BEAU PAGE DE LA REINE
Entre les deux sentiers Qui vont à la rivière, Entre les deux sentiers Recouverts d'églantiers,
Du côté du Levant, Dans une chènevière. Du côté du Levant, Est un petit couvent.
C'est là que bien caché Au fond d'une cellule.
C'est là que bien caché, J'expierai mon péché.
Mais lorsque tendrement Viendra le crépuscule, Mais lorsque tendrement Luira le firmament,
Du haut de la grand'tour Qui regarde la plaine, Du haut de la grand'tour, J'épierai ton retour,
O mon royal trésor,
Ma blonde châtelaine,
O mon royal trésor.
Ma reine aux cheveux çl'or.
Merlin
éMETiJLIV^
MERLIN revient d'Ecosse. Il a tant navigué, Tant livré de combats et pris de citadelles, Qu'à la fin, par Saint George, il se sent fatigué.
Mais dans le clair matin glissent des hirondelles Et Merlin, par les bois, cueille la fleur d'oubli. Son cœur, prêt à renaître, est loin des infidèles.
L'âge courbe son front, les veilles l'ont pâli. Bah I d'un jeune garçon il revêt l'apparence. On dirait à le voir un écolier joli.
Tout rit. Le ciel est bleu, du bleu de l'espérance. L'escarcelle au côté, la plume au chaperon, Merlin est plus gaillard que le soleil de France.
Il s'amuse, en passant, du vol d'un moucheron. D'un lièvre qui s'enfuit, d'une chèvre qui broute. D'un bourdon qui bourdonne au cœur d'un liseron.
Des oiseaux chantent. Lui, gravement les écoute. Il respire les fleurs, il regarde le vent Faire danser de folles ombres sur la route.
Et c'est ce grand Merlin, brave autant que savant. Qui tranche deux païens d'un coup de son épée. Et parle mieux latin qu'un moine en son couvent.
De rosée, au matin, la campagne est trempée; Une églantine d'or brille à chaque buisson ; La forêt, de silence, est toute enveloppée.
Merlin, pour marcher mieux, entonne une chanson. Et voici qu'il arrive auprès d'une fontaine Que borde joliment un ruban de cresson.
O devin sans rival, ô grave capitaine, Que vois-tu se mirer dans le flot indolent?
Est-ce le faon timide ou la biche hautaine?
Non ; mais ses cheveux d'or noués à son bras blanc,
Une enfant de quinze ans à peine, qui repose
Et, sous un dais de fleurs, sommeille ou fait semblant.
Merlin, riant, s'approche et lui jette une rose. Lentement la dormeuse entr'ouvre ses doux yeux. Et l'eau n'est pas si fraîche et le ciel est moins rose.
Le sage pour le coup en devient tout joyeux.
Depuis cent ans passés qu'il rôde par le monde, A-t-il jamais rien vu qui soit plus merveilleux?
— ce Enfant délicieuse, es-tu la Rosemonde Qu'emporte en plein azur l'aile du colibri.
Ou la fille aux yeux bleus du roi de Trébizonde ? »
La belle, à ce discours, a gentiment souri.
Une clarté descend des bois à la ravine ; 11 semble que l'aurore ait de nouveau fleuri.
— « Sûrement vous rêvez, messire. . » — « Ah ! je devine : Une fée. On s'en doute à voir ce pied mignon. »
— ce Nenni, fait l'innocente, et sa bouche est divine.
« Je ne suis qu'une enfant. Viviane est mon nom. Mon père est d'ici près, qu'on dit bon gentilhomme. 11 a trente écuyers qui portent son pennon.
« Et vous, beau page? » — « Moi , dit Merlin, je me nomme
Merlot de la Huchette et je suis écolier.
Mon maître est plus puissant que l'empereur de Rome.
« Il a, pour le servir^ un lutin familier.
Qu'une femme lui plaise, il la transforme en cygne.
Un jour'il a changé le Diable en cordelier. »
— «En vérité!» — «Mais oui. Moi-même, quoique indigne, J'ai dans mon sac plus d'un joli tour, grâce à Dieu !
Pour appeler le vent il me suffit d'un signe.
« J'évoque le soleil à minuit. Pauvre jeu !
Chacun sait que l'Aurore est une aventurière. »
— « M'est avis. Monseigneur, que vous mentez un peu. »
Merlin, ses longs cheveux rejetés en arrière. Va couper un bâton au buisson d'églantiers Et trace un rond magique au cœur de la clairière.
O merveille ! Le bois, les mousses, les sentiers. Tout s'efface à l'instant et l'on voit apparaître Un palais où l'amour nicherait volontiers.
Les murs en sont d'ivoire. A chaque porte un reître Veille, répée au poing, la pertuisane au flanc. Une princesse blonde est à chaque fenêtre.
Tout autour, un jardin s'éveille, ëtincelant, Comme pris au réseau d'une brume argentée.
Et chaque fleur qui s'ouvre a son papillon blanc.
Une folle clameur vers le ciel est montée.
Par l'escalier de marbre et d'or, sous les jasmins,
Descend nonchalamment une foule enchantée.
C'est Lancelot du Lac et ses cousins germains,
La reine Blanchefleur avec ses demoiselles,
Et tous, en amoureux, s'entre-croisent les mains.
Les belles ont les yeux langoureux des gazelles ; Les galants sont hardis et frappent des talons ; Un ramier bleu sur chaque couple bat des ailes.
Voici les tambourins avec les violons.
En avant, cavaliers! Et la ronde tournoie.
Hourrah ! Les cheveux bruns s'entremêlent aux blonds.
Des mots énamourés, des paroles de joie S'envolent vers l'azur et le vont embraser.
Autour des roses flotte un nuage de soie.
Hourrah! La ronde passe et repasse. Un baiser S'échappe tout à coup, implorant qui le veuille, Et parmi tant de fleurs ne sait où se poser.
De l'œillet au muguet, du lys au chèvrefeuille, Il plane, dans la brise embaumée, et toujours Une bouche adorable est là qui le recueille.
Viviane regarde. En ses yeux de velours Tremble languissamment la radieuse image Du palais fantastique avec ses quatre tours.
Merlin se dresse. Il fait un grand geste de mage. Dames, seigneurs, château, tout disparaît soudain. Et Viviane dit : « Oh! comme c'est dommage!
a Ami, si vous m'aimez, épargnez ce jardin. »
Mais lui n'a déjà plus son allure farouche.
C'est, comme tout à l'heure, un amoureux blondin.
— «Vois ces fleurs. Qu'en passant ta douce main les touche.
Leur tendre coloris sera plus éclatant;
Elles n'auront jamais la fraîcheur de ta bouche.
ce Ce jardin, où le ciel se regarde en chantant, N'a pas le charme pur de ton adolescence.
Puisqu'il a su te plaire, accepte-le pourtant. »
Viviane rougit et, dans son innocence,
Elle frappe des mains et saute de plaisir.
Ses yeux sont pleins d'amour et de reconnaissance.
Passe un grand papillon. Il faut bien le saisir. Preste comme le vent, elle vole où l'entraîne L'aile capricieuse et tendre du désir.
Elle charme les lys de sa voix de sirène Et parle couramment la langue des oiseaux; Le parterre magique a reconnu sa reine.
Mais qu'une demoiselle, au milieu des roseaux, La frôle brusquement, elle revient, peureuse. Près de Merlin, qui rêve au bord des claires eaux.
— « Ah ! que la vie est douce et que je suis heureuse ! Comment faites-vous donc pour avoir tant d'esprit, Mon beau page? On dirait que je suis amoureuse.
« Pour que ce fût Taurore et que mon cœur s'ouvrît. Voyez : il a pourtant suffi d'une parole. »
Et ses lèvres s'en vont à Merlin, qui sourit.
Puis, entre deux baisers : — « Peut-être suis-je folle. Emmenez-moi. J'ai tort de vous le demander, Mais j'aurais tant de joie à vous suivre à l'école I »
Le front baissé, comme un enfant qu'on va gronder. Elle tombe à genoux. Son amant la relève; Sur son cœur à jamais il voudrait la garder.
Hélas ! cette heure d'or n'est pour lui qu'une trêve. Arthur est encor faible et réclame son bras.
Il ne peut s'attarder dans le jardin du rêve. •.
— « O mon enfant chéri, jamais tu n'aimeras Comme je t'aime. Adieu. Les anémones blanches Fleuriront de nouveau quand tu me reverras. »
— « Me quitter ! ... » — « Vois, déjà le soleil sous les branches Ne jette autour de nous qu'un reflet adouci.
Quand tu me reverras fleuriront les pervenches.
« Ce que tu veux, enfant, je le voudrais aussi.
Ne pleure pas; mon cœur est tien, comme naguère.
Si tu crois à l'amour, il faut m'attendre ici. »
Un an s'est écoulé. Merlin revient de guerre.
11 a tant combattu qu'il se sent fatigué.
Bah ! la fatigue est loin. Car il n'y pense guère.
Par la forêt joyeuse il chemine, il est gai ;
Il est redevenu l'écolier en maraude
Qui chante la jeunesse et l'espérance, ô gué.
Un lièvre qui détale, une abeille qui rôde.
C'est tout ce qu'on peut voir et tout ce qu'on entend.
Et la lumière est d'or sous le bois d'émeraude.
Bientôt s'est éveillé le rossignol chantant.
Le bon Merlin lui rend ses devoirs, puis il pense
A l'oiseau merveilleux qui soupire et l'attend.
Arthur de tout service aujourd'hui le dispense.
11 est libre et voici le jardin sans pareil
Où comme un lys d'amour fleurit sa récompense.
