LE SOLEIL D'AUSTERLITZ
[U Angleterre vient d'organiser la. S' coalition. Napoléon, dont le plan d'invasion de l'Angleterre vient d'échouer, se jette sur les Russes et les Autrichiens du général Mack qui capitule dans Ulm {19 octobre 1805). Il précipite sa marche sur Vienne maintenant découverte, y entre et court à la grande armée austro-russe de Moravie qui l'attend, rangée sur les hauteurs d'Austerlitz.]
Le soir, l'Empereur sortit de sa tente, monta à cheval, pour visiter les avant-postes avec son escorte. C'était la brune et les grenadiers à cheval portaient quatre torches allumées. Cela donna le signal d'un spectacle charmant : toute la garde prit des poignées de paille après leurs baraques et les allumèrent. On se les allumait les uns aux autres, une de chaque main, et tout le monde de crier : « Vive l'Empereur ! » et de sauter. Ce fut le signal de tous les corps d'armée, je peux certifier deux cent mille torches allumées. La musique jouait et les tambours battaient au champ. Les Russes pouvaient voir de leurs hauteurs, à plus de cent pieds, sept corps d'armée, sept lignes de feux qui leur faisaient face.
Le lendemain, de bon matin, tous les musiciens eu-
rent l'ordre d'être à leur poste, sous peine d'être punis sévèrement.
Nous voici au 2 décembre ; l'Empereur partit de grand matin pour visiter ses avant-postes et voir la position de l'armée russe ; il revint sur un plateau audessus de celui où il avait passé la nuit ; il nous fait mettre en bataille derrière lui avec les grenadiers d'Oudinot. Tous ses maréchaux étaient près de lui ; il les fit partir à leur poste. L'armée montait ce mamelon pour redescendre dans les bas-fonds, franchir un ruisseau et arriver au pied de la montagne de Pratzen, où les Russes nous attendaient le plus tranquillement du monde. Lorsque les colonnes furent passées, l'Empereur nous fit suivre le mouvement. Nous étions vingt-cinq mille bonnets à poil, et des gaillards.
Nos bataillons montèrent cette côte l'arme au bras, et, arrivés à distance, ils souhaitèrent le bonjour à la première ligne, par des feux de bataillon, puis la baïonnette croisée sur la première ligne des Russes, en battant la charge. La musique se faisait entendre sur l'air :
On va leur percer le flanc Les tambours répétaient
Rantanplan^ tirelire en plan !
On va leur percer le flanc^ Que nous allons rire !
Du premier choc, nos soldats enfoncèrent la première ligne, et nous, derrière les soldats, la seconde ligne. On perça le centre de leur armée et nous fûmes maîtres du plateau de Pratzen, mais notre aile droite souffrit beaucoup. Nous les voyions qui ne pouvaient
monter cette montagne si rapide. Toute la garde de l'Empereur de Russie était en masse sur cette hauteur. Mais on nous fît appuyer fortement à droite. Leur cavalerie s'avança sur un bataillon du 4® qui couvrit de ses débris le champ de bataille. L'Empereur l'aperçoit et dit au général Rapp de charger. Rapp s'élance avec les chasseurs à cheval et les Mameluks, délivre le bataillon, mais est ramené par la garde russe. Le maréchal Bessières part au galop avec les grenadiers à cheval qui prennent la revanche. 11 y eut une mêlée pendant plusieurs minutes, tout était pêle-mêle, on ne savait qui serait le maître, mais nos grenadiers furent vainqueurs et ils revinrent se placer derrière l'Empereur. Le général Rapp revint couvert de sang, amenant un prince avec lui. On nous avait fait avancer au pas de charge pour soutenir cette lutte ; l'infanterie russe était derrière cette masse et nous croyions notre tour arrivé, mais ils battirent en retraite dans la vallée des étangs.
Ne pouvant pas passer sur la chaussée qui était encombrée, il leur fallut passer sur l'étang de gauche en face de nous, et l'Empereur, qui s'aperçut de leur embarras, fait descendre son artillerie et le 2® régiment de grenadiers. Nos canonniers se mettent en batterie. Voilà boulets et obus qui tombent sur la glace, elle cède sous cette masse de Russes qui se voient forcés de prendre un bain le 2 décembre. Toutes les troupes tapaient des mains, et notre Napoléon se vengeait sur sa tabatière ; c'était la défaite totale. La journée se termine à poursuivre, et prendre des canons, des équipages et des prisonniers. Le soir, nous couchâmes sur la belle position que la garde russe occupait le matin et l'Empereur donna tous ses soins à faire ramasser les blessés. Il y avait deux lieues
du champ de bataille à parcourir pour les ramasser et tous les corps fournirent du monde pour cette pénible corvée.
Cahiers du capilaine Coignel.
Hachette, édit.
TOLSTOÏ