‹ L'Histoire de Guillaume le Maréchal, comte de Striguil et de Pembroke, régent d'Angleterre de 1216 à 1219; poème français, pub. pour la Société de l'histoire de Franc]Chapitre 136 sur 404 · BIENS DU MARÉCHAL EN IRLANDE · texte numérisé non relu

BIENS DU MARÉCHAL EN IRLANDE

jamais depuis PAngleterre n'eut si bon maître. Il fut fait roi* à l'Assomption 2. On le reçut en grande procession à Saint-Paul. Les Juifs furent alors livrés à martyre^ [9572].

Le roi passa tout l'hiver en Angleterre. Il combla son frère Jean de bienfaits, qui ne lui furent pas rendus ; il lui donna quatre comtés et d'autres terres encore''. A cette occasion, le l^aréchal vint au roi et le pria de lui faire rendre par son frère Jean sa terre d'Irlande; et c'était justice, car elle avait été conquise par son ancêtre^. Le roi en parla à son frère, mais celui-ci ne se montra pas disposé à rendre la terre. Le roi insista, disant que c'était sa volonté. Jean consentit, mais il voulut

1. On remarquera que jusqu'ici l'auteur appelle toujours Richard « le comte. »

2. Date erronée. Le jour de l'Assomption, Richard fut reçu solennellement à Winchester (Raoul de Dicet, éd. Slubbs, II, 69). Mais le couronnement n'eut lieu que le 3 septembre. Cette cérémonie s'accomplit à Westminster et non pas à Saint-Paul, comme le poète semble l'indiquer. Guillaume le Maréchal y joua un rôle important : c'est lui qui portait le sceptre royal ; voy. Ben. Peterb., II, 79 et suiv.

3. Il y eut en effet, à l'occasion du couronnement de Richard, un soulèvement contre les Juifs dont les historiens du temps font mention, notamment Ben. Peterb., II, 83-84 ; cf. Miss Norgate, II, 288-289.

4. On trouvera l'énumération de ces libéralités, qui précédèrent le couronnement, dans Ben. Peterb., II, 73, 78.

5. En 1177, dans une assemblée tenue à Oxford, le roi Henri avait donné à son plus jeune fils Jean, alors âgé de onze ans, le titre de roi d'Irlande. Il avait divisé le pays, qui, pour la plus grande partie, était encore indépendant, en grands fiefs, qu'il répartit entre ses familiers, leur faisant jurer foi et hommage, pour ces terres éventuelles, à Jean et à luimême (Ben. Peterb., I, 161-165; cf. Eylon, p. 214). Mais, lorsqu'en 1185 Jean se rendit en Irlande à la tête d'une armée, il fut battu par les insulaires et obligé de retourner en Angleterre, après avoir vu la plupart de ceux qu'il avait amenés avec lui passer du côté de ses adversaires (ibid., I, 339). Le pouvoir de Jean sur l'Irlande était donc à peu près nominal. Il n'y avait guère qu'une partie de l'Irlande qui pût, en une certaine mesure, être considérée comme conquise, c'était le Leinster, qui avait été occupé, à partir de 1170, par Richard de Clare, comte de Slriguil, surnommé Strongbow, celui même de qui le Maréchal venait d'épouser la fille et qu'il considère par suite comme son ancêtre. Sur l'histoire de Richard de Clare, voy. le Diclionary of national biogrophy, drl. Clahk [Richard de, ou Richard Stiio>gijow], où les sources sont indiquées avec exactitude.

124 RIGHiOU) SE PRÉPARE [1190

imposer comme condition que les terres qu'il avait concédées à ses hommes leur seraient maintenues. « C'est impossible! » reprit le roi ; « que lui resterait-il donc? vous avez donné toutes « les terres à vos hommes. » Jean insista pour qu'au moins la terre qu'il avait donnée au bouteiller Thibaut* lui fût laissée. Le roi y consentit, mais à condition que cette terre serait tenue en chef2 du Maréchal [9645],

Les choses étant ainsi réglées, le Maréchal envoya en Irlande Renaut de Kedeville, un fourbe qui justifiait son nom, car toujours il le trompa 3 [9624], Le Maréchal ordonna à Renaut d'aller en Irlande pour prendre saisine de ses tènements. Renaut obéit. Dieu lui soit en aide s'il s'acquitta bien de sa mission ! J'ai une meilleure matière à traiter. Il me faut dire comment le roi Richard, du temps qu'il était en Angleterre, prépara sa flotte pour aller en Terre sainte [9640]. C'étaient de grandes nefs, à bords protégés, si bien garnies de bonne gent qu'elles ne redoutaient point les galées ennemies. Il y fit mettre en abondance or et argent, vair et gris, ustensiles, précieux vêtements, armes de toute sorte, des provisions telles que bacons, vin, froment, farine, biscuit, poivre, cumin, cire, épices, électuaire, boissons variées, galantines, sirops. Sire Robert de Sablé ^ et

1. Thibaut le Bouteiller figure dans un document d'Irlande en 1199 {Calendar of doc. relat. to Ireland, n" 108). Il mourut probablement vers 1225 {ibid., n» 1341).

