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LA CROIX ET LE CRUCIFIX

La figure du Christ en croix n'a pas toujours présidé dans les églises et dans les cérémonies du culte ; l'acceptation de ce symbole fut à la fois très pénible et très lente.

Au début de l'ère chrétienne, aucune image de la Crucifixion n'apparut ni ne pouvait apparaître. Les premiers chrétiens, par prudence au milieu des persécutions, et aussi par exécration de l'idolâtrie, et par idéalisme, s'abstinrent longtemps de toute représentation directe du Rédempteur. Ils l'évoquaient symboliquement, par quelque signe ou figure intelligible des

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seuls initiés : parfois un tau T, qui rappelle la croix, est mis en vedette dans le corps d'un mot; parfois un Poisson est dessiné ou gravé, parce que le mot grec signifiant poisson (I/ôuç) se compose de lettres dont chacune est l'initiale des cinq mots ■ Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur » . Plus généralement et plus longtemps, la mystique image de l'Agneau servit à représenter Jésus. Quant à l'idée de reproduire l'image de la Crucifixion, elle eût fait simplement horreur. Cette horreur indignée ne commença de s'atténuer qu'au début du ive siècle, quand le supplice de la croix, réservé aux esclaves, fut aboli. Cependant Minutius Félix a écrit : « Nous n'adorons point les croix, et nous n'avons pas le désir de les voir. » Vers 305, le concile I Illiberi jugeait encore sage d'interdire toute espèce de représentation picturale.

Seconde période : elle commence en 312, sous le règne de l'empereur Constantin. Avant la bataille qui va décider du sort du christianisme, une croix est apparue dans le ciel : In hoc signo vinces. La victoire, annoncée par le prodige, est venue. Dès lors, la Croix est officiellement adoptée, mais comme un emblème de la victoire enfin remportée sur Satan par le Sauveur des hommes, et non comme un instrument de la Passion : c'est la croix grecque du îabarum, nue, à branches égales, sans aucune figure humaine. Même à cette époque, une évocation trop précise du supplice infamant subi par le Rédempteur paraîtrait irrévérencieuse ; les chrétiens, en reproduisant une telle image, croiraient encore s'associer à l'injure que les Juifs ont faite au Fils de Dieu.

Au ve siècle, une raison plus grave intervient : il ne s'agit plus d'une question sentimentale ; le dogme même est mis en péril. L'hérésie des Nestoriens vient de se dresser : ils prétendent voir dans le Christ deux natures distinctes, l'une divine et l'autre humaine. Longue et violente querelle de Y iota : Omoïousie contre Omoousie. Jésus est-il Dieu ou envoyé de Dieu, identique à Lui ? Ce débat, si dangereux et qui se prolonge, ne permet plus aucune des figurations humaines qui sembleraient donner raison aux hérétiques.

Néanmoins quelques figures du Christ en croix, très rares et parfois causant du scandale , apparaissent au vie siècle (manuscrits, tableaux d'église). Saint Grégoire, alors évêque de Tours, raconte le drame que suscita à Narbonne, vers 593, l'apparition d'un tableau de cette nature, vraisemblablement importé d'Orient, et qu'il fallut voiler.

A la fin du vne siècle, le concile de Constantinople (692) prescrit formellement de « représenter Jésus en chair, vivant, souffrant et mourant pour notre salut » . Mais cette décision a été prise uniquement par des évêques d'Orient ; ceux d'Occident ont catégoriquement refusé leur concours, et la décision n'est point ratifiée par le Pape. Le dissentiment est très net; il va même susciter un nouveau schisme. Les esprits se passionnent, pour et contre. Au début du vin* siècle, en 726, sous ie règne de Théodose, les passions sont montées à tel point qu'elles provoquent l'hérésie des Iconoclastes, qui brisent avec fureur les images sacrées. Cette hérésie trouve des appuis officiels : l'empereur Léon prescrit de détruire ce qu'il considère comme des idoles. La querelle s'éternise ; des moines d'Orient, qui fuient devant la persécution, se réfugient en Occident, et c'est vraisemblablement ainsi que s'importe chez nous le type du Christ vêtu de ce long colobium qui caractérisait les premiers crucifix syriens.

Quand le concile de Nicée , en j$j , lançant l'anathème contre les Iconoclastes, répétera l'injonction de montrer le supplice du Sauveur, les répugnances héréditaires ne seront pas encore vaincues.

Mais, dès lors, le principe est posé ; il ne manque plus que l'accommodation. Elle se fera peu à peu, lentement et de façon très inégale selon les pays. Elle ne demandera pas moins de trois cents ans.

Si bien que le xie siècle se trouve être en réalité l'époque de transition où nous rencontrons des croix, contemporaines les unes des autres, et par lesquelles s'affirment simultanément les deux doctrines naguère hostiles, l'une voulant montrer le Crucifié et l'autre s'y refusant encore.

A la fin du xie siècle, au début du XIIe siècle, l'usage du Crucifix tend à se généraliser.

Néanmoins, il y aurait inconvenance à montrer Dieu dans la douleur physique ou dans l'humilité : c'est pourquoi nous Toyons à la figure du Christ ce caractère hiératique, impassible, qu'elle conserve pendant la période romane. Bien plus, le Crucifié reste vivant, la tête haute et directe, le torse droit, les pieds juxtaposés; il se présente devant la croix plutôt qu'il n'y est accroché ; sur son front, une couronne royale se substitue à l'insultante couronne d'épines, que les ennemis de la foi lui ont donnée par dérision. D'ailleurs l'Occident seul se décidait à sculpter ces images; l'Orient n'osait que les peindre.

