RETOUR DU ROI A MILAN
Et quand il eut ordonné de toutes choses, ainsi que bon lui sembla, et séjourné là environ quinze jours, il s'en partit, pour venir à Milan, où il fut recueilli en solennel triomphe. Car, il fut reçu aussi grandement et honorablement que les anciens Romains avaient accoutumé de recevoir leurs princes quand ils revenaient victorieux des provinces qui leur avaient été assignées pour conquérir, tant en chariots triomphants qu'autres magnifiques choses. Car, comme j'ai dit ci-dessus, toute cette nation italienne avait eu merveilleuse admiration de ce que cette cité de Gênes avait été si soudainement et tôt subjuguée et conquise. Durant que le roi séjourna au-
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dit Milan, il vint devers lui un légat du pape, nommé le cardinal de Sainte-Praxède, qui lui fit toutes les congratulations que ceux de cette nation-là ont bien accoutumé de faire aux princes qui ont la force entre leurs mains. Et pareillement, ceux de Venise, lesquels, dès Gènes, y avaient envoyé un ambassadeur, envoyèrent derechef là Tun de leurs principaux sénateurs et procureurs de la Seigneurie, qui traita de nouveau avec le roi, en lui offrant, de par toute la communauté de Venise, tout honneur, service et alliance. Et la cause principale était que dès l'heure ils avaient douté que le roi des Romains leur vînt courir sus, ainsi qu'il fît, et ils requéraient l'aide du roi, lequel leur octroya, et leur tint sur certaines conditions qui sur ce furent passées et accordées entre les parties.
(Saint-Gelais. — Jean d'Auton.)
Et durant qu'on, séjourna à Milan, le seigneur Galéas de Saint-Séverin y tint un pas, tant à la joute en harnois de guerre, que combattre à l'épée à cheval, et à l'épée à deux mains, à pied, à la hache, à jet de partisanes, à la barrière, à pouls de lance' et de pique. Et dura cette entreprise plus de huit jours. Et guère de gens n'ont vu faire de plus belles armes à plaisance que celles-là furent. Car elles étaient assez approchantes de l'outrance. Entre ce voyage le seigneur Jean-Jacques de Trivulce fit un banquet au roi, où il y avait autant de dames avec leurs panaches pour leur éventer le visage, qu'on pourrait voir de plumeaux en une compagnie de mille hommes d'armes. (Saint-Gelais,)
Tandis que les lices et échafauds se faisaient, et qu'on s'apprêtait pour combattre, danses et banquets, et autres joyeux passe-temps se mettaient en avant par la ville de Milan; tant que, pour commencer, un nommé messire Galéas Visconte, grand seigneur à Milan, fît un banquet au roi, où princes et cardinaux, avec un grand nombre de gentilshommes et dames, en triomphal état se trouvèrent, et toutes les gardes du roi. Celui Galéas avait un sien fils, jeune enfant, lequel fit là confirmer au cardinal de Ferrare, archevêque de Milan, et pria le roi que son plaisir fût qu'à son fils voulût donner en la confirmation son nom, ce qu il fit volontiers, et fut là nommé Louis, et confirmé par ledit cardinal, qui, pour ce faire, prit les kabits pontificaux.
Après cetui banquet, qui fut moult grand, le seigneur Jean-Jacques pria le roi que, à un autre banquet qu'il lui voulait faire, fût son plaisir de se trouver ; ce que le roi lui promit. Dont ledit seigneur Jean-Jacques, maréchal de France, fit préparer ledit banquet dedans sa maison de Milaïf, auquel lieu étaient grandes salles tapissées, et galeries, et chambres parées, jardins et lieux propices pour la fête, tables garnies et buffets d'argent à tous côtés.
Et pour en savoir mieux au vrai réciter, le jour dudit banquet, dès l'heure du matin, m'en allai audit lieu, où, entre autres choses, je vis là onze grandes cuisines, pleines de broches, garnies de toutes viandes de volaille et de venaison.
Pour ordonner du service, et dresser les viandes et asseoir les mets, étaient députés à ce huit vingts maîtres d'hôtel, lesquels portaient chacun un bâton bleu, couvert de fleurs de lis d'or. Douze cents serviteurs y avait, pour porter les viandes et servir aux biifFets, desquels la plupart étaient en pourpoint de
velours noir : les autres étaient en robe de taffetas et d'autre soie, habillés légèrement, pour diligenter l'affaire.
