‹ L'heure du Japon:Chapitre 65 sur 85 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Quiconque a écrit sur le Japon le note : le dédain où T aristocratique société des Samuraï tint perpétuellement les réprouvés qui s'occupaient de négoce a été la cause du manque de scrupules dont le commerce japonais apparaît marqué dans le passé et encore aujourd'hui présente des vestiges. Des gens à qui l'on refuse la considération veulent, à tout le moins, tirer avantage de leur mise à l'index. Au contraire, dans le classement par ordre de dignités de la société chinoise, le commerçant occupe yn rang d'honneur. Les égards dont le trafiquant chinois se sent entouré oïit contribué à fortifier le respect dont lui-même soutient sa parole.

A supposer que la source de cette morale ne monte pas plus haut que l'intérêt bien entendu, encore convient-il d'en louer l'effet comme un acte de raison et d'expérience supérieures.

Je retrouve à Pékin quelques descendants des notoires négociants chinois, immigrés de CantoUi

qui, pendant des générations, furent avec les miens en relation d'affaires.

J'ai goûté ces jours-ci, chez l'un d'eux, une hospitalité particulièrement cordiale. Selon l'usage, les conversations qui ont suivi un repas à la chinoise, d'une ordonnance exquise, ont duré une partie de la nuit.

Nous sommes partis des souvenirs du passé, pour raisonner des changements que la guerre prépare et des chances qu'elle doit offrir au commerce français»

— Rappelons-nous toujours et d^bord, me dit mon hôte, que la Chine est un pays de onze millions de kilomètres carrés. Là-dessus vît une population de quatre cents millions d'habitants. Depuis vingt ans, nous avons fait plus d'efforts qu'on ne le croit, pour mettre industriellement en valeur les richesses naturelles de notre pays ; mais les résultats obtenus, quand on les compare à nos besoins immédiats, sont encore insignifiants. La Chine n'a pas fini de recourir à l'industrie européenne* Vos fils, vos petit- fils auront l'occasion de beaucoup travailler avec nous. Ainsi ils renoueront une tradition où les vôtres ont eu leur part et qui a été interrompue par l'irruption de l'Allemagne sur notre marché. Oui, on peut le dire : jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, la France, l'Angleterre, le Japon et les États-Unis furent nos seuls correspondants d'affaires.

Nous voulons préciser la minute à laquelle on voit la faveur de la Chine s'orienter vers un fournisseur nouveau : l'Allemand.

On peut citer ici une date : c'est le 6 mars 1898 que la Chine donne à bail à l'Allemagne le port de Kaotchéo. Sur ce point fixe, le Kaiser appuie tous les développements de sa politique commer* ciale.

Quand je demande :

— Est-ce la supériorité des produits allemands qui a fait leur succès?

On me répond :

— Non pas. Cette victoire économique est uniquement due à l'art supérieur avec lequel vos adversaires ont distribué leurs marchandises au travers du pays. Et aussi bien ces moyens n'ont-ils rien de miraculeux. L'Allemagne est partie de ce principe qu'elle ne devait pas chercher à nous imposer les produits qu'elle fabrique/ mais bien créer directement, à notre usage, des articles qui correspondraient à nos besoins et à nos goûts. Une pareille enquête a dû être dispendieuse. L'Allemand, qui sait risquer pour gagner, n'a pas jugé que cette mise au jeu lui coûtait trop cher. Il était décidé à pousser les choses à fond et il a été récompensé de son obstination. Nous avons vu des installations d'offices commerciaux s'établir dans tous les centres importants, là où les enquêteurs s'étaient

montrés en reconnaissance. On nous y a offert les marchandises que nous désirons, et, ce qui est pour le moins aussi important, on nous a cédé ces objets de convoitise contre de longs crédits.