O bonheur I Viviane est là dans le soleil;
A la claire fontaine elle rêve, seulette,
Et jamais un printemps n'eut le teint si vermeil.
Ce n'est plus la timide et simple bachelette
Qui tremblait comme un faon que le chasseur poursuit ;
La rose s'est ouverte après la violette.
Sa beauté, c'est le jour qui dissipe la nuit,
Le grand feu qu'on allume au sommet des montagnes ;
Sa divine jeunesse a la saveur d'un fruit.
Telle, au milieu des fleurs, ses rieuses campagnes, Apparaît Viviane aux yeux de son amant.
Et lui, songe. Il a vu le soleil des Espagnes,
Il a bu l'âpre vin du pays Allemand Et goûté la douceur des filles d'Italie ; Jamais il n'a connu pareil enchantement.
— «Ohl pourquoi, Viviane, êtes-vous si jolie? Quand vous me regardez, qu'avez-vous dans les yeux ? 11 passe sur mon front comme un vent de folie.
« Devant ce frais visage à l'air impérieux
Je ne sais que plier les genoux comme un lâche.
Je tremble et cependant je vois s'ouvrir les cieux. »
Et Viviane dit : — « Qu'est-ce donc qui vous fâche? Si je suis belle ainsi, c'est de vous avoir plu. Vous plaire est tout mon rêve et mon unique tâche.
a Tout ce qui charme en moi, le maître Ta voulu.
O maître, doux ami, rapportez-vous ce livre
Où, si près l'un de l'autre, un jour nous avons lu?
a J'étais comme en prison. Votre voix me délivre. Ne m'entendiez-vous pas? Mon cœur vous appelait. Allez dans la lumière et laissez-moi vous suivre. »
Us se sont pris la main. Leur bonheur est complet. Ils s'en vont effeuillant les roses du parterre. Écoutant la fauvette et le rossignolet.
Merlin, qui tant de mois a vécu solitaire.
Contemple Viviane et ne peut s'en lasser.
Son cœur est si rempli qu'il a peine à se taire.
— « Peut-être, mon amour, vas-tu te courroucer. Je ne suis pas l'enfant que je te parais être.
J'ai l'habit d'un danseur et ne sais pas danser.
« Mon nom d'ailleurs est grand et tu dois le connaître.
On m'appelle Merlin. Les Mages d'Orient
Comme les gens d'Arthur m'ont proclamé le Maître. »
Oh! que l'œil de la belle est devenu brillant I
— « Bel ami, doux ami, vous manquez de prudence. J'avais tout deviné, dit-elle en souriant.
« si vous n'étiez qu'un page, un marjolet qui danse,
Auriez-vous en mon cœur allumé si grand feu !
Un beau merci pourtant pour votre confidence. » —
C'est l'heure du silence et l'heure de l'adieu.
Sur le jardin qu'endort une béatitude
La nuit délicieuse étend son manteau bleu.
Grand Dieu, qu'a Viviane et quelle inquiétude!
Dans les bras de Merlin elle parle en rêvant :
— « Mon âme pour aimer n'a pas besoin d'étude;
« Mais vous, mon roi, mais vous, le mage et le savant. Ne rougirez-vous pas d'une si pauvre amante.
Vous qui faites pâlir jusqu'au soleil levant? »
Et Merlin, attentif à ce qui la tourmente,
La berce en chantonnant, comme un enfant mutin.
Et baise mille fois sa figure charmante.
Pour vaincre sa tristesse il évoque un lutin Qui sur un cheveu blond de la lune gambade.
Éveillant jusqu'aux fleurs, de son rire argentin.
Des violons cachés soupirent une aubade, Et Viviane enfin sourit au point du jour.
L'Aurore a triomphé de son esprit malade.
Elle est folle, elle chante et jase tour à tour. Mais quand revient la nuit, à l'heure décevante Où l'homme le plus fort succombe sous l'amour :
— « Ah ! dit-elle, à vos pieds voyez votre servante. Ne m'apprcndrez-vous pas quelque beau talisman? Hélas ! j'ai tant besoin de devenir savante ! »
— « Savante! Mon ambur, y penses-tu vraiment? A peine tu parais, que la terre est charmée.
Ta jeunesse est encor le meilleur nécromant. »
— « Non, je le vois, jamais vous ne m'avez aimée. Vous me croyez bien sotte. » — Et l'enfant en courroux Tremble comme un roseau dans la nuit parfumée.
— « Vive Dieu, fait Merlin, m'amour, consolez-vous. On me dit tout-puissant, mais c'est chose bien vaine Que mon pauvre savoir auprès de vos yeux doux. »
Il lui montre comment on fait pousser l'aveine Ou sourdre en plein désert une source d'argent. Et tous les grands secrets qu'on lit dans la verveine.
Comme une fine guêpe au corselet changeant, Au milieu des bosquets éclatants de lumière, Viviane babille et s'en va voltigeant.
Et la vie a repris sa marche coutumière.
Le jour s'en est allé, le jour est revenu.
Viviane, un matin, s'éveille la première.
Au cou de l'enchanteur elle met son bras nu.
Et, toute frissonnante encore, un peu lassée :
— « Je n'étais qu'une enfant quand je vous ai connu.
a Mais vous m'avez laissé lire en votre pensée. Mon maître; je vous aime et je vous dis merci ; J'ai vécu de nouveau quand vous m'avez bercée.
« C'est votre ouvrage à vous, la belle que voici. Ah ! pour être parfaite, il lui manque une chose. Hélas I vous allez rire et j'ai tant de souci ! »
Merlin a répondu : — « Qu'est-ce donc, ô ma rose?
Parlez, je vous écoute et vous le savez bien. »
Et Viviane: — «Enfin, j'essaierai..., mais je n'ose.
« Un désir m'est venu... Pas même... oh! presque rien. « Vous courroucerez-vous si j'en dis davantage? » Et, folâtre, elle met son cœur contre le sien.
— « Doux ami, qu'il fait bon vivre en notre ermitage! Je suis à vos genoux comme aux genoux d'un roi Et vous êtes à moi, n'est-ce pas, sans partage.
<c Je ne vous cache rien de mes rêves. Pourquoi,
Le soir, parlez-vous seul, sans que je puisse entendre?
On dirait, à vous voir, que vous doutez de moi.
« S'il vous plaisait pourtant, je saurais bien comprendre. . . N'endormiriez-vous pas qui bon vous semblerait? Ami, le joli jeu! Je voudrais bien l'apprendre ?ji)
Merlin docilement lui livre son secret.
Mais la belle : — «Endormir quelqu'un, la belle affaire!
Au premier vent qui passe il se réveillerait.
ce II faudrait qu'en riant à l'ami qu'on préfère On le rendît, d'un charme, à jamais prisonnier! Oh ! quel tour amusant ! J'ai rêvé de le faire. »
Jamais son clair regard ne fut si printanier Et toute l'aurore a passé dans son sourire.
« Accordez-moi ce vœu, maître; c'est le dernier. »
Merlin, qui la comprend, la regarde et soupire.
— « Mon amour, mon enfant, ma Viviane I ... » — Et puis
Il est resté trois jours avant de lui rien dire.
Avant de lui rien dire il est resté trois nuits. On n'entend frissonner, sous le vent qui défaille, Que le jardin magique avec ses mille bruits.
O barde qui cherchiez lutteur à votre taille Et défendiez vos droits de si rude façon.
Voici venir enfin la suprême bataille !
Vous entriez en guerre avec une chanson.
Mais il est un danger que la vaillance ignore. Un plus souple ennemi que le géant Saxon.
Viviane est si triste 1 En vain le soleil dore Le suave incarnat de sa jeunesse en fleur.
Elle pleure, en chantant, comme la mandragore.
Qu'elle est belle, si fraîche encor sous sa pâleur ! Sa grâce languissante a cent fois plus de charmes, Et le cœur de Merlin s'est rempli de douleur.
— « Arrivent les païens ; qu'on apporte mes armes ! Les coups, même la mort, je puis tout endurer; Mais comment supporter de voir couler tes larmes?
« Parle comme autrefois, enfant, viens te mirer, Toujours insouciante et folle, en ma tendresse. Je suis trop malheureux quand je te vois pleurer. »
Et Viviane alors l'embrasse et le caresse.
C'est le baiser qu'il a connu, mais plus divin; La même flamme encor, avec plus d'allégresse.
— « Peut-être vouliez-vous partir. Oh ! c'est en vain. Votre amour sur mon front est comme un diadème. Vous serez à jamais mon maître et mon devin.
« Un signe; c'est assez. J'obéis, je vous aime. Je suis à vous, c'est vrai, mais vous m'appartenez. Regardez-moi sourire et vous ferez de même. »
Clairons de la défaite, aux quatre vents sonnez ! Viviane triomphe et Merlin s'abandonne.
Du même rayon rose ils sont illuminés.
— « Mon beau magicien, voyez si je suis bonne. Je vous ai fait un lit dans l'or de mes cheveux ; Mais il faut obéir lorsque je vous l'ordonne.
« Il me plaît, à mon tour, d'écouter vos aveux. Ne suis-je pas l'enfant que vous avez choisie? N'êtes-vous pas venu pour accomplir mes vœux?
« Pourquoi vous rebeller contre ma fantaisie? Puisque vous m'adorez, j'ai droit de commander. C'est moi votre science et votre poésie.
« Ce secret... Mon amour, pourriez-vous le garder? Ne suis-je pas votre âme? » — Et Merlin qui succombe Ne pense qu'à l'entendre et qu'à la regarder.
Oh ! ce bras plus léger qu'une aile de colombe. Ces yeux étincelants comme le soleil d'août.
Cette blancheur pareille à la neige qui tombe !