Pour recevoir les venants et donner lieu au commencement de ladite fête, le seigneur Jean-Jacques fît faire devant sa maison, le long de la rue, une grande salle, de six vingts pas de long, à deux rangs de piliers de verdure, couverte de draps de bleu, tous semés de fleurs de lis d'or et d'étoiles d'or. Tout le long des deux côtés, encontre les tapisseries, commençant à bas, étaient sièges à quatre rangs, en montant comme par degrés, pour là asseoir les seigneurs et autres qui se trouveraient audit banquet. Et au plus haut desdits sièges, en entrant sur main sénestre, était un échafaud pour les ménétriers, qui là furent dès le matin, sonnant sans cesser de leurs instruments, dont y avait trompettes, hautbois, tambourins, violes et autres manières de doux instruments. Au bout de ladite salle, avait un échafaud grand et spacieux, sur lequel fallait monter par six degrés, où dessus avait une chaire parée de drap d'or, laquelle était là mise et ordonnée pour le roi. Dessus celui échafaud, duquel la place était couverte de tapis velu, avait quatre ou cinq cents carreaux, de drap d'or et de velours cramoisi, pour asseoir les dames conviées audit banquet.
Sur les dix heures du matin, la marquise de Vigève, femme du seigneur Jean-Jacques, et la femme de son fils, comtesse de Misoc, avec grand'suite de leurs dames, furent là assises au pied de l'échafaud du roi, pour recevoir et recueillir les autres dames qui viendraient à ce banquet; et comme aucunes d'icelles venaient, ladite marquise de Vigève et la comtesse de Misoc se levaient de leur siège, et les allaient recueillir jusqu'à l'entrée de la porte de la salle, et puis les m^-
naient asseoir sur Féchafaud où était la chaire du roi ; et ainsi recueillaient par ordre lesdites dames, qui là vinrent à pleins chariots ; tant que, en moins de deux heures, furent en ladite salle plus de douze cents dames, toutes vêtues de draps d or ou de soie, et toutes d'accoutrements neufs et tant riches, qu'elles semblaient être reines ou autres princesses. Les unes portaient robes de drap d'or, mi-partie de velours cramoisi, ou de fin satin de diverses couleurs ; et plusieurs y en avait portant robes toutes de drap d'or frisé ; les autres, à grand soleil d'or trait, mi-partie de velours et satin cramoisi. Leur coiffure était telle, que tout le front et la chevelure leur paraissait, dont partie pendait derrière entortillée, et l'autre leur couvrait la moitié de la joue, descendant près des épaules, en retournant joindre à l'entortillure de derrière. Leurs robes, en plusieurs endroits, étaient découpées et fendues, par où passait la blanche chemise de fine toile de Hollande : somme, en tous endroits y avait adresse de voie lubrique et enseignes de blandices féminins. Quoi plus? Le seigneur Jean-Jacques avait convié et envoyé quérir lesdites dames, mêmement celles de nom, et les plus belles de Milan, de Pavie, d'Ast, de Plaisance, et des autres villes du duché, où avait su trouver femmes de fête et de bonne chère.
Lorsque lesdites dames furent venues et mises en place, instruments sonnèrent à qui mieux mieux. Plusieurs seigneurs et autres prirent siège, en attendant le roi à venir, lequel fut là sur l'heure de midi. Avec lui étaient Charles, duc d'Alençon ; Charles, duc de Bourbon; Charles, duc de Savoie; Antoine de Lorraine, duc de Calabre; François d'Orléans, duc de Longueville; Gaston, comte de Foix; le comte de Vendôme ; monseigneur Jean d'Albret , seigneur
d'Orval; Guy de Laval, seigneur de Laval; René de Bretagne, comte de Pointièvre; Jacques de Bourbon, comte de Roussillon; lesquels furent tous du banquet. Aussi furent à cedit banquet, maître Georges, cardinal d'Amboise ; le cardinal de Ferrare, le cardinal de Narbonne, le cardinal de Saint-Séverin, le cardinal de Finale, les cardinaux de la Trémoille, d'Albi et de Pi'ye, Parchevêque de Sens, et grand nombre de prélats, les ambassadeurs de Venise, les chambellans et maîtres d'hôtel du roi; et, en somme, toute la cour, avec les seigneurs de Lombardie, et autres, qui là étaient av^c lui.
