‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 15 sur 54 · LA COUR DES FEMMES · texte numérisé non relu

LA COUR DES FEMMES

deux fenêtres de la pièce où fut détenue la reine. Lors de mon séjour, cette pièce, située sur mon passage pour aller au Préau, servait de parloir aux prisonniers privilégiés qui recevaient des visites du dehors. C'était une grande chambre, divisée par une espèce de pilier qui formait deux arcades ; le pavé était fait de briques placées de champ, et devait être fort vieux, car il formait des dessins dont l'usage est perdu depuis très longtemps ; l'entrée était au fond d'un corridor obscur. Marie-Antoinette n'avait qu'un mauvais lit, une table et deux chaises ; une large tapisserie, tendue au milieu de la chambre, la séparait du gendarme et du geôlier. Que de fois je me suis promené dans cette prison quand la tristesse et l'abattement s'emparaient de moi !

J'y retrouvais des forces, du courage ; je rougissais de me plaindre du sort qui pouvait m'être réservé en me représentant l'etfroyable destinée d'une reine de France. Je suis certainement le premier qui ait exprimé hautement le vœu qu'on fît une chapelle de ce cachot : peu de temps après ma fuite, l'ordre en a été donné et exécuté.

Le concierge, avec ses formes obséquieuses, commençait à m'importuner, et ses questions éternelles et ses longs récits des aventures de prison me devenaient insupportables ; il venait huit ou dix fois par jour, interrompant ainsi mes lectures et mes rêveries. Je commis l'étourderie de parler devant lui des échecs, et il fallut souffrir tous les soirs, pendant trois heures, que je fusse battu par lui. Un léger incident heureusement m'en délivra : ancien huissier de la cour criminelle, il avait vendu sa charge à un homme qui ne le payait pas ; et comme il avait entendu dire que je connaissais beaucoup M. Pasquier, alors garde des sceaux, il me pria d'écrire un mot à madame de Laval-

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lette, pour qu'elle sollicitât une réintégration en sa faveur. Ma femme, fort défiante, se mit dans l'esprit que sous cette réclamation pouvait être cachée quelque trame dangereuse contre moi ; elle envoya ma lettre au ministre de la police Decazes. Ces sortes de communications avec les prisonniers sont fort défendues ; le concierge fut déplacé. Ce fut un grand bonheur pour nous à l'époque de mon évasion. Cet homme, né dans les prisons, était plein de finesse, de sagacité. S'il était resté, lors de mon évasion, mon déguisement l'aurait frappé et j'étais perdu. On mit à sa place un Bordelais, créature de M. Decazes. Celui-ci était d'un caractère assez dur ; ses formes étaient sévères et même brutales, et il était surtout d'une opinion très exaltée. D'abord, il voulut imiter son prédécesseur dans ses habitudes d'entrer chez moi à toute heure et de provoquer des conversations; miis je le pris avec lui de si haut que je lui imposai dès le premier jour, et qu'il se le tint pour dit; je ne le vis plus que le matin et le soir, quand il venait examiner si tout était en ordre.

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