Et ces lèvres!... Merlin sent bien qu'il est à bout. — « Viviane, sans toi, comment pourrais-je vivre? Aime-moi seulement et je te dirai tout! »
Maintenant il chancelle. On croirait qu'il est ivre.
— « Adieu la blanche mer que fendaient mes vaisseaux
Et mon pays Gallois où resplendit le givre.
a Adieu mon pâle ciel et le chant des ruisseaux Qui berça le sommeil de ma première enfance, Adieu la verte lande avec ses arbrisseaux!
« Mon pays, en tout temps, j'ai pris votre défense. Dans la joie ou le deuil je vous ai bien servi. Souvenez-vous de moi si quelqu'un vous offense.
a Et vous, mes compagnons, vous qui m'avez suivi Contre le roi d'Islande et le Saxon vorace.
Vous qu'un rêve de gloire enflammait à l'envi,
« O le sang de mon cœur et la fleur de ma race,
Gardez fidèlement le trésor des aïeux ;
Faites que nos enfants marchent sur notre trace.
ce Les jeunes, c'est la loi, poussent du pied les vieux. Mais quand reverdira le temps des primevères. Entonnez bravement quelque refrain joyeux.
« Dans le courtil en fleur entre-choquez vos verres. Rappelez-vous, enfants, le Merlin d'autrefois. Et que vos jugements ne soient pas trop sévères.
a Les temps sont accomplis. Dieu l'a voulu. Ma voix Ne retentira plus dans les champs de Cambrie. Je ne poursuivrai plus le sanglier des bois.
« Vienne le dragon rouge ou la louve en furie, Ma puissance est à terre et mon bras désarmé. Que d'autres à présent gardent la bergerie.
« Arthur, mon souverain, vous que j'ai tant aimé. Soyez mon héritier, achevez mon ouvrage; Protégez comme moi le faible et l'opprimé.
« J'ai lutté de mon mieux et vécu sans outrage. Je défiais la mort comme la trahison.
Pareil au tiercelet, j'ai crié dans l'orage.
« C'est fini ; je m'en vais. La lune à l'horizon, Comme une fleur, pâlit, pâlit. L'heure est prochaine. On bâtit, cette nuit, les murs de ma prison.
« Le bois dont elle est faite est plus dur que le chêne, 11 est plus parfumé que le bois d'oranger.
Et c'est en souriant que j'ai forgé ma chaîne.
« O ma harpe galloise, adieu ton chant léger. Toi si pure, vas-tu frissonner sous l'orgie?
Pourras-tu supporter la main d'un étranger ?
« Et vous par qui je meurs, adieu, belle magie. Fanez-vous, ma verveine, aux doigts de l'impuissant. Puisque j'entre en servage, adieu mon énergie ! »
MERLIN 4y
Viviane sourit d'un sourire innocent,
Doux comme la jeunesse et comme la fortune,
Et le Sage à ses pieds se couche, obéissant.
Elle a pris dans ses mains la belle tête brune
Qu'elle baise, en pleurant, d'un air passionné;
Ses yeux ont le bleu tendre et changeant de la lune.
Puis autour d'un rosier elle a sept fois tourné, En murmurant sept fois l'incantation lente.
Merlin s'endort. C'est fait; il est emprisonné.
Les grands arbres, les fleurs, la fontaine coulante Se sont évanouis comme un songe, et l'enfant, Fière de son triomphe, en est toute tremblante.
Elle jette à l'entour un regard triomphant.
Et voici qu'un château miraculeux se dresse Et qu'au loin retentit le son de l'olifant.
Un château s'est dressé dont elle est la maîtresse, Où restera fidèle, ah ! pour l'éternité !
L'enchanteur aux genoux de son enchanteresse.
Merlin voit devant lui sa dame de beauté,
Et, sur un lit de pourpre, indolemment respire
L'ineffable senteur de la rose d'été.
Au seuil de cet Éden toute misère expire.
Une brise odorante y souffle mollement ; C'est le pays du Rêve et l'amoureux empire.
Le rossignol s'éveille et chante son tourment. Des couples d'autrefois il célèbre la gloire ; Il dit le mal divin qu'on éprouve en aimant.
Une eau fraîche murmure en des vasques d'ivoire. Mille fleurs, dans l'azur, aiment à s'y baigner. Mille oiselets à l'aile rose y viennent boire.
Viviane les flatte et se plaît à régner
Sur sa cour qui volette avec effronterie.
Quand la reine aux yeux bleus commence à se peigner.
Comme une aube d'avril elle est toute fleurie. Sur ses robes couleur du soleil du matin Brillent tous les joyaux du pays de féerie.
Mais ses lèvres encore ont la fraîcheur du thym ;
Son visage a gardé sa grâce naturelle,
On ne sait quoi de tendre et de presque enfantin.
Elle rit franchement comme une pastourelle.
Son maître est désormais le rossignol charmeur; Un voile de douceur s'est répandu sur elle.
Parfois Merlin s'agite. Une sourde rumeur Du château léthargique a troublé le silence.
Un lointain bruit de guerre éveille le dormeur.
Puis la bataille éclate avec sa violence.
Merlin gronde. Il entend les chevaux s'écraser.
— <c Holà ! mes gens, à moi ! Qu'on décroche ma lance ! »
Mais Viviane chante afin de l'apaiser.
Sur l'épaule du barde elle met sa main douce
Et lui montre sa bouche où fleurit le baiser.
— « Écoutez, mon amour, la verveine qui pousse. Endormez-vous, tranquille, en la paix de mes seins. Que mon corps à jamais soit votre lit de mousse.
« Je veux que mes bras blancs vous servent de coussins.
Mes lèvres souriront si votre cœur est triste ;
Si vous souffirez, mes yeux seront vos médecins. »
Sa fine gorge est rose à travers la batiste.
Ses cheveux envolés lui font un nimbe d'or.
Elle sait bien, l'enfant, que rien ne lui résiste.
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Isoline
Ainsi, dans ce féerique et radieux décor, Les amants enchantés laissent couler leur vie. Les siècles passeront. Ils s'aimeront encor.
L'heure ici va, légère, et d'une aile ravie, Comme un oiseau qui vole à travers la clarté ; D'une autre, plus charmante, elle sera suivie.
L'amante gardera sa folle royauté,
Et l'amant bien épris bénira son servage,
Tant qu'il aura sa douce reine à son côté.
Qu'au loin le vent bataille avec la mer sauvage ! La galère d'argent qui porte leur amour Restera, dans les fleurs, enchaînée au rivage.
Us verront sans regret s'envoler tour à tour Leurs songes, plus légers que le vol d'une abeille ; Ils seront toujours beaux comme le point du jour.
La tendresse en leurs cœurs sera toujours pareille ; Sans se lasser jamais, leurs baisers chanteront. Comme un nid dans les bois, que le matin réveille.
Ils iront côte à côte, une lueur au front.
Et, les soleils couchés, quand finira le monde.
Une dernière fois leurs lèvres se joindront.
Je ne plains pas Merlin, prisonnier de sa blonde !
Isoline
ISOLID^E
1SOLINE, à la fenêtre, Regarde la mer couler.
— « Oh ! je voudrais m'envoler, Comme un aiglon, loin du maître,
« Enfoncer mon éperon Dans les flancs du vent qui passe, Tourbillonner dans l'espace.
Comme un feu de bûcheron,
« Au jour nouveau près d'éclore.
Jeter ma vie et mon sang, . i.^ M'abîmer en frémissant Dans l'eau fraîche de l'aurore !
y2 l'heure enchantée
c Mon cœur est épouvanté Du temps qui me reste à vivre ; J'attends l'amour qui délivre.
J'ai soif de la liberté ! »
Chut ! Est-ce un rêve ?
Un très doux chant Dans le couchant Tremble et s'élève.
L'étrange voix, Pleine de larmes !
Qu'elle a de charmes Au fond des bois !
Par la nuit folle, Au firmament, Divinement Elle s'envole,
Et dans le cœur Qui s'émerveille, Soudain éveille L'amour vainqueur.
ISOLINE f3
L'amour qui gronde.
Pleure et sourit, Par qui fleurit L'âme du monde.
Le ciel est clair, La nuit rougeoie.
Un vent de joie Court sur la mer.
A mille lieues, Voyez grandir Et rebondir Les vagues bleues.
Voyez, voyez Comme elles jouent Et puis secouent Leurs crins mouillés.
Sur le prestige De leur beauté, Une clarté Passe et voltige.
Leurs seins menus S'épanouissent, Des perles glissent Sur leurs bras nus
f4 l'heure enchantée
Gloire éternelle Au vert printemps 1 Hourrah î J'entends Sa ritournelle.
Au gai refrain De la folie, Le monde oublie Ses vieux chagrins.
Bientôt Dieu même Apparaîtra, Hourrah I hourrah !
Pourvu qu'on aime.
Isoline a senti son cœur se courroucer.
Adieu la vie esclave au château des Ténèbres ! Elle va lentement par les salles funèbres, Et les portraits d'aïeux la regardent passer.
Isoline descend l'escalier de la dune; Isoline se penche et rêve sur les flots.
Une flamme d'orage avive ses yeux clos.
Et son vague sourire est tout fleuri de lune.
ISOLINE ff
L'eau berce, en bruissant, son visage qui luit; Ses cheveux dénoués s'envolent dans la brise. Pareille au faon sauvage, elle écoute, surprise, La douce voix qui tremble et se meurt dans la nuit.
Et la voix se rapproche et se fait plus câline.
— « O reine au corps plus frais que le jardin des cieux.
Le rossignol chanteur a reconnu tes yeux;
Il ne veut plus quitter le jardin d'Isoline.
