‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 15 sur 103 · LES ROSES DE LA MALMAISON · texte numérisé non relu

LES ROSES DE LA MALMAISON

[Après la paix de Lunéville {février iSOJ), le Premier Consul signe celle d'Amiens {mars 1802) : en voyant V ordre renaître partout sous la main habile et ferme qui signe le Concordat^ la France oublie les lointains désastres d'Egypte^ de Malte te de Saint-Domingue et, le 2 août 1802, offre le consulat à vie au pacificateur du continent.

Bonaparte n''est en France qu'entre deux campagnes et c'est pour y déployer une activité merveilleuse et une puissance de travail inouïe : mais lorsqu'il se repose un instant, c'est auprès de Joséphine, la châtelaine de cette Malmaison qui reste aujourd'hui le. seul cadre où puisse s'évoquer la vie de Bonaparte consul.]

Les séjours que le général Bonaparte faisait à la Malmaison n'étaient pas de longue durée. Parfois, il

a pu désirer le repos, mais il ne savait pas le goûter... Dès qu'il était présent, invinciblement tout ramenait autour de lui des images guerrières. Je vois encore, comme si j'y assistais, un déjeuner champêtre qu'on nous servit sous les beaux ombrages du parc, une matinée de printemps. Un ton de badinage y régnait : on projetait des jeux innocents à la mode dans le grand monde d'alors. Nous sommes interrompus par l'approche d'un grenadier tenant une lettre à la main pour le général. « Ah ! dit celui-ci en examinant attentivement le militaire, nous nous sommes vus làbas. N'étais-tu pas un des braves qui, devant Aboukir, gardaient une batterie d'où ils ont été culbutés? Vous étiez cinq. Ton nom est Joly, je m'en souviens ; c'est toi qui m'as remis trois sabres que m'envoyait Junot. — C'est absolument ça, mon général. J'étais là-bas avec Toinon, le grand blond, un fameux rageur, vous savez. — Oui, oui, répondit en riant Bonaparte. » Cette petite reconnaissance suffît à le mettre en bonne humeur pour toute la journée. Se levant de table, il dit à sa femme : « Vois-tu, chère amie, c'est avec des gaillards comme ceux-là qu'on gagne des batailles, — Mais c'est avec ta bonté, répliqua Joséphine, que tu gagnes tous les cœurs. »

Joséphine subissait complètement l'ascendant de son époux. Je remarquais avec sollicitude que son affection semblait augmenter, tandis que l'amour du général s'affaiblissait avec le temps. En dépit de quelques défauts qui tenaient à son éducation créole, à une mobilité d'impressions qui donnait prise à la malveillance, on l'aimait. Toujours, en elle, l'action d'un cœur aimant se faisait sentir ; sa bienveillance était extrême et donnait du charme à tous ses rapports. Certaine de l'admiration que provoquait sa grâce

pleine d'abandon, elle paraissait ambitionner davantage l'estime des qualités de l'esprit. C'est là qu'elle plaçait sa coquetterie. Elle avait enseigné à ses enfants l'art de plaire. M"® de Beauharnais était adorée : douée de toutes les séductions, simple et modeste durant sa haute fortune, elle sut montrer plus tard l'énergie et la résignation d'une âme forte. Elle gratifia pleinement le mot de M"° de Krudner, à la date de 1815 : « Elle ressemble à la mer qui doit ses plus beaux effets aux nuages. »

Il n'est pas étonnant que de telles femmes attirassent une nombreuse société à la Malmaison, La nomination de Napoléon à la dignité de premier consul contribua, en outre, à donner une grande animation à ce séjour.

Ce furent alors vraiment les jours brillants de la Malmaison que les Tuileries et Saint Cloud n'avaient pas encore fait abandonner. Quel broubaha sur la route ! Quel flot de visiteurs s'entrechoquant du matin jusqu'au soir ! Dès six heures du matin arrivaient les ministres ; à huit, les rapports des préfets ; après le déjeuner, les conseillers d'Etat, puis les consuls ; le soir, les ambassadeurs et la société particulière du Premier Consul : M°"' Leclercq, Bacciochi, les généraux et colonels Lannes, Duroc, Junot, Bessières, Rapp, Lavalette, etc. On évitait de toucher aux questions politiques, mais chacun s'appliquait à lire sur la figure du Premier Consul si les choses marchaient à son gré.

Un soir, nous étions au billard, quand arrive Lacnée, aide de camp, porteur de dépêches datées de Bruxelles. 11 ne peut pénétrer jusqu'à Bonaparte enfermé avec Bourrienne. Celui-ci sort enfin du cabinet, et nous jette rapidement en passant un : « Garde à

VOUS I le Premier Consul n'est pas de bonne humeur. — Qu'a-t-il ? dites en grâce. — Il vient d'apprendre la mort de Paul 1"... » Sous cette impression, on se mit à table. Personne ne se souciait d'entamer la conversation : il régnait un silence embarrassant ; Lacnée ne mangeait pas, il se dissimulait, voulant être remarqué dans un meilleur moment. Ce qu'il redoutait cependant ne tarda pas à arriver. Interpellé brusquement : « A propos, Lacnée, lui dit le général, vous arrivez de Bruxelles. » Il ne pouvait nier. « Oui, général. — Combien y a-t-il de... jolies femmes ? — Trois cent soixante-cinq », répond hardiment l'intrépide aide de camp, heureux du tour que prenait l'interrogatoire. Le Consul sourit : il cherchait à interdire les gens, et savait apprécier les reparties promptes et spirituelles. Cet incident détendit un peu les nerfs des convives ; mais le Consul redevint soucieux et méditatif. Plus tard, causant avec M""^ de Narischkine de l'étrange effet que produisit sur le Consul la mort de Paul P"" : « N'en soyez pas surpris, me dit-elle ; il savait que son buste était au palais de l'Ermitage, et que chaque fois que l'empereur Paul passait devant il ôtait son chapeau, répétant : Saluons le plus grand général des temps modernes. »

J.-B. IsABEy. Souvenirs.

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