Là-dessus, mon correspondant a rempli une fois de plus ma tasse de thé, sans doute afin d'aider à la digestion de la vérité fâcheuse qu'il se croyait, de bonne foi, contraint à me servir, puis il a levé les yeux au ciel et il a dit :

-— Comment se fait-il que vous autres. Français, qui êtes si honnêtes, et qui n'avez point la réputation d'être rapaces, vous marquiez tant d'impatience à être payés, autant dire comptant, par vos clients? Vous dé fiez- vous de leur probité? Ce serait maladroit. Aimez-vous mieux perdre d'importantes chances de gain, que vous exposer à la perte la plus légère ? On le dirait. Vous n'êtes pourtant point des nouveaux venus en Extrême- Orient? Vous avez dû le démêler : on nous enlève tout le désir que nous avons de consommer, si l'on exigip de nous un payement immédiat. On va répétant que les Allemands ne sont pas psychologues. Je le crois, autrement ils n'auraient pas pris tant de plaisir, dans des occasions historiques et récentes, à nous humilier inutilement ; mais, en matière commerciale, ils sont vos maîtres et les nôtres. Ils ont tout de suite démêlé que l'on pouvait faire fond sur. notre probité et ils nous ont.

eux, concédé de longs crédits. Ont-ils eu à s'en plaindre? Consultez les statistiques. Je parle de ces chiffres qui sont publiés par Tadministration de nos douanes. La jalousie de toutes les Puissances européennes surveille, en concurrence, ces statistiques-là; de ce chef, on ne saurait démentir leurs affirmations.

Là-dessus, mon ami s'est fait apporter ces Tables du Jugement. Il en a placé sous mes yeux l'édition anglaise. Il m'a donné tout le loisir de les parcourir, puis il a conclu :

— Que démontrent ces chiffres? Ceci d'abord : le meilleur client de la Chine, c'est le Japonais* Il achète chez nous, c'est-à-dire au plus près, les moyens de subsister qui lui manquent sur ses Ilots de cailloux. Sa note, pour l'année 1913, monte à tout près de deux cent vingt-six millions de francs. Qui vient après ? Qui vide le plus largement sa bourse dans les mains des Chinois? C'est la France. A la même date, vous achetez chez nous pour tout près de cent quarante millions de matières premières et de marchandises diverses, telles la soie grège, le coton, le thé, les poteries, le riz, les porcelaines, les peaux. Les États-Unis, avec leur population formidable, passent après vous; ei : cent trente millions. Quant à l'Angleterre et à l'Allemagne, elles ne sont nos clientes à l'exportation que pour des sommes vraiment insigni-

fiantes : Tune comme l'autre, moins de soixante millions. Or, si Ton regarde l'autre face de ce pro^ bième des échanges, si Ton se demande non pas qui nous achète le plus, mais qui nous vend le plus, un chassé-croisé se produit qui n'est certes pas à votre avantage. Vous autres, Français, qui achetez chez nous pour cent quarante millions de produits chinois, vous ne nous vendez que pour dix-huit millions de produits français I Pendant ce tempslà, l'Angleterre, qui nous impose soixante-douze millions de ses marchandises, n'achète que cinquante-quatre millions des nôtres; enfin l'Allemagne, qui importe chez nous quatre-vingt-dixsept millions de fourniture allemande, ne consomme que cinquante-huit millions de produits chinois, soit, tous comptes faits, en faveur de l'Allemagne un boni de trente-huit millions de francs, un boni de seize millions en faveur de l'Angleterre, et un débours de cent vingt-deux millions à la défaveur de la France 1 II est impossible que cette infériorité de traitement ne touche pas votre amour-propre ? Il doit stimuler votre esprit d'initiative (1).

(1) M. Tai Mingfou, attaché à la Légation de la République chinoise à Paris, a publié dans la France uniçerseUe (!«' mai 1917) des tableaux qui complètent, avec une pré* cision instructive, les indications qu'on vient de lire.

c Pour apprécier, dit-il, l'importance prise par le corn-

Il y a des minutes de demi-lâclieté où l'on hésite à se jeter dans le courant sous prétexte qu'il roule des eaux trop pressées. Je n'ai pas cédé à ce vertige. Aussi bien ai- je la foi intacte que, victorieuse, la France saura réparer les errements de la France défaite.

J'ai donc répondu à ce fils d'un ancien ami de mon père et des mes grands-pères :

— Croyez-le, la France fera ce que vous atten-

merce de rAllemagne avec la Chine, il suffît de se reporter aux chiffres ci -après, poiu* les années 1912 à 1914. »

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