« J'arrive, pour te voir, du royaume des fleurs. Et mon bouquet magique est trempé de rosée; Je viens à sa prison ravir mon épousée.
L'aurore est devant moi qui porte mes couleurs.
c< Tourterelle dorée, amoureuse colombe, N'as-tu pas dans les fers assez longtemps gémi ? Ton cœur va-t-il rester à jamais endormi ?
Ne lèvera-t-il pas la pierre de sa tombe ?
« O ma belle de nuit, n'attends-tu pas le jour ? Ces lâches t'ont murée ici toute vivante.
Quand donc briseras-tu le joug qui t'épouvante. Pour tomber dans les bras de l'éternel amour ?
a Écoute tressaillir la parole enchantée Qui délivre les cœurs et commande au destin ; Écoute frissonner la chanson du matin.
Surgis en plein azur, belle ressuscitée. »
Isoline s'étonne et, tout à coup, voici
Qu'un jeune homme divin s'est dressé devant elle.
Il baise éperdument sa robe de dentelle.
— « O ma reine, ô ma vie, ô mon trésor, merci !
« Merci de ta beauté, merci d'être venue.
Du jour où j'ai vécu, je t'ai donné ma foi.
Je t'attendais. Mon âme errait autour de toi. Tu n'as fait qu'apparaître, et je t'ai reconnue. »
— « Le baron, mon époux. . . » — « Ton époux, le voilà. C'est toi, vois-tu, c'est toi qui m'étais destinée.
Au livre de l'amour j'ai lu notre hyménée.
Si je n'ai pas ton cœur, c'est qu'on me le vola.
« Viens ; je t'emporterai dans un pan de ma mante, Sous la lune de mai, comme un enfant qui dort. Viens ; nous chevaucherons la cavale aux crins d'or. La nuit sera splendide et tu seras aimante.
« Au pays du soleil, sous le ciel embrasé. Il est un paradis radieux qu'on ignore.
Où ne frémit au vent de l'immortelle aurore Que l'aile délicate et folle du baiser.
« Dès que l'aube a posé son pied sur les collines. Mille roses de mai tombent de son manteau.
Mes pages vont t'ouvrir les portes du château ; Viens, partons pour le rêve, au son des mandolines. »
dbyGoogl
ISOLINE f7
Le jeune homme se lève. On dirait qu'un brasier Flambe au fond de ses yeux, noirs comme le mystère. Son ombre de géant couvre un arpent de terre Et sa bouche a fleuri comme un jeune rosier.
— « O reine, devant moi courbe ta tête altière, Viens, j'ai trop attendu; viens, c'est toi que je veux. » Isoline se pâme à son tour ! Ses cheveux,
Comme une robe d'or, la couvrent tout entière.
Isoline se pâme. Elle boit l'étranger.
L'amour terrible en elle a déjà pris racine.
Pareille au rossignol que le serpent fascine, Elle n'a même plus la force de bouger.
— « Un charme est sur tes yeux qui me force à te suivre. Mon cœur est dans ta main comme un oiseau blessé. Qui donc es-tu, réponds, toi qui l'as ramassé?
Ce n'est qu'en te voyant que je commence à vivre. »
— a Rassure-toi. Vos gens me traitent de bandit. Mais ne suis-je pas fils de roi, puisque tu m'aimes? Mon père est souverain de toutes les Bohèmes ; Je n'ai qu'à faire un signe et le monde obéit.
c< Le monde radieux ou sombre est mon ouvrage. J'ai dérobé les fruits de l'arbre défendu.
Le piège de la nuit, c'est moi qui l'ai tendu. C'est moi qu'on entend rire au milieu de l'orage. »
Isoline se pend au cou du réprouvé.
Ainsi que deux ramiers dont les chants se répondent Ils sont unis. Leurs voix, leurs souffles se confondent. Voici l'instant divin qu'elle avait tant rêvé.
Isoline a goûté la bouche qui l'enchante.
Tout son corps s'abandonne aux lèvres de l'amant. Son cœur s'en va, s'en va délicieusement Comme, au milieu des fleurs, la rivière qui chante.
Il a vaincu, le fier et libre adolescent.
Ivre de joie, il jette au ciel un cri sauvage. Comme lui sans mesure et vierges de servage, La mer, les champs, les bois ont reconnu leur sang.
Allons, belle fille, Charmer l'Orient; Partons, en riant.
Sur la mer qui brille.
De l'ombre émergeant.
Gracieuse et claire, La nuit, pour te plaire, S'habille en argent.
ISOLINE f9
Le vent se mutine Et veut t'emporter; Écoute chanter Sur la brigantine.
La coque est d'or pur, Les vergues d'ébène; Au mât de misaine La voile est d'azur.
Glisse, ma couleuvre, Au milieu des flots.
Tous les matelots Sont à la manœuvre.
Adieu la prison Du corps et de l'âme.
Vois donc quelle flamme A notre horizon I
Adieu les mensonges Qui nous font mourir.
Vois d'ici fleurir Le pays des songes.
Nous embarquerons Pour les îles roses ; Nous aurons des roses A nos avirons.
6o l'heure enchantée
Sur la mer hautaine La nef dansera, Et l'amour sera Notre capitaine!
— « Et hop, et hop, mon bon cheval, Plus vite encor, plus vite encore.
L'air a fraîchi, le ciel se dore, Franchis les monts, saute le val.
« En son lit blanc mon Isoline, Depuis hier, m'appelle en vain.
Elle rêve. Son corps divin S'est perdu dans la mousseline.
« Elle est pure comme le feu, Elle est noble comme la reine.
Trente servants portent sa traîne Quand elle s'en va prier Dieu.
« Trente filles sont occupées Rien qu'à peigner ses cheveux d'or.
Elle a la clef de mon trésor, Et la garde de mes épées.
ISOLINE 6l
« Pourquoi donc cet air de souci, Et dans ses yeux tant de colère ?
Quand je m'ébaudis pour lui plaire, Qu'a-t-elle donc à rire ainsi ? »
A son cheval qu'il éperonne Ainsi parle le vieux baron.
Tout blanc, c'est encore un luron.
Il ne pense qu'à sa baronne.
Et hop, et hop, voici le jour.
Partout du rose; une merveille I
— « Va devant, page, et qu'on éveille Isoline, la fleur d'amour.
« Je veux la voir. Gens de sa suite, Qu'avez-vous tous? Éveillez-la. »
— «Hélas! seigneur! » — «Eh bien?» — «Voilà.
Notre maîtresse a pris la fuite.
a Elle est sur le vaisseau doré Avec le prince de Bohême. »
— « Gueux, vous mentez. Celle que j'aime Ne m'aurait pas déshonoré.
« Isoline est de noble souche.
Qu'on l'aille prendre. Elle m'attend. »
— « Hélas, maître 1 — « Eh bien ?» — « En partant, Tous deux se baisaient sur la bouche.
a Leurs gens battaient du tambourin, Leurs drapeaux flottaient dans la nue.
Elle riait, à demi nue, Entre les bras du malandrin. »
Ah! le vieux baron, comme il jure! On voit luire ses yeux ardents Il bat des pieds, grince des dents.
— « Ai-je vécu pour cette injure?
« Mon Dieu, la honte est sous mon toit; Ma vieille gloire est dans la boue.
C'est comme un soufflet sur ma joue.
Chacun va me montrer au doigt.
a Prostituée, infâme, infâme!
A-t-elle un jour manqué de rien?
J'étais à ses pieds comme un chien.
Lui fallait-il m'arracher l'âme ?
a Pour lui faire un peu de bonheur J'aurais conquis toute la terre.
Seigneur, ma femme est adultère.
Elle a craché sur mon honneur.
« J'aurai? dû dans la chambre haute
Nuit et jour la cadenasser.
Je ne pensais qu'à l'embrasser.
Ah! je l'aimais trop. C'est ma faute. »
ISOLINE 63
Le vieux baron monte à la tour D'où si souvent la châtelaine Contempla la mer et la plaine Avec le soleil à l'entour.
Il a, d'une main toujours sûre, Brisé les meubles précieux Qu'aimaient à regarder ses yeux, Ses yeux où flambe la luxure.
Il met en pièces le grand lit Tiède encor de leur hyménée, Où, depuis l'heureuse journée, Tant d'amour est enseveli.
Le miroir qui l'a reflétée,
Il l'écrase sous ses talons.
Le miroir où ses cheveux blonds
Faisaient une brume enchantée.
— « Au vent, oiseaux de paradis.
Au vent, joyaux de l'infidèle, Au vent, vous tous qui parlez d'elle.
Au vent, au vent ! Je vous maudis !
a Qu'on apporte l'or et la soie.
Complices de sa trahison.
Son livre d'heures, son blason, J'en veux faire un grand feu de joie !
a Puisque son cœur s'est parjuré, Je veux qu'en ce monde elle souffre.
En attendant la mer de soufre Où le pécheur est torturé.
« Mon cœur, à moi, n'a plus de larmes.
Elle me croit anéanti.
Non, non. A moi tout mon parti.
Vaillants reîtres, bons hommes d'armes;
« Vous qui m'avez suivi, blessés, Hâves, sanglants, dans la bataille, Soldats de fer que rien n'entaille, Sortez de l'ombre, apparaissez !
« Accourez tous, joyeuse foule.
Vous dont l'épée aime à fleurir.
Hourrah! La chasse va s'ouvrir!
Flairez, limiers, le sang qui coule. »
Et voilà les drapeaux au vent.
Toute une armée est sur la grève.
