CHAPITRE IX
Dans le développement des fêtes de l'ascension au trône, ^ dont nous allons être les spectateurs, une scène s'intercale : à distance, elle peut donner Pillusion d'un gouvernement constitutionnel, forgé à l'image de nos institutions européennes.
A un moment donnée l'Empereur se lèvera. Il lira un rescrit. Le Premier Ministre, en l'espèce le comte Okuma, gravira l'escalier du trône. A son tour U lira une adresse de félicitations qui est une façon de réponse. Après quoi il se tournera vers les bannières d'honneur et puis il poussera trois ce , hourras », que nous autres, l'assemblée, nous répéterons.
On peut. prévoir que le rescrit impérial ne contiendra aucune allusion aux maux que la guerre impose au Vieux-Monde. Il n'y a pas de place dans les préoccupations de Celui qui vient ici recueillir l'héritage de ses ancêtres divins pour l'insignifiance de ce qui n'est pas étemel.
Ce Dieu-Incarné règne, il ne gouverne pas.
Un diplomate qui vient de traverser le Pacifique en ma compagnie et qui a présenté, hier, se»
lettres d'introduction, me décrit le protocole qui a servi de cadre à cette * cérémonie immuable.
Une escorte est venue au-devant de lui. Il a attendu quelques instants dans une grande sajle où le décor japonais et le décor européen se confondent. L'Empereur, en uniforme militaire, l'a reçu debout dans un petit salon adjacent. Un interprète a lu la formule de présentation. L'Empereur a lu sa réponse lui-même. Puis il a posé quelques questions de bienveillance. Il s'est enquis de la santé du chef d'État qui avait délégué cet envoyé Il a demandé gracieusement :
— Avez- vous fait bon voyage?
On en est resté là.
Par la suite, ce représentant accrédité apercevra TEmpereur trois ou quatre fois par an, aux environs du 1^' janvier, pour une cérémonie de félicitations, à la Fête des Cerisiers, vers l'automne, à la Fête des Chrysanthèmes. Le Souverain lui demaiadera des nouvelles du chef d'État qu'il représente, et ainsi de suite, jusqu'à l'audience d'adieu.
Et s'il arrive que dans une occasion uniquement grave, l'ambassadeur souhaite parler directement au Souverain ?
La révolution par laquelle le Mikado s'est
affranchi des usurpations de ces maires du Palais, que l'on nomme ici les Shogun, n'a pas eu pour but d'ouvrir sa porte aux contestations de la politique étrangère. Il a pour cela des ministres, ce sont eux qu'il faut voir.
On ne peut raisonnablement demander au Souverain du Japon de prendre dans nos affaires privées d'Européens et d'Américains, des initiatives dont il s'abstient lorsqu'il est question de la politique intérieure de son royaume. Sans doute, au début de chaque session, il parait au Palais de la Diète. Du haut de la tribune où il siège, il entend le Premier Ministre donner lecture du rescrit dans lequel, en termes généraux, et si l'on peut dire a lointains », il fait allusion aux événements qui se sont récemmtent déroulés dans le temps et dans Tespace. Sans doute encore, il reçoit, de temps en temps, son « Premier », ses ministres, ses amiraux, ses généraux. Dira-t-on qu'ils viennent lui rendre des comptes? Il serait plus exact d'indiquer qu'ils lui soumettent des rapports. On le tient au courant. On demande sa sanction pour des résolutions qui ont été arrêtées dans des conseils de cabinet. En tout cela il ne prend pas une attitude personnelle.
Quand les Chambres renversent le ministère, il fait appel à une façon de Conseil des Anciens, dont les membres ont été choisis par lui-même et
auxquels il se fie. Les amiraux, les généi'aux, les financiers, les grands industriels, les hauts universitaires, les lieutenants généraux, qui s'assoient coude à. coude dans ce Conseil sont consultés par le gouvernement dans toutes les questions importantes d'administration dé finances, de politique extérieure. Les ministres japonais des Affaires Étrangères se servent volontiers de cette institution comme d'un paravent. Lorsque nos diplomates les pressent de conclure une affaire, depuis trop longtemps pendante, ils répondent volontiers :
— Nous sommes obligés d'attendre les conclusions du Conseil Privé.