Tantôt que le roi fut là venu et mis en chaire, les danses commencèrent. Mais là y eut si grand'presse que, pour donner place aux dames et autres qui voulaient danser, fallut que le roi même, qui était amont, descendît, pour faire faire place ; ce qu'il fit, et prit la hallebarde d'un de ses archers; puis, à tour de bras commença à charger sur ceux qui faisaient la presse, tellement que soudainement la place fut vide et désempêchée, tant que chacun eut lieu pour danser. Charles, duc d'Alençon ; Charles, duc de Bourbon ; Charles, duc de Savoie; Antoine, duc de Calabre, et les autres princes et seigneurs et gentilshommes de la maison du rgi, qui là furent, dansèrent : dont les aucuns donnèrent en marque, portant habillements couverts de fleurs de lis, sur leurs chapeaux grandes plumes perses et jaunes, faites en manière de fleurs de lis; les autres, en habits de cordeliers, et les autres en diverses manières et étranges habillements. Quoi plus? les dames dansèrent à relais, les unes après les autres, toute la journée, jusque sur le vêpre, que tables furent couvertes et le banquet tout prêt.
Puis, le roi avec toute la noblesse s'en alla souper. Là dedans étaient salles, chambres, cabinets, garde-
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robes et galeries, ordonnées : les unes pour le roi, les autres pour les princes et ambassades, les autres pour les cardinaux et les autres prélats de l'Église, les autres pour les chambellans et maîtres d'hôtel de chez le roi, les autres pour les généraux et trésoriers, les autres pour les gentilshommes, les autres pour les archers, les autres pour les Allemands de la garde, et les autres pour les valets et serviteurs des seigneurs qui là étaient : lesquels furent tous servis de viandes exquises et de divers mets, avec très bons vins et de toutes sortes, sans ce qu'il y eut fait service, tant de cuisine que de buffet, que tout en vaisselle d'argent, toutes les pièces marquées aux armes du seigneur Jean-Jacques, ce qui était un grand triomphe et merveilleuse richesse. Les dames conviées au banquet furent toutes mises ensemble, le marquis de Mantoue seul avec elles, si n'est que chacune avait son écuyer, pour trancher et servir à table.
Après souper, le roi et les princes, avec tout plein de seigneurs et gentilshommes, furent voir les dames, où là devisèrent de plusieurs choses joyeuses et plaisantes. Et ce fait, chacun prit congé; puis, le roi s'en alla à son logis, et la compagnie se départit.
Pour toujours donner divers passe-temps au roi et réjouir les dames, chacun des seigneurs s'efforçait de faire nouvelles choses : dont après que le banquet du seigneur Jean-Jacques fut fait, messire Charles d'Amboise, deux jours ensuivant, fit un autre banquet au roi et à toute sa suite, auquel, en lieu de danses, fit faire un bastion, que lui-môme avec autres de sa bande voulut tenir contre tous venants. Lequel bastion fit faire en un jardin, tout près de son logis de Milan, et celui fossoyer tout autour, et fermer de gros bois debout mis en terre, et au-devant, tout à l'environ fortifié de planchon à gros clous et chevilles bien
attachées ; aux deux coins du front de devant, avait fait faire deux tours défensables, où pouvaient être en chacune dicelles vingt-cinq ou trente hommes armés, pour défendre lesdites tours : le devant et les côtés, avec lesdites tours de celui bastion, étaient de six pieds de hauteur; et contre le derrière, avait un haut échafaud pour asseoir les juges du combat.
Le jour du banquet venu, après que ledit messire Charles d*Amboise eut fait publier ledit combat, de sa bande furent Francisque de Gonsago, marquis de Mantoue, Jacques de Bourbon, comte de Roussillon ; le comte de Pointièvre, le seigneur de Laval, messire Jacques de Chabannes, seigneur de la Palice, messire Guyon d'Amboise, seigneur de Ravel; messire Germain de Bonneval, messire Mery de Rochechouart ; messire Jean de Bessey, Louis de Jaulys, seigneur de Mommor, avec plusieurs autres, jusqu'au nombre de cent hommes d'armes, choisis entre les gentilshommes de la bande du seigneur de Ravel, et par les compagnies : lesquels se trouvèrent dedans le bastion, tous en armes, au jour ordonné, et si avaient, pour défendre leur fort, gros bâtons embourrés et l'épée tranchant sans pointe; et avec ce avaient de grandes perches fourchées, pour repousser ceux d'en bas, qui s'efforceraient pour monter par échelles ou sur ponts. Et avaient là dedans larges tonneaux, tous pleins d'eau, et force éclissoires et artillerie à papier. Messire Louis de Brézé, grand sénéchal de Normandie, avec les cent gentilshommes de sa bande, était des assaillants; aussi était messire Robert Stuart, avec ses cent hommes d'armes écossais, et messire Mercure, capitaine des Albanais, et autres, jusque au nombre de quatre cents hommes d'armes : lesquels, sur le point de quatre heures après raidi, apportèrent contre ledit bastion ponts
et échelles, à tous côtés, et amenèrent grand nombre de prisonniers, pour combler les fossés.