Le clairon sonne; un cri s'élève :
— « A vos ordres, maître. En avant! »
ISOLINE 6^
Quand l'aube jette aux monts sa lumière nacrée Dont un reste de lune argenté la pâleur, Regardez-vous sortir, comme une tendre fleur, L'île de pourpre et d'or de la mer azurée ?
Aux divines clartés du ciel oriental, Avez-vous reconnu la jeunesse du monde?
Voyez- vous cette femme, adorablement blonde, Qui se penche au balcon du palais de cristal ?
C'est Isoline, c'est la pâle enchanteresse Dont les doigts allongés portent le faucon blanc. A ses pieds est couché le maître étincelant.
Il écoute chanter le coeur de sa maîtresse.
Il regarde, en riant, voler ses cheveux blonds. Trembler ses jeunes seins qu'emperle la rosée, Et d'un reflet d'amour tout emparadisée, L'île heureuse s'éveille au son des violons.
Au bercail est rentré le troupeau des étoiles. Le soleil qui se lève illumine les eaux.
Comme une lande rose où passe un vol d'oiseaux, La mer, en un moment, s'est couverte de voiles.
La rivière qui jase autour du bois fleuri, Se trouble. Elle a senti l'esprit de la tempête. Les roses dolemment ont incliné leur tête; L'horizon radieux et doux s'est assombri.
On entend des appels guerriers, des cris de rage. Des blasphèmes mêlés au cliquetis du fer.
La flotte se rapproche et sillonne la mer.
L'île toute entière a frémi. Voici l'orage.
C'est fait. Le vieux baron est maître du château. Dès qu'il voit Isoline, il lui saute à la gorge. — « Je t'ai donc retrouvée à la fin ! Par Saint George, Tu n'imaginais pas me revoir de sitôt.
a Belle trouvaille, ah ! oui, parlons-en! Quelle flamme I Un être vil, un gueux, que la potence attend. Comment as-tu traité l'homme qui t'aimait tant ? Réponds, fille de chien, qu'as-tu fait de mon âme ?
« Puissance, honneur, argent, je t'avais tout donné ; A toi mes champs, mes bois, mes vignes et mes granges. Je te croyais pareille à la reine des anges, Et ton cœur est plus noir que celui d'un damné. »
Isoline grandit. Elle est cent fois plus belle Qu'au temps où l'univers éperdu l'adorait.
On dirait un sapin géant dans la forêt, Elle a les yeux flambants de l'archange rebelle.
ISOLINE 67
— « Baron, tes champs, tes prés, tes vignes et tes bois, Je n'en veux rien savoir, je les crache à ta face.
Je ne puis être à toi, vois-tu, quoi que je fasse. Il me vient un dégoût dès que je t'aperçois.
« Ta barbe et tes cheveux me donnent la nausée. Comment as-tu donc pu croire que je t'aimais ! Tes caresses de vieux m'ont souillée à jamais. Du jour où je t'ai plu, je me suis méprisée.
« Mon maître, le voilà. Regarde : à demi-nu.
Sanglant, inanimé, c'est encor lui ma vie.
Jusque dans sa misère il doit te faire envie. Et je peux bien mourir puisque je l'ai connu.
c< Hélas! Il est à bas, le chêne de Bohême.
L'aventurier superbe a fermé ses beaux yeux.
En vain il a lutté, tout seul, en furieux; La mort qu'il insultait l'a terrassé quand même.
a En vain trente des tiens, parmi les plus hardis, Sont tombés sous l'éclair joyeux de son épée ! Il ne voit pas les pleurs dont sa joue est trempée, Il n'entend plus la voix qui l'éveillait jadis ! »
— « Femme, tais-toi, tais-toi. Plus de colère. Écoute : Je ne puis oublier ta cruelle beauté.
Peut-être as-tu péché contre ta volonté.
Qui t'a volé le cœur? C'est le diable sans doute.
« Mais la bête est râlante et mort est son venin. Lave-toi, cœur impur, pour que Dieu te pardonne. Laisse couler ta honte aux pieds de la madone, Au couvent de Saint-Jean va te rendre nonnain. »
— « Au couvent ! mais quel ciel vaudra jamais le nôtre? Non, non, je veux mourir avec mon cœur païen.
J'ai bu l'amour à flots ; je ne regrette rien.
J'ai vu le paradis; je n'en connais pas d'autre. »
— « Arrête, malheureuse, arrête, Dieu t'entend. »
— « Que m'importe ? Est-ce à lui que je me suis donnée? J'ai moi-même cueilli la rose empoisonnée;
J'ai creusé de mes mains la fosse qui m'attend.
« A l'horizon sanglant notre soleil se couche. Adieu la douce main qui m'enlevait au ciel.
Adieu la manne d'or et le gâteau de miel Qui tant de fois, au lit, m'ont parfumé la bouche.
<c Tu triomphes, baron, tu crois avoir vaincu ; Tu ris, vieillard, de ma faiblesse. Elle te brave, J'ai régné. Voudrais-tu me traiter en esclave? Puisque l'amour est mort j'ai bien assez vécu.
« Je ne me repens pas. Si j'ai péché, mon crime M'est plus cher que jamais et je hais le bourreau. Pourquoi donc remets-tu ton épée au fourreau ? Compte bien. Il te manque au moins une victime.
ISOLINE 69
c< Égorger une femme, eh! c'est digne de toi. As-tu peur? Joins-moi vite au maître que j'adore; Vois, je l'aime toujours. Vois, je l'embrasse encore. Il faut qu'au pays noir je parte avec mon roi. »
— « Ainsi, tu ne veux pas de ma miséricorde? »
— « Non, scélérat, non, non; de toi je ne veux rien. » Le baron réfléchit. Tout son corps tremble. — « Eh bien ! Puisqu'il en est ainsi, qu'on apprête la corde! »
Douze hommes tout d'abord ont pris le vagabond. On le larde, on l'assomme, on le crible de boue. Puis son corps pantelant, accroché sur la roue. Tourne sans fin et tourne encor. Mais à quoi bon?
Il a depuis longtemps rendu son âme au diable. C'est maintenant au tour d'Isoline à mourir.
Qui peut la voir si jeune et ne pas s'attendrir? Le baron se détourne. Il est impitoyable.
Trois goujats ont lié ce corps délicieux.
Chair en fleur que l'amour a si souvent baisée. Trois goujats ont meurtri cette gorge rosée Qui donnait à la bouche un avant-goût des cieux.
Ils ont broyé ces doigts qui tenaient l'églantine, Tordu ces cheveux faits d'un rayon de soleil. Souffleté ce visage adorable, pareil A l'aurore de mai sur la mer argentine.
yo l'heure enchantée
Le baron dans son cœur en est tout réjoui. Isoline a senti la mort planer sur elle.
Sa beauté tout à coup devient surnaturelle.
Nul ne peut l'approcher sans en être ébloui.
Elle est femme après tout. Sa vie aventureuse Chevauche à l'horizon et la fait tressaillir. Elle est femme. Elle semble un instant défaillir ; Il lui vient un regret de sa jeunesse heureuse.
Elle revoit le vieux château de ses parents.
Sa mère, au grand soleil, file sur la terrasse; Son père aux cheveux blancs arrive de la chasse, Sur son cheval tranquille, entre ses chiens courants.
Une larme, une seule, étoile sa paupière.
Les vieux vivent toujours et vont prendre le deuil. Mais ce n'est qu'un moment. Elle frémit d'orgueil Et de nouveau son cœur est froid comme la pierre.
— c< Voyons, te repens-tu? » crie encor le baron.
— •« Me repentir? Jamais. » — « Eh bien, qu'on en finisse. C'est toi qui l'as voulu ; je te livre au supplice. »
Il tremble. Sa voix rauque expire en un juron.
Oiseaux de l'île rose, oiseaux, faites silence; Pleurez, folâtres fleurs de l'île de beauté ! Vous ne reverrez plus le cortège enchanté; Isoline au plus haut d'un chêne se balance.
ISOLINE 71
Elle n'a pas souffert, dit-on. L'horrible mort, Craintive, a respecté cette forme charmante.
C'était l'oiseau qui prend son vol dans la tourmente. Elle est quitte à présent, elle a touché le port.
Devant elle le flot épais des hommes d'armes Roule, clairons en tête et drapeaux dans le vent. Ah ! pareil défilé ne se vit pas souvent.
Bien dur serait celui qui retiendrait ses larmes.
Le vieux baron, muet, s'est assis à l'écart.
Et le front dans ses mains, pleure à la dérobée.
Après le châtiment sa fureur est tombée.
Il voudrait pardonner maintenant. C'est trop tard.
Il regarde, rtavré, pendre à la verte branche Ce corps divin qui l'a jadis ensorcelé.
11 a pleuré trois jours son bonheur écroulé, Il a pleuré trois nuits son Isoline blanche.
Frémissante encor De sa chevauchée, Sous terre est couchée La belle aux yeux d'or.
L'univers l'oublie En son froid linceul ; Le vent berce, seul.
Sa mélancolie.
Près des flots chantants
La belle repose,
Et pas une rose
Ne manque au printemps.
De papillons jaunes Les prés sont couverts ; Les chênes sont verts Ainsi que les aulnes.
C'est du même feu Que le soir se dore; Les yeux de l'aurore Ont le même bleu.
Toujours solitaire En son lit étroit, Isoline a froid Sous la froide terre.
O doux écoliers.
Fillettes bien aises, Qui cachez des fraises Dans vos tabliers,
ISOLINE 73
Blondes printanières, Maîtres enjôleurs Qui portez des fleurs A vos boutonnières,
L'amour, en passant.
Vous prend dans sa ronde; Allez, par le monde, En vous embrassant.
La libre nature Entend qu'on soit gai.
