retirant.
Non... quant à ça, non... Ce serait indiscret...
MADAME MARJOLET, en dehors.
Par ici, madame !
LE DOCTEUR, rivement.
Quelle plaisanterie! faites donc voir!... (h prend le papier.
MARJOLET, an docteur, avec effroi.
Ma femme!... Cachez!
LE DOCTEUR, mettant la photographie dans la poche de son pardessus.
Suffit!... disparue!
l’heuîik du diable