Ces conclusions sont soumises à l'approbation de l'Empereur. Il les ratifié, il ne les provoque pas. Dans le gouvernement des choses de la terre, son action est moins sensible que celle d'un Président de la République ou d'un Roi d'Angleterre.
A qui donc les ambassadeurs de France, du Royaume-Uni et de Russie, doiverit-ih s'adresser lorsque, séparément ou en commun, ils veulent exprimer au Japon les pensées où les désirs de leurs gouvernements respectifs? Où est le pouvoir de décision que nous ne devons pas chercher au Palais?
Avec l'assistance de juristes qui ont étudié le droit en Europe et qui connaissent nos points de vue, je viens de lire la Constitution japonaise»
LA GONSTITUTIOIî JAPONAISE 55
Si Ton s'en tient à la lettre des rescrits qui ont mis au point cette Constitution-là, elle est un modèle de prévision. Elle porte l'empreinte de la sagesse et du patriotisme de ce grand Japonais, Ito, qui, pour éclairer son Souverain, a visité l'Europe en 1882 afin d'étudier les différents systèmes par lesquels les hommes blancs sont gouvernés.
Nous sommes ici en face de deux Chambres qui, virtuellement, jouissent des mêmes droits. La Chambre-Haute ou des Pairs, est. composée de princes du sang, de princes, de marquis, de comtes, de vicomtes et de barons, de « capacités», nommés directement par l'Empereur et d'un petit nombre de pairs choisis parmi les contribuables les plus chargés d'impôts. Les membres de la Chambre- Basse sont élus par tous les Japonais mâles, âgés d'au moins vingt-cinq ans qui paient au moins vingt-cinq francs de taxes. Les villes de trente mille habitants envoient un représentant. Les villages les plus peuplés, les districts campagnards élisent un député par cent trente mille âmes. Cette Chambre- Basse a le privilège de discuter d'abord le budget. J'ajoute, pour être complet, que le Premier Ministre est choisi par l'Empereur. Le ministère est responsable devant le Souverain. 11 y a au Japon autant de départements ministériels que chez nous. Ils abritent une bureaucratie déjà nombreuse.
Ce qu'il est important de connaître, c'est la réalité qui s'abrite derrière ce frontispice. En effet, en tout pays du monde, il faut laisser passer du temps avant que les lois deviennent des mœurs. Un docteur japonais, qui a fait ses études scientifiques aux États-Unis, me dit avec malice :
— Si la session parlementaire n'était pas close, je vous aurais accompagné à quelque séance de notre Parlement et je vous aurais signalé un détail qui en dit long. Vous savez avec quelle rigueur nos hommes de science appliquent les méthodes les plus modernes dans la poursuite de leurs découvertes? Vous venez de me dire qu'à New- York, visitant l'Institut Rockefeller, vous avez serré la main d'un jeune savant japonais qui travaille aux côtés de votre Carrel et qui est en bon chemin d'utiles recherches. Vous avez pu, d'autre part, à Paris, dans notre ambulance japonaise de l'avenue des Champs-Elysées, constater quels scrupules d'antisepsie pratiquent nos chirurgiens et les « nurses » dont ils ont été suivis? Cependant si vous pénétriez dans notre Chambre des Députés, vous trouveriez au pied de la tribune, une cuvette et im verre d'eau imiques.
Chacun vient successivement s'y rincer la bouche, sans appréhension...
Cessons de sourire. J'emprunte à la déclaration ministérielle du comte Okuma ces réflexions em-
preintes d'une loyauté courageuse. Elles méritent d'être entendues au delà des terres volcaniques que baignent les mers orientales :
— Beaucoup d'abus politiques, dit le Premier Ministre, sont apparus dans ces dernières années. Ils menacent d'altérer toutes nos institutions nationales et sociales... Le mauvais usage du gouvernement constitutionnel, la distinction vague entre les fonctions politiques et celles qui sont permanentes, rendent l'administration du gouvernement injuste... En matière d'éducation publique, le gouvernement a l'espoir d'inculquer ces idées et ces vertus. Elles sont nécessaires à la formation d'une nation constitutionnelle et loyale. (Mai 1914.)