En avant, ô gué, La bonne aventure.
Écoutez courir Le sang dans vos veines ; Comme les verveines, Laissez-vous fleurir.
f Mais quand vient l'extase, Pensez, en vos jeux.
Aux cœurs orageux Que le ciel écrase.
Quand le point du jour Fleurit la colline.
Songez qu'Isoline Est morte d'amour!
Les Sauvageons
LES S&lUVc4GE0t^S
CE sont trois vieilles sœurs, trois vénérables fées. D'antiques nénuphars grotesquement coiffées, En tuniques d'argent, hélas ! pleines de trous, Elles hantent encor la forêt de Jailloux.
Lorsque le vent du soir pleure comme une harpe. D'aucuns ont aperçu le bout de leur écharpe.
Et c'est avec leurs yeux, doucement étonnés, Leurs yeux naïfs, pareils à ceux des nouveau-nés, Tout ce qu'on entrevoit des féeriques royaumes. Elles ont cousine jadis avec les gnomes ; Elles datent du temps où l'on dansait en rond, Daus la clairière, autour du petit Obéron, Où Miranda montrait, aux cloches de matines, Son gracieux visage entre les églantines.
Où Merlin l'enchanteur, las d'avoir tant lutté. Par l'amour à la fin s'endormait enchanté.
Le bois est leur asile... Elles n'en sortent guère. Car l'homme, toujours lâche et fou, leur fait la guerre.
jS l'heure enchantée
Et le maître, au doux front couronné de jasmin, Le maître n'est plus là pour leur tendre la main. On dit que leurs regards souilleraient l'innocence. Que le diable autrefois leur a donné naissance, Près de la mer qui brille, au pays des ajoncs, Et tous les gens d'ici les nomment Sauvageons.
Tant que le dur soleil illumine la terre,
Elles restent ainsi dans ce bois solitaire,
Le front dans les genoux, n'osant même parler,
Comme la mère en deuil qu'on ne peut consoler.
Mais quand la nuit aux calmes yeux, la nuit clémente.
Sur les collines d'or jette un pan de sa mante
Et berce doucement l'univers endormi,
A cette heure où déjà se mêlent à demi
La rivière et les bois, les prés et les fontaines,
Dans cette paix auguste où des formes lointaines
Semblent en s' effleurant échanger un secret,
Quelle sérénité tombe de la forêt !
Comme elle se fait douce et tendre et maternelle !
Est-ce l'esprit des morts qui ressuscite en elle ?
A-t-elle reconnu celui qui doit venir ?
On dirait un tombeau qui garde un souvenir.
Et les trois vieilles sœurs savent bien la comprendre.
Elle aime à les revoir, se plaît à les entendre.
Son rêve est immuable et beau comme le leur.
Frôlant une broussaille, effeuillant une fleur, Elles vont, elles vont, pauvres petites fées. Le vent court à travers leurs robes dégrafées
Et sur leurs cous ridés mêle leurs cheveux blancs.
Elles vont, elles vont toujours. Leurs bras tremblants
Dans la nuit qui s'eifare ont des battements d'ailes.
Leurs jambes en fuseaux, ridiculement grêles,
Ont peine à se tenir, en dépit des bâtons...
Leurs nez crochus d'oiseaux picorent leurs mentons.
Leur tête branle ainsi que leurs mains maigrelettes
Et leurs os font du bruit comme ceux des squelettes.
Elles vont. Les chevreuils sortent de leurs abris
Et, pour les voir passer, ouvrent des yeux surpris.
L'écureuil les regarde et fait une culbute,
Le crapaud les salue avec un air de flûte,
Et les chauves-souris aux ailes de velours
Les frôlent lourdement. Elles marchent toujours,
Écoutant le passé divin qui les appelle.
La forêt, n'est-ce pas la suprême chapelle
Ou gît encore au bas de l'autel renversé
Le Dieu mystique et beau qu'on n'a pas remplacé?
Les trois sœurs voient partout sa radieuse image.
Et, complice, la brise accueille leur hommage.
Voici le carrefour où tourna tant de fois
La ronde des ondins et des dames des bois.
Que de perles alors au cou de la nuit brune !
Quel chapelet d'éclats de rire du clair de lune !
Comme tous les échos étaient énamourés I
Ainsi qu'un fol essaim de papillons dorés.
Passaient et repassaient dans la lumière bleue
Les pourpoints de satin et les robes à queue.
La viole d'amour, mêlée aux violons,
Disait l'éclat tendre et charmant des cheveux blonds.
8o l'heure enchantée
Les yeux de violette où resplendit l'aurore,
Les bouches de vingt ans que le baiser colore.
Et tout à coup la douce voix s'alanguissait.
Beau comme le soleil d'Avril, apparaissait
Celui dont le sourire ensorcelle le monde,
Le jeune homme qui tient la Rose. Oh ! quelle ronde!
Comme elle déroulait ses anneaux gracieux !
Quelle musique folle éclatait sous les cieux.
Comme on s'aimait! Les fleurs étaient surnaturelles.
Et dans l'azur profond volaient des tourterelles.
Hélas ! Le vent du Nord a soufflé méchamment.
Un jour a dissipé l'antique enchantement;
Demoiselles des bois, sylphes, lutins et gnomes
Sont partis de concert au pays des fantômes
Et le cercle magique est près de s'eflFacer.
Les vieilles sœurs pourtant voudraient encor danser.
Soulevant tour à tour leurs tuniques fanées
Où s'effeuille un bouquet de roses surannées.
Elles vont murmurant une espèce de chant,
Et c'est tout à la fois ridicule et touchant.
Elles ont oublié les syllabes de joie
Qui font en plein hiver que le printemps verdoie.
Et cependant, voyez : A la pâle clarté
De la nuit, leur visage a repris sa beauté.
Voyez : ce ne sont plus déjà les béquillardes
Sur qui s'apitoyaient les louves et les hardes.
Elles ont redressé leur dos endolori
Et leur bouche maussade a presque refleuri.
L'esprit consolateur a détaché leurs chaînes.
L'âme de la forêt, Tâme antique des chênes
LES SAUVAGEONS 8l
A passé dans leur âme et la fait tressaillir Comme le gui sacré qu'un prêtre va cueillir.
Celle qu'on appelait jadis la sœur aînée, La plus grave des trois et la plus obstinée, Celle qui conduisait, en des temps plus heureux, La ronde merveilleuse autour des chemins creux, S'est tout à coup dressée au bord de la clairière, Et la nuit en silence écoute sa prière, La nuit, qui reconnaît la voix de son enfant Et ne se courbe pas sous l'homme triomphant :
— « Filles du vieux Bélen, quelles métamorphoses Depuis le jour sacré qui reçut nos aveux.
Lorsque nous regardions, des lys dans nos cheveux. L'aurore se lever sur les campagnes roses !
« Le ciel nous souriait comme un père indulgent. L'univers nu riait en sa beauté sans voiles.
Et nous aimions à voir du réseau des étoiles Sortir la lune blonde et le soleil d'argent.
« Quelle fleur de gaieté I La terre adolescente Offrait ses jeunes seins à tous, sans se lasser. L'amour, comme un enfant, se laissait caresser, La vie était sans tache et la mort innocente.
« Des hommes sont venus, stupides et méchants. Dont l'haleine glacée a soufflé notre joie.
Ils ont dit : « Fais silence » à l'aube qui flamboie, Ils ont voilé de noir la pourpre des couchants.
« Et maintenant le monde a peur de la lumière. L'azur délicieux ne saurait l'enchanter.
Il n'ose plus sourire et n'ose plus chanter ; La seule fleur qu'il aime est la rose trémière.
« L'homme a tout désappris des rites vénérés. Son corps lui fait horreur, son âme l'épouvante. Adieu, la, source vive et claire. Il vente, il vente. Il vente sans relâche aux bois désespérés I » —
Tandis que la nuit douce apaise ses murmures Et que le vent s'endort au milieu des ramures. Ainsi parle la fée indomptable, et sa voix S'éparpille en échos douloureux dans le bois. Avec sa face morne et sa haute stature.
Elle semble évoquer l'immortelle nature; La rigide forêt la regarde en pleurant.
Une brise a soufflé sur le monde expirant.
Et voici qu'en rêvant, la clairière soupire Et que les fleurs au loin s'efforcent de sourire. La plus jeune des sœurs s'est levée à son tour. Au fond de ses yeux passe une image d'amour, Une image tremblante et qui se décolore.
En vain tout la délaisse. Elle revoit encore Le jeune homme idéal qui l'avait su toucher, Et son cœur attendri ne s'en peut détacher :
— « O face rieuse.
Divin oiseleur
Aux beaux yeux couleur
De la scabieuse, Chasseur ingénu, Qu'es-tu devenu ?
« Dès que je m'éveille, Tes paroles d'or Comme un son de cor Frappent mon oreille.
Oiseau du printemps, C'est toi que j'entends.
« La pierre des fées Vire lentement.
Un bruissement De voix étouffées, Et je t'aperçois, Pervenche des bois.
« Alouette franche.
Au ciel prends ton vol ; Chante, rossignol.
Sur la verte branche, Que mon bien-aimé En soit consumé.
« Marguerites folles, Voici mon époux; Vite effeuillez-vous, Et que vos corolles
Volent sur les jeux Du maître joyeux.
« Je veux qu'il repose Jusqu'au matin bleu Sur ma couche en feu, Mes lèvres de rose, Sans que mon baiser Puisse s'épuiser...
a Ah ! toujours l'attendre Au bord de l'étang !
Pourquoi tarder tant, O mon amour tendre ?
As-tu déserté Le cercle enchanté ?