Par un identique sentiment de respect, longtemps on ne voulut voir le Fils de Dieu que revêtu de la longue robe à manches qui descend du col jusqu'aux pieds.

Au cours du xne siècle, les manches disparurent, du moins chez nous. Puis, à son tour, le torse devint nu ; une sorte de jupe couvrait le bas du corps. Cette jupe va bientôt se raccourcir au xnie siècle, jusqu'à n'être plus, à la fin du xm9 siècle et au xive siècle, qu'un linge noué autour des reins.

Longtemps aussi on a voulu que le Rédempteur fût imberbe: ce type du Christ sans barbe, officiel encore au ve siècle, subit dès ce moment quelques déformations, mais persista jusqu'aux abords du xne siècle ; par la suite, la forme et l'importance de la barbe (ronde, pointue, ou à deux pointes), varièrent selon les époques.

Dans les premiers temps, les pieds étaient fixés séparément par deux clous ; les textes d'époque romaine confirmaient la justesse probable d'une telle iconographie et les Pères de l'Église étaient d'accord pour l'admettre : saint Cyprien, entre autres, concluait formellement en faveur de cette doctrine. Pourtant, au xine siècle, elle fit l'objet d'une controverse : la discussion s'engagea sur la question des quatre clous ou des trois clous. Les partisans de la théorie nouvelle gagnaient en nombre. Il est admissible qu'une vision de sainte Brigitte, vers 1373, ait influencé la décision définitive ; dès lors le suppedaneum disparut, et les deux pieds furent superposés, percés ensemble d'un seul clou ; toutefois les émailleurs limousins ne renoncèrent pas complètement à la tradition ancienne des quatre clous, qui se maintint chez eux jusqu'au xive siècle. Cette particularité ne tendait nullement à affirmer une opinion ; elle marque simplement la persistance d'une routine professionnelle.

Mais une modification bien plus significative va se produire au xive siècle : la figure du Christ, qui a déjà perdu au xme le caractère hiératique de la période romane, tend à s'humaniser de plus en plus. Déjà, vers la fin du xne siècle, et dès que la robe était tombée, laissant le torse à nu, nos artistes limousins avaient prêté au corps du divin crucifié un amaigrissement que les émailleurs rhénans se refusaient à lui donner. Ce commencement d'humanisation s'accentue au cours du xme siècle, qui est à la fois si pieux et si humain, si ému et si émouvant, le seul au moyen âge qui sache, de tout son cœur et en même temps, s'élever vers Dieu et s'incliner vers l'Homme.

L'atroce misère du xive siècle a préparé les esprits, par la douleur, à la pitié. La figure du Christ en croix porte la marque de cette hantise. Le crucifié qui jusqu'ici restait vivant, avec des yeux brillants d'émail noir, est mort ; ses membres et son buste ont les fléchissements du cadavre ; en même temps, l'antique couronne royale disparaît, et la couronne d'épines reprend la place qu'elle a perdue depuis treize siècles.

Puis, le réalisme s'accentuant à mesure que le mysticisme diminue, le corps accroché nous montre les contractures de l'agonie.

La Renaissance, de moindre foi, et très préoccupée d'art plastique, s'étudiera surtout à nous offrir de la beauté : plutôt qu'un Dieu, elle figure un homme.

L'Espagne, outrancière par nature, et d'autre part soumise à la rude école de l'Inquisition dominicaine , exagérera la souffrance jusqu'à l'horreur.

Au contraire, sous l'influence opposée des Jésuites, qui s'appliqueront à régenter les âmes par la douceur et à les diriger vers le rêve, la figure du Christ tendra de nouveau à s'idéaliser, mais avec une mièvrerie et des joliesses que les âges de piété profonde n'avaient pas pu connaître.

Cependant une particularité encore se produit vers la fin du xviie siècle, provoquée par la secte des Jansénistes et la théorie de la Grâce : tous les hommes ne sont pas également appelés, Dieu choisit ses élus. Donc, le Christ janséniste, au lieu d'ouvrir largement ses deux bras tendus à l'humanité tout entière, lève les mains au-dessus de la tête, dans le geste de bénir. Et comme chaque janséniste doit avoir confectionné luimême le crucifix devant lequel il prie, cette époque nous léguera un très grand nombre d'images grossièrement sculptées au couteau dans un os de bœuf ou de mouton. Parfois aussi il arrive qu'un janséniste, se fiant peu à ses talents artistiques, prenne simplement un crucifix en bronze du xnie siècle ou en dinanderie du xve siècle, et lui torde les bras pour le contraindre à l'attitude voulue par la secte.

Dès le règne de Louis XIV et durant tout le xvnie siècle, le nombre des crucifix se multiplie à tel point que l'industrie ne tarde guère à substituer ses produits aux œuvres de l'art et de la foi.

En résumé, il a fallu onze siècles pour faire admettre en Europe l'idée, d'abord irrévérencieuse, de représenter le Christ

en croix; encore exige-t-on alors qu'il soit vivant, vêtu d'une robe royale et couronné d'or. Il faut ensuite près de trois siècles pour que, progressivement, la Chrétienté en vienne à adopter l'image douloureuse du Crucifié qui est mort dévêtu et sanglant, couronné d'épines, les flancs ceints d'un linge, les pieds superposés. Le Crucifix, tel que nous le voyons aujourd'hui, date donc de cinq cents ans.

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