Le roi était au logis de messire Charles d'Amboise, avec les seigneurs de sa suite, et grande compagnie de dames, attendant l'heure de l'assaut dudit bastion; et pendant ce, le roi commanda apporter le souper; Et ainsi que le premier service se faisait, les trompettes du bastion et des assaillants sonnèrent à l'étendard et à l'assaut. Ce fait, sans plus attendre, le roi se leva de table, et toutes les dames, en laissant le souper, pour courir voir assaillir et défendre ledit bastion, et le roi ainsi levé, avec les gentilshommes et dames qui là étaient, s'en alla où était le bruit. Ainsi demeurèrent tables couvertes de viandes, et buffets garnis de vaisselle d'argent et de bons vins à foison ; là étaient plusieurs mordants, qui, dès le matin jusqu'à cette heure, avaient été léans, pour seulement vouloir voir le coihbat, dont aucuns avaient bon appétit ; et eux voyant que chacun avait laissé le souper, prirent leurs places, et se mirent à dépêcher viandes, si à point, qu'en un moment ne demeura que les nappes déchargées et vaisselle vide; puis, se torchèrent le bec et coururent au bastion, qui fut assailli moult rudement et défendu à toute force. Premièrement assaillirent une tour, nommée la tour d'Auvergne; et là, à grands coups de bâtons embourrés, et à taille d'épée, d'un côté et d'autre longuement se battirent, et tant, que les bâtons embourrés furent tous rompus et coupés, dont grandes fourches, grosses perches et leviers furent mis en besogne. Messire Louis de Brézé, voyant que sans échelles ne feraient rien, les fit dresser et combler les fossés : là se mirent gens d'armes à monter de toutes parts, et ceux du dedans, •à tout leurs fourches et leviers, les repoussèrent
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contre-bas, en leur jetant grands seaux d'eau et cercles attachés l'un à l'autre, et coups à toutes mains sur eux, lesquels assaillaient à grand effort, mais à la longue furent moult foulés et battus de ceux d'amont, qui grand avantage avaient. Toutefois, lorsqu'ils levaient leur visière, pour regarder à bas, pour prendre haleine, ceux d'en bas leur jetaient grandes pellées de terre mouillée contre le visage; et à coups de perches rompues et gros bouts de bois, leur donnaient là où ils les pouvaient trouver au découvert, tant que plusieurs en blessèrent. Et ainsi se commencèrent à piquer, tant que le bout de leurs épées s'approchèrent contre les gorges : et est à penser que, s'ils se fussent pu joindre, que mortellement se fussent battus. Messire Jacques de Ghabannes, seigneur de la Palice, qui était à l'autre tour, voyant ceux d'en bas fouler, et eux revancher à outrance, leur manda que s'ils voulaient aller assaillir la tour qu'il gardait, que lui et ses gens ne la défendraient qu'à coups de bâtons embourrés : lesquels ne voulurent, mais n'entendaient qu'à charger ceux qui les avaient repoussés. Là étaient les capitaines d'en bas tous ennoircis et barbouillés de fange, pour l'eau que ceux d'amont jetaient dedans les fossés : messire Mercure, qui était à bas, avec aucuns de ses Albanais, tous armés à blanc, s'essaya maintes fois de monter; mais, par ceux de dessus, fut toujours rué bas, et tant battu de coups de bâton, qu'il ne savait à qui le dire, mais il soutint moult grand faix. Les gentilshommes de la bande de messire Louis de Brézé étaient toujours à l'assaut, qu'à coups de perches chargeaient ceux de dessus, tellement que plusieurs de leurs épées et bâtons firent voler des mains à bas. Messire Robert Stuart ne désempara jamais le pied du bastion, où là donna et reçut maint pesant*
coup. Les Ecossais de sa bande s'y portèrent très à point, et maintes fois s'essayèrent de monter : mais toujours ceux de dessus les repoussaient. Là soutinrent plus de deux heures l'assaut , et tant, que d'un côté et d'autre, le roi leur commanda reprendre haleine. Qui lors eut du vin, mit le nez à la bouteille. Et puis derechef fut sonné un autre assaut, où fut apporté un pont sur roues, de la hauteur dudit bastion, et à force de gens approché contre ledit bastion prêt à combattre main à main, où dessus montèrent vingt hommes d'armes, des gentilshommes de la bande de messire Louis de Brézé, et des Ecossais de messire Robert Stuart, lesquels marchèrent jusque sur le bord du pont, et commencèrent à combattre main à main, à coups d'épée. Et là fut un