« L'amandier que l'âge N'a point trop pâli, L'amandier joli, L'amandier sauvage.
Voudrait refleurir Avant de mourir ! » —
Elle a fini. Ses pleurs, comme une fraîche ondée,
Inondent lentement sa figure ridée.
A voir son désespoir, qui ne s'attendrirait?
Les oiseaux bigarrés qui peuplent la forêt
Se sont tous éveillés pour lui rendre courage.
Le torrent dont le bruit est pareil à l'orage
LES SAUVAGEONS 8f
Murmure à petits coups comme un ruisseau des champs. Il semble qu'on entende au loin de vagues chants. Au plus épais du bois, dans les hautes fougères, Passent, en soupirant, mille formes légères.
C'est partout comme un tendre et lent susurrement; Mais la troisième sœur se lève brusquement :
Tout son geste menace et sa voix irritée Retentit sourdement dans cette nuit hantée :
— a Hélas ! Il est mort, ils l'ont égorgé !
L'enfant radieux, l'enfant de notre âme, Et son doux esprit ressemble à la flamme Qui plane au-dessus d'un bourg saccagé!
« Plus de lâches cris, de vaines prières.
Que sert d'appeler de nos bras tremblants ?
11 ne viendra plus, avec ses chiens blancs.
Boire à l'eau qui dort au fond des clairières.
« Le front couronné de volubilis, Il ne viendra plus, comme un faon sauvage, A l'eau des torrents baigner son visage.
Beau comme une rose au milieu de^ lys.
« L'homme vil a peur de la poésie.
Le hibou s'effare au lever du jour; Ils l'ont égorgé, l'enfant de l'amour, Son rire insultait leur hypocrisie.
« O maître des cœurs, frêle adolescent Qui faisais rêver la forêt superbe, Ton corps adorable est couché sur l'herbe Et tes cheveux d'or traînent dans le sang.
ce Tes beaux cheveux, blonds comme une saulaie, Un matin d'avril, dans les prés fleuris.
Tes cheveux d'amour, les voilà flétris.
Comme ils t'ont fait mal ! montre-moi ta plaie,
« Montre ton front pâle et ton cœur charmant, Tes yeux sans regard, ta bouche entr'ouverte; O gentil seigneur de la combe verte. Dormiras-tu donc éternellement ?
« Quand le jour s'apaise et que la nuit tombe Entre les bouleaux du bois endormi, Ne verrons-nous plus se perdre à demi Ta forme légère, ô blanche colombe ?
« Chut!... Là-bas, là-bas, dans cette clarté Qui baigne les pieds de la forêt brune.
Comme un rossignol dans un rais de lune.
Chante doucement le cor enchanté.
« Est-ce toi qui viens, prince du mystère, En son abandon parler au cœur las ?
Est-ce toi qui viens, branche de lilas.
De son lourd sommeil éveiller la terre?
« Ah ! tout nous accable, et nous languissons Loin du clair soleil et de la rosée.
Nos cœurs ont à tous servi de risée ; Le temps est fini des belles chansons.
« Ne diras-tu pas le mot qui délivre?
Ainsi qu'autrefois, parle en souriant ;
De tes flèches d'or crible l'Orient,
Fais qu'on aime encore et qu'on puisse vivre! »
Les trois sœurs maintenant chantent à l'unisson.
Dans la forêt, où passe un magique frisson.
On dirait qu'un oiseau vole de branche en branche.
Et voici que la jeune Lune, en robe blanche.
Paraît, cueillant les lys du céleste jardin.
Elle semble, en passant, faire un signe. Et soudain
La nuit se fait plus douce encor, plus caressante.
Le monde, comme aux jours de sa grâce naissante,
S'épanouit sans crainte et redevient heureux.
Les arbres enchantés, qui murmurent entre eux.
S'éveillent à la fin du sommeil séculaire;
Le vent a pour toujours oublié sa colère.
Voyez, voyez : Là-bas, dans le ciel incertain.
Qui donc surgit parmi les roses du matin ?
C'est lui, le précurseur de l'éternelle aurore.
Lui qui dit au printemps silencieux d'éclore,
Qui fait que l'oiseau chante et qu'embaume la fleur,
Lui, le chasseur divin, l'immortel oiseleur
Dont l'arc épouvantait les bêtes de mensonge,
Le jeune homme adorable, aux yeux couleur de songe.
Qui souffle son ardeur dans les vents embrasés
Et sème à pleines mains l'amour et les baisers!
Q.uelques chansons
QUELQUES CHoiV^SOD^S
LE printemps, couronné de folles marjolaines, Sur la pointe des monts a mis son pied léger; Une flûte à la main, comme un jeune berger, Du pays de l'azur il descend vers les plaines.
Quelque musique flotte à l'horizon lointain, Pareille à l'oiseau bleu qui jamais ne se pose, Et la colline d'or se perd dans le ciel rose Comme un rêve d'amour dans la paix du matin.
Douce forêt, profonde et mystique chapelle.
Ouvre ton porche vert à qui vient en ami ; C'est l'heure tendre; éveille-toi, bel endormi, Éveille-toi, mon cœur, au désir qui t'appelle.
c'est le mois des mois.
Les rosiers boutonnent ; Voici que fleuronnent Les arbres des bois.
L'épine vinette Commence à pousser; On va voir danser La bergeronnette.
Les ruisseaux chantants De pourpre se teignent; Des saules y baignent Leurs cheveux flottants.
Dites-moi, Rosette, Pourquoi riez-vous?
Que vos yeux sont doux.
Ma folle amusette !
J'entends un oiseau Perché sur ce hêtre ; Je vois apparaître Une fleur dans l'eau.
Ah I ah ! la pervenche, Qui la cueillera ?
Qui l'attrapera, L'oiseau sur la branche ?...
Dans une rose Au cœur mouillé S'est éveillé Le matin rose,
Le vert matin Qui fait tapage, Effronté page.
Tout en satin.
Quelle jonchée De roses d'or Sous l'aube encor Un peu fâchée.
Le bois riant Est dans la brume ; Tout le ciel fume A l'Orient,
Et l'alouette Vient de chanter ; J'entends monter Sa voix fluette.
Volez autour Des marguerites, O mes petites Chansons d'amour;
Parmi la mousse, Au long des blés, Allez, allez Trouver ma douce,
Et murmurez A son oreille :
« Mignonne, éveille Tes yeux dorés,
« Tes yeux, ta bouche.
Brin de lilas, Ton cœur, hélas !
Toujours farouche.
« Oh I montre-toi, La beauté même !
Celui qui t'aime Est en émoi.
« Lève-toi, reine Du monde heureux; Ton amoureux Est dans la peine.
« Il ne veut rien Que ton sourire; Il ne sait dire « Qu'un nom, le tien.
Que ta voix tendre S'élève au loin.
Il n'a besoin Que de l'entendre.
« Il t'aime, et vois, Pleine de grâce, L'aurore passe Entre tes doigts. »
C'est l'heure chantante.
La terre a souri ; Un frisson d'attente Passe au bois fleuri.
Pervenche, anémone.
Égayez les prés ; Voici la mignonne Aux sourcils dorés.
Joli vent, caresse La pointe des houx; Voici la maîtresse Qu'on sert à genoux.
Buvez la rosée.
Lys et liseron ; Voici répousée, La couronne au front.
O belle si sage Qu'on t'aime en tremblant, Pique à ton corsage Un papillon blanc.
Soulève ton voile, Déesse ou lutin ; Flotte, belle étoile.
Au vent du matin.
Ta voix est plus douce, Avec son babil, Que l'eau sous la mousse.
Au printemps d'avril.
La plus fraîche rose, Sous le firmament, Ma mie, est éclose En ton cœur aimant.
Comment prendre garde Au soleil des cieux?
Le jour me regarde A travers tes yeux.
Belle aux longs cheveux.
Ma tourlourisette.
Belle aux longs cheveux, C'est vous que je veux.
Belle aux tresses d'or, Faites-moi risette, Belle aux tresses d'or, Souriez encor.
Robe de satin, Souliers d'écarlatc; Robe de satin, Couleur du matin.
Sur tous vos atours Le soleil éclate, Sur tous vos atours, Fleur de mes amours.
Gloire à vos vingt ans, Fleur de primevère ; Gloire à vos vingt ans, Fleur de mon printemps I
A votre santé Je vide mon verre ; A votre santé, Fleur de mon été !
Puisque chacune A son chacun.
Mon joli brun.
Je suis ta brune.
Puisque le jour S'habille en rose, Je suis ta rose, O mon amour.
Vois, à l'orée Du bois dormant, Venir gaiement L'aube dorée.
En plein rayon Qui vole, vole?
C'est l'aile folle Du papillon.
Ah ! turlurette, Que vois-je ici ?
C'est le souci Et l'amourette.
Mon joli roi.
Je te désire ; En un sourire Embrasse-moi.
Doucement cueille, Sous l'oranger.
Mon cœur léger Comme la feuille.
lOO L HEURE ENCHANTÉE
Que je t'aime, Joli berger.
Plus léger Que l'amour même !
En tes yeux Où le ciel passe,
Que de grâce, Enfant joyeux !
Sur ta bouche Oh ! quelle fleur,
Enjôleur Que rien ne touche !
Trop souvent Ton cœur s'envole,
Plume folle, Au gré du vent.
A chacune Tu ris un brin.
Pèlerin Du clair de lune.
QUELQUES CHANSONS lOl
Mais ce jeu Nous plaît encore ;
On t'adore, Et puis adieu.
Sur la branche A l'abandon,
Cueille donc La rose blanche.
Marion s'est endormie, A l'ombre d'un églantier.
— Apprends-moi le doux métier, Marion, ma belle amie.
