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L'heure du spectacle

Le jour où vous m'avez fait l'honneur de me demander cette préface, pour l'excellente publication que vous avez entreprise de concert avec votre ami M. Stoullig*, nous venions d'échang-er quelques réflexions sur la coïncidence actuelle des heures du dîner et du spectacle, et je vous répondis : « Voilà ma préface toute trouvée ; rien ne saurait s'adapter mieux au cadre de vos Aimales dramatiques. »

Des occupations de toute sorte ne m'ont pas permis de tenir plus tôt ma promesse : le temps s'est écoulé, et, dans ce Paris,

6 L'HEURE Dr SPECTACLE.

OÙ les mois sont des jours, et les années des mois, cette question a bien vite perdu do sa nouveauté. D'autres que moi l'ont abordée, retournée en tous sens, et j'aurais renoncé à mon projet, si vous ne m'aviez fait remarquer judicieusement que, pour discutée qu'elle soit, elle est toujours pendante, et que les idées les plus raisonnables étant aussi les plus long'ues à triompher, on ne saurait trop faire entrer celle-là dans l'esprit du public, à petits coups de marteau incessamment répétés.

L'honneur d'avoir donné le premier coup revient de droit à Sarcey qui a poussé ce cri d'alarme ;

« Le dîner tue le spectacle ! »

Si exag-éré qu'il semble, ce cri-là n'est que l'expression même de la vérité. Je m'empresse d'ajouter qu'on sig'nalant lo mal après lui, je n'ai pas la prétention d'avoir découvert le remède. Gonslalor le fait, c'est inspirer à tous le désir de trouver

une solution; et les présentes réflexions n'ont pas d'autre mérite, ni d'autre but.

Le mal, le voici dans toute sa rig-ueur :

La représentation d'une pièce nouvelle est annoncée pour huit heures. — Cette pièce a cinq actes : c'est une durée moyenne de quatre heures ; il faut donc commencer à huit heures exactement pour finir à minuit.

Or, à huit heures précises, le rég'isseur examine la salle par Tun des petits trous ménag'és à cet eff'et dans le rideau, et il constate qu'elle est aux trois quarts vide.

Il attend.

A huit heures un quart, nouvel examen : — l'orchestre se remplit lentement, — au premier rang* de la g-alerie , peu de monde; aux premières log*es, personne.

Survient le directeur ; puis, l'auteur anxieux.

i( Eh bien, nous ne commençons pas ?

— La salle est vide !

— Sonnez!... Ils viendront. »

On sonne : nouvelle attente de dix mi-

nutes. — Les comédiens s'inipalienlent :

« Nous ne finirons pas avant minuit et demi !...

— Allons, frappez ! »

On frappe — et l'on commence ! . . .

Que celui-là lève la main qui dos trois premières scènes d'un premier acte a jamais entendu un traître mot! — Notez bien que ces scènes ont une importance capitale.— C'est l'exposition de la pièce. — C'est là que l'auteur s'est appliqué à nous dire par le menu tout ce qu'il est indispensable de connaître, pour bien comprendre ce qui va suivre. — Aussi prêtez-vous l'oreille avec soin...

« Pardon, monsieur! »

C'est un retardataire qui , pour g-ag*ner son fauteuil, vous force à vous lever, et déforme votre chapeau, en vous éciasant vous-même. — Maug-réant, vous voilà rassis, attentif comme devant.

« Pardon, monsieur...,»

Nouvel interrupteur, suivi d un autre, puis d'un troisième, cette fois un délilé (pii

s'arrête court, vous masquant la scène, et qui vous obligée à g-arder debout l'attitude la plus ridicule et la plus g-ênante, par suite d'un démêlé subit entre l'ouvreuse et un spectateur qui n'est pas à sa place : le tout aux cris de : « Silence donc ! — Assis ! » des exclamations, des rires provoqués à la première g^alerie par l'apparition de quelque g^rosse dame en retard qui broie tout le monde sur sa route, et au bruit incessant des portes, des chaises, des petits bancs, etc., car vous avez bien remarqué, je pense, qu'il n'est pas une ouvreuse (encore une plaie!) qui ne s'applique à ouv^rirces portes avec fracas; et, si la salle se fâche, à les fermer plus bruyamment encore, d'un job petit air de défi!

