FRIEDLAND
\D'' Allemagne^ où il vient de promulguer le fameux décret du blocus continental {21 novembre i 806), Napoléon se décide à faire un pas de plus et à marcher sur la Vistule pour fermer les côtes de la Russie au commerce anglais après lui avoir fermé celles de la Prusse. Après une dure campagne d'hiver qui est marquée par la sanglante bataille d'Eylau (3 février iSOI), la grande armée fait une campagne d'été courte et décisive : et, le 14 juin, jour anniversaire de Marengo, elle inflige au général russe Benningsen la défaite de Friedland.]
Napoléon avait enfin rencontré l'occasion si longtemps attendue de ressaisir pleinement l'avantage. Les Russes l'avancèrent de quelques jours en tentant pour
la seconde fois un mouvement offensif. La belle contenance du maréchal Ney lui en imposa presque aussitôt et les fît reculer, mais l'Empereur avait eu le temps de concentrer ses forces : il fondit sur l'ennemi, le combattit à plusieurs reprises, cherchant toujours à le tourner et à l'envelopper ; il le surprit enfin le 14 juin à Friedland, entassé dans un ravin, acculé à l'Aile. Friedland, ce fut Eylau réussi, la victoire accablante que Napoléon poursuivait depuis trois mois et qui deux fois lui avait échappé. Aucune ombre ne ternit Téclat de cette belle journée, date claire et lumineuse de notre histoire : la fortune de Napoléon se dégageait des nuages qui l'avaient un instant obscurcie et de nouveau resplendissait. Les résultats furent immenses : 30.000 Russes avaient été tués, blessés ou pris : une nombreuse artillerie tomba entre nos mains; Kœnigsberg, la place d'armes de la coalition, ouvrit ses portes ; le roi de Prusse s'enfuit à Memel : de ses états, il ne lui restait qu'une ville. En même temps, l'Autriche était déjouée dans ses desseins hostiles, l'Allemagne contenue, le midi raffermi dans l'obéissance, la France rassurée ; l'Europe tout entière, après quelques doutes, recommençait de croire à la continuité fatale de ses succès et dans Napoléon reconnaissait l'invincible.
L'armée russe fuyait dans le plus grand désordre, emportée par le torrent de la défaite. Toutes les positions derrière lesquelles elle eût pu se reformer et reprendre pied lui échappèrent successivement ; après la ligne de l'Aile, celle de la Fregel, celle du Niémen. Près de Tilsit, situé au bord du Niémen et sur la rive gauche, le prince Murât et notre avant-garde eurent un singulier spectacle : une horde de barbares à la face asiatique, Kalmouks et Sibériens, sans fusils,
s'entourant d'un nuage de flèches, tourbillonnait dans la plaine et nous opposait un vain épouvantail : c'était l'armée de réserve annoncée par la Russie et amenée par le prince Lobanof. Une division de cuirassiers se déploya, chargea et l'avant-garde de l'Asie s'évanouit. Nos troupes entrèrent à Tilsit et l'armée ennemie disparut derrière le fleuve, se masquant d'un rideau de cavalerie légère.
A. V AND AL. Napoléon et Alexandre.
Pion, édit.