Le soleil est à l'entour Qui lui caresse la joue.
— Montre-moi comment .on joue, Marion, le jeu d'amour.
D'un brin de muguet fleurie, Sa chevelure est au vent.
— Marion, rends-moi savant En l'art de folâtrerie.
I02 l'heure enchantée
Mari on, c'est Nicolas Qui voudrait bien, mais qui n'ose. Marions-nous sous la rose, Sous la rose et le lilas.
Chiffon, chifFonnette, Lève, en souriant, Ta blanche cornette Et ton nez friand, Chiifon, chifFonnette, Ma jolie Annette.
Chiifon, chifFonnette, Que de fleurs ! Holà I L'épine vinette N'a pas ce teint-là.
Chiffon, chifFonnette Ce teint de nonnette.
Chiffon, chiffonnette, J'ai lu dans tes yeux; Comme une rainette Mon cœur est joyeux.
Chiffon, chifFonnette, Êtes-vous honnête?
QUELQUES CHANSONS lO]
Chiffon, chiffonnette, J'ai, pour te loger.
Une maisonnette En bois d'oranger, Chiffon, chiffonnette, En bois d'épinette.
Chiffon, chiffonnette, Tra déri déra.
Bientôt, ma brunette.
Ton pied poussera.
Chiffon, chiffonnette, La barcelonnette.
Qu'il fait bon voir.
Quand vient la brune, Danser la lune Sur l'abreuvoir!
Une fillette En jupon blanc S'en va, filant Sa quenouillette.
I04 l'heure enchantée
Un gas la suit Comme son ombre, Dans le bois sombre Qu'emplit la nuit.
Elle se montre :
Il est tout près.
Sans faire exprès, L'on se rencontre.
Ah ! quel tourment D'aller ensemble !
La belle tremble ; Aussi l'amant.
On peut oser Plus d'une chose.
Vive la rose Et le baiser !
Mon Dieu, que les garçons Ont de peine en ce monde,
Tourne la ronde.
Envolez-vous, chansons !
lOT
Tous, leur sort est le même; Les belles font aussi
Trop de souci A celui qui les aime !
On n'est jamais content Du jour où Ton courtise ;
Quelle sottise De les regarder tant !
Leur amoureux langage Nous tient à leurs genoux ;
C'est fait de nous Si notre cœur s'engage.
Vous écoutez leur voix :
C'est comme une musique,
Mais leur doigt pique Comme le houx des bois.
— « Mets-toi là, je t'en prie, Je veux t'apprendre un jeu.
Regarde un peu Si ma rose est fleurie. »
Et quand on vient, friand, Tâter leur gorgerette.
Sous la coudrette Elles fuient en riant.
io6 l'heure enchantée
De ce dur esclavage Je me veux préserver.
J'irai trouver Le rossignol sauvage.
— « Cousin, j'ai tant pleuré I Chante-moi ta romance.
Allons, commence, Je t'accompagnerai.
« Ma mignonne est si folle 1 J'en ai trop de tourment.
Dis-moi comment Au bois on se console. »
J'aurai soin d'emporter Un flacon de vin rose.
Aucune chose Ne vous fait mieux chanter.
Je rirai de la blonde Et de la brune aussi.
Plus de souci :
Tourne, tourne, la ronde !
Au ciel qui s'emplit de reflets dorés Monte, en gazouillant, l'alouette grise- Avec le matin vole dans la brise.
Vole, mon cœur, vole au delà des prés !
Le baiser revient aux lèvres mi-closes.
Comme l'hirondelle aux toits du château.
La porte d'argent s'ouvrira tantôt; Vole, mon cœur, vole au milieu des roses!
L'heure virginale, attendant le jour, Au creux de sa main boit de la rosée; Et puis elle rit comme une épousée.
Vole, mon cœur, vole au jardin d'amour I
Et voici venir, sommeillant encore, Ses cheveux si blonds sur le ciel tout bleu, Celle qui prétend qu'elle t'aime un peu.
Vole, mon cœur, vole au fond de l'aurore !
io8 l'heure enchantée
C'était par un beau jour De la saison fleurie.
J'ai rencontré Marie,
Vive l'amour !
J'ai rencontré Marie, Au fond de la prairie.
— Belle aux fraîches couleurs, Aux yeux de violette, Qu'as-tu donc, bachelette,
Vivent les fleurs !
Qu'as-tu donc, bachelette, A soupirer seulette?
— Cher amoureux, bonjour.
Mon cœur, où peut-il être ?
L'oiseau, par la fenêtre,
Vive l'amour !
L'oiseau, par la fenêtre, A fui loin de son maître.
— Ce sont les oiseleurs Ou les enfants, que sais-je ?
Qui l'auront pris au piège^
Vivent les fleurs !
Qui l'auront pris au piège, En forêt, sous la neige.
— Il était sans détour, Si naïf et si tendre !
11 n'a su se défendre,
Vive l'amour î 11 n'a su se défendre.
On a bien pu le prendre.
— Belle, sèche tes pleurs.
Ton cœur est libre encore.
11 chante dans l'aurore.
Vivent les fleurs !
11 chante dans l'aurore Pour celui qui t'adore.
Tu m'aimes pourtant, O rose des roses, Tu m'aimes pourtant, Toi que j'aime tant.
J'ai vu dans tes yeux.
J'ai vu tant de choses !
J'ai vu dans tes yeux L'infini des cieux 1
Ton corps enchanté Me suit comme un rêve, Ton corps enchanté N'est que volupté.
iio l'heure enchantée
Ta bouche sourit; C'est la bouche d'Eve.
Ta bouche sourit Et tout refleurit.
Je suis le foyer ; Toi, la belle flamme.
Je suis le foyer :
Viens m'incendier.
Écrase mon cœur, Souffle sur mon âme ; Écrase mon cœur, Perdu de langueur.
Je te bercerai Dans la mousseline, Je te bercerai, Tout un soir doré.
Et tu dormiras Câline, câline.
Et tu dormiras, Câline, en mes bras !
Les Rois Mages
LES 'BJ)IS m<AGES
A minuit sonnant passent les Rois Mages.
Ils viennent tous trois du pays lointain Où fleurit la rose, où naît le matin.
Ils vont à Jésus rendre leurs hommages.
Ils vont saluer l'enfant printanier,
Son père Joseph, sa mère Marie.
Deux sont blancs, avec la barbe fleurie ;
Le troisième est noir comme un charbonnier.
Tandis qu'ils dormaient, la couronne en tête. Un ange du ciel éblouit leurs yeux :
— « O rois, levez-vous, le monde est joyeux; O rois, levez-vous, la terre est en fête.
« Allez promptement. Le Sauveur est né, Parmi les pasteurs, au fond d'une crèche. »
La brise souffla, divinement fraîche, Et tout le palais fut illuminé.
Ils ont pris congé de la reine brune Dont la bouche en fleur a soudain pâli. Ils ont embrassé l'héritier joli ; Les voilà partis dans la nuit sans lune.
Ils vont, galopant par monts et par vaux, Franchissant les bois et les chènevières; Ils sautent d'un bond fleuves et rivières, Et la terre tremble sous leurs chevaux.
Ils vont. Leurs manteaux traînent sur la brande Ou filent gaiement par les prés mouillés.
Trente petits nains, de rouge habillés.
Sur des coussins verts portent leur offrande.
Et toujours, loin, loin dans le firmament.
Une étoile brille et les accompagne.
Sa douce lueur endort la campagne.
Sous la nuit sans lune, inefFablement.
Voici qu'en pleins champs apparaît l'étable.
L'étoile s'arrête et la troupe aussi.
« Holà, font les Rois, entrons. C'est ici Que nous trouverons l'enfant délectable. »
LES ROIS MAGES Ilf
Ah I ce n'était pas un riche palais, Tout fleuri d'argent, d'or et de lumière ; Pas même la grange où rit la fermière, Au tomber du jour, avec ses valets.
Rien qu'un toit qui branle. Oh ! quelle demeure Pour la bonne Dame et pour l'enfant Dieu I Il vente, à grands coups, dans l'âtre sans feu. Et la Vierge chante à Jésus qui pleure.
Le loquet tiré, sont entrés les Rois.
Ils ont, dès le seuil de la bergerie, Salué Joseph, salué Marie, Fait une risette au poupon, tous trois.
— « Fontaine d'amour où le ciel se mire, Perle qui brillez au milieu du foin.
Pour vous adorer nous venons de loin.
Nous vous apportons l'encens et la myrrhe. »
Derrière le bœuf, tout près de l'ânon Qui s'est mis à braire, en signe de joie, Ils sont à genoux. Jésus leur envoie Un baiser à tous de son doigt mignon.
ii6 l'heure enchantée
Aux fentes du mur on voyait l'escorte
Qui regardait tout de grande amitié;
De ces pauvres gens Marie a pitié.
Elle dit : — « Joseph, ouvrez donc la porte. »
Ils entrent. Chacun paiera son écot D'une chansonnette à la bonne hôtesse.
Mais, pour le savoir et la politesse, Nul ne vaut Gaspard, le roi moricaud.
Comme un enchanteur agitant ses manches.
Il bat la mesure et conduit le choeur.
11 rit largement et de tout son cœur ;
Dans sa face noire on voit ses dents blanches.
— « Voici quinze jours que je n'ai dormi.
Pour te voir plus tôt, avec ma Fanchette.
Si j'ai le cuir noir, mon âme est blanchette; Baille-moi cinq sous, mon petit ami. »
L'étoile d'amour, qui perce la brume, Illumine encor la pauvre maison.
Un trait d'or soudain barre l'horizon.
L'Orient rougit et le jour s'allume.