Cependant nos comédiens ont débité consciencieusement leurs rôles. — Les détails les plus précieux, les faits les plus indispensables à connaître, tout ce ([ui peut vous éclairer sur le lieu de l'action, le caractère des personnag^es, leurs an té-

10 i/HKiRi-: Dr spectacle.

cédenls, etc.; tout est absolument perdu pour vous, et laissera désormais dans votre esprit certaines lacunes, certain trouble, aussi défavorables au jug-ement que vous porterez sur la pièce, qu'au plaisir que vous pourriez g-oûter à l'entendre !

Le premier acte est achevé, — et dans le couloir où se heurtent le 11 ux et le reflux des arrivants et des sortants, vous rencontrez ce monsieur, — vous lo connaissez bien, — cravaté de blanc, qui vient toujours de dîner en ville, et qui, en donnant son paletot à l'ouvreuse, vous dit du ton lég-èrement dédaig'neux d'un connaisseur:

« Eh bien, ce premier acte?

— Pas mal, vousavez eu tort de le manquer.

— Bah ! l'exposition ! »

Et, sur celte belle réponse, notre homme aplatit son claque, et entre dans une log-e.

f< Tiens! vous voilà déjà? »

Poig*nées de mains, etc..

« Eh ! bien , cette fameuse pièce ?

— Ma foi ! nous arrivons comme vous, . . . quand le rideau tombe ; et ce n'est pas faute de nous être bousculés! »

Il va sans dire que c'est dans cette log'e, déjà toute à l'aig'reur, qu'au deuxième acte quelqu'un s'écriera subitement :

« Ah! ça, vous y comprenez quelque chose, vous?

— Ma foi! non... C'est le beau-frère, celui-là?

— Non, c'est le papa!

— Et celle-ci, en deuil, de qui?

— De son mari, je crois.

— Elle ne peut pas le dire?...

— Quel fouillis ! »

C'est dans cette même log'e qu'au troisième acte, vous entendrez crier : « Oh ! mais! c'est long*! long*! long*! — Marchons donc, que diabh.* ! il est onze heures!... » Et c'est là enfin, qu'après avoir appelé le dénouement à g-rands cris, on partira sans l'entendre, en déclarant que

la pièce ne finit pas, et fiu'cUe fourmille d'invraisemblances !

Et la voilà jug-ée !

Maintenant, — tout en faisant la part de l'état mental de ces g-ens-là, — pourquoi ce retard à venir, et cet empressement à se sauver? — Pourquoi ce mauvais vouloir et cette hostilité préconçus? — Pourquoi ce parti pris de cliercher querelle àTauteur, et cette rébellion du spectateur contre son propre plaisir ? — D'où naît enfin ce refus de l'attention sérieuse, ce besoin maladif d'une action rapide, fiévreuse, qui aille vite au fait brutal, le squelette de la pièce; en en supprimant la substance, la chair, le sang', la vie, c'està-dire le développement des idées, des sentiments, des caractères?...

Pourquoi ?

N'y cherchez pas d'auh'c cause (juc celle-ci.

C'est que ces g-ens-là sortent de lal)le, et qu'en venant au spectacle, ils font tout

justement le contraire de ce qu'ils devraient faire.

Pensez donc que nous dînons aujourd'hui à sept heures, — sept heures et demie, — huit heures même dans le monde officiel ; que pour venir ce soir votre public a dû se hâter, mettre les morceaux doubles, et qu'en ce moment il dig-ère d'autant moins qu'il a dîné plus vite !

Cette mauvaise humeur, cet ag'acement, cette hâte de partir... Dig-estion !

— Pas autre chose !

On répond à cela :

— Soit : mais on n'a qu'à dîner un peu plus tôt le jour où l'on veut aller au théâtre et à ne pas accepter d'invitation ce soir-là. — C'est-à-dire que voilà deux plaisirs qui se contrarient où ils devraient se compléter l'un par l'autre ! . . .

— Et comment ferez-vous quand ce spectacle sera une première représentation, qui coïncide avec un g-rand dîner?