2. C'est-à-dire sans autre suzerain ; voy. au glossaire chief.

3. L'auteur joue sur le surnom de cet individu, comme plus haut (p. 121, n. 2) sur le nom de la reine Alienor. Mais ici le jeu de mot est encore plus obscur {Veirement fu de Kedeville | Quer ioz diz le servi de gile, 9623-9624), parce que le surnom même n'est pas sûr. Ce qui s'en rapproche le plus, c'est Chefdeville : il y a plusieurs lieux de ce nom dans le Calvados et l'un notamment comm. de Somraervieu, arr. de Bayeux, qui, au xiii* siècle, est appelé Kep de ville (Hippeau, Dict topogr. du Calvados). On pourrait aussi songer à QuetiéviUe, Calvados, cant. de Mézidon, anciennement Ghetivilla, Ketelvilla, Keteuvilla (Hippeau, Dici. topogr. du Calvados), et Quetteville, cant. de Honfleur, anciennement Catevilla, Ketevilla {ibid.). Il y a un autre Quelteville dans la Manche, comm. de Helleville, arr. de Cherbourg, cant. des Pieux, et Quettreville, arr. de Coutances, cant. de Montmartin-sur-Mer. Le personnage dont il est ici question est d'ailleurs inconnu.

4. Robert de Sablé, beau-père du sénéchal Guillaume des Roches, avail été l'un des partisans du jeune roi Henri contre Henri II en 1173 (Ben.

ii90] A PASSER EN TERRE SAINTE. 125

Girart de Ganville^ furent les chefs de cette flotte [9672]. Quand la flotte fut préparée, et avant qu'elle mît à la voile, le roi Richard donna rendez-vous au roi de France à Vézelay. Entre-tant, il institua justice en Angleterre, à tort ou à raison, Guillaume de Longchamp^, lui associant comme conseillers le Maréchal, Geoff'roi fils Pierre, Hue Bardou et Guillaume

Peterb., II, 46, 47). Nous savons d'ailleurs qu'il fut en effet l'un des chefs de la flotte qui partit d'Angleterre à la fin de mars 1190 (Ben. Peterb., II, 115). Il fut toujours en grande faveur auprès de Richard. Après la troisième croisade, il entra dans l'ordre du Temple, dont il fut le grand maître de 1191 à 1196 {Art de vér. les dates, I, 519; Estoire de la guerre sainte, table, Robert de Sablé).

1. Canville, Manche (arr. de Coutances), ou Seine-inférieure (arr. d'Yvetot). Le poète a fait ici une confusion de noms. « Girardus de Camvilla » et « Ricardus de Camvilla » (le premier était fils du second) sont mentionnés à côté l'un de l'autre parmi les barons qui assistèrent au couronnement de Richard (Ben. Peterb., II, 80). Mais Girard resta en Angleterre comme shérif de Lincoln. Il eut même, en cette qualité, des démêlés avec Guillaume de Longchamp (Ben. Peterb., II, 207); Richard, au contraire, se rendit en Terre sainte, où il mourut (Ben. Peterb., II, 149), et il fut, en effet, l'un des chefs de la flotte (Ben. Peterb., II, 115-116). Girard et Richard de Camville ont leurs notices dans le Dictionary of national biography, Camville.

2. En décembre 1189, au moment de se rendre d'Angleterre en France, Richard nomma grand juge d'Angleterre Hugues de Puiset, évêque de Durbam, lui donnant comme conseillers le chancelier Guillaume de Longchamp, Guillaume le Maréchal, Hue Bardou, Geoffroi fils Pierre et Guillaume Brieguerre (Rog. de Howden, II, 28). Mais, un peu plus tard, en mars 1190, Guill. de Longchamp devint grand juge d'Angleterre, la juridiction de l'évêque de Durham étant limitée à la région septentrionale de l'Humber jusqu'à l'Ecosse (Ben. Peterb., II, 106; cf., au sujet de la rivalité de ces deux personnages, Miss Norgate, II, 291). Ben. Peterb. (II, 158) semble vouloir dire que Guillaume le Maréchal et Geoffroi fils Pierre furent associés au gouvernement en 1191 seulement, lorsque le roi remplaça G. de Longchamp, comme grand juge, par l'archevêque de Rouen Gautier de Coutances ; mais c'est une erreur. La nomination de ces personnages fut certainement faite par le roi avant son départ pour la croisade. La lettre écrite par Richard, le 23 février 1191, pour associer Gautier de Coutances au gouvernement, est adressée « Willelnio cancellario 8U0, Gaufrido filio Pétri, Willelmo Marescallo et Hugoni Bardulfi et Willelmo Briwere, apparibus » (Rad. de Dicelo, éd. Stubbs, II, 90), preuve que des lors Guillaume le Maréchal et les autres faisaient partie du gouvernement, Ben. Peterb. se trompe encore lorsqu'il dit, au même endroit, que le roi Richard (en février 1191) envoya de Messine en Angleterre

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