SCÈNE II
Les mêmes, BONAPARTE.
SATURNIN
Silence, voici le général Bonaparte.
ANTOINE
Eh bien ! on lui parlera, à Bonaparte.
TOUS
Eh! oui, on lui parlera.
BONAPARTE, entrant, suivi de deux aides de camp.
Pourquoi m’a-t-on préparé une tente? Qui a donné cet ordre?
ANTOINE
Comment! il se plaint de ça, lui ! il fait peut-être trop frais !
BONAPARTE
Je ne veux pas pour moi d’autre abri que celui que partageront mes soldais.
ANTOINE
Ah!
JÉRÔME
Qu’est-ce que tu dis de ça, toi?
ANTOINE
Moi?., je dis... Le fait est... que... je croyais qu’il faisait plus chaud que ça?
BONAPARTE
Que se passait-il ici? J’ai entendu des cris en arrivant... (a Antoine.) Allons, réponds.
38 l’histoire d’un drapeau.
Dame! mon général, c’est... c’est des frileux qui se plaignaient de manquer de chaleur... et puis y a c’t enfant qu’est bien malade, je ne sais pas si c’est de froid, mais... il est bien malade, général.
BONAPARTE
Qu’on l’emporte, qu’on lui donne cette tente préparée pour moi.
ANTOINE
Cré coquin! c’est bigrement bien, ça! (on emporte le fifre, qui passe devant Bonaparte.)
• LE FIFRE
Vous me sauvez la vie, général.
ANTOINE
Et je vous en remercie au nom de sa mère.
BONAPARTE, regardant l’uniforme ouvert d’Antoine.
Tu as donc bien chaud, toi?
ANTOINE, se boutonnant.
Au côntraire, général, je grelotte.
BONAPARTE
Ce régiment n’a donc pas perdu son énergie?
ANTOINE
Jamais, jamais, général !
BONAPARTE
Tant mieux! Le 18 e n’est pas comme vous, il se laisse accabler sans lutter, il murmure, il se plaint même.
Peub!... le 18 e !.. des poules mouillées... Dites donc, camarades, le 18* qui se plaint de la chaleur... est-ce que vous avez chaud, vous autres?
TODS.
Non, non !
ANTOINE
Il n’ fait pas trop chaud, général, il fait bon... il... fait... très... bon, v’ià tout !
BONAPARTE, à part
Pauvres gens! ils essayent de me cacher ce qu’ils souffrent... et déjà cette soutfrance brise leur énergie. (Les soldats, plus accablés encore, se laissent tomber de toutes parts.) Tenez... les malheureux n’ont plus même la force de lutter... Oh! j’aimerais mieux, pour eux, la bataille la plus sanglante, j’aimerais mieux un ennemi dix fois plus nombreux que nous.
JÉRÔME
Général, il semble que le ciel vous ait entendu... Voyez, voyez là-bas.
BONAPARTE, avec force.
Les ennemis! Ah! mon étoile! mon étoile!.. Debout, camarades, voici l’ennemi !... c’est la victoire qui vient à nous!
TABLEAÜ VI.
TOUS
L’ennemi!... Aux armes! aux armes!
BONAPARTE
Soldats, gagnez ce plateau, formez-vous en bataillons carrés; que la cavalerie ennemie ne rencontre, de toutes parts, que des murailles de fer vomissant la llammo... Allez !
TOUS
Vive la France! (Les Mamelouks, couverts de magnifiques costumes, et commandés par Mourad-lîey, arrivent au galop. Ils cherchent à entamer les bataillons carrés et sont partout reçus par des' coups de feu tirés à bout portant. Forcés de s’éloigner, ils reviennent de nouveau et sont de nouveau repoussés ; enfin, ils tentent un dernier effort, les plus désespérés essayent de renverser leurs chevaux sur les bataillons; leur attaque devient furieuse. Les Français sont forcés de plier ; mais, en ce moment, la division Desaix arrive, et Bonaparte, faisant ouvrir un bataillon carré, démasque une batterie qui vomit la mort et répand le désordre parmi les Mamelouks, qui prennent la fuite. — Fin du tableau.)