— De combien d'ennuis cette rencontre ne sera-t-elle pas la source?... Et quelle

Il LnioniK Dr sphctac-lk.

g'cne dans toute l'économie de noire vie parisienne ! — Qui de nous, auteurs dramatiques, n'a reeu quolfjue lettre ainsi conçue :

(( Mon cher auteur, de g^râce, votre première est-elle pour samedi, comme on l'annonce? Je donne à dîner ce soir-là et je n'ai que le temps d'ajourner la fête. »

Ne sachant rien vous-même sur la date exacte de cette première représentation, vous répondez: «Oui », à tout hasard : la dame reporte son dîner au mardi, et il se trouve précisément que votre pièce passe ce jour-là !

Voilà pour la commodité... — Parlons de rhyg"iène.

Demandez à votre médecin ce que vous pouvez faire de plus désag'réahle pour votre estomac, au sortir do lahie : — il vous répondra :

«( Menez-le au spectacle! »

Ce qui est ordonné après le repas, — c'est l'exercice modéré: une ^-l'ande li-

L'HEURE DU SPECTACLE. l.'i

berté d'esprit, l'absence de toute application sérieuse; une causerie vive, lég'ère, la g-aîté commun icative et enfin cette discussion aimable que le dernier siècle appelait le dessert des gens d'esprit.

Et la tyrannie de la coutume arrache un pauvre homme au plaisir de causer ainsi devant son feu, de boire à petites g-org'ées son café brûlant, de fumer à l'aise son cig-are, ou de faire sa partie de billard habituelle, pour le coffrer dans une cag-e de bois, où, cruellement replié sur luimême, dans la contorsion, l'immobilité et le mutisme, il va respirer pendant quatre heures un air empesté, à trois pieds d'un bec de g"az qui brûlera ses yeux, desséchera sa g^org-e et fera bouillir son crâne ! Et l'on veut que ce malheureux s'épanouisse aux belles choses qu'il entend, et qu'il s'intéresse à des infortunes imaginaires dont aucune n'est comparable à la sienne?...

C'est absurde, barbare et souvent mortel.

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On connaît le mot do ce médecin de théâtre, appelé pour un spectateur frappé d'apoplexie soudaine, et qui, regardant sa montre, s'écrie :

i( Gomment!., à huit heures et demie!

Déjà?... »

En effet, à huit heures et demie la cong'estion se prépare, l'apoplexie se mitonne, mais ce n'est g-uère qu'à neuf heures, neuf heures et demie qu'elle est à point !... Pesez bien, je vous prie, la valeur de ce (léjà-Xk. — Que veut-il dire, sinon: — Voilà un homme frappé plus tôt qu'à l'ordinaire ?....

Il y a donc un ordinaire?

Parbleu !...

Rappelez vos souvenirs et comptez les exemples!... Votre journal vous dit bien les cas de mort foudroyante ; il vous parle bien d'une dame étouffée dans son corset, qu'il a fallu sortir de sa stalle, ou d'un accouchement subit à la (juatrième g-alerie; — mais dresse- 1- il la statistique de tous les cas de suffocation, convulsions.

névralg'ie, g^astralg'ie, céphalalg*ie, apoplexie, paralysie, etc., dont le théâtre est chaque soir le témoin et le complice?... Je voyais dernièrement le cas d'un g*endre trop pressé de réaliser un beau -père facilement cong'estionnable ! — Mon imbécile avait tenté de le noyer I — Que ne le menait-il au spectacle? — Un copieux dîner, la pièce en vog'ue, une bonne log-e d'avant-scène sur la rampe; le beau-père n'en revenait pas, et la justice n'avait rien à dire !