Ecossais, qui mit le pied sur le bord du bastion, cuidant entrer. Mais ceux du dedans, à gros leviers et longues perches, les repoussèrent et chargèrent sur eux et sur leur pont, tellement que, pour le faix de ceux qui étaient dessus, et les coups que ceux du dedans donnaient, la moitié de celui pont tomba par terre, et ceux qui étaient sur cette part, lesquels au choir s'affolèrent. Sur l'autre partie dudit pont, demeurèrent deux Ecossais, moult gaillards hommes, lesquels n'abandonnèrent le bord du bastion, mais là, sur ceux du dedans, à grands coups d'épée frappaient au désespéré, sans vouloir jamais reculer; et là reçurent tant de coups de gros bâtons, et mêmement par aucuns désarmés qui ruaient coups au délivre qu'iceux Ecossais furent étonnés, lesquels ne pouvaient être secourus, pour ce que ledit pont était rompu, où nul autre ne pouvait monter; mais pour ce, ne démarchaient un pas, et si y en avait un d'iceux, après qu'il était étonné et hors d'haleine, se couchait sur le pont, et lorsqu'il avait repris
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haleine, recommençait Tassant, et chargeait de plus en plus fort ; et aussi le fit par tant de fois, qu'il eut à la parfm d'un levier sur la tête, en manière qu'il fut assommé, et emporté à son logis, où cette nuit le cerveau lui tomba par le nez, et mourut, dont fut dommage. L'autre, son compagnon, tout étonné, fut mis à bas. Les* autres de leurs compagnons, à grandes perches, chargeaient à tour de bras sur ceux d'amont, et, comme courroucés du mal de leursdits compagnons, avisaient ceux du dedans au découvert ; entre autres en choisirent un qui avait le chef désarmé, auquel un Ecossais donna si adroit d'une longue perche qu'il avait, que le sang lui fit couler de la tête sur le visage. Et ce fait, ceux d'amont recommencèrent à charger en bas, et jeter grosses tronces de bois, barres et planchons, et 'ce qu'ils pouvaient. Mais ceux d'en bas étaient toujours bandés à trouver leurs gens à découvert, dont en blessèrent plusieurs, et tous au visage, entre autres le comte de Pointièvre, messire Jean de Bessey, gruyer de Bourgogne, Pierre de Balzac, baron d'Entraigues, et tout plein d'autres, dont je n'ai su les noms. Mais, voyant le roi, que ses gens se battaient ainsi à outrance, envoya ses archers, pour les faire départir, ce que ne purent : dont lui-même descendit de son échafaud, et les alla départir, à grand'peine. Car jà tant s'étaient piqués et émus, que ceux qui se pouvaient toucher, se mettaient les épées contre les gorges ; et crois que si entre eux n'eût eu barrière, que telle chose eût été entre eux exploitée, que le roi y eût eu plus de perte que de plaisir; mais, par son commandement, tout fut cessé.
Maintes bonnes chères et joyeux passetémps furent lors faits à Milan, où chacun s'efforçait de faire à qui mieux mieux ; et, pour clore le pas, le roi fit
son banquet après les autres, et ordonna faire la fête dedans la roquette du château, où les princes et les cardinaux, avec toutes les dames de fête qui là étaient, se trouvèrent. Le roi s'efforça de festier les dames, lesquelles pour lui complaire firent si bonne chère, qu'elles burent d'autant et à toutes mains.
Après souper, les dames vinrent en place, où le roi même voulut danser, qui très bien s'en savait aider; toutefois ne dansa guère; et, comme fut dit, il dansa avec la marquise de Mantoue, belle dame à merveilles; et puis, fit danser les princes et seigneurs qui là étaient, voire les cardinaux de Narbonne et de Saint-Séverin, et aucuns autres, qui s'en acquittèrent comme ils surent.
Après les danses, le roi, pour donner nouveau plaisir aux dames, envoya quérir ses lutteurs, entre autres deux, dont l'un était Breton, l'autre était un nommé Olivier, des gentilshpmmes du duc de Calabre; lesquels étaient les meilleurs et les plus forts lutteurs qu'on sût trouver nulle part; et là, devant le roi et les dames, se donnèrent attrapes, trousses et grands sauts. Tant d'autres plaisants déduits et divers ébats furent là faits, que ce fut merveilles et tout à l'honneur du roi et au plaisir des dames, desquelles les unes bien marries de désemparer sitôt, el les autres bien joyeuses de la vue de tant de belles ' choses, prirent congé du roi et s'en allèrent à leurs hôtels, où longs jours après tinrent entre elles pa* rôles desdites choses. (Jean d' Anton.)