Mais, sans aller jusqu'aux victimes, parlons seulement de la g*énéralité des spectateurs. Peut -on nier qu'un homme soumis à cette asphyxie volontaire n'éprouve un malaise physique, d'où résulte forcément son malaise moral ? — Quelle que soit sa curiosité de la pièce, votre auditeur, déjà fâché d'avoir dîné à la haie et jeté son cig-are à peine allumé, ne tarde pas à subir, sans s'en douter, tous les symptômes d'une dig^estion laborieuse; et l'inquiétude de son esprit n'est

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que le contre-coup de celle de son corps. Aussi, voyez à l'entr'acte celte hàle à se lever, à s'élancer dehors pour respirer, s'étirer, bavarder et rouler vivement une cig'arette qui le console un peu du cig-are perdu. — J'insiste sur cette question du cig-are. — Elle est capitale. — Pour un bon tiers du public, le tabac est le complément forcé du repas. Et cette habitude, devenue besoin, comment la sacriflerait-il sans une certaine amertume, qui rejaillit sur la pièce? — Demandez aux directeurs de province si, grûcc à l'absurde liberté des théâtres, ils peuvent lutter contre ces cafés-concerts, où il est permis de fumer à l'aise, en écoutant des insanités? — Croyez-vous que le dîner n'y soit pas pour quelque chose ?

Ceci nous mène droit à la question d'art. — Abordons -la !

Quelques bons esprits se plaig-nent (juc le (haine, la comédie, autrefois florissants, n'attirent plus la foule (pie de loin en loin, — et i)ar excepti(jn ! — Que les pièces

L'HEURE DU SPECTACLE. If)

g-aies à outrance, bouffonnes même (et Dieu me g-arcle d'en médire), soient les seules en possession de la faveur constante du public qui leurtémoig-ne une excessive indulg-ence. A ce propos, ils font remarquer avec raison que la comédie n'a pas pour unique emploi de nous faire rire des travers et des ridicules de l'humanité ; — qu'elle a pour mission plus haute d'aborder les questions morales, sociales, les plus élevées, et qu'il ne lui suffît pas de nous ég-ayer, qu'elle doit aussi nous émouvoir, nous faire penser. — Du moins les plus g*rands maîtres ne Font-ils pas comprise autrement. — Dès lors ne faut-il pas regretter la tendance actuelle qui ne va à rien moins qu'à supprimer toute une face de l'art dramatique, son côté sérieux, pour le réduire à son aspect le plus frivole, l'amusement pur et simple? Et l'on sig'nale à l'appui la prospérité inouïe de l'opérette, qui obtient des succès que les plus beaux chefs-d'œuvre trag-iques ou comiques n'ont jamais ég-alés.

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Eh bien, soyez assurc's que dans ce détachement de l'art élevé, et parmi les causes multiples qui expliquent la vog'ue toujours croissante d'un f^'cnre très-amusant, qui a parfaitement sa raison d'être, et contre lequel je n'ai pas la moindre envie de faire campag-ne, mais enfin un peu bien absorbant, convenons-en ; soyez sûrs, dis-je, que le dîner est encore pour quelque chose, — poui' beaucoup.

Le plus g-rand, le plus réel mérite de l'opérette, c'est qu'au lieu de combattre la dig-estion, elle la favorise ! •

Elle n'exigée pas l'attention. — Elle n'émeut pas le moins du monde ! — Elle ne vous force pas à réfléchir un seul instant! — Elle flatte l'œil et l'oreille, sans jamais fatig'uer l'esprit, et en charmant toujours les sens. Que peut désirer de mieux quelf|u'un qui sort de table?

On conçoit très-bien le spectateur de 1060, prêtant une attention soutenue au Ttirtnfl'c ou au Blisanlhropc... Ce spectateur-là était dans les conditions requises

pour g-oûter ces chefs-d'œuvre un peu sévères! Sorti de table à deux heures, il avait eu le temps d'aller, de venir, de respirer, de se promener avant la comédie, qui commençait à quatre heures. Ni appétit, ni réplétion !... Trouvez mieux pour l'équilibre de l'esprit et du corps. Dès lors plus d'énervements, plus d'impatiences; un esprit calme, des sens rassis : tout ce qu'il faut pour écouter sans lassitude ce premier acte du Misanthrope qui n'est qu'un mag*nifique développement de caractères, et pour g-oûter en amateur les admirables variations de l'auteur sur son thème unique.

Mais servez donc ce premier acte-là à mon homme de tout à l'heure... qui vient de dîner en ville... D'abord il tâchera de l'éviter, comme inutile et faisant long-ueur; et que, pour son malheur, il soit oblig-é de l'entendre, c'est alors qu'il s'écriera :

« Quoi ! Tout un acte pour nous dire ^uAlceste est un misantliropel Mais c'est

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convenu!... Mimnthrope, ca dit tout! Il n'y faut pas tant de paroles! Et l'action, où est-elle, l'action? Pas l'ombre!... Et puis, ce n'est pas drôle, tout ça!... On ne rit pas ! »

Mon Dieu ! je vous entends bien ; vous me dites que je choisis précisément un imbécile! — C'est qu'il y en a tant! — IMais enfin, soyons de bonne foi, ce qu'il dit là, ce monsieur, nous le disons tous comme lui, plus ou moins. Est-ce que c'est vraiment au sortir d'un bon repas que nous serons en état d'apprécier un tel chef-d'œuvre? Notre esprit s'y refuse absolument. Le sérieux est loin de nous. La dig'cstion exig-e la belle humeur; elle veut rire. Toutes les fois que de g'ais convives se consulteront au dessert pour savoir à quel théâtre ils iront finir la soirée, il n'y aura qu'une voix pour choisir celui où l'on rira le plus... Ils seront même de bonne composition sur la qualité de ce rire-là. La pièce la plus insensée réunira tous les suffrag-es ; sa

frivolité même est un mérite. Le jour donc où la très-vive et très- affriolante opérette a fait son apparition clans ce monde, le succès était acquis à cette forme nouvelle qui savait si bien nous off"rir, après le repas, le double attrait de l'amusement sans fatig-ue, et de la mélodie facile à saisir. L'opérette complète le dîner, elle remplace les couplets que nos pères chantaient après boire et dont le vaudeville d'autrefois était le dernier écho. Lui contester la lég-itimité de son succès serait puéril. La combattre serait folie. Il nV a qu'à lutter avec elle le mieux qu'on pourra : seulement, tant que le dîner précédera immédiatement le spectacle, l'issue n'est pas douteuse; — la comédie sera battue; — et je ne vous donne pas ving't ans de ce train-là, pour n'avoir plus en France qu'une musique de dessert et un théâtre de dig-estion !

Eh bien, le remède? direz- vous ! — Pardon, mais j'ai prévenu que je ne le connaissais pas! Et ce n'est pas qu'on n'en ait

24 L'HEl.'RK DU SPECTACLE.

[)roposc plusieurs. Ainsi, par exemple, on a (lit :

« Eh bien, reculons le spectacle d'une heure, d'une heure et demie! »

Soit. Mais, pour lever le rideau à dix heures, il faudra donc finir à deux heures du matin?... C'était la solution proposée par Théophile Gautier (i)! Mais Gautier oubliait ce que nous savons tous par expérience : « C'est qu'à partir de minuit, quelle que soit la valeur d'une pièce, l'action lang-uit, l'intérêt s'efface. A une heure, les yeux peuvent encore être charmés. On rit même encore un peu ; — à une heure et demie, il n'y a plus ni rires ni larmes, il n'y a qu'un bâillement prolongée. Lassitude, sommeil, tout concourt à nous ag'acer, et un seul dénouement nous préoccupe : — le paletot !

<( Alors, disent les plus résolus à ti'ouver une solution quelconque, entre l'obli-

(1) Voici les jolies variations que Tiu'oitliilr (iaulicr, dès 18'i-7, brodait sur ce sujet :

« Los dircftiMirs de tln''Atro devraient pourtant l)ieii

g-ation de commencer la pièce plus tard, et celle de la finir à la même heure, il n'y a

comprendre une chose : c'est que les habitudes de hi vie sont totalement changées depuis quelques années. Commencer une pièce à sept heures, surtout à l'Opéra, c'est vouloir que personne n'y assiste. L'invasion des habitudes anglaises, l'agrandissement de la ville et la création des nouveaux quartiers, la multiplicité toujours croissante des affaires et des relations font reculer chaque jour davantage les heures du repas. La journée s'allonge aux dépens de la soirée. Nous dînerons bientôt à l'heure où soupaient nos pères. Les Chambres, les bureaux, les ateliers, toutes les officines du gouvernement, du commerce, de la pensée et de l'industrie ne se ferment qu'à six heures. Comment voulez-vous qu'à sept on soit au spectacle? 11 faut retourner chez soi, s'habiller, prendre sa réfection et franchir la distance, souvent grande, qui sépare la maison du théâtre.

« En été surtout, les spectacles, — principalement à l'Opéra, au Théâtre-Français et à l'Opéra-Comique, — ne devraient commencer qu'à huit heures et demie ou neuf heures ; on aurait ainsi le temps de diner, d'aller jouir de la fraîcheur du crépuscule sur les boulevards, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, au bois de Boulogne, et de revenir terminer sa soii'ée en écoutant un grand air, une tix^ade tragique ou une romance.

« L'objection naturelle qui se présente, c'est que les représentations doivent finir à minuit. D'abord, on pourrait faire les spectacles plus courts, et puis cette ordonnance qui soumet les plaisirs de Paris à une espèce de couvre-feu est tout à fait barbare, étroite et

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(lu'uii parli à prendre : — r(''d ni sonsla! — Renonçons aux cinq actes, même

diiTiie du moyen Cip^c (loinine niosurc de poVu-i', rllc ;i pour elFi't df livrer Paris aux voleurs, aux malandrins et aux rôdeurs jiocturnes ; un tlirâtre llanihoyant de lumières, avec l'attroupement de voitures qui l'assiègent, les domestiques qui attendent sous le péristyle ou aux alentours, garde tout un quartier hieri mieux (pie Ips patrouilles grises. Une boutique ouverte après juinuil, jetant son Ilot de gaz dans la clarté douteuse des réverbères comptant sur la lune, sauvegarde une rue entière. Un café phosphorescent de cristaux et de lampes, un restaurant d'ofi s'échappe un murmure joyeux, intimident le liandit et l'assassin dans leurs besognes sinistres.

« D'ailleurs, pour une grande capitale, lantique différence du jour et de la nuit ne doit pas exister. Minuit et midi doivent être, ainsi que sur le cadran, le même chillVe dans la journée de Paris. Plus d'heures noires ! le gaz vaut le soleil ; dans nos climats, et surtout à Londres, il vaut même mieux, car on n'y voit que la nuit! Puisque Dieu ii(> nous a donné que vingt-quatre heures par jour, n'en rendons pas douze inutiles. » (Histoire de lu Littérature itraiiKitique en France depuis vin(/t-cin'/ ans, tcnnr' V.)

N'étaient « la fraicheur du créiiuseule sur les bcmlevards, » fraîcheur qui n'existe plus, et « les patrouilles grises, » qui rappellent l'heureux temps de la gardf nationale, ne pouirail-on pas croire cet article < rrit d'hier?... Il a pourlaiit vingt-neuf ans!... (Note du Fiijaro du '.\ aoiH \H'iH. M. Jules Prével.»

aux quatre, et n'admettons plus que des pièces en trois actes ! Trois actes, après tout, c'est une bonne coupe; il y a des chefs-d'œuvre en trois actes; et deux heures et demie de spectacle, c'est bien assez! »

Que n'aurais-je pas à dire sur cette offre sacrilèg*e, si je voulais aborder ici la question d'esthétique? — Mais non, je ne ferai pas à l'art que je professe l'injure de discuter cette balance des trois actes et des trois services, et d'admettre que le seul parti à prendre soit de rog^ner les scènes pour allong-er les plats!

Impraticables, insuffisants, odieux, voilà ce que sont, en définitive, tous les remèdes qu'on nous offre.

Un seul est véritablement séduisant, — celui de Sarcey, — qui propose de nous replacer résolument dans les conditions du siècle dernier : — le spectacle avant le repas du soir.

Et tout d'abord il semble que cette solution soit la bonne. Les arg'uments invo-

28 L'HKURIO Dl' SPKCTACLE.

qués sont du moins Irès-spécionx : — Déjà, dit Sarcey, les représentations dominicales de l'après-midi nous aciieminent tout doucement vers cette façon de faire. Et puis, nous en sommes presque à déjeuner à l'heure où dînaient nos pères ; et notre dîner se reculant de plus en plus dans la soirée, le jour n'est pas loin où nous dînerons le soir, h l'heure précisément de leur souper. Nos heures de repas seront donc exactement celles du dixhuitième siècle.

Dès lors, pourquoi ne pas faire tout de suite ce qui nous sera imposé tôt ou lard par la force des choses ?... Voyez quel joli prog'ramme : — à cinq heures un bout de toilette, puis un lunch à l'américaine, qui ne charg-e pas l'estomac ; à six heures le spectacle, à dix heures la clôture, et à onze heures le souper: le vrai, le charmant souper d'autrefois, couronnement exquis de toute la journée !

Et ces fameux soupers du siècle dernier, à (|iii n'onl-ils pas inspiré quelques paroles

de regret?— Délicieux soupers de M"^ Geoffrin, de M'"" Doublet, d'Helvétius, de Grimod de la Reynière, desCaraman, des Choiseul, desTrudaine, des La Popelinière, des Bouret et des Sophie Arnould !...

Soupers du Palais-Royal et du Temple !... Soupers g-ourmands, savants et g^alants, où êtes-vous? — Seuls, vous suffiriez à justifier l'exclamation de M. de Talleyrand : « Qui n'a pas vécu en ce temps-là, ne connaît pas la douceur de vivre ! » — Loin de nuire au spectacle, vous viviez avec lui dans un commerce harmonieux bien différent de l'incompatibilité d'humeur actuelle. Le théâtre prédisposait au souper, — le souper prolong^eait le plaisir du théâtre. On s'invitait delog'eàlog-e... dans l'entr'acte. — « Etesvous des nôtres, ce soir? Nous aurons Marmontel, Diderot, l'abbé Galiani, M"° Lebrun, le petit La Harpe, Rivarol et Beaumarchais! » — Et l'on se retrouvait après la pièce, chute ou succès, en bonne disposition d'esprit et d'appétit, comme dans

30 LIIEl'RE Dr SPECTACLE.

celte adorable C/vV/^w^ de l'Ecole des Femmes, où chacun arrive tout échauffé de ce qu'il vient d'entendre et prêt à discuter g'aiement, pour et contre, jusqu'cà la phrase sacramentelle : « Madame, on a servi sur table ! »

C'était charmant, — et ce serait charmant encore, si c'était encore possible!

Seulement est-ce possible ? — Voilà la question.

Le g'rand obstacle, c'est l'éternel ennemi de tous nos plaisirs :

Nos affaires !...

Au dernier siècle, la matinée suffisait aux choses sérieuses. A une heure, le commerçant, le financier le plus actif pouvait considérer sa journée comme finie. — Le ' reste de l'après-midi était tout aux visites, aux promenades, aux distractions de toute nature...

Aujourd'hui, c'est le contraire, notre journée d'activité commence précisément à l'heure où finissait la sienne. C'est la

L'HEURE Di: SPECTACLE. :il

Chambre, le Palais, la Bourse, puis le courrier, etc. — Tout cela nous absorbe pour le moins jusqu'à six heures, — et en admettant même qu'on fût tout à fait libre à cette heure-là et que le prog*ramme de Sarcey fût praticable, c'est le spectacle à sept heures au moins. — En voilà pour jusqu'à onze heures; c'est beaucoup. — Et nous ne souperons pas avant minuit.

C'est trop tard.

Tout compte fait, je crains bien que les choses ne suivent doucement leur cours actuel, — et voici, j'en ai peur, ce qui nous menace.

Devant l'impossibilité démontrée d'avoir le public à huit heures, les directeurs de théâtre se résig-neront à ne lever le rideau qu'à neuf heures, et seront autorisés à ne clore le spectacle qu'à une heure du matin. — Cette mesure sera accueilhe par un cri de joie unanime. Nos bons Parisiens en profiteront immédiatement pour dîner une demi-heure plus tard, et pour arriver au théâtre à la fin du

32 L'HETRE DT SPECTACLE.

premier acte, exactement comme ils le font aujourd'hui.

Seulement, nous nous coucherons à deux heures du matin, et c'est ce que nous y g'ag-nerons de plus certain.

Agréez, mon cher Noël, l'assurance de mes